‹ Etudes contemporainesChapitre 10 sur 28 · VI · texte numérisé non relu

VI

Exemples. — LeUres posthumes du marquis de Mirabeau et d comte de Maistre, — Conclusion. — Appel aux hommes politiques.

Deux beaux livres ont paru récemment; familiers, simples, naïfs, fertiles, vigoureux enseignements; deux ouvrages posthumes, écrits sans soin, sans artifice, forts de raison, étincelants de vérité; — qui traverseront le temps, les années, les siècles, les peuples, et diront, réunis et comparés, le dernier mot de la Révolution française.

Ni M. de Châteaubriand, ni M. de Fontanes n'ont rien écrit de comparable à ces ardentes et fortes pages dans lesquelles Mirabeau, sans prétention de rhéteur, dépeint d'une trait à la Riquetti les choses et les hommes de la cour. Style libre, style vigoureux, style de gentilhomme du moyen âge et de démocrate Florentin. Beau style, quoique impur, — celui que toute cette énergique famille possédait, dont il ne faut pas imiter l'incorrection, mais conquérir l'énergie à force de simplicité, et en sachant bien ce que l'on veut dire.

Plus de recette. Il la dédaigne comme tous les esprits de forte trempe. Le style vient tout seul, émanant du fond de l'idée et deTintensité du sentiment.

La familiarité, la naïveté, l'abandon et cette superbe facilité de la pensée supérieure, diamétralement contraire aux serviles et mercantiles recettes dont j'ai parlé, ne respirent pas moins dans les n Lettres posthumes » du comte de Maistre. Quelle grâce! Quelle austère douceur! que la vie de famille lui va bien ! et que Ton est ravi de reconnaître l'identité du beau dans le style, du vrai dans l'idée, et de la grandeur dans l'âme. Ce ne sont ni la moralité ascétique de saint Jérôme ni la moralité bourgeoise de Franklin. Le génie peut s'en passer; jamais il ne respire dans l'ignoble et dans le faux.

Les œuvres controversables du comte de Maistre ont dù effaroucher les esprits timides; les livres ofiiciels de Mirabeau, ou ceux que lui ont commandés les libraires, les circonstances, le besoin de vivre et de se défendre manquent de netteté, de finesse, de coloris, souvent d'élévation, toujours de pureté; œuvres hâtives et incomplètes; œuvres factices surtout, elles n'élèvent pas Mirabeau homme de lettres au-dessus de cette armée des sophistes duxviii^ siècle, dont nous parlions plus haut, qui débordaient sur la Hollande, les Pays- Bas et l'Allemagne, et que Mallet du Pan a décrits avec une cruelle vérité et une transparence de pincean terrible; « ils veulent tous des pensions, tendent tous a la main, sont prêts à tout faire, ont les uns du « talent, les autres de l'audace, et ne savent comment « employer leur vie. » Les Lettres à Sophie, grâce au sentiment qui les a dictées, sentiment altéré par le faux

tgS DE LA CONDITION

argon de amour convenu, ont des touches de passion et des accents de réalité qui séduisent ; mais quel fatras I que de nuances théâtrales 1 quelle véhémence fausse, que de teintes qui crient à l'œil !

La révolution commence; Mirabeau, engagé dans le combat, ayant sur les bras le rocher de Sisyphe qui va retomber, devient sérieux, familier et sincère. Familiarité charmante, ironie vigoureuse, énergie simple. Quels puissants et sublimes tableaux de la corruption du temps! et comme le lion, secouant sa crinière qui flotte, s'est débarrassé de sa poussière, de TafFectation, de la manière, de la fausse éloquence qui pesaient sur lui! La postérité ne lira que ces deux seuls volumes de Mirabeau, ceux qu'il a faits pour ne pas être imprimés.

La première condition est de rompre avec l'artifice. Le mensonge tue le vrai ; le factice tue le réel; le mort tue le vif.

DES GENS DE LETTRES

Le renouvellement littéraire du demi-siècle qui est entamé ne peut donc avoir lieu que dans ces conditions d'ordre, d'énergique et de vive simplicité dont j'ai cité deux puissants exemples. Aucune place n'existe plus pour la littérature vague, boursouflée ou d'imitation. Le pastiche immobile n'intéresserait personne. La première loi sera de répudier le calque stérile soit de Goethe, soit de Calderon, soit de Shakspeare.

L^époque présente doit donner son propre fruit. La vie intime, la vie spontanée, la création ; puis l'association complète, sympathique, profonde aux intérêts de l'humanité et aux choses actuelles, doivent se développer librement. Il faut que le mouvement littéraire ne soit plus un tourbillon commercial dont le premier courtier marron peut s'emparer. Il faut créer pour les gens de lettres l'imlépendance des positions; arracher à l'esprit mercantile le sceptre littéraire; réunir autour du centre social toutes les forces intellectuelles de la nation ; faire que les récompenses de l'intelligence soient grandes et larges; enfin que l'armée innombrable des esprits déclassés ne trouve plus un asile dans l'opposition, c'est-à-dire dans l'analyse ironique de la société qui les frappe et dont ils se vengent.

L'analyse, depuis le commencement du xvi® siècle, arme terrible de cette armée qui grossit toujours, a présidé aux destinées littéraires, sociales, philosophiques de l'Europe. Que n'a-t-elle pas fait, ou plutôt

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