EFFETS DE L’EVOLUTION DUODECIMALE
Aussi longtemps que Çâkyamuni (lui-même l’affirme hautement) n’avait point connu cette évolution duodécimale, il ne pouvait se vanter d’être un Buddha; mais, du jour où il la connut, il put se faire gloire de ce titre. Cette double déclaration nécessite quelques remarques, soit que l’on compare le pâli à sa traduction tibétaine , soit qu’on les compare l’un et l’autre aux textes tibétains purs et à ceux du Mahâvastu et du Lalitavistara. Ainsi la traduction tibétaine est inintelligible dans la première partie-, on n’y trouve pas la négation qu’elle doit renfermer; on y trouve par contre des propositions qui ne sont pas dans le texte et dont on ne peut justifier la présence. Nous n’insisterons pas sur ce point, qui exigerait une discussion trop minutieuse, et nous passons à la deuxième partie qui, elle, est fort intelligible ; la phrase tibétaine y est très-régulièrement construite ; mais elle offre avec le texte des divergences remarquables. Ainsi le Buddba dit : akiippâ mê vimutti «ma délivrance est assurée, inébranlable. » Ce mot akappâ se retrouve dans les textes sanskrits sous la forme régulière fl/to/iyd, que le Lalitavistara rend en tibétain par ma-khrags-pa. Or le Dh. c. pr. le rend d’une tout autre manière par snar-med-pa « qui n’a pas de précédent, » traduc-
lion évidente, non de akappâ, qui est dans ie texte, mais de apuppâ ou apiibbâ ( = sk. a-pûrvâ « sans précédent»). On doit donc admettre une variante du texte; car comment pourrait-on croire à une confusion entre akappâ et apiibbâ, très-naturelle chez un simple copiste , mais de laquelle les traducteurs dont nous étudions l’œuvre ne pouvaient se rendre coupables? Cependant aucune trace de cette variante n’existe nulle part ailleurs que dans la traduction tibétaine C on ne peut donc en alTirmer l’existence.
Le Buddha , continuant à parler, dit : « C’est là ma dernière naissance ; il n’y a pas désormais pour moi de (nouvelle) existence. » [Ayam antimâ jâti natthidâni bliavôti.) La traduction tibétaine dit la même chose, mais en de tout autres termes; elle s’exprime ainsi : vâag-ni «moi, certes,» Ihag-ma med-par «sans qu’il reste rien,» yan «assurément,» srid-pa len-pa-medpar « de manière à ne pas prendre d’existence, » myanan las ’das-sô «je suis entré dans le Nirvâna. » C’est évidemment là, non une traduction, mais un commentaire, un bon commentaire, à la vérité; car être affranchi du renouvellement de f existence, c’est être effectivement dans 1e Nirvâna; mais là n’est pas la question. Quelle est forigine de cette phrase? Est-elle empruntée à un commentaire pâli? Est-elle f œuvre du traducteur lui-même? ou trahit-elle une variante du texte? Il est difficile de s’arrêter à cette
* La traduction birmane emploie deux expressions : «qui ne peut être combattu, qui ne peut être détruit;» elle confirme ainsi la leçon reçue du texte pâli; mais il n’en pouvait être autrement.
dernière liypollièse, quoiqu’elle semble au premier abord la plus plausible ; déjà pour le mot akiippâ , qui paraît se prêter si facilement à une différence de lecture, nous n’avons pu l’admettre ; l’unanimité des textes nous le défendait; car ces textes, qui diffèrent les uns des autres sur tant de points, ne peuvent concorder que sur une lecture universellement et anciennement admise. D’un autre côté , il est difficile de croire que le traducteur ait pris sur lui d’exprimer des vues personnelles; le plus vraisemblable est donc qu’il a adopté des explications ou reflété des discussions qui avaient cours de son temps, et dont une étude plus approfondie de la littérature bouddhique du sud permettra peut-être de retrouver la trace.
