‹ Etudes cliniques sur l'anesthésie chirurgicale par la methode des injections de chloral dans les veinesChapitre 3 sur 9 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Au point de vue de la physiologie expérimentale, IHnjection intraveineuse de chloral constitue le plus puissant de tous les anesthésiques.

Il me suffit, pour le prouver, de rappeler quelques-unes des expérience? que j’ai signalées dans mon Mémoire (Des injections intraveineuses de chloral, p. 44 et 45).

1™ Expérience . — Chien terrier pesant 7 kilogrammes. [Injection intraveineuse de 2 grammes de chloral. 20 secondes après la fin de l’injection, ■ l’animal tombe dans le sommeil le plus profond. Le relâchement musculaire est aussi complet que possible. La sensibilité est presque entièrement abolie. Toutefois, quand on pince fortement les oreilles ou l’extrémité des pattes, il y a encore des signes de douleur. Ces derniers phénomènes sont, il est vrai, de très courte durée. Car cinq minutes api’ès, ni les piqûres, ni les incisions profondes, ni la torsion, ni les cautérisations au fer rouge sur les parties molles dénudées, ne déterminent chez l’animal le moindre signe de sensibilité. La température baisse de 2®, mais la respiration se fait avec régularité. C’est le seul phénomène dont la présence prouve que l’animal n’est pas mort.

2® Expérience. — Injection intraveineuse de 3 gr. 50 de chloral à un chien du poids de 8,099 grammes. Même instantanéité dans l’apparition des phénomènes caractéristiques du chloral. Même insensibilité.

3® Expérience. — Injection de 3 gr. 50 de chloral à un chien du poids de 9,200 grammes.

Mêmes phénomènes que dans les précédentes expériences.

Je crois inutile de multiplier ces citations, mais il en découle plusieurs faits importants :

1° Les phénomènes produits par les injections intraveineuses de chloral offrent une constance et une durée que l’on n’observe pas lorsque la même

substance est introduite, soit par les voies digestives, soit par la méthode sous-cutanée ;

2° Ces phénomènes, quant à la question qui nous occupe, consistent dans me abolition telle de la sensibilité que ni les piqûres, ni les incisions, ni l'arrachement des parties, ni les cautérisations au fer rouge ne sont capables de la réveiller ;

3“ La dose nécessaire pour produire ce résultat varie suivant le poids des animaux dont il est indispensable de toujours tenir compte. Mais d’une manière générale, mes expériences m’autorisent à établir que ; 1" chez les chiens du poids de 7 à 8 kil., 2 gr. ou 2 gr. 50 sufQsent ; 2“ chez les chiens de 12 à 14 kil., on peut pousser la dose jusqu’à 4 gr.; enfin, que chez les chiens de plus haute taille, 18 à 20 kil., il est possible d’arriver sans , danger à la dose de 6 à 7 gr. ;

4“ La durée de l’insensibilité par l’injection intraveineuse de chloral varie entre 1 et 5 heures ; elle cesse alors ; mais pendant 20, 24, 36, quelquefois 60 heures, l’animal paraît plus ou moins abattu. Je dois faire remarquer que la durée de ces derniers phénomènes varie beaucoup, suivant la qualité du chloral ;

5“ Cette abolition absolue de la sensibilité ne s’accompagne jamais de troubles respiratoires, à moins que le chloral ne soit administré à une dose absolument toxique. Il en résulte que, dans cette anesthésie si profonde et si complète, les fonctions du bulbe rachidien ne subissent aucune modification.

J’ajouterai une dernière réflexion. On ne doit chercher à obtenir l’anesthésie chirurgicale, à l’aide de chloral, qu’en employant les injections intraveineuses ; la solution de chloral étant titrée, la seringue à injection graduée, on pourra pousser dans la veine des quantités très fractionnées, continuer l’injection ou la suspendre suivant les phénomènes qui se produiront, et éviter ainsi tout accident.

Ces faits ont-ils été confirmés par les recherches des autres expérimentateurs ?

Tous ceux qui ont voulu contrôler les résultats que j’ai signalés en ont constaté la vérité.

V.oici comment s’exprime à ce sujet M. le D*- Carville, préparateur de M. le professeur Vulpian :

ï Nous avons employé, pour endormir les animaux en expérimenta- » tion, les injections intraveineuses de chloral, suivant les indications de » M. Oré, de Bordeaux, L’effet produit est merveilleux; en quelques secondes » les animaux sont endormis.

» A l’aide de ce procédé, nous avons pu maintenir dans un sommeil » parfait des chiens pendant trois, quatre, six heures. » (Gazette médicale, p. 23 ; 1874.)

Du reste, M. le professeur Vulpian a signalé lui-même cette insensibilité:

1« Dans le Dictionnaire encyclopédique ft. viii, 2® série, p. 498 ; 1874);

2® Dans sa leçon sur les injections intraveineuses de chloral, publiée par le Progrès médical. (N°® des 4, 11, 18, 25 avril 1874.)

