‹ Etudes contemporainesChapitre 11 sur 28 · DE LA CONDITION DES GENS DE LETTRES · texte numérisé non relu

DE LA CONDITION DES GENS DE LETTRES

que n'a-t-elle pas défait ? L'analyse, il faut le dire, appartient aux sciences plutôt qu'à la littérature et à l'art. Son œuvre est de composition. L'artiste au contraire, compose. Il agit par affinités, par amour, par enthousiasme. Il n'a que faire de la négation. Les esprits critiques eux-mêmes, s'ils possèdent la négation sans la synthèse, ne sont capables de rien. La critique n'a de valeur que par l'amour ; elle a beau poser des lois, régler des limites, marquer des bornes; rien n'est valable sans la flamme sainte. Tant que les intelligences vives ou supérieures seront systématiquement critiques, c'est-à-dire hostiles ; tant qu'elles ne trouveront pas leur place et leur vrai niveau ; tant que chez elles l'amour de la société ne remplacera pas la haine, la société elle-même ne cessera pas de dépérir, et elle ne se relèvera un moment que pour retomber plus bas.

Cinq, sur les six révolutions que la France a subies depuis 1788, ce ne sont ni les bourgeois, ni les commerçants, ni les ouvriers, ni les soldats qui les ont faites.

— Ce sont les gens de lettres mécontents.

DU PROGRÈS DE L'ARGOT

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Un mien ami me trouva l'autre jour au milieu des lilas naissants, parcourant un petit volume, — et tellement enfoui, enseveli, perdu dans cette lecture, qu'il me dit :

« Quel est le romancier qui vous enivre l'esprit et vous charme la pensée, au point de vous faire oublier le mouvement du globe, l'Amérique qui se disjoint, l'Italie qui se rejoint et se rallie, l'Espagne qui reprend ses colonies ou leur permet de se replier vers leur ancienne souveraine? Dans quel monde de féerie êtes-vous plongé?

c( — Dans la philologie tout simplement.

« — Me permettrez-vous de vous demander ce que peuvent signifier ou vous rapporter vos courses extravagantes à travers les forêts de la linguistique et le jardin des racines allemandes, grecques, latines, anglaises, françaises, même otahitiennes?

(( — Je vous répondrai : Rien. Tout au contraire.. Si en comparant les idiomes comme M. de Jussieu a comparé les plantes entre elles, je me promettais de recueillir beaucoup d'argent, de gloire et d'honneur, vous pourriez me porter envie; dans ce cas-là j'aurais beaucoup de rivaux; mais mon modeste travail doit tenter ou inquiéter peu de monde, efje me trouve fort tranquille et solitaire dans mes déserts philologiques.

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Tout ce que je peux espérer, c'est de me rendre maître de quelques principes, de m'assurer de quelques lois qui, présidant à la formation et à la déformation des langages, tiennent évidemment et se rapportent aux grandes lois générales qui font vivre et mourir les sociétés.

« — Mais à quoi bon?

« — Michel Montaigne ne m'adresserait pas cette question, lui qui regardait!' exercice de l'esprit comme se suffisant à lui-même, et la recherche du vrai comme bonne, même sans profit. N'en parlons plus. C'est un vieux, une ombre, un ancien que Montaigne!

« — Un ancien ; eh bien , qu'il se résigne et disparaisse ! Nous n'avons plus que faire de lui. La vie est passagère; les choses humaines sont fugitives, et rien ne vaut la peine de durer.

» — Si vous dites vrai, rien ne vaut la peine d'être ; et rien ne vaut la peine d'être étudié. C'est-à-dire que la vieest une énorme ironie, et le monde une énorme.. . — mais je ne prononcerai pas le mot. Le voici , lisez-le I »

Je lui passai le volume de M. Lorédan Larchey (1), à la page 33 ; là se trouve une dissertation sur le mot blague.

Odieux vocable 1 il vient, je crois^ de l'allemand balg (soufflet, vessie, chose creuse), et non de la blague à tabac; à moins cependant que l'on ne veuille le faire dériver de l'anglais black-guard. Quant aux Vlèches, Blèches, ou Valaques^ je ne vois pas la moindre raison de leur imputer cette paternité.

(c Vous êtes (continua mon ami), à ce qu'il me sem-

(1) Dictionnaire de l'Argot,

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ble, occupé à lire gravement un dictionnaire d'argot!

« — Très-curieux livre, où les mouvements et les désirs, les passions et les idées des couches inférieures et excentriques d*une société déclassée, ironique, dégoûtée et fatiguée se lisent clairement. Voyez quel chemin ce mot affreux, blague, a fait depuis cinquante ans I 11 se cachait dans les recoins de la salle de police et de la caserne; on commence à le prononcer fort nettement et sans se gêner. Avec la blague, la pose et le chic vous ferez votre affaire, et vous irez tout aussi loin que vous voudrez.

« — Puisque vous étudiez Targot, apprenez-moi ce que veut dire ce mot grossier. Est-il synonyme de mensonge^ A' escroquerie, de savoir-faire, à'artifîce^ de causerie vaine^ de frivolité, d'emphase, de plaisanterie^ de sornette^ de verbiage^ de jactance, de facétie^ de gaieté^ de moquerie^ de charlatanisme^ de rouerie, de vol^ d'amusement?

« — C'est tout cela ; ce n'est rien de tout cela. C'est situé entre l'honnête et le malhonnête, entre la dernière limite de l'amusement et la première frontière de rimprobité. C'est la totale absence de principes. C'est l'ironique indifférence. C'est le creux, c'est le faux, c'est le vide, c'est la vessie pleine de pois secs que vos aïeux faisaient sonner dans leurs mascarades. Cet homme dont la faconde produit un certain bruit agréable et vif a de la blague. Tout homme qui rit du prochain et compte pour peu sa conscience est un blagueur. Les acceptions de ce vocable populaire sont nombreuses^ variées et singulièrement flottantes; mais toutes sonnent le creux. C'est l'apparence au lieu de la réalité, le simulacre au lieu de la vie. Rapprochez

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de cette métaphore si expressive et si nette deux ou trois mots du même calibre et du même vocabulaire; — ficelle (l'art de substituer à l'idée la ruse); — chic (la facilité qui escamote le vrai); — truc (l'habileté dans la manœuvre) ; — vous aurez sous les yeux, vivante et terrible, la nosologie morale de ce temps-ci. Tous ces symboles de mensonge théâtral et de vie illusoire, d'accord avec tant d'efforts éreintés, tant d'espérances déçues, tant d'ennuis furieux, expriment la foi au faux, l'abolition de la certitude. Quoi de plus caractéristique, je vous prie, que la ficelle et surtout Xdipose? On en est venu, comme le dit très-bien notre auteur, kposer même sans le savoir. Je connais des gens aimables qui « posent » en dormant. On n'est plus ce qu'on est. On n'est rien. On pose. Le personnage de théâtre remplace le personnage de la vie. L'élégance, le vice, la vertu, la laideur, la religion, la poésie, la fureur romantique, le goût classique, le catholicisme, le philosophisme, le crime même, deviennent choses d'attitude, de combinaisons extérieures, de formules mortes et d'arrangement scénique. Vouloir être soi, daigner se comprendre; s'estimer assez pour (c vivre » par soi-même ; ah ! combien cela est rare! L'éclair d'ironie foudroyante, qui appartient aux sauvages de Paris, a découvert et illuminé la chose par le seul mot qui lui convienne; mot emprunté aux coulisses et aux ateliers, la pose.

c( — Que de morale à propos d'une expression! Laissez aux carrefours ces trivialités; ne leur consacrez pas une attention sérieuse. Elles n'en valent pas la peine. Boileau ne voulait pas même entendre parler du patois rustique que Molière introduisait

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dans ses pièces. Ce judicieux esprit repoussait de toutes ses forces une invasion populaire dont il pressentait les dangers.

c( — C'était un espritvigoureux, juste et ferme, mais non profond, subtil ou étendu. Bossuet, La Bruyère, Molière, M™^ de Sévigné comprenaient mieux que lui la vitalité des idiomes, leurs ressources, leurs vraies origines, leurs destructions partielles et leurs renouvellements nécessaires. La Fontaine etFénelon avaient du goût pour la familiarité et la simplicité des expressions. Les mots bourgeois, populaires, vulgaires même ne les effrayaient pas. Ils sentaient que de leur temps ridiome, comme la société, avaient plutôt besoin de liberté que d'ordre, et d'éperon quede frein. Telle était l'opinion et la pratique des plus grands esprits du même temps. Ainsi écrivaient et parlaient : Molièi'e au commencement du siècle , Estienne Pasquier auparavant, Bossuet, qui en est comme le centre et la splendeur, sur la limite du siècle suivant ; La Bruyère, dont la vive sagacité comprenait les dangers de fausse élégance et de pruderie maniérée que la langue française allait courir* Je ne parle pas d'Hamilton, de M™^ de Sévigné, de Saint-Simon, de ceux qui, de peur de sembler pédants ou de rètre, — justifiés ou encouragés par la forme épistolaire ou la naïveté des Mémoires, — «laissaient à leur plume la bride sur le cou, » comme le dit M*"' de Sévigné!

c( — Vous excuseÉ donc Vargotl

(( — Non, mais je crois que surtout en France il est utile et nécessaire de le comprendre et même de l'étudier. Vargot exprime la colère de toutes les bohèmes contre une trop sévère unité. Plus le bataillon social

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est compacte et marche en lignes serrées sous une discipline absolue et unique^ plus les troupes légères des indisciplinés se multiplient; voltigeant sur les flancs de Tgrmée et sur le front de bandière, courant çà et là, faisant la picorée et se livrant à mille fantaisies; un peu plus de liberté produirait moins de licence. En France, grâce à notre centralisation, nous avons cent Bohèmes : celle des casernes, celle des tavernes, celles des ateliers, celle des coulisses. L'Université elle-même y a sa part.

(( — L'assertion est au moins bizarre!

(( — Ne criez pas, avant de vérifier ce que Ton affirme, au paradoxe, au scandale, à Taudace, à l'outrecuidance. Nous sommes une nation imitatrice, sociable, sociale, composée d'artistes belliqueux et railleurs. Peu de liberté a toujours suffi à la France dans ses études comme dans tout le reste. La très-mauvaise éducation latine des jésuites nous a fatigués de Virgile et écrasés de Gicéron ; au lieu de nous élargir l'âme et de nous élever Tintelligence, de manière à nous donner rénergiqiie indépendance et la puissance originale nécessaires pour les comprendre, on nous a rendu le collège odieux. Nous nous sommes vengés en nous moquant. Du mariage nous avons fait le comjungo. Ah l\oc et ab hac a signifié « de droite et de gauche. » L'homme qui meurt s'en va ad patres. L'homme riche a du qiiibus. Un visage est un faciès. Tous ces vocables sont ironiques. Le Gaulois, dont les vieux Romains avaient soigné l'éducation, se gausse de ses maîtres. Mais tout ce domaine particulier de l'argot latin n'eet plus de notre époque; nos gausseurs populaires ne latinisent plus comme l'écolier de Rabelais. Ils maté-

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rialisent, et si Ton pouvait employer un néologisme dont Brillât-Savarin s'est servi, a ils animalisent » à outrance. Les gens fatigués de l'idéal n'ont qu'à se plonger dans le lexique que M. Larchey a compilé et commenté avec beaucoup de goût.