Parmi les termes qui se trouvent dans la portion correspondante des textes tibétains , deux seulement méritent d’être notés : nes-par-byiincj-va et mi-ldanpa. Le premier, qui signifie « exister, apparaître véritablement,» est, d’a’près le dictionnaire tibétain-sanskrit, la traduction de niryûnam, nissaramm; la correspondance avec nissaranam est d’ailleurs positivement établie par le Triglottc bouddhique. Ce terme désigne donc «la sortie hors des liens du monde, » et n’est qu’un autre nom de la délivrance parfaite et absolue; le deuxième, qui d’après le meme dictionnaire correspond à (lyôga «sans attacbement , » signifie , à la lettre , « qui ne possède pas; » il exprime le renoncement , le détachement complet. Pour en finir avec cette partie de nos textes, nous
traduirons, sans les commenter, laissant au lecteur le soin de faire la comparaison , les expressions du Lalitavistara : u la naissance est vieillie pour moi , j’ai revêtu la pureté, j’ai fait ce que j’avais à faire, je ne connais pas d’autre naissance que celle-ci ^ » Cette phrase, qui reproduit le mouvement, sinon les termes , de la phrase pâlie , manque entièrement dans leMahàvastu; il se borne à cette déclaration qui se retrouve tout entière dans le Lalitavistara , et dans le Dh. c. pr. par quelques-unes seulement de leurs expressions : « Pour moi , la délivrance complète qui vient de la pensée est inébranlable, la délivrance complète qui vient de la haute science s’est manifestée »
§ 3. PHASES DE L’ÉVOLÜTION DCODECIMALE.
Tous ces privilèges, l’affranchissement de la renaissance, la délivrance parfaite, la Bôdhi, sont donnés dans nos textes comme résultant non-seulement de la découverte et de la possession des quatre vérités, mais encore, mais surtout, mais spécialement de l’évolution duodécimale de ces mêmes vérités. Une place importante est donc assignée à cette énuméi'ation , et voilà pourquoi , dans les textes tibétains purs, cette place devient si grande que les autres parties du discours y sont comme annulées. Le préambule sur les extrêmes et la voie du milieu
* Jirnâ mê jâtir | usitam bruhmacarjam \ krtam karaaiYam || nâpuram asmâd bhavam prajândmi ||
® Akopyâ mê cétôvimnkti : prajndvinukti : sdxâlkrtd ||
y devient une allocution à part, un enseignement préparatoire à celui de l’évolution duodécimale; la théorie des quatre vérités vient à la suite de cette évolution comme un épilogue, et encore en reproduit-elle les termes, ce qui fait quelle en est comme écrasée. Tout l’intérêt se concentre donc sur l’évolution duodécimale, discours unique, manifestation complète de la science du Buddha, en sorte que dans l’extrait qui a servi à former le Dharma-cakrasûtra du XXVP volume du Mdô, on ne retrouve que cette partie, et que le sûtra se réduit à elle seule. Il faut d’autant moins s’en étonner, que les textes pâlis nous présentent quelque chose d’analogue. Le second sûtra du Dh. c. pr. vaggô , intimement uni au premier, puisque tous les deux portent un titre unique : « Deux discours prononcés par le Tathâgata , » n’est autre chose que la troisième partie du premier sûtra, c’est-à-dire l’évolution duodécimale reproduite dans les mêmes termes, avec cette seule dilférence que l’auteur, au lieu de s’appliquer à lui-même la possession des douze avantages qu’il énumère, l’attribue aux Tathâgatas, aux Buddhas antérieurs, et cette donnée enchérit sur celle des textes tibétains, on ce quelle nous rejette dans la théorie de la succession indéfinie des Buddhas. Peutêtre serait-ce ici le lieu d’examiner si cette considération et d’autres qu’on pourrait invoquer ne nous autoriseraient pas à regarder les neuf autres sûtras pâlis comme postérieurs au premier; mais ce serait une question trop vaste; je me borne à la poser, et
je retiens seulement de la circonstance qui l’a piovoquée le fait que, dans les textes pâlis, une place à part a été accordée à l’évolution duodécimale sous une forme à peine dissemblable de celle quelle a dans le discours principal, et que par conséquent dans le texte pâli, comme dans le texte tibétain pur, il y a tendance à l’isoler, tout en la maintenant dans le discours principal.