« M. Oré, dit M. Vulpian (Dictionnaire encyclopédique), a fait connaître » des expériences très intéressantes, que nous avons maintes fois répétées » et dans lesquelles l’hydrate de chloral est introduit dans les veines ’d’un » chien. L’injection est faite lentement, graduellement. On l’interrompt

* dès que l’effet est produit. Cet effet, c'est l'anesthésie absolue, complète n avec abolition absolue de la réflectivité médullaire. L’injection intravei- » neuse de chloral est, sans contredit, un des moyens les plus commodes » d’obtenir l’immobilité et l’insensibilité des animaux que l'on veut sou- » mettre à des vivisections longues, difQciles et douloureuses. Puis ces ani-

* maux, après un temps variable d’une demi-heure, d’une ou deux heures, » recouvrent peu à peu toutes leurs fonctions. Il ne reste plus alors aucun » trouble que Von puisse attribuer à l’action du chloral. M. Oré a montré » que si l’on soumet un chien, ainsi chloralisé, à l’influence de violentes » excitations galvaniques, d’une extrémité du corps à l’autre, une des élec- » trodes étant en contact avec la peau du cou ou d’une épaule, et l’autre » avec la peau voisine de la région de l’anus ou de la cuisse, on peut hâter » le réveil. M. Oré a déjà fait sur l’homme l’essai des injections intravei- » neuses d’une solution aqueuse d’hydrate de chloral, dans un cas de

* tétanos. Quoique le malade ait succombé au bout de plusieurs jours, » les injections dont il s'agit ont peut-être prolongé la vie, et, en tous Cas, » elles ont diminué très notablement les phénomènes spasmodiques, le

* trismus entre autres. » ( p. 498 )

Dans sa leçon faite au mois de mars, à la Faculté de médecine, M. Vulpian n’est pas moins explicite :

« Je ne connais pas, Messieurs, de procédé plus précieux pour la physio- » logie expérimentale ; grâce à ces injections, un animal peut rester en- » gourdi deux ou trois heures, anesthésié à un point tel que l’on peut se » livrer à l’expérimentation la plus délicate et la plus laborieuse, telle que » l’arrachement du ganglion cervical supérieur ou du ganglion thoracique. » Il a sur le chloroforme et l’éther une supériorité réelle, car avec l’un ou » l’autre de ces agents on ne peut obtenir qu’une anesthésie de courte * durée, et si l’on fait une opération longue, on est obligé de renouveler » deux ou trois fois au moins les inhalations.

» Autre avantage de cette méthode, c’est de pouvoir donner à volonté » à l’animal le degré de sensibilité qu’on désire ; il n’y a pour cela qu’à » faire varier la dose injectée. » (Progrès médical, 198; 1874.)

Ainsi, tous les expérimentateurs qui ont voulu, après moi, produire chez les animaux l’anesthésie à l’aide des injections de chloral dans les veines, ont vérifié l’exactitude de nos affirmations ; ils ont constaté, en outre, comme M. le professeur Vulpian lui-même rafifirme, la supériorité de cet agent anesthésique, ainsi administré, sur l’éther et le chloroforme.

L’importance de ce résultat n’a pas échappé à M. le professeur Gosselin qui, dans une lettre en date du 1®" juillet 1874, m’écrivait :

« Ce que j’approuve et admire, c’est votre persévérante habileté dans » l’expérimentation physiologique, c’est l’introduction dans la Phijsiologie » du laboratoire d’une méthode anesthésique commode, donnant d’excel- » lents résultats et dont les dangers sont peu redoutables, puisqu’il s’agit > d’animaux. »

Ainsi se trouve démontré sans qu’il soit possible d’élever aucune contestation, le fait énoncé en tête de la première partie de ce travail :

Au 'point de vue de la physiologie expérimentale, Vinjection du chloral dans les veines constitue le plus puissant de tous les anesthésiques.

A coup sûr, l’importance de ce résultat ne saurait échapper à ceux qui se livrent à la pratique des vivisections. Posséder un moyen facile de produire chez les animaux une insensibilité comparable à celle du cadavre, se prolongeant pendant plusieurs heures; pouvoir, grâce à cette insensibilité, exécuter les expériences les plus longues, les plus difficiles, sans provoquer ces cris, ces mouvements convulsifs qui troublent si souvent l’opérateur : c’est là évidemment un progrès incontestable.

Mais je me hâte de le dire, ce progrès n’aurait à mes yeux qu’une valeur secondaire, si les données expérimentales fournies par les animaux, ne fournissaient pas des applications directes à l’homme. Je me trouve ainsi naturellement amené à faire l’histoire de ces applications à l’anesthésie chirurgicale.

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