Dans ce patois sarcastique tout est devenu matériel ; ce dialecte a des instincts et n'a pas d'âme. Il est souverainement, essentiellement « réaliste. » Vœily le bec^ le mufle, les griffes^ les imites lui servent toujours. C'est par là qu'il revient à la sauvage barbarie primitive. Le pied humain, la main humaine n'existent plus , la patte du canard ou de l'oie les remplace; l'homme a des abattis. Son bras devient un aileron ou une aile. Personne ne peut plus dire une (( bouche, » mais un bec. Un homme qui fuit se cavale. L'animal le plus sobre et le plus laborieux du monde, le chameau^ entre de mauvaise allure, en se dandinant gauchement dans la création humaine et même dans le domaine réservé au beau sexe. Quand on a la piaffe, le bruit, le faire-valoir, on est bon cheval de trompette. Cet infortuné jeune homme, chargé dans nos geôles enfantines de surveiller les captifs, s'appelle c/<!ien6Z<? cowr. Cet autre malheureux, le frère ignorantin dont la longue robe noire guide un bataillon de pauvres petits diables, c'est un corbeau ^ Un homme indolent, sans courage et sans force réactive, est couenne. L'animalité, les instincts dominent. La brute l'emporte. C'est à dégoûter de son corps et de nos analogies de structure avec les autres mammifères. Quelquefois le mépris pour la brute, la pitié pour elle, l'affection qu'elle inspire et le mépris de cette affection venant à se confondre dans le même terme, il

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résulte de cet affreux mélange des expressions hideuses qui font du singe et du crapaud, comme du chien et du chat (qui le méritent mieux), des termes caressants. Ce ?no?i5/re signifie qu'il est charmant; et ce

crapaud d'acteur, qui a fait rire le peuple, est un homme de talent. Toute la ménagerie est mise à contribution comme dans les fables d'Esope ou le Roman du Renard. Tantôt un personnage que l'on attrape ^^idindonnéy tantôt il est pigeonnéy toujours il est plumé. La gueule signifie une bouche un peu moins élégante que le bec; et la grue est une femme de théâtre qui ne réussit pas. On est effrayé de cette compagnie bestiale. Le lapin^ comme le singe et le crapaud^ y jouissent d'une certaine considération^ apparemment parce que le premier se multiplie aisément, que le second se moque de tout le monde, et que le dernier ne gêne personne. Quant au lion, qui possède la gueule forte, la griffe vigoureuse^ grand appétit et grande puissance, tout ]e monde le respecte et l'aime. Les petits animaux humains n'ont qu'un mufle au lieu de visage, des pattes au lieu de mains; et si une pauvre enfant, condamnée par nos plaisirs à faire de Fart, c*est-à-dire à porter des châles déteints, des chapeaux fumeux, et à livrer ses pieds et ses articulations aux supplices journaliers les plus horribles, est admise à figurer sur les planches de l'Opéra pour y gagner une trentaine de francs mensuels, écornés par ses amendes, — c'est un rat. 0 — Triste.

c( — Et instructif. Les masses inférieures ou déclassées jettent, sur la société qui trop longtemps négligée ou méprisée la grande loi évangélique de la fraternité humaine, un long regard et un cruel sourire. L'argot^

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c'est le venin terrible, Tacide corrosif et dévorant de sarcasme et de vengeance.

Me reprocherez-vous de pénétrer dans ce vilain royaume? d'écouter la langue qu'on y parle, langue qui n'est ni emphatique ni idéale, mais qui, pour employer un autre mot du pays, exprime amèrement la gouaille universelle? En voici un témoignage bien singulier. M. Larchey vous apprendra que sous Tinfluence de cette ironie redoutable, avoir du vice signifie savoir de « Tesprit »; qwe bonhomme yeui dire imbécile ; et que par les mots il nest pas méchant^ on indique celui que l'on peut jouer et écraser!

Cette vaste satire de l'argot passe à l'étranger ; elle y forme une langue française à contre-pied, qui nous revient chargée de cynismes et de métaphores de carrefour, armée d'une sorte d'autorité. Un M. Bigot qui a professé longtemps dans le Nord, et qui publie chez M. Didot de curieux livres sur l'enseignement de la langue française à l'étranger, raconte que, dans un salon russe, une jeune personne qui savait le français ou croyait le savoir, et qui appartenait à une bonne famille, s'écria, parlant à une de ses jeunes amies : Tu blagues^ ma chère ^ tu blagues! Gœthe luimême, dans son Kunst und Altherthum^ emploie un mot effrayant emprunté à un vilain, très-vilain français, mot que M. Larchey a exilé; mot plus hétérodoxe encore que le mot blaguiren; mot qu'il est impossible de reproduire, ou même de répéter, et dont assurément Gœthe ignorait la valeur et la portée. Il y a dc-^s Allemands bien élevés qui, cédant au génie propre de leur idiome^, enrichissent Je nôtre de mots

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dindi]og\iesèipoussade (du motpousser); mangeade (du mot manger); pistolade (du moi pistolet) ces créations leur semblent tout aussi légitimes que les mots arquebusade^ algarade^ ou brigade. L'argot, qui se moque de tout, se moque aussi des règles et compose des mots à sa guise, comme les Allemands. Il lui plaît aujourd'hui de détruire la langue française en récornant, en la mutilant, en l'abrégeant ; et le phénomène qui des débris du latin a fait naître le français se reproduit tous les jours à Paris. Cette loi qui concentre et résume, qui raccourcit et mutile, qui ossifie et immobilise tout ce qui vieillit, agit dans le moment présent sur l'argot populaire, même dans les classes supérieures, ou du moins chez ceux qui imaginent les représenter. Je les entends quelquefois dire au lieu du « Théâtre-Français » le Français, et la « Chambre » pour la Chambre des députés. Quant aux nomades de nos rues et aux écoliers qui les imitent, ils passent leur vie à raccourcir les mots, c'est-à-dire à détruire l'idiome. Us ne connaissent plus de fromage^ et disent from. Il n'y a plus de vin de Champagne pour eux, mais du champ. J'avoue que, sans affecter une pruderie excessive, je frémis quand j'entends les coups de pioche et de hache qui vont démembrant, pièce à pièce, membre à membre, notre vénérable mère.

(( Eh quoi îles idiomes teuton iques ne sont-ils pas soumis aux mêmes influences et aux mêmes malheurs?

(( — Ce n'est point du tout la même chose, ne vous en déplaise. Ces idiomes teutoniques n'ont pas atteint leur croissance tout entière. La langue française, vieille et glorieuse, demande seulement être con-

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servée. Les plus jeunes idiomes, ceux des sauvages; restent encore à Tétat fluide et pour ainsi dire gazeux. Il y en a d'autres, plus avancés, qui sont encore flexibles et jeunes; on reconnaît cette situation adolescente à la faculté de composition que les Allemands, les Anglais et tous les Teutons possèdent. Leurs langues sont infinies. On y voit naître sans cesse des mots imprévus. Ouvrez le premier numéro venu de la Bévue cT Edimbourg^ vous y rencontrerez quelque vocable, création inattendue, très-nécessaire et très-bien forgée. La mutilation, qui agit maintenant d'une façon si cruellement violente sur le français populaire, est à peine connue en anglais et en allemand I, et, si elle avait lieu, elle ferait peu de mal; la végétation est forte, la sève abondante et riche à Texcès, jusqu'au désordre. C'est par l'agglutination , la composition et comme par la végétation naturelle des vocables que cesidiomes procèdent. Le français ne peut plus composer de mots. Avec dégainer on ne fera pas dégaînade; avec érudit on ne fera pas éruditement. Les cases sont remplies, les familles sont complètes ; il n'y a plus de place. A peine l'habileté des plus grands maîtres parvient-elle à insinuer quelques boutures ou à greffer quelques petites branches inaperçues sur les rameaux les plus lointains. ^

i< — Voilà un bien long commentaire pour un petit livre.

« — Ne le dédaignez pas, ce vocabulaire impertinent de l'ironie moderne et de la gausserie amère des déclassés. Lisez-le. Si vous êtes ou philosophe, ou historien des mœurs, ou observateur historique, il vous amusera

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et VOUS intéressera. Je crois que le spirituel écrivain pourra le compléter encore. Je n'y trouve pas quelques expressions baroques qui de temps à autre retentissent à nos oreilles : grec^ pour « escroc ; » ma vieille pour (( mon ami. »

Sans être avancé dans cette étude, il me semble que certains mots tout à fait modernes et déjà usités, même parmi les gens qui ne se piquent pas de mauvais ton, manquent au lexique.

Tel est le mot carrément , qui règne aujourd'hui, introduit par la porte de la géométrie et de TEcole polytechnique; on avait commencé par dire avec jus-tesse la racine carrée d'un nombre; ensuite La Fontaine avait montré son baudet se carrant^ c*est-à-dire se donnant l'aplomb d'un a cube au milieu des génuflexions de la foule flottante, émue et stupide; Napoléon Bonaparte, qui connaissait l'excellence du carré, inventa l'homme carré par sa base^ l'homme qui oppose aux événements de la vie ses quatre pans égaux et la multiplication de son audace par son sang-froid. M""^ de Girardin créa le sourire carré (!), qui est affreux. La place était nette , la porte était ouverte, Yadjectif admis ; — Y adverbe « carrément » fit son entrée; il était attendu ; et personne ne se scandalisa. Aujourd'hui l'on vous dit qu'un homme a « parlé, joué, agi, marché carrément. »

Autrefois on allait rondement. La forme carrée est plus gênante, et la sphère, sans angles, me plaît mieux. Mais peu importe. M""^ de Girardin a osé imprimer qu'une de ses amies mettait des sourires carrés sur des phrases rondes; ce n'est pas la meilleure phrase tombée de la plume de cette femme d'esprit et de talent.

DU PROGRÈS DE l' ARGOT.

(( — Et vous concluez?...

c( — Je ne conclus pas, j'observe. Je vous prouve que rétude des locutions les plus bassement populaires a son avantage et sa valeur. Un petit corollaire sérieux sur la naissance et le progrès de l'argot, langage des vindictes et de la servitude, pourrait .... — mais je vous en fais grâce. »

UNE CROISADE

CONTRE LE COSTUME FÉMININ

UNE CROISADE

CONTRE LE COSTUME FÉMININ

La croisade est universelle. En Australie, en Californie, dans les journaux de Madrid et dans les revues de Londres, théologiens, poètes, hommes politiques, radicaux, unitaires, trinitaires, whigs, tories, dissenters de toutes les écoles, peintres de toutes les nuances, partisans de Watteau, élèves de David, copistes de Boucher, législateurs, annotateurs, néoplatoniciens, néo-chrétiens, néo-voltairiens, néothéurgistes, desservants des tables qui parlent et des buflPets qui prédisent l'avenir ; philosophes, positivistes, mystiques, supranaturalistes, fusionistes et soldats de la foi Vintrassienne^ — une belle religion neuve; — sont d'accord sur un seul point, c'est que les femmes, depuis quelques années, sont affreusement vêtues, désagréables à voir, d'approche dangereuse, de difficile transport, d'une locomotion presque impossible, et ti'ès-coùteuses aux maris.

On leur répète cela sur tous les tons ; ce qu'on leur dit n'y fait rien. Elles s'avancent plus vastes, plus monumentales, plus disproportionnées que jamais. « Leur démarche les déclare déesses I » Incessu patent dex. Toutes les langues anciennes et modernes^ tous

UNE CROISADE

les peuples, toutes les classes de la société s'insurgent à la fois contre Timmensité des jupes, les anathématisent et font chorus; on crie à ces dames de se modérer un peu et de se réduire à des proportions plus humaines. J'ai là douze volumes, en cinq idiomes différents, tout remplis de critiques et d'épigrammes là-dessus. Bah! elles ne font pas plus d'attention à la satire qu'elles n'en accordent aux statisticiens des États-Unis, dont les doctes colonnes et les chiffres bien alignés leur prouvent que tant pour la mousseline, tant pour la crinoline, tant pour l'empois, tant pour les baleines, tant pour le fil de fer, tant pour les fleurs artificielles, tant pour la cire qui attache les pilastres du monument et la ficelle qui en maintient les arcs-boutants et en assure les contre-poids; — sans compter le fer, et le laiton, et l'argent, et l'acier, et les perles, et les porcelaines, et les minéraux arrachés à la terre, et les plumes empruntées aux oiseaux; sans compter les toisons filées, la soie dévidée et changée en tissus, le travail des artistes, le labeur des matelots, le frêt des navires; — que tout cela (ainsi parlent les statisticiens) compose un total formidable^ dont le passif a entraîné les États-Unis dans la crise dernière, et par suite le reste du monde.