Au demeurant, tous les textes sont d’accord pour nous représenter l’évolution duodécimale comme partie intégrante, comme partie essentielle de la première prédication du Buddha, Comment s’inscrire en faux contre une pareille unanimité, et que dire contre elle, sinon que, selon toutes les vraisemblances, c’est la partie sur laquelle l’altération volontaire et préméditée, l’arrangement arbitraire et conventionnel a dû particulièrement s’exercer ? Si je veux me représenter ce qu’a pu être dans le principe l’enseignement des quatre vérités, j’admets volontiers buit termes, comprenant les quatre vérités d’une part, les quatre actes qui leur sont applicables de l’autre-, mais douze termes, et surtout douze termes obtenus par l’artifice que nous avons déci’it, je ne puis les admettre, je ne puis voir là une des formes primitives de l’enseignement; et si les textes me fournissaient, je ne dis pas la preuve, mais l’indice d’une progression dans la marche de cette théorie , qui aboutit à la combinaison de douze termes, je le saisirais avec empressement; mais je n’en ai pas découvert. A la vérité, le Db. c. pr, ti-
bétail! paraît en fournir un , qui, tout trompeur qu’ii est, n’en est pas moins digne de remarque. On n’y trouve, en effet, que ces huit termes, qui, suivant moi, doivent avoir été la base de l’évolution duodécimale. Après l’énoncé de chaque vérité, cette traduction ajoute {'obligation de l’acte qui y correspond, sans parler de l’accomplissement de cet acte; ainsi elle dit ; «la douleur existe ; — il faut la connaître. — L’origine existe; — il faut l’éviter, etc. «sans ajouter : M elle est connue , — elle est évitée , etc. » — Si la mention de la « triple évolution sous douze formes» ne venait bientôt nous avertir que, lorsque cette traduction fut faite, l’évolution duodécimale était parfaitement connue , on serait tenté de croire à l’existence d’un texte où elle ne figurait pas. Aussi devons-nous conclure à une simple omission, mais à une omission qu’on a peine à .s’expliquer, car elle est répétée quatre fois.
Néanmoins ce qui, en l’absence de preuves émanant de textes formels, permet de croire que la théorie de l’évolution duodécimale a dû être arrêtée à une époque relativement tardive, c’est qu’il y a eu plusieurs théories de ce genre ; le Triglotte bouddhique nous en présente une qui repose sur le nombre seize, eta pour titre ; « Noms des seize formes des quatre vérités h» Nous ne voulons pas nous appesantir sur cet arrangement systématique de noms,
‘ Buddhistische Triylotle,M. XXIII, feuille i5. Le mot que je rends par «formes» [rnam-pa] est celui qui répond à àkâra dans le nom de l’évolution duodécimale du Dh. c. pr.
lequel diffère de l’évolution duodécimale, non-seulement par le nombre qui lui sert de base, mais encore par les éléments qui le constituent : il se rapproche bien davantage de la théorie même des vérités, car il est uniquement composé de synonymes de chacune d’elles. Et puisque nous avons eu l’occasion de le citer, nous ne pouvons passer outre sans signaler l’interversion de termes qui s’y rencontre. En distribuant les termes de l’énumération sur quatre lignes, dont chacune commence par le nom de l’une des vérités, on obtient le tableau suivant ;
Da:kham anityani çunyam anàtmakam * liêtu.
Samudaya: prabliava : pralyaya:
Nirôdha: cânta : pranîta: riissaranam
Mâr'ga: nyâya; pratipatti naityânikam.
Il saute aux yeux que hêta est déplacé et doit venir après samadaya, ce qui résulte et du sens de ce mot et du nombre des termes de chaque ligne; car, pour que chacune ait les quatre auxquels elle a droit, il faut bien que liêlu passe dans la seconde.
* M. Bastian (Reisen in Siam, p. 306) cite, d’après les autorités siamoises, anitshamj , dulikhang, anattang , comme «les trois signes» {phra Irai laksana) \ il y a dans le Tri glotte bouddhique (fol. 20) une énumération donnée sous ce titre, mais qui n’a rien de commun avec celle de Bastian; celle-ci, an contraire, reproduit les termes i, 2 , 4 , de notre énumération de seize termes.
^ Nissaraiiam y écrit niparanain dans le Triglotte, est rendu par nes-par-’byung-va, le terme dont il a été question plus haut (voyez p. 272); il est donné ici comme l’équivalent de niVôt/Aa, la troisième vérité.
Si pourlanl on le regardait comme étant à sa place, on admettrait en même temps qu’il est ici le nom de la deuxième vérité, samadaya n’étant plus qu’un synonyme; mais cela n’est pas probable
L’énumération que nous venons de citer est trèsmodeste ; mais on pense bien qu’une fois entrés dans cette voie, les Bouddhistes ont dû aller loin. Dans le colossal sûtra intitulé Baddhâvatansaka , qui forme une des grandes divisions du Kandjour (le Phalchen) , et occupe six volumes, il y a un chapitre, le treizième, intitulé ’Phags-pai vden-pa « La vérité sublime, » et qui n’est qu’une série d’énumérations des vérités, accompagnées de synonymes ou de termes équivalents. Il commence ainsi :
Ensuite le grand Bodhisattva Manjuçri parla ainsi à ces Bodliisattvas : Fils du Jina, voici ce qu’on appelle la sublime vérité de la douleur. Elle renferme, au sein des régions inépuisables du monde, — l’existence; — le dommage; — l’inégalité du sort; — la pensée; — la production (des actes); — les dispositions criminelles; — la racine (ou cause) du lieu^; — l’assurance qui n’hésite point; — la prison des ulcères ^ ; — la conduite enfantine.
* Dans la célèbre formule jé dharmâ Hêtu o cause» est opposé
à nirôdha «destruction.» D’ailleurs nous avons vu l’expression samatpâda, très-semblable, il est vrai, à samiidaya, employée comme un des noms de la deuxième vérité. On pourrait donc fort bien admetlre que Hêtu aurait désigné la deuxième vérité; mais à quelle époque? et sous quelle influence? Nous ne saurions le dire, et le ïriglotte bouddhique n’est pas un texte assez irréprochable pour que, dans le doute, on puisse se reposer sur lui.
* La fatalité qui enchaîne un être dans un lieu déterminé (?).
^ Le corps (?).
Il y a ensuite, pour chacune des autres vérités, un article semblable, renfermant aussi dix termes. La série finie, il en recommence une nouvelle, divisée en quatre articles, également de dix termes chacun. Or, ces séries sont au nombre de douze, ce qui donne un total de douze fois quarante, soit quatre cent quatre-vingts termes , nombre obtenu par les facteurs 4X lOX 12. Il n’est pas douteux qu’il y a là un souvenir de l’évolution duodécimale de la prédication de Bénarès. Mais, si nous devons admettre que cette évolution a pu servir de type aux énumérations plus développées qui l’ont suivie, il ne s’ensuit pas quelle soit elle-même la première de toutes et que rien ne fait précédée. Il nous semble donc naturel de supposer que l’énumération , réduite d’abord à quatre termes, les noms mêmes des vérités, portée ensuite à huit par la combinaison des vérités avec les actes qui leur correspondent, est enfin arrivée au nombre de douze par un doublement effectué sur les quatre nouveaux termes. Mais nous n’avons, en faveur de cette gradation, que la vraisemblance et des conjectures. Les textes nous présentent la théorie de l’évolution duodécimale comme née en même temps que les deux autres dont se compose la prédication de Bénarès.