S 5. DU NOM DONNÉ À LA PREDICATION DE BÉNARÈS
Maintenant, il ne reste plus qu’à nous poser une question. D’où vient le nom de «Roue de la loi,» qui est celui du sûtra, et à quoi s’applique-t-il? D’après les textes tibétains, ce serait à l’évolution duodécimale. «Parce que Bhagavat, disent-ils, a fait tourner en trois fois et sous douze faces la roue de la loi, à cause de cela, cette exposition de la loi a pris le nom de «mise en mouvement de la roue de la loi. » La déclaration est formelle ; mais le texte pâli est loin d’être aussi catégorique. I.,e titi’e Dbarma-cakra-pravartanam y est celui de toute une collection de sûtras. Il est cependant certain qu’il reçoit une application plus restreinte dans le premier sùtra , où nous lisons après les derniers mots du discours : «Quand Bhagavat eut ainsi fait tourner la roue de la loi [Evam pavaltitê Bliagavatâ
dhammacakkê ^ ). » Or cette expression paraît s’appli-
‘ Le commentaire ne s’attache pas à expliquer le terme Dhammacakham, et répète souvent Dhammacahhhii « l’œil de la loi , » comme s’il établissait entre les deux mots une sorte de rapprochement. — Le Dhamniacakkitkalhâ du Pafuumhhida renferme un assez Ion" dé-
quer la prédication tout entière, et, par conséquent, d’une manièi'e égaie à toutes les parties qui la composent : rien n’indique quelle fasse plus spécialement allusion à l’une d’entre elles, rien, si ce n’est, d’une part, l’importance exagérée accordée à l’évolution duodécimale , et qu’on ne peut méconnaître; d’autre part, l’analogie des termes pavattitam [dharma) cakkarn avec le nom de cette évolution ti-parivattam qui peuvent se prêter à un rappro-
chement plausible. Néanmoins le rapport n’est nullement certain; la déclaration des textes tibétains n’est pas une autorité suffisante, car elle procède de la même pensée qui a donné une place éminente à l’évolution duodécimale, et a interverti pour cela, du moins je le pense, l’ordre naturel du discours. Ce rapport ne s’impose donc pas à l’esprit, et il nous est permis de chercher de ce terme « la roue de la loi» une autre explication. Or, puisque la connaissance des quatre vérités a le privilège d’arrêter «la roue» de la transmigration, le sansâra-cakra , la «roue de la loi» [ Dharnia-cakra) ne serait-elle pas
veloppcment .sur le Dhammacahha , mais n’explique pas l’origine du nom; il ne paraît voir dans l’expression Dhammacakkam pavattetum que le sens de « prêcher la loi. » Cet article commence ainsi : Dhammacakkanti kenatlhéna dhammacakkam || Dkammanca pavatted cakkaneâti dhammacakkam || cakkam pavatted dhammancàd dhammacakkam [| Dhammena pmiatteli dhammacakkam || Dhammacarijâja pavatted dhammacakkam B Dans quel sens dit-on «roue de la loi?» — Il met la loi
en mouvement et la roue ; c’est la roue de la loi; — il met la roue en mouvement et la loi ; c’est la roue de la loi ; — par la loi il met en mouvement la roue de la loi; — en vue de la pratique de la loi , il met on mouvement la roue de la loi »
une formule servant uniquement à marquer une opposition en même temps qu’un rapport, à dénoter le mouvement d’une roue se substituant à celui d’une autre, ou l’annulant? Je crois trouver une confirmation, non pas explicite, assurément, mais cependant sensible, de cette manière de voir, dans un petit sûtra du Kandjour, très-bref, et qu’il me semble opportun de citer ici. D’après les remarques que nous a suggérées la comparaison de la fin du XXX' volume du Mdo avec d’autres portions de la collection et notamment le XXVP volume , notre sùtra , qui fait partie de ce volume, appartiendrait en propre à la littérature tibétaine : toutefois j’ai la confiance qu’on le découvrira dans la littérature pâlie, ou que cette littérature en possède un qui doit en différer fort peu. Mais en attendant la vérification de ce fait, je donne ici la traduction du sûtra du Kandjour :
En langue de l’Inde : Arya-catu-satya-sâtra. En langue de Bod : 'Phags-pa \den-pa yji-i mdo. Sûtra des quatre vérités sublimes.