Si les dames que l'on attaque par ce côté prenaient la peine de nous répondre, je sais bien ce qu'elles diraient aux statisticiens et aux satiriques :

« Si vous nous trouvez laides, nous vous trouvons hideux. Voilà de belles colonnades que vos jambes, emprisonnées dans un aft'reux drap ncir ou gris, et terminées par de ridicules boites de cuir que vous polissez; bel instrument que ce chapeau qui ne

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protège rien, qui ne vous sert à rien, qui ressemble à %n tuyau de poêle ou à un meuble de cuisine; qui Vius blesse la têle, l'échauffé, laisse sur votre front ruiné une trace presque saignante et détruit toute Félégance des cheveux, la seule parure que Dieu vous ait donnée. La jolie invention que votre habit, qui ne vous couvre qu'à demi, qui ne vous va jamais; habit que votre gilet rendrait inutile si ce môme gilet, autre fragment d'étoffe mal taillée, n'était plus inutile encore! Et l'ensemble! regardez-vous un peu; comme c'est absurde, gourmé, étriqué, prétentieux, incommode, coûteux, laid, nu et compliqué! L'œil est blessé, la raison est mécontente; vous avez trouvé moyen de n'être convenablement et à votre aise dans aucune saison; votre habit, froid en hiver, chaud en été, ne vous abrite pas, ne vous orne pas, ne vous enveloppe pas et ne dure guère. Oh! que vous avez belle grâce à vous plaindre de nos costumes! Voici Id. Revue de Westminster {un austère periodical , fils de Jérémie Bentham) qui nous accuse^ au nom de la philosophie positive; voici un ardent catholique, M. de Doncourt, qui pousse des lamentations de Jérémie à propos de nos jupes qu'il trouve trop amples, comme si cela le regardait; voici un avocat do Boston, M. Butler, qui nous injurie et qui donne le catalogue de ce que nous portons, nous qui nous plaignons, dit-il, de n'avoir jamais rien « à mettre; « ~~ 7ioUnn(jio ivear ; tandis que nous avons, ditc( il encore, tout ce que peut porter une femme; bonce nets, mantilles, chapeaux^, collerettes, châles, et le c( reste; robes pour les déjeuners, les dîners et les c( bals; habits pour s'asseoir, pour marcher, pour

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c( l'csler chez soi; habits pour danser, pour coqucler, c( pour causer; habits d'hiver, d'été, d'automne; hac( bits pour tout faire et pour ne rien faire; de toutes (( les couleurs, de toutes les formes, de toutes les mac( tlères^ mais toutes fort chères. » Eh bien! monsieur, quand nous aurions tout cela! Voici encore une Allemande qui nous prêche en style métaphysique la réforme du costume et nous prie d'endosser des habits d'homme, parce que, dit-elle, c( le féminin rentre (( dans le masculin, le subjectif se confondant avec « l'objectif^ et qu'en arrivant à l'identité absolue de c( rêtrcj on est conduit au non-jnoi par le moi^ et qu'à c( moins de détruire la passivité de Veivige weibliche c( par la puissance mâle , on ne fera aucun progrès. » — Ce qui prouve évidemment que nos robes sont trop larges. Enfin voici à Boston une association régulière, avec caissier, secrétaire, et le reste, qui n'a pour but que de détruire nos pauvres robes.

» Défendons-nous de notre mieux, et parlons un peu philosophie, suivant l'exemple que la dame allemande vient de me donner. Nous autres femmes, ne sommesnous pas les vrais thermomètres de la situation morale où se trouvent les peuples? Lorsque M"'^ Roland allait au club, ce que je n'aime guère, ou marchait à la mort résolument, ce que j'admire; lorsque Charlotle Corday entrait chez le citoyen Marat, elles portaient l'une et l'autre un costume fort peu chargé, qui permettait la rapidité des actes et la vivacité hardie. C'est à cette époque qu'une singulière créature, M""^ Olympe de Gouge, femme tout à fait d'accord avec ce temps orageux, imprimait dans la préface de son Chérubin^ mauvais drame : « Je suis femme et auteur

CONTRE LE COSTUME FÉMININ

a je porte en moi deux tempêtes. Cette femme-ouragan a disparu; vous n'en voulez'*plus, autre chose vous convient mieux. N'aimez -vous pas maintenant la grande dépense? Nous en faisons. L'argent gagné vite et jeté parla fenêtre? Nous vous obéissons. Le gourmé, le majestueux, le faux sérieux, le masque de la gravité, le vide sous Tampleur, l'incommensurable largeur des systèmes, cachant le creux des idées; Tégoïsme sec sous le luxe des phrases, le développement et le relief extérieurs couvrant la nullité ; l'ampleur des autobiographies à propos du néant? Passez-nous donc l'ampleur de nos jupes; car, sachez-le bien, nous ne sommes que ce que vous voulez que nous soyons. Vos mœurs sont-elles plus vraies que nos robes? » Que répondrons-nous?

Il est certain qu'aujourd'hui à travers le monde^ les jupes monumentales étendent leur empire, et que les cris et les clameurs des philosophes font un bruit parallèle qui s'accroît en même temx3S.

S'ils parviennent à rendre plus modestes les paniers de ces damcS; ils feront ce que jusqu'ici personne n'a pu accomplir. Du temps de Shakspeare il y en avait déjà. Le savant Ben Jonson [qui par parenthèse servait d'espion aux ministres, et dont on vient de publier les rapports de police) les reprochait vivement à ses contemporaines. c( Je ne vois en vous que fil d'archal, et « n'y vois pas de chair humaine! Vous avez tort de vous «armer du rempart de Viilcain, rempart désagréa- « ble, non inexpugnable,» ajoute-il. Quoique temps après, lorsque la conjuration des Espagnols contre Venise ébranla l'Europe, les paniers furent transformés en garde-infantes ; Qiiiïés et arrondis comme aujour-

UNE CROISADE

d*hui, ils révoltèrent le spirituel et mordant Quevedo.

Dans sa petite satire en prose, intitulée F)riuna con seso^ ou le «Bon sens du hasard, » il essaya d'arracher les dames espagnoles à cette manie de grandeur ou plutôt d'ampleur; il mit en scène une femme que le peuple prend pour une cloche et que l'on suspend comme telle au milieu d'une place publique. Tout en riant de sa diatribe, les femmes-cloches ne démordirent pas de leurs habitudes. Les autorités espagnoles (qui font tout par règlements et par arrêts du conseil ) foudroyèrent alors les grandes jupes, comme en 1623 elles avaient frappé d'anathème les culottes des hommes, devenues si larges en Espagne qu'on y fourrait tout un arsenal, et que Philippe II, apprenant que son fils don Carlos portait deux pistolets chargés dans ses c( immenses canons (caligœ de usuam plisshnde) à la *mode du temps, » dit de Thou, eut peur d'ètro assassiné et le fit fouiller avec soin. Ces vastes canons des hommes, abandonnés par le sexe mâle espagnol vers 1630, furent aussitôt usurpés et mis en œuvre par les femmes, qui se les approprièrent. Sully avait porté beaucoup d'étoffe sur la poitrine et peu de plis sur les jambes ; les contemporains de Molière revinrent aux modes castillanes du siècle passé, adoptèrent de nouveau les grands canons et dégagèrent la poitrine. Quant aux femmes françaises, elles se maintinrent en assez bon équilibre jusqu'au temps de la Régence ;>ers 1710, comme si cette vie de fièvre spirituelle et de sensation irréfléchie ^que l'on se mit à mener alors les eût emportées hors d'elles-mêmes et entraînées bien loin des limites de la raison et des formes naturelles, elles commencèrent à entourer leur

CONTRE LE COSTUME FÉMININ

beauté de ces faux- semblants qui ne cessèrent pas de grandir, de s'accroître et de mûrir, et qui finirent par atteindre des proportions colossales. En 4720, un de ces mécontents qui faisaient gémir les presses hollandaises, et dont le mauvais style préparait néanmoins l'esprit de la masse à recevoir les idées que Montesquieu et Voltaire allaient faire dominer, s'exprime ainsi dans un petit volume fort vulgaire, intitulé la Bagatelle : « L'affreuse largeur des jupes à baleines ne fait (( qu'augmenter. Les femmes seront bientôt trop am- « pies pour les carrosses, à moins qu'on ne fasse les carce rosses trop grands pour les rues. Pourquoi les jeunes i( gens ne rajeunissent-ils pas l'usage des anciens ca- (( nons? L'éloignement entre les deux sexes deviendrait c( absolu . »

La prédiction ne se réalisa pas. Les jupes grossirent encore. Seulement les bastions et les contreforts se placèrent tantôt à droite tantôt à gauche, en circonvallation ou de côté. Voltaire, Pope, Swift, Canning et Montesquieu les attaquèrent ; ils allèrent se briser contre les paniers immortels. Le premier et terrible adversaire que je viens de nommer. Voltaire, fit souvent marcher contre la fortification féminine sa malice oblique et charmante, mais en vain. C'est lui qui, dans Memnon sage, montre les femmes do son temps «portant d'un air aisé leurs cerceaux de vingt-quatre pîeds de circonférence. » Montesquieu, dans ses Lettres persanes^ ne les épargne pas davantage. La Sorbonne, pour cette fois de l'avis de Voltaire et de Montesquieu, les foudroie aussi. Tonnerres égarés : Philosophie et théologie y perdent leur latin.

J'aime les bouquins et je les achète volontiers quand

UNE CROIS/VDE

ils coûtent peu; je les lis môme, bien quojo sois bibliothécaire de mon état. J'en ai trouvé un qui se compose de vingt-trois pages, y compris le titre, et que j'ai acheté pour vingt-cinq centimes devant la Monnaie ; c'est un in-12 imprimé en 1728, intitulé Cas de conscience^ et qui prouve que dès cette époque lésâmes timorées se sentaient mal à Taise devant ces circonférences excessives, (c Est-il permis de porter des paniers? se demande le pieux auteur du Cas de conscience. Estil même permis de les contempler? Il résout les deux questions négativement^ et il ajoute de ce ton onctueux et voluptueux que M. Tartufe aurait infailliblement pris en telle circonstance : Certes Tenflure (c des paniers c( porte d'elle-même et présente à l'esprit l'idée de nu- (c dite. L'attention qu'elle attire fait naître des idées et (( des réflexions obcènes, et l'idée qui en reste salit na- (( turellement Timagination. » Ahî docteur, que votre imagination est tendre aux tentations, douillette à certaines approches I Elle est un peu moins propre qu'il ne le faudrait! Consultez là-dessus un vivant, un homme aimable, — pieux aussi; de beaucoup d'esprit^ de trop d'esprit, d'une grande verve, d'une verve souvent trop hardie, mais dévot^ qui se connaît en ces matières de théologie et de boudoir. 11 ne pense pas comme vous. Il a placé dans un de ses romans la description la plus éloquente, la plus florissante, la plus bouffante des draperies mystiques dont nous parlons. Il ne se scandalise pas comme vous de ces plis sous lesquels^ dit-il, on devine les formes opulentes qui aUaîiguissenf la dé- 7narche ; il va môme jusqu'à affirmer que ces formes portent un ^907^9 divin. Divin! est un peu fort, et la je n'aurais pas osé le dire.

CONTRE LE COSTUME FÉMININ

Du temps de Ganning, les paniers, tour à tour aplatis, élargis^ évidéSj allongés, diminués; en œuf^ en cercle, en lune, en demi-lune, n'avaient pas perdu un pouce de terrain. La révolution seule devait les briser définitivement; et Ganning bien jeune vit traîner la dernière queue de ces comètes.

Les vers latins contre l'ampleur des jupes, vers que Ton attribue au jeune Ganning (je n'en jurerais pas), sont trop joliment tournés pour que je ne les cite point ici ; il y a encore des délicats que le pentamètre et l'hexamètre affriandent. Sont-ils de Ganning ces vers? Je Tignore. Mais ils font partie d'une collection latine excellente, intitulée : Cannim Quadragesimalia, et il ont pour titre cette singulière question : Est-il une limite que l'on puisse assigner aux êtres vivans (1)?

« Ghioé est bien maigre, dit le poëte, et veut paraître aussi grasse que ses compagnes; pour cela elle invente mille ruses. Elle multiplie et varie ses vêtements, elle les accumule, les arrondit, les fait valoir et les enfle avec une habileté sans pareille. Trois fois la la baleine sphérique fait le tour de son corps; trois fois la corde enroulée maintient l'équilibre de l'étoffe dont elle développe les replis flottants. Quel vêtement tu portes^ ô Ghloé ! quel cercle immense t'environne! Oui tu es vaste, tu es gigantesque î Mais, ô habitante d'une grande robe, tu es bien petite quand tu en sors (2)! »

(1) Anviveniia certum terminum habeant tnagnitudinis,

(2) Ut simili sodas exœquct mole puellas,

Mille dolos fingit pectore macra Chloë ; Multiplicem vario tumidam sub tegmine vestem,

Expcmsamque habili comparât orbe stolam, S tard terno ceti ossa grodu, tcrno ordine fîmes,

S^famiiiaque undantes explicïtiira sinus* Hac suh vc-^fe Cliloc, et tanto circunidaia gyro,

UNE CROISADE

Hahitante (Tune grande robe; le mot ost joli.

Les paniers se sont éclipsés entre 4789 et 1849. Leur réapparition depuis 1849 a été progressive; enfin les voilà installés. Que cotte sphère de mousseline et de gaze soit laide et folle, qu'elle ait des dangers, qu'elle appelle l'incendie et fasse des victimes nombreuses, cela est reconnu. Qae ce soit un ornement très-incommode et une chose très-disgracieuse de marcher emprisonnée dans des cerceaux, assurément. La femme le sait bien. Croyez-vous qu'elle s'entoure par plaisir de cet édifice ridicule? Elle fait ce sacrifice par héroïsme pur. Il est faux que la femme soit un (( animal qui aime à s'habiller » , comme le dit un Père de l'Église fort malhonnête ; Zôon philokosmon. La grande quahté de la femme^ c'est la bravoure. Elle aime à être très mal mise. Elle adore les couleurs ridiculement crues, mélangées, bariolées, contradictoires, et qui la font laide. Dans tous les temps elle s'est enlaidie avec fureur. Quand il lui est arrivé par hasard, comme il y a quelques années, de toucher le point de perfection, ou du moins de respecter l'harmonie naturelle et les proportions du vrai beau, elle n'a pas eu de trêve qu'elle ne se débarrassât de cette mode incommode et de cette passagère erreur. Du costume convenable et simple qu'elle portait au commencement de la révolution^ vers 1790^ elle a passé bien vite à un costume sans costume, à cet air tissu dont parle Pétrone, à ce nuage transparent sous lequel les dames du Directoire effarouchaient et captivaient nos pères. Les affreux casques féminins

Magna quidem incediSy magnœ virgo incola païUe, Ai spatiosa exis veste pusilla Chloé,

CONTRE LE COSTUME FÉMINLV. 189

ont succède à la nudité grecque ; puis la taille a disparu; le corps a été transformé en gaine; un atroce morceau de carton roulé, posé sur la tête, a prétendu la protéger; ce morceau de carton s'est tour à tour étendu, élargi, rétréci, chargé de rubans, defleurs, de buissons, de mousses, d'oiseaux^ de plumes^ de graines, de poils, de verroteries^ et a pris toutes les formes les plus difformes; tantôt un seau anglais à charbon de terre {scuttlé)^ tantôt un poêlon, un éventail, une hotte j un dôme, un auvent, un cabriolet, un parapluie, une pelle, un tuyau; quelquefois on l'a vu s'élargir des deux côtés et renfermer la tête féminine entre deux œillères, comme la tête du cheval que l'ont veut empêcher de regarder à droite et à gauche. A propos de cela^ le pauvre de Musset remarque très-pertinemment que les chapeaux à œillère n'ont rien empêché du tout. Après avoir abaissé et rétréci leur front à la grecque, et l'avoir ombragé, comme celui des impératrices romaines, sous des milliers de petites boucles curieusement arrangées, les femmes se sont mises à tirer odieusement et cruellement leurs propres cheveux par les racines, «à la chinoise disaient-elles. Ces victimes étaient vraiment hideuses ; jamais on n'a fait à la patrie ou à l'amour de sacrifice aussi féroce que celui qu'elles accomplissaient pour être infiniment laides. Les sourcils remontaient ; ils se plaçaient en ligne diagonale au milieu du front. Les yeux écarquillés et tendus n'avaient plus que des regards ébaubis, hagards et effrayants. La bouche n'avait plus de sourire, la peau n'avait plus de fraîcheur; les pommettes rougissaient excessivement, et l'air hardi se combinait avec l'air effaré.

UNE CROISADE

Mais à quoi no se résout et ne se résigne pas la femme qui veut être aimée, dans toutes les classes et dans tous les temps! Les femmes du Brisgaw, pour charmer leurs maris, portent des tuyaux de poêle couleur orange; jeles ai vus. De quoi n'est pas capable la femme pour se conformer à nos mœurs, pour deviner nos tendances, pour consacrer nos goûts! Nous aimons la richesse^ elle se fait riche; nous aimons le luxe; elle immole sa beauté au plus horrible luxe, nous aimons la grandeur, il lui prend un grossier appétit de splendeur monumentale, elle devient édifice. La mode est chose plus grave qu'on n'imagine.

Je ne veux point faire ici, je ne veux ni essayer ni conseiller à personne d'écrire la philosophie de la mode. J'observe et voilà tout; cela est bien permis. Ne vous semblo-t-il pas que la coutume permet aux hommes et aux femmes d'aujourd'hui, surtout aux plus jeunes, de très-singulières façons d'être?

Pour les hommes ce sont des habits féminins, larges, flottants, à peine attachés, à peine soutenus; des cravates qui représentent des cordelettes à peine nouées ; des manches qui laissent passer l'air froid de nos climats, air si favorable aux fluxions de poitrine ; de vastes châles qui ressemblent à ceux des femmes, et le tout couronné par des allures languissantes, « ballantes », béantes, ennuyées, chlorotiques, fatiguées, dégingandées, énervées, lesquelles semblent indiquer deux ou trois siècles de travaux et de souffrances passées dans les mines de la Sibérie.

Les dames, il est vrai, prennent la place des hommes et s'emparent de nos habits. Elles cherchent la majesté, la dignité, la gravité; à leurs jupes monumen-

CONTRE LE COSTUME FÉMININ

taies elles joignent des vestes de drap, des boutons énormes, des bottes et des gilets de piqué blanc; le cigare est admis par quelques-unes; le col de chemise empesé et rabattu comme l'aiment les jeunes premiers, ne laisse pas que d'avoir ses adeptes parmi les femmes ; peut-être arriveront-elles à la mode de M. Prudhomme, et le feront-elles remonter vers les oreilles comme un double couperet tranchant. La démarche est lourde on démanche le poignet de celui que l'on rencontre. On traverse la rue pour aller lui parler sans façon ; la voix devient rude et rauque; on parvient à force de gêne et de travail à détruire la grâce féminine, on s'élève mêmejusqu^à un dégré très satisfaisant de virilité manquée et de brutalité factice. On n'est plus femme. On n'est pas encore homme; cela viendra peut-être.

Cependant le jeune dégoûté, à demi-femme, sert de pendant à ce demi-homme.

J*avoue que l'un et l'autre, se complétant, me procurent un plaisir infini quand je les rencontre. Le dégoûté est toujours très-jeune. Il est indifférent, — indifférent à tout. Il professe l'ennui, il le répand, il en vit, il vous en sature par sa présence. Il n'a pas de passions, il n'en a jamais eu, il n'en aura jamais. Il méprise, et il ne sait pas ce qu'il méprise. Un petit sillon sarcastique, ride prématurée creuse son visage à droite et à gauche, près de la bouche; une épigramme dédaigneuse s'y tapit en exspectative.

11 ne sait pas de quoi il va se moquer, mais il se moquera de quelque chose; c'est sa prétention et son espoir. Comme pour railler il faut penser à un objet, et que penser coûte un certain effort, il attend, il at-

UNE CROISADE

tend loujoiirs; et lo signe de la, velléité railleuse, de l'ironie qui n'éclôt pas, de l'épigramme qui avorte, ce signe vieillot reste gravé dans le vilain sillon funeste que les années creusent sans cesse.

Ah! pauvre jeune homme, j'aimerais mieux vous voir des passions que des impuissances!

Et vous, madame, je vous conseille quelques faiblesses.

Madame de Motteville, M^^'^ de Launay, M"^' de S6vigné avaient les leurs, et n'en valaient que mieux.

Renoncez à l'espoir d'une virilité contre nature, qui ne fructifiera jamais!

DU ROLE DE LA FEMME

DANS LA FAMILLE

DU ROLE DE LA FEMME

DANS LA FAMILLE

Qui donc écrira l'histoire de nos mœurs et de leurs changements étranges entre 1845 et 1850? La famille attaquée; toutes les révoltes du sens personnel; les femmes réunies en club^ comme les Ekklesiasuzœ d'Aristophane; la doctrine du libre amour prêchée dans les carrefours de Paris 1

Qui nous rendra la douce famille décrite par le poëte :

... Nul vide rongeur, mais les soins du foyer. L'ordre, pour chaque jour un travail régulier ; Une table modeste et pourtant bien remplie, Cette gaîté de cœur qui se livre cl s'oublie, Autour de soi Taisance, un parfum de sanié. Et toujours et partout la belle propreté. Le soir, le long des blés, cheminer dans la plaine, Ou dans la carriole une course lointaine; Enfin la nuit tombée, un lourd et pur sommeil, Et les bonjours joyeux h l'heure du réveil.

Ce paradis^ comment l'atteindre? De cet adorable idéal comment ferons-nous la réalité, la vérité et la vie?

Voilà le difficile. En prenant la famille dans « l'abstrait, » comme un être de raison^ vous en détruisez, ô philosophe! la réalité vivante. Ce mot idéal la famille,

])U ROLE DE LA FEMME

s'il n'est décomposé dans ses éléments c expliqué dans ses nuances, ne se comprend plus qu'à moitié. Un père, une mère, un enfant! Mais quel enfant? mais queîTe mère ? mais quel mari? Avant de parler de la famille abstraite et de statuer sur les principes généraux, il serait bon de s'enquérir des faits.

Où en sont donc aujourd'hui les familles? Cette ethnographie des mœurs manque à TEurope ; elle manque à la France ; elle manque à l'Amérique; elle manque même à l'histoire. Il n'y a là qu'exception, modification et nuances; toutes les classifications- imaginables suffiraient à peine aux innombrables transformations de la famille.

D'abord se montre la famille patriarcale, royaume ou temple, où l'autorité du père est toute-puissante et sacrée, et qui ne ressemble ni à la famille des tribus de chasseurs, ni à la famille féodale et guerrière du moyen âge , ni à celle des harems orientaux, ni à la famille germanique. Rome et la Grèce apparaissent ensuite et différentes l'une de l'autre. La polygamie orientale établit des nuances nouvelles. En certains pays on se marie de très-bonne heure; en d'autres, très-tard. Le célibat, ou se prolonge ou existe à peine. Ici la jeunesse s'allie à la jeunesse; là, c'est l'âge mûr qui recherche l'adolescence. Quelle analogie entre le mariage anglais et le nôtre? aucune. Ce jeune couple américain où la femme a dix-huit ans et le mari vingt-cinq; où l'on partage labeur et plaisir, « better and worse))^ comme le dit admirablement le rituel anglais, — ne ressemble pas à ce couple italien où le vieillard noble s'empare de la jeune enfant que le monastère lui cède, et qui de religieuse naïve devient

DANS LA FAMILLE

épouse ignorante. Des populations ne lisent aucun livre, de romans encore moins; d^aulres s'en nourrissent et finissent par les assimiler, hélas! à leur propre substance. Voilà des différences énormes, et qui constituent des familles absolument distinctes. Les liens sont ici resserrés, là relâchés. Ici la mère a plus d'indépendance légale; là, elle possède plus d'autorité sur les mœurs. Ici elle a droit sur sa fortune ; là, elle perd toute fortune en se mariant.

Les dogmes religieux et les traditions des races établissent d'autres dissemblances et d'autres contrastes importants. Ici la loi, fidèle aux doctrines du catholicisme orthodoxe, enchaîne d'un lien indissoluble le mari et la femme. Là, c'est l'idée calviniste delà prédestination, jointe à celle de Taffranchissementhumain, qui détermine le divorce et brise un simple lien terrestre. En Angleterre, la séparation a mensa et thoro frappe la femme convaincue d'infidélité, mais bien plus difficilement Thomme, quoique la lettre de la loi établisse entre eux une égalité à peu près illusoire. Chacun sait que la loi française ne permet à la femme de réclamer contre son mari que si le sanctuaire même de la famille a été profané. En Ecosse, au contraire, et dans la plupart des États de l'Amérique du Nord, mari et femme ont mêmes droits, et le divorce y est facile. Pour prétendre que le caractère spécial de la famille, dans chacune des situations que je viens d'indiquer, soit identique, il faudrait bien peu connaître l'humanité. La famille est donc modifiée radicalement par les nuances des lois, des mœurs et des souvenirs.

Même en France, quelle diff'érence entre les familles !

DU ROLE DE LA FEMME

La famille hébraïque y subsiste; dans quelques provinces elle demeure assez conforme aux vieilles traditions orientales. La famille catholique, réglementée et disciplinée, quant à la morale, par le concile de Trente, considère le mariage comme un sacrement et par conséquent le considère comme indissoluble; c'est la doctrine de saint Augustin. La famille protestante, rejetant Tautorité pontificale^ adopterait sans doute le divorce, si la loi civile l'admettait chez nous. Différences fondamentales.

Que sera-ce si Fon compare les époques avec les époques, les temps barbares avec les temps de décadence, les siècles où la société ne reconnaît encore que la force brutale avec les siècles où toute virilité énergique semble disparaître, où tout s'affaiblit^ se déprave et se corrompt? Le caraclère de la femme change à ces diverses époques; la famille change avec elle. Qu'est-ce que la femme du sauvage? Réduite à Tétat d'une brute que son mari assomme au coin d'un bois dès qu'elle lui semble gênante, elle ne peut constituer la famille. Et la grande dame chargée de pierreries, trônant sur son char, voilée de draperies immenses, éventée par dix suivantes, entourée d'eunuques à Byzance, de petits abbés ou de sigisbés fades dans d'autres pays, ne la constitue pas davantage. La balance qui, dans les premiers temps, penchait du côté de la barbarie, s'abaisse alors du côté de 1 enervement et de la mollesse. Dans les décadences Thomme devient femme ; et la femme homme. Elle grandit, absorbe, usurpe, envahit et transforme l'homme lui-même. Un génie de coquetterie malsaine et de petites grâces minaudières s'empare de tout; la peinture a ses Coypel et ses

DANS LA FAMILLE. 199

Boucher, la sculpture ses Clodion ; la musique ellemême s'effémJne; on entend des gavottes dans les églises. Il est évident que la princesse du seizième siècle en Italie et la matrone mère des Gracques impriment à leur maison un caractère différent. La famille d'une précieuse, demeurant place Royale au dix-septième siècle et entourée de « ses alcovistes » a peu de rapport avec fa famille américaine de la même époque, celle du « settler » calviniste^ lisant la Bible tous les soirs aux douze enfants que lui a donnés Rébecca, sa compagne devant le Seigneur.

Le changement, qui est la loi du monde, ne laisse pas les familles à la même place. Toute littérature florissante a transformé les familles en métamorphosant la société. « Le théâtre (dit-on) copie la vie. Le roman (à ce qu'on prétend) offre le tableau exact des mouvements sociaux. C'est le contraire qui est vrai. Le roman déteint sur la famille; les coulisses qui influent sur le monde bien plus que le monde sur les coulisses vers la fin du dix-huitième siècle, on copiait Lekain ; on imitait Préville ; on se modelait sur Paméla ; on rêvait de Clarisse et d'Héloïse. De gré ou de force, par une invincible contagion, le théâtre pénètre dans la famille. Les œuvres d'imagination imprègnent la jeune fille, la femme et l'enfant de leurs effluves redoutables magies; l'art soumet à sa puissance la société elle-même. Byron a fait plus de byroniens qu'il n'a trouvé de Giaours et de Corsaires. George Sand marche à la tête d'une population infinie de Lélias qui commencent à pâlir; les Corinnes avaient précédé les Valentines et suivi les Héloïses. En vain nos philosophes épouvantés protestent contre cette invasion

DU ROLE DE LA FEMME

d'une mythologie factice dans la vie réelle ; en vain essayent-ils de ressusciter le culte des souvenirs antiques. Le monde marche; dès'qu'un vieux type idéal se brise, il est aussitôt remplacé par un autre. C'est un tort, à mon sens, de ne pas tenir assez de compte de ces variétés et de ces métamorphoses qui prêtent à la famille des aspects si différents. Le mouvement, la force des antécédents, l'impulsion de l'histoire, les phénomènes changeants, la vie universelle, les évolutions des idées, les variations des mœurs, le lien éternel des choses ne peuvent être mis en oubli. L'humanité a besoin sans doute d'un idéal absolu et d'un type suprême; mais il faut bien qu'elle vive dans l'éternel enfantement de ses destinées et qu'elle se conserve en se transformant.

Tandis que les uns pèchent, selon moi, en généralisant trop, d'autres tombent dans le défaut contraire; ils dédaignent la théorie et cherchent sa pratique; ils s'attachent à la réalité. Dans la famille, ils voient le passé la perpétuité de la race, et dans celle-ci la constance des traditions. L'idéal abstrait leur répugne, le passé vivant les attire. Ces admirables et vieilles figures de Holbein, de Lucas Rranach et d'Albert Durer, dont l'œil doux et profond, les fronts ridés et pensifs, les mains jointes, le costume sombre, l'attitude honnête nous frappent d'un involontaire respect et nous parlent si haut de toutes les vertus domestiques, se dressent devant leurs yeux attendris. C'est sous leur inspiration qu'ils écrivent. Il faut les voir prendre la défense des vieilles familles, pérorer en leur honneur^ pulvériser les nouveaux dogmes, abattre les paradoxes incongrus et jouer le singulier rôle d'un pourfendeur

DANS LA FAMILLE

du présent au profit du passé. Non que ce soient des partisans de Tignorance ou de la servitude, mais la solide constitution de la famille antique leur plaît, surtout dans les régions germaniques. La mobilité, l'incertitude, Tindépendance mal définie et les principes peu affermis de la famille moderne les blessent et les effrayent.

Ils veulent donc que la famille retourne sur ses pas, que le père reprenne possession de l'autorité anliqucj que la femme surtout « file le lin, soigne les enfants, garde la maison. » C'est ce qu'Aristophane a prétendu, ainsi que Molière. Dans son Club des « femmes politiques )) (ecclcsiasnzœ) le poëte grec professe et met en scène, avec cet éclat d'ironie et celle verve de dithyrambe satirique dont il est le modèle achevé, la môme doctrine relative à la destinée des femmes et à la vie retirée, paisible, domestique, étrangère à tout soin extérieur qu'elles doivent mener, selon lui. Les Femmes savantes et les Précieuses ridicules n'ont pas d'autre but que de les renvoyer à leur ménage. Mais Molière transige, Aristophane est inexorable. L'élève de Gassendi cède au mouvement, l'ennemi de Socrate le maudit. L'Athénien ne fait pas la moindre concession à l'avenir, le Français va au-devant de la jeunesse et des nouveautés. En cela diffèrent ces deux hardis et profonds penseurs, philosophes delà comédie. Sainte, vénérable, conservatrice et devant être conservée à tout prix (selon Aristophane), la famille antique, fille des traditions, symbole du passé , asile des mœurs, dirigée par un chef suprême^ placée sous la tutelle immédiate des dieux, a seule de la valeur; maintenezla donc dans sa cruauté rigoureuse et sa pureté absolue.

DU nOLE DE LA FEMME

Molière a senti que tant do sévérilé no s'accordait ni avec le fond de sa propre doctrine, ni avec les goiils du public; il s'est tiré d'embarras par une contradiction.

Cette contradiction résout le problème.

Molière persiffleles mœurs surannées, la vieille méthode de gouvernement domestique, la sobre gestion de la famille, Sully au pourpoint de velours, les chausses à la vieille mode, la fille élevée sans connaissance des lettres, Sganarelle et ses clefs, Gorgibus et ses gros mots; il veut que la famille se transforme, se rajeunisse et se civilise. Il admet la musique, la danse, Tamour, les plaisirs, et bien entendu le théâtre; cependant il veut aussi que la fleur de naïveté délicate qui fait de Henriette un personnage si charmant ne perde rien à ce nouveau souftle.

Examinez cette Henriette, ingénieuse et ingénue, spirituelle et vive, énergique et simple; elle mérite assurément qu'on l'étudié.

Tout ce que Molière a voulu faire comprendre se résume en elle. C'est la pureté innée de la femme, sa vive essence, conservée à travers les variations des mœurs, les progrès de l'esprit, les raffinements de l'éducation et les changements subis par les groupes sociaux.

Certains philosophes, de moins bonne composition que Molière , n'admettent aucun changement, aucune modification. Il leur faut la vaste maison, l'immense parenté, la sévérité conjugale des vieux Germains. Ils s^enthousiasment pour le passé, au point d'estimer et de vanter les barbaries du patriarchat oriental, La cruauté de ces familles primitives où la mère et l'épouse

DANS LA FAMILLE

étaient sacrifiées sans pitié à i'idée abstraite de la famille ne les choque pas trop. Il ont un certain penchant pour le bûcher des veuves hindoustaniques; ils ne blâment pas beaucoup l'exposition des enfants nouveau-nés, les pieds mutilés des Chinoises et la hache du licteur romain tombant par Tordre d'un père et frappant le fils condamné. Ahî la logique est chose barbare! et que l'on foule aisément aux pieds, pour atteindre les dernières conséquences d'une doctrine, toute charité humaine! « La famille! s'écrie-t-on , la famille ancienne! » On sacrifierait volontiers le monde à ce Moloch inexorable.

c( Chez les anciens Germains^ nous dit-on, chez les Indiens de l'Amérique septentrionale et encore chez les Spartiates, les enfants débiles ou contrefaits étaient exposés ou tués pour que la famille ne fût pas chargée mutilement. Les enfants naturels, qui n'auraient été pour la famille qu'un sujet de honte, étaient autrefois étranglés chez les Kabyles. En Orient^ le fiancé achète sa future épouse, non comme son esclave, mais pour en faire l'esclave de Vidée toute puissante de la famille. Nulle part le célibat de la femme n'est eniaché de plus de honte qu'en Orient; car la femme n'a de valeur que dans la famille; comme individu, elle est nulle... »

C'est cette nullité de la femme que nous accusons de crime contre la société elle-même et contre les destinées du monde moral ; c'est par ce motif que la polygamie asiatique est barbare. C'est pour cela que les Européens, reconnaissant à la femme une personnalité distincte, cessant de la traiter en bête de somme ou en esclave, ont laissé si loin derrière eux les Orientaux.

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Un des écrivains qui ont abordé ces sujets (Rielh), penche pour les sévérités patriarcales et primitives, qui, par l'annulation de l'être faible ou son oppression violente, témoignent du règne grossier de la force, a Les Kalniouks, dit-il, sont d'une courtoisie charmante pour leurs épouses et leurs mères. Mais quand la femme commet une faute, la courtoisie cesse., et la femme est rouée de coups ; car le génie de la maison est placé pins haut que la dignité personnelle de la femme. Ce génie est le fouet qui sert à cet usage ; glaive et sceptre, il passe comme une g sainte relique » de génération en génération, d

Quelle relique!

Je n'y crois pas.

Mal élevée ou perverse, elle brave le fouet. Éclairée et tendre elle n'en a pas besoin. « L'homme et la femme (dit admirablement M. Cousin à ce propos) ont la même âme, la même destinée morale; un même compte leur sera demandé de l'emploi de leurs facultés, et c'est à l'homme une barbarie et à la femme un opprobre, de dégrader ou de laisser dégrader en elle les dons que Dieu lui a faits. Les femmes ne doivent-elles pas savoir leur religion^ si elles veulent la suivre et la pratiquer comme des êtres intelligents et libres? Et dès que l'instruction religieuse leur est non pas permise, m.ais commandée, quel genre d'instruction, je vous prie, pourra paraître trop relevé pour elles? Encore une fois, ou la femme n'est pas faite pour être la compagne de l'homme, ou c'est une contradiction inique et absurde de lui interdire les connaissances qui lui permettent d'entrer en commerce spirituel avec celui dont elle doit partager la destinée,

DANS h\ FAMILLE.

comprendre au moins les travaux^ ressentir les luUes et les souffrances pour les soulager. Laissons-la donc cultiver son esprit et son âme par toute sorte de belles connaissances et de nobles études, pourvu que soit inviolablement gardée la loi suprême de son sexe, la pudeur qui fait la grâce. » Il n'y a rien de plus tendre, de plus vrai, ni de plus profond que ces lignes.

Fénelon était du même avis, lorsqu'il écrivait d'après les livres hébreux ce beau portrait de la femme : c( Son prix est comme celui de ce qui vient des extré mités de la terre. Le cœur de son époux se confie à elle, elle ne manque jamais des dépouilles qu'il lui rapporte de ses victoires; tous les jours de sa vie, elle lui fait du bien, jamais de mal. Elle cherche la laine et le lin; elle travaille avec des mains pleines de sagesse. Chargée comme un vaisseau marchand, elle porte de loin ses provisions, La nuit, elle se lève et distribue la nourriture à ses domestiques. Elle considère un champ, et l'achète de son travail, fruit de ses mains; elle plante une vigne. Elle ceint ses reins de force, elle endurcit son bras. Elle a goûté et vu combien son commerce est utile : sa lumière ne s'éteint jamais pendant la nuit. Sa main s'attache aux travaux rudes, et ses doigts prennent le fuseau. Elle ouvre pourtant sa main à celui qui est dans Tindigence, elle l'étend sur le pauvre. Elle ne craint ni froid, ni neige; tous ses domestiques ont de doubles habits, elle a tissé une robe pour elle; le fin lin et la pourpre sont ses vêtements. Son époux est illustre aux portes, c'est-àdire dans les conseils où il est assis avec les hommes les plus vénérables; elle fait des habits qu'elle vend, des ceintures qu'elle débite aux Chananéens. La force

DU ROLE DE LA FEMME

et la beauté sont ses vêtements, et elle rira dans son dernier jour. Elle ouvre sa bouche à la sagesse et une loi de douceur est sur sa langue. Elle observe dans sa maison jusqu'aux traces des pas, elle ne mange jamais son pain sans occupation. Ses enfants se sont élevés, et Font dite heureuse; son mari s'élève de même^ et il la loue; plusieurs filles^ dit-il, ont amassé des richesses, vous les avez toutes surpassées. Les grâces sont trompeuses, la beauté est vaine : la femme qui craint Dieu, c'est elle qui sera louée. Donnez-lui des fruits de ses mains; et qu'aux portes, dans les conseils publics, elle soit louée par ses propres œuvres. »

Autour d'une telle femme se groupe la famille, se fondent les villes, se forment les empires. Vous voulez constituer la famille heureuse et forte? Ennoblissez la femme.

EleveZj élargissez, éclairez, soutenez cette âme féminine.

Maintenir rigoureusement la famille dans le cercle du passé, ou lui prêcher avec éloquence les douceurs de la vertu ne suiTit pas ; ni de conserver sous une forme géométrique et légale Talvéole régulier d'une ruche de famille.

Bien développer Tâme féminine, voilà le grand point; voilà le secret. La superstition de la famille^ le fanatisme du toit domestique et du ménage, ne comprennent même pas toutes les solutions de la destinée féminine, il s'en faut de beaucoup. Ne condamnez pas toute femme à devenir ménagère.

Je serais fâché que mislriss Nightingale, la sainte protestante qui a soigné si tendrement nos blessés, eût

DAxNS LA FAMILLE.

gardé le logis et soigné un vieux mari ou môme un enfant

La femme a plusieurs vocations, diverses élections.

Au lieu de mutiler l'humanité, règlez-la.

Une fijmille bien organisée est chose excellente ; peutêtre l'exemple de mistriss Nightingale est-ii plus excellent en^core. Que la femme conquière donc toute sa valeur; — qu'elle apprenne à bien choisir, à se gouverner^ à s'apprécier, à comprendre la vie. Qu'elle aime sainement^ qu'elle dirige fortement, dans les limites de sa sphère et de son devoir, les affaires domestiques.

La société a besoin d'elle; les métrés oni besoin d'elle ! Car la femme (dit Gœthe), « ce n'est pas elle-même, » ce sont les autres.

Bas die sich ganz vergisst und lehcn mag nur in ayidem.

Par les autres^ pour les autres vit et respire cette âme féminine.

Sa grandeur est de s'oublier.

Qu'elle se détériore, la famille languit; qu'elle faiblisse; la famille déchoit. Si elle est avilie^ la famille est souillée. Si elle se trompe, la famille s'égare. Si elle manque à son œuvre, la famille croule. Toute femme qui n'est pas l'architecte moral de ce petit monde sacré en devient la ruine. Si la femme ne crée pas la famille elle l'anéantit.

m TYPE DE VOYAGEUR

BAZILE HALL

UN TYPE DE YOYAGEUH

BAZILE HALL

Il n'y a peut-être qu'un seul voyageur, ou du moins une seule espèce de voyageur, qui mérite ce nom. C'est l'espèce la plus naïve et la moins commune ; celle qui voyage pour voyager. Tel court après la gloire et tel autre après la fortune. En voici un qui emporte le spleen en croupe et qui galope jusqu'en Abyssinie. Bruce est épris d'un amour violent pour les sources du Nil; Levaillant, pour les papillons et les insectes; Homère et le site de laTroade appellent un troisième sur les rives du Scamandre. L'ennui de la civilisation^ la difficulté de faire sa trouée dans la foule des ambitions européennes lancent jusque dans la Nouvelle-Galles du Sud, jusque sur les plages heureuses d'Otahiti, quelques explorateurs^ fatigués de notre monde. Vous comptez parmi les voyageurs des splenétiques, des architectes, des musiciens, des acteurs, des directeurs, des antiquaires, des minéralogistes, des botanistes, des métallurgistes, des numismates^, des arpenteurs, des philologues, des propagandistes, des insectologues, et des ornithologistes. Ce sont des professions respectables, et je ne puis qu'honorer leur vocation;

UN TYPE DE VOYACxEUR

mais le vérilable voyageur n'a ni les mêmes goùls ni es mêmes prétentions que ous ces Messieurs.

Celui-là est à proprement parler un flâneur. Il emporte avec lui très peu de boîtes^ de pinceaux^ d'herbiers, de bagages, de munitions, d'astrolabes, de sextans et de quarts de cercle. Grand admirateur, il va de surprise en surprise, de bonheurs en bonheurs, soit que l'orage le jette sur une roche déserte et pelée, soit que les Arabes le laissent nu et blessé dans un lit de sable. Il va, comme la Mort sur le grand cheval de l'Apocalypse, il va toujours, sans trêve, sans repos, sans prendre beaucoup de notes et sans mesurer les parallaxes. Si cette niaiserie peut s'élever jusqu'au sublime poétique, demandez-le à Jean-Jacques; il vous répétera ses courses errantes, sa nuit d'été passée à la belle étoile, dans une niche de pierre, et les délices du réveil embaumé, et les chants des oiseaux, et toute cette féerie du hasard, de la nature et de la jeunesse. Rousseau n'a fait que donner une voix aux sensations qui se renouvellent sans cesse pour le voyageur-né. Pour lui, voyager c'est le seul but. Pour les autres c'est le moyen. Il s'amuse de ce qui amuserait un enfant, de la route qui tourne, du soleil qui flamboyé, de l'arbre qui verdoyé, du sable qui poudroie; il y a là haut une corneille qui croasse dans un vieux chêne; là bas une vachère qui passe l'eau, les pieds nus : sur la colline un postillon qui fume et qui jure; mon voyageur ouvre les yeux et les oreilles, et tout ceci l'amuse étrangement.

Tout voyageur vraiment remarquable a été doué jusqu'à un certain point de la naïve impressibilité dont nous parlons. Marco-Polo, surnommé l'Homme-

BAZILE HALL

Million; Chardin le joaillier,^ Tavernier roriental, Cock, Boiigainvillo, nos jésuites missionnaires; l-evaillantet Bruce qui semblent avoir puisé tous deux dans les fleuves d'Afriqae leur penchant commun pour Temphase gasconne ; Bougainville, Burckhart, Goethe dans quelque pages sur Tltalie (trop peu connues); Chateaubriand dans cet admirable Itinéraire^ sûr d'échapper à Toubli des temps — se sont montrés dlngénus voyageurs, de grands enfants, c'est-à-dire de vrais poètes.

Mais, chez la plupart cette vocation était mêlée d'études, de travaux, de préoccupations scientifiques; il est rare qu'elle apparaisse aussi nue, aussi complète, aussi facile à saisir que chez Bazile Hall.

Nous avons le voyageur qui généralise; celui qui fait, chemin faisant, le métier d'homme sensible; celui qui examine l'état des routes; celui qui brise tous les silex avec son petit marteau, et ne vous fait pas grâce d'un dodécaèdre; vous avez aussi le voyageur politique qui fulmine contre les abus; le voyageur raisonneur qui seul a raison contre tous les préjugés de tous les peuples^ et dont chaque phrase coule bas de philosophie, d'érudition, de critique et de syllogismes. Sont-ce des voyageurs? Au lieu d'accepter l'impression extérieure, ils la contrôlent. Au lieu de la reproduire, ils la nient. Ils s'enferment dans leur science, dans leur entreprise, dans leur sphère personnelle ; le vrai voyageur se laisse enlever à lui-même ; il s'incarne dans tout ce qui l'entoure; il vit de la vie nouvelle qui vient s'emparer de son àme et la transformer. Esclave soumis des objets qui l'affectent, il leur appartient tour à tour; il n'exerce peut-être pas les fa-

UN TYPE DE VOYAGEUR

cultés les plus hantes de la pensée; mais il renouvelle à tous les moments quelques unes des plus délicates opérations do rintelligence. A peine une sensation lui est-elle transmise par ses organes, il la conserve et la nourrit précieusement, toute fraîche encore et toute naïve ; fleur chargée de sa poussière impalpable, colorée, odorante, et qu'il a soin de ne pas flétrir. Dans une atmosphère plus haute et plus abstraite, là où planent la pensée pure et la méditation, toutes ces nuances vives et vraies pourraient bien se ternir, toute cette fraîcheur se dessécher.

Bazile Hall, fils de bons Ecossais jacobites, jouait, tout petit sur les bords delà mer qui baigne les rochers de son pays. Pendant les vacances (car on l'envoyait au collège^ et son ennui était grand d'y rester neuf mois), il revenait à la mer, s'habituait à elle, acclimatait son front à ce souffle acide et salé de la marine (ainsi disait encore fiotre langue opulente à la fin du seizième siècle) ; s'habituait à ces bruits, avançait son pied enfantin jusqu'aux brisants, et priait les pêcheurs de vouloir bien le prendre à leur bord. A peine arrivé à l'adolescence, le voilà sur une frégate. C'était un enfant gâté : ses habitudes de délicatesse lui eussent rendu cette vie nouvelle singulièrement pénible, s'il n'avait trouvé tant de choses à voir, de rivages nouveaux, de côtes boisées ou âpres, d'oiseaux et de poissons à regarder, de manœuvres et d'agrès à observer, de peuples barbares ou civilisés à visiter, de mouvements guerrier et maritime autour de lui ; il commença par jouir de tout ce spectacle sans trop raisonner sa sensation; et une fois descendu à terre, il voulut continuer la môme existence pour ses menus-plaisirs. Au

BAZILE ÎIALL

lieu de s'enfermer dans un parloir de Liverpool ou de Glascow, avec sa fename et ses enfants, comme un bon capitaine de vaisseau en disponibilité peut le faire, vous le voyez le lasso à la main, monter un cheval demi-sauvage et courir à travers les pampas de TAmérique du Sud! Il revient prendre sa femme et sa petite fille, les embarque avec lui, traverse TAtlantique, et pousse ce singulier voyage domestique jusqu'aux monts AUeghanis. Nous ne saurions dire si Bazile Hall est aujourd'hui sous l'équateur, dans la Nouvelle Zemble, aux sources du Gange ou à Botany-Bay, avec sa femme et son second enfant. Ou bien encore ne seraitil pas impossible de le trouver dans une de ses rares stations, assis à la table d'un club conservateur d'Edimboui'g ou de Londres?

Tout en se livrant à cette vocation, il est devenu capitaine de la marine anglaise et l'un des hommes célèbres de la littérature anglaise actuelle. On peut le placer honorablement parmi les Buhver, les Galt, les Morier, qui ont recueilli le pesant héritage de Walter Scott et de Byron. C'est un brillant et agréable conteur. Ses compatriotes et ses amis vont jusqu'à lui accorder du génie; c'est beaucoup dire.

Pourquoi exiger du génie de tout le monde? Il y à des rangs plus humbles et qui ne sont pas sans gloire ; a II y a place pour tous, » comme s'exprime la Bible, dans la maison de mon Père. Voulez-vous bannir de votre bibliothèque ces heureuses intelligences, qui ne généralisent pas les idées, mais qui réflètent les images; qui répercutent les sens et les formes; qui servent d'interprètes ou plutôt de conductrices magnétiques, entre la masse du public (qui ne s'avise guères de ré-

UN TYPE DE VOYAGEUR

Uéciiir SOS impressions), et Tobservalion immense de la nature et de Thomme? Créer des généralités, poser des abstractions, approfondir Ttiistoire, éclairer la philosophie, l'œuvre est plus belle, mais la tâche est rude. Qui placera, ainsi que le fit Bacon, son flambeau entre dix siècles de passé et dix siècles d'avenir; quel Shakspeare, ou quel Cervantes, comprendra toute Thumanité, parcourra le clavier de ses passions; qui le fera, qui l'osera, qui le promettra?

Eh bien! à ces rangs, non pas inférieurs, mais plus modestes, Bazile Hall peut se placer des premiers. Il amuse toujours, il est coloriste; il a de la simplicité et de la franchise. Toute notre bonne volonté pour lui ne nous permet pas de le donner pour un écrivain profond. Mais il aime l'air, le soleil, les champs, les bois, les hommes. Il aime surtout les nouvelles figures et les paysages nouveaux ; il va comme un enfant sur le bord de la mer, dès qu'il débarque, considérer la forme des roches et l'aspect des horizons. C'est le voyageur dont je vous parlais plus haut. Famine, incendie, éruption de volcans, hameaux saccagés, cadavres qui s'entassent sous le canon et l'épée, tout cela est du spectacle; il y assiste avec la bonne curiosité d'un poète, d'un peintre, d'un badaud, c'est tout un : il revient la tête remplie de nouvelles images, de visages à turbans, de figures de femmes hindoues, de palmiers et de cocotiers. Hall est le voyageur pittoresque par excellence. Il est naïf. Et qui donc est naïf aujourd'hui? Il a aussi de l'étourderie et de la gaîté; choses rares au-delà du détroit. Il voudrait que Ton ne réformât rien dans son pays; que la vieille Angleterre ne s'ébranlât point sur ses fondements, a Tout est bien, dit-il, pourvu que le

BAZILE HALL

c( monde s'ouvre au voyageur^ pourvu qu'il y ait louc( jours des chaloupes, des navires et des chevaux prêts c< à m'emporter. Tory indomptable et modèle du voyageur anglais, il vit par curiosité. Pour lui l'univers n'est qu'un grand panorama. Nulle sensation n'égale à son avis le plaisir de traverser les bois et les champs. II sacrifierait tout à la nouveauté d'un point de vue. Un jour passé sans une découverte lui semble un jour perdu. Il compte les excursions qu'il a tentées, comme un conquérant ses victoires. Il n'aime pas la mer en qualité de matelot^ mais en qualité de voyageur. Elle lui offre des aspects qui varient sans cesse. Fortune, vanité, ambition, que lui importe? Tout cela n'est rien, auprès du bonheur de courir. Dès le commencement de sa vie, ce sentiment, ce besoin de locomotion etde nouveauté se révèlent assez bizarrement. Aspirant de marine, il s'embarque; et au lieu de ressentir cette amertume poignante^ cette douleur profonde de l'isolement et du départ, il est si agréablement affecté par les nouveaux objets qui Tenvironnent, que tous ses regrets s'évanouissent sans qu'il s'en doute. Quelle vie nouvelle ! Et que sa curiosité est heureuse ! Ce hamac dans lequel on le hisse; ces visages de parchemin rouge; cette étrange maison flottante; ce roulis qui le heurte contre les écoutilles; au-dessus de sa tête, les canons qui craquent dans leurs châssis; au-dessous le bruit des vagues; toute cette musique inattendue > tous ces étonnements, tout cet imprévu, toute cette manière d'être inconnue lui causent un tressaillement de bonheur.

Les peintures maritimes abondent dans ses récits ; et en France vous seriez tenté de prendre Basil Hall

LN TYPE DE VOYAGEUR

pour un écrivain nautique. INous avons vu poindre tant d'affectations de tous genres et tant d'efforts violens vers une individualité recherchée, ridicule et fausse, que nous ne sommes pas indulgents le moins du monde. De l'autre côté du détroit on est accoutumé à la bizarrerie : elle court les rues depuis 400 ans; et comme on ne gagnerait rien absolument à une affectation sans talent, il est bien rare qu^on se la permette. J'ai lu deux volumes d'un petit Maître d'école, qui racontait les événements de sa classe; on ne l'a pas beaucoup admiré, mais on ne s'est pas formalisé de la bizarre importance qu'il se donnait. Cet homme était naïf dans son ridicule. Basil Hall est naif, sans ridicule. Il est permis à l'homme qui a passé sa vie sur mer, de parler de la mer. Qu'il nous raconte ses émotions, qu'il nous dise ce qu'il a vu et senti, nous Técoûterons sans ennui.

Toutes les impressions de Hall ont été maritimes et voyageuses. Ce sont elles qui l'ont fait écrivain, qui ont modelé et coloré son talent, qui ont empreint d'une nuance spéciale son être moral et son style. Son originalité à lui n'est pas un costume d'emprunt, une mascarade, un parti pris; il est voyageur par essence, habitué à l'eau salée, fils de la mer; il aime à partir, à séjourner peu, à traverser l'Océan, à repartir encore, à fuir à tire d'aile comme l'hirondelle. Telle est son humeur, à laquelle vous n'avez, ce semble, nul reproche raisonnable à faire. Humoriste, mais civilisé; frotté de politesse, de bon goût et d'esprit; un peu vain, un peu diffus comme tous les conteurs satisfaits de ce qu'ils ont à dire ; Basil Hall ne mourra pas heureux. Quand il aurait visité les cinq parties du globe, quand il les

BAZILE HALL

aurait décrites et commentées dans tous leurs recoins^ dans toutes leurs cavernes, dans tous les abris de leurs forêts mystérieuses; il n*aura pas exploré les Planètes, Ce n'est point chez lui activité fébrile, désir de remuer et de changer de place; il jouit merveilleusement de ce qu'il voit: il perçoit les sensations de la couleur, de la saveur, de la forme, avec une fraîcheur et une énergie de poète. Cette puissance de vivre et d'être heureux, il la communique au lecteur; elle est contagieuse; elle fait plaisir, même quand on l'écotite ou quand on le lit, même quand sa phrase est prolixe, sa page diffuse ou son observation légère.

Tel est en réalité son grand mérite : et c'est ce qui l'a placé très-haut parmi les écrivains anglais; sa vue est quelquefois superficielle et la transparence agréable et limpide de son style laisse apercevoir d'assez nombreux préjugés. Mais placez-le en face de quelque beau spectacle, devant les cataractes du Niagara par exemple; suivez-le pour jouir avec lui de son émotion, pour être avec lui voyageur, artiste^ peintre. Il reproduit avec des mots non-senlement le tableau matériel des localités, mais l'énergie de ses sensations mobiles. Vous ressentez son plaisir, vous entendez ce tonnerre liquide qui bouillonne et qui gronde, vous voyez ces étincelles d'eau qui bruissent; vous êtes saisi d'admiration comme le voyageur lui-même, devant ces arcs-en-ciel qui se dessinent, se croisent, se jouent sur la torsade écumante; vous ne perdez aucun de ces bruits inattendus, de ces chatoyements prismatiques, de ces changements de décoration subits, de ces nuances vivantes; et vous sentez chaque battement de cœur de Basil Hall; vous éprouvez la

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même volupté de terreur à laquelle il se livre, quand il s'enferme tout exprès dans une grotte d'eau, entre le rocher et la courbe liquide que décrivent les ondes : singulière prison bouillonnante, où Ton étouffe, où Tair, refoulé par le poids de la masse liquide, devient trop rare pour la poitrine de l'homme, d'où l'on n'aperçoit la lumière qu'à travers un cristal opaque^ rayonnant, bondissant, tournoyant, furieux, étourdissant, éternel dans sa chute et sa violence. C'est là que Basil Hall se sent complètement heureux, bien qu'il n'y respire guère. Il y a fait porter sa chambre obscure; il contemple avec extase, il a peur, il est haletant, il dessine en tremblant, et il a la fièvre; ses artères battent vite; le sang afflue à ses oreilles et à son cerveau; le bruit continu de la cataracte lui donne des vertiges; en un mot, il est heureux.

Sa manière déjuger la vie maritime et de la sentir diffère singulièrement de celle que Fenimore Gooper a développée dans ses romans. L'Américain est un homme sérieux, un politique, un économiste, un homme de talent très peu naïf et fort attaché au système de l'utilité. Pour Cooper le navire et TOcéan sont deux puissances qui luttent, l'homme contre la nature. Le navire a pour âme l'industrie humaine; corps gigantesque et vivant, mu par une volonté sublime, servi par des organes de bois ou de fer; être à part, qui a son nom, ses fastes, ses désirs, sa gloire, ses combats, ses triomphes, son baptême, ses funérailles. Voilà le drame du vaisseau de Cooper. Il vous y intéresse si bien que vous frémissez et pleurez quand la mort le frappe au milieu de sa carrière intrépide, quand la vieillesse ou la tempête le couchent dans TO-

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céan, son cercueil. Basil Hall n'aime son vaisseau que comme il aime le cheval qui Tentraîne des plaines aux montagnes et des rochers aux déserts. La mer Tennuierait fort si elle ne lui promettait de nouvelles plages. Plus artiste que marin, il s'amuse des effets nombreux de lumière et d'ombre, de la longue traînée d'argent que la lune fait trembler sur Tonde calme, et du craquement des mâts dans l'orage.

Enfant-poëte qui s'intéresse à la singularité des mœurs, aux cris des matelots, à leurs superstitions, aux hôtes de la terre et du ciel, aux poissons volans que le requin poursuit, au requin lui-même dont la vaste gueule béante et le dos renversé sont pour lui un sujet d'étonnement naïf. Intelligence peu réfléchie, où il est resté quelque chose de l'ingénue curiosité du premier âge! Il serait heureux deux mille années, pourvu que vous lui montrassiez toujours de nouveaux spectacles.

Il vit hors de lui-même, se passionne pour tout nouvel objet et vous donne des chapitres entiers sur un lézard; d'autres sur un potage de matelot; d'autres sur le singe favori du navire.

Les destinées anglaises changent aujourd'hui ; et bientôt le caractère de Basil Hall sera un caractère perJu. Le continent qui envahit la Grande-Bretagne ne tardera pas à effacer cette vieille originalité.

Voilà, en dépit de M. Bruno Bauer, ce qui rend impossible la fusion du germanisme et de l'esprit russe. Le germanisme, dont le type suprême est en Angleterre, veut exister par lui-même, et se tient debout par sa propre force; le slavisme demande à être maintenu et comme emprisonné dans des cercles de

UN TYPE DE VOYAGEUR

for. L'indépendance est la vie de l'un ; la dépendance celle de Tautre,

Il faut (comme le remarque M. Scbnitzler dans le meilleur travail qui ait été publié jusqu'ici sur la Russie) beaucoup de complaisance pour assimiler aux Russes véritables ces tribus couvertes de peaux de phoques, qui, errantes sous les glaces du pole^ savent à peine le nom de l'empereur, ou ces Orientaux des environs d'Astrakaa qui cultivent la vigne et la pêche en invoquant Allah. Le centre solide dont nous parlions tout à l'heure, l'esprit moscovite, grandit, il est vrai, s'affermit, empiète sans cesse ; il n'est pas méprisable, comme le prouve assurément la guerre présente, et l'attraction qu'il exerce sur ses domaines lointains devient plus forte de jour en jour. Les événements contribueront, je pense, à le consolider; mais la consistance définitive est loin de lui être acquise. C'est encore un monde vague, en état de fusion et d'incandescence, où malgré la rigidité des cadres rien n'est arrêté et définitif, où tout flotte, varie, se précipite et se déplace, a 11 n'y a, dit un anglais, c( que mouvement et déménagement dans cet empire (( gigantesque qui s'étend sur trois parties du monde. (( C'est un va-et-vient perpétuel. Toutes les classes (( de la société sont en marche. Vous apercevrez dans « un mois sur les bords de la Baltique le médecin (( qui vient de passer son examen à Moscou. Le fiancé « qui veut s'établir à Saint-Pétersbourg reçoit tout (( à coup une nomination de fonctionnaire public , « quitte sa fiancée la veille des noces, et va remplir « son office sur les frontières de la Chine. L'officier « des gardes qui s'habille pour aller à un rendez-

BAZILE HALL

(( VOUS reçoit un message inattendu et part, dépêché (( en courrier pour le Caucase. Aussi le Russe a-t- il (( toujours Tair d'un voyageur qui part ou qui arrive. « Cest en courant qu'il se trouve à son aise. Il ne peut « pas rester en place. Vous l'arrêtez, vous le fatiguez (( en causant avec lui; c'est là, malgré son excellente (( éducation, ce qui lui donne cet air gêné que vous (( savez bien. »

D'où il résulte que la Russie va de Vavant^ comme l'Amérique {go-ahead)) — - qu'elle est active, véhémente, empressée, bouillonnante, quelque autocratique qu'elle soit; sa jeune étourderie ressemble à celle des Etats-Unis, — et l'autre enfant gâtée des bords de l'Atlantique n'est pas sans rapports avec cette élève d'une école plus sévère: la fondation des sociétés subit des lois identiques. « L'Américain que « vous avez rencontré à Boston la sem.aine dernière « ( dit un écrivain yankee), vous apparaîtra dans huit « jours à l'autre bout du continent. L'état stationnaire « nous semble hors de nature. Ce n'est que quand « nous voyageons que nous sommes chez nous. Nos c( plus magnifiques palais sont des hôtels garnis. Le (( fils va visiter son père à six cents milles da distance « et revient dîner tranquillement. On se déplace non « seulement par familles, mais par populations; toute « une ville du nord change de domicile et s'en va (( gaîmenl au nord-ouest. Vous avez laissé votre ami « prédicateur dans l'Illinois, vous le revoyez six se- « maines plus tard chapelier ou directeur de théâtre « du côté de Charlestown. » Celte analogie vivante dans les faits, nous ne l'avons ni créée ni rêvée; bizarre rapprochement de l'autocratie russe et de la

Ul\ type de voyageur

démocratie américaine, qui résulte de la nature des choses et de la nécessité !

Si l'infusion du sang allemand, infusion qui s'opère aujourd'hui en Amérique au moyen de l'émigration, continue; si par conséquent l'élément anglo-saxon s'affaiblit; surtout si l'Irlande, fertile en hommes et en misères, et qui pullule d'une manière si étonnante, continue à se dépeupler pour aller défricher les solitude saméricaines; — il n'est certes pas impossible que ces deux peuples nouveaux, grandissant incessamment d'une façon démesurée, s'allient un jour contre la vieille Europe et spécialement contre l'Angleterre.

L'Angleterre représente non pas comme la Russie le niveau des forces humaines soumises, ou, comme rAmérique du Nord, leur nivellement passager en face des forces de la nature, mais le développement normal par le progrès et l'inégalité. Telle est l'idée profondément germanique : « Au plus habile, au plus actif la première part ! » Free room dit le proverbe populaire, « libre place, libre carrière à qui veut avancer.» Point de jalousie; le plus noble sera le mieux méritant, et sa grandeur, reconnue par tous, deviendra la propriété et la gloire communes. Entraver le développement des forces chez le rival est un crime envers tous. Ainsi les familles s'établissent, glorieuses sans doute et puissantes, mais après avoir acheté leur force et leur gloire. Se montrent-elles infidèles à l'héritage; abandonnent-elles la voie de Vexertion, mot qui n'a pas d'équivalent dans les langues romanes et qui indique l'activité humaine trouvant sa récompense et sa jouissance dans son emploi régulier : ces familles descendent naturellement de leur

BAZILF HALL

rang pour céder la place aux forts. C'est là le mouvement essentiel au génie germanique; c'est ce qui a fait déchoir les Mérovingiens, la vieille race des chefs abâtardis ; c'est ce qui leur a substitué naturellement les Karles, les Karolingiens, représentés par Karl-Martel et Charlemagne. Le même courant d'idées et d'habitudes se maintient souvent dans le monde avec tant de persistance, que, vers la fin du dix-septième siècle, un roi d'Angleterre, dont la race avait|encouru déchéance, Jacques II a naturellement fait place à Guillaume ÏII et renouvelé les scènes karolingiennes et la déposition des rois sans coup férir.

L'Angleterre est-elle aujourd'hui veuve de cet esprit politique qui, par le renouvellement de ses forces, Ta aidée à traverser tant de passes dangereuses, à modifier incessamment sa marche, à carguer ses voiles ou à les déployer, à varier sa manœuvre, à échapper aux écueils redoutables de la guerre d'Amérique, de la dette publique, de la conquête hindoustanique, des guerres de Napoléon, de la misère irlandaise et du chartisme? Telle est la question. Qu'elle devienne despotique ou radicale; qu'elle se replie sur l'aristocratie immobile de M. de La Guéronnière; ou qu'elle s'élance vers la démocratie immodérée de M. Whitty, — ses destinées seront compromises ; la détérioration ou l'énervement de son génie propre la ruineraient.

PRÉSENT ET AVENIR

DE L'ANGLETERRE

PRÉSENT ET AVENIR

DE L'ANGLETERRE

L'Angleterre moderne, au dire de M. le comte de La Gnéronnière est incessamment sauvée par son aristocratie. Si Ton en croit M. Whitty, c*est cette même aristocratie qui l'aveugle, l'opprime, la désole et la met à deux doigts de sa perle. Il est parfaitement faux, dit M. Whitty (qui appartient à l'école littéraire de l'Ecossais Carlyle et parle comme ce dernier, par aphorismes, contre-vérités, ambages, énigmes, obscurités, et allusionsj ; il est faux que le talent en Angleterre ait la moindre facilité d'ascension; quelques médiocrités usurpatrices gouvernent le pays qui les prend niaisement pour des aigles d'habileté. Il n'y a, dit au contraire M. de La Guéronnière, que de très grandes capacités dans l'aristocratie anglaise, et sans l'admirable dextérité des grandes familles tout serait perdu depuis longtemps.

Je ne trouve pas, je l'avouerai, que l'un et l'autre aient pénétré plus loin que la surface et l'écorce des choses et des faits. Qu'est-ce donc qu'une aristocratie usurpatrice, qui, mobile et renouvelée, sans livre d'or

PRÉSENT ET AVENIR

comme à Venise, préfère le mérite à la noblesse du sang? Et que veut-on dire par ces grandes familles, ces (( classes qui gouvernent » {governing classes) 1 J'y vols figurer le fils d'un chapelier, celui d'un pauvre ministre dissident, celui d'un précepteur de campagne, celui d'un savant Israélite; — Chatham, Pitt. Eldon, Sheridan, Ganning, Burke, Wilberforce, EU don, Peel, Gladstone, et vingt autres? Goleridge, philosophe que l'on ne connaît guère en France, avait tout à fait raison de dire que la démocratie ardente, mais régularisée, circule comme la vie dans les veines de la Constitution anglaise : « elle est le sang vital, (( dit-il, l'élément de la santé; mais pour être bonne « et utile, elle ne doit pas Jaillir et s'épandre au c( dehors. )) Cela ne contente ni M. Whitty ni M. de La Guéronnière, dont Tun voudrait la démocratie extérieure, faisant éruption violente, et dont Tautre admire l'antique splendeur des vieilles races.

Tous deux sont épouvantés du spectre russe. M. de La Guéronnière consacre cinquante pages à la peinture animée, vigoureuse, trop hostile à la bourgeoisie, des empiétements russes et de la marche progressive de cette nouvelle civilisation. M. de La Guéronnière, en fait de style, est un brillant élève de M. de Chateaubriand ; il aime l'ampleur des formes et l'étendue des horizons. Ramenons à des termes précis la question qu'il soulève :

Qu'est-ce que la civilisation russe? et en quoi diffère-t-elle de la civilisation anglaise?

Si l'on accepte ce mot civilisation dans le sens de développement du droit et non de la force, on reconnaîtra que plus un peuple est capable d'admettre comme

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règle le droit et l'équité plus il est civilisé. Le droit contre la barbarie, c'est la civilisation. Où se trouve le droit?

Dans l'égalité de Thomme envers l'homme, dans la reconnaissance du juste, de l'idéal planant sur tous les individus, les maintenant, les contenant, encourageant la liberté de leurs progrès et la vigueur de leurs efforts selon la limite du droit de chacun. De là, cette nécessité du moi (ichheit), comme disent les Allemands, pour que la civilisation éclose et grandisse. De là, l'infériorité de l'Orient, qui n'aime que la vigueur barbare et même la cruauté, qui la respecte et la consacre comme un fait divin, et qui, dans le plus sanglant massacre, n'aperçoit qu'une manifestation grandiose des desseins et des volontés de Dieu.

Un livre de M. Bruno