Adoration à tous les Buddhas et Bodliisattvas.
Voici le discours que j’ai entendu une fois. — Bhagavat se trouvait sur le soir avec une grande assemblée de Bhixus entre la ville de Pàtaliputra ‘ et Ràjagrha,à la résidence royale de la foi’êt de bambous^ [Nâlada).
‘ Dmar-6a-can. Ordinairement on dit : shya-snar-can.
Od-mai dbyu(j-pa-can ; le Brahmajâla-sûtra porte : od-mai Icnyphran; ce sont deux variantes du même nom [Icuy et dbjug ne sont peut-être que deux formes du même mot); elles doivent traduire le
Puis Bliagavat dil aux Bhixus : Bhixu?, moi el vous, tant que nous n’avions pas par nous-mêmes connu, vu, reçu inlérieuremenl, et raisonné point par point les quatre vérités sublimes, nous tournions en courant dans le long chemin d'ici-bas.
Quelles sont ces quatre vérités ? — Mol et vous , tant que nous n’avions pas par nous-mêmes connu, vu, reçu intérieurement et raisonné point par point la sublime vérité de la DOULEUR , nous tournions en courant dans le long chemin d’ici-bas. — Moi et vous, tant que nous n’avions pas vu, etc. l’oRiGiNE de la douleur, cette vérité sublime, nous tournions en courant dans le long chemin d’ici-bas. — Moi et vous, tant que nous n’avions pas vu, etc. I’empêchemext de la douleur, cette vérité sublime, nous tournions en courant dans le long chemin d’ici-bas. — Moi et vous , tant que nous n’avions pas vu, etc.... la sublime vérité, la voie qui tend à l’extinction de la douleur, nous tournions en courant dans le long chemin d'ici-bas.
Bhixus, j’ai réglé et ordonné point par point mon jugement d’après la vérité sublime de la douleur; j’ai retranché la soif de l’existence; j’ai anéanti la naissance circulaire ; maintenant donc, il n’y a plus (pour moi) de nouvelle existence. — J’ai réglé et ordonné point par point mon jugement d’après cette vérité sublime, I’origine de la douleur, etc.
nom célèbre Nàlada. Dans Y Avaddna-çalaha , il est question d’un personnage de ce nom ; le tibétain l’appelle ’dam-bu sbjin-gji-ba « fils de celui qui donne des roseaux.» Malgré les variantes (qui mériteraient une discussion plus complète), les noms d’homme et de lieu se correspondent, et assignent à nàlada le sens de «fournissant des bambous ou des roseaux.» Hiouen-tbsang donne à ce mot une autre explication, fondée sur l’insertion d’une nasale [nâlanda], et la décomposition du mot en na-alani-da «qui ne donne pas assez.» ( Vie et voyaijcs de Hiouen-tbsang , p. 14g.)
Le début de ce sûtra coïncide avec celui du Brahmajâla; les circonstances de temps et de lien sont les mêmes; mais pour chaque expression il y a une variante.
il n’y a plus pour moi de nouvelle existence. — J’ai réglé el ordonné point par point mon jugement, selon cetle vérité
sublime, I’extinction de la douleur, etc il n’y a plus
pour moi de nouvelle existence — J’ai réglé et ordonné point par point mon jugement, selon cette vérité sublime,
la VOIE qui tend à l’extinction de la douleur, etc il n’y a
plus pour moi de nouvelle existence.
Ainsi parla Bbagavat. Quand le Sugala eut prononcé ce discours, le maître fit entendre cet autre discours :
Moi et vous, aussi longtemps que par nous mêmes
nous n’avions pas vu (face à face)
les quatre vérités sublimes,
nous tournions dans le long chemin; —
Mais après avoir vu ces vérités , grâce à la suppression de la soif de l’existence, grâce à l’anéantissement de la naissance circulaire, il n’y a plus maintenant d’autre existence.
Ainsi parla Bbagavat, et les Bbixus, s’étant réjouis, louèrent hautement l’exposé fait par Bbagavat. — Fin du sûtra des quatre vérités sublimes. (MiZo, XXVI, n° i3, fol. 267- 268.)
Ce sûtra aurait été prononcé au même lieu que le célèbre Brabmajàla, et comme il est probablement extrait d’un récit plus étendu, on pourrait croire qu’il provient du Brabmajàla; mais cela n’est pas, et le Brahmajâla-sûtra , d’ailleurs, ne parle pas des vérités; je me borne doncà noter cette simple coïncidence, et je passe au rapport que notre siitra présente avec la prédication de Béntu’ès. Sans parler de l’identité du sujet qui est évidente, je signale deux traits remarquables : 1° la rencontre de plusieurs
' Cette phrase est omise dans le Kandjour (édition de la Bibliothèque nationale); mais il est bien aisé de la rétablir.
J. As. Extrait n° 1 i. ( 1866-1870.)
expressions identiques à celles de nos textes : ainsi dans la première partie, l’expression khon-da chml « recevoir en soi-même » est celle que le Dh. c. pr. tibétain emploie pour rendre samhôdhi ^ \ dans la deuxième partie , les expressions « supprimer la soif de l’existence, » — h il n’y a plus d’autre existence , » reproduisent fidèlement le langage de nos textes; 2° l’emploi du mot «cercle. » Cette expression n’est pas appliquée une seule fois aux vérités; mais, par contre, elle est pour ainsi dii’e prodiguée quand il s’agit de la succession des existences : il n’est cpiestion, dans la première partie, que de «courir circulairernent » aussi longtemps qu’on ignore les vérités, et dans la deuxième, que d’anéantir « la naissance circulaire» aussitôt qu’on les connaît. L’expression ’klior-va, employée dans ces deux cas, et neuf fois répétée, rend l’idée du mot cakra et doit en être la traduction. Si nous n’avons pas là la preuve certaine que l’expression Dharma-cakra « roue de la loi » est corrélative à celle de sansâra-cakra « roue de la transmigration , » nous avons au moins une raison suflüsante de mettre en avant cette idée que nous soumettons au jugement des personnes compétentes
' Le Dh. c. pr. aioiüe jan-dag-par, qui représente iam; — khohrdu chud représente donc bôdlii.
* Dans une entrevue que j’eus avec M. Grimblot, à son retour d’Asie (en i865), chez M. Foucaux, il nous dit que cahra signiCait n sceptre;/) que ce sens était védique et attestait ainsi l’ancienneté du Bouddhisme. D’après cela , Dharma-cakram pravartajitum signifierait 0 tenir ou porter le sceptre de la loi. » Je ne sais sur quoi cette
Je terminerai ces observations sur le nom habituel de la prédication de Bénarès, en faisant remarquer que le texte pâli la qualifie de vêyyâkaranam , que le Dh. c. pr. tibétain rend fidèlement par l’expression consacrée lang-du-hstan-pa. Le Mahâvastu reproduit la phrase du texte pâli, et emploie le même terme sous sa forme sanskrite vyâkaranum. Dans les «douze expressions de la loi^, d le Vyâkaranam occupe le troisième rang, se distinguant du sûtra, qui occupe le premier. Ce terme Vyâkarana, quand il ne désigne pas la grammaire (Wassilief, I, 2 1 5), est considéré, et avec raison, comme désignant des textes qui renferment une prédiction : nos textes lui attribuent une acception à la fois plus large et plus primitive, celle de déclaration solennelle, d’explication véridique. Le sûtra par excellence, le Dharma-cakra-pravartanam , est un vyâharanam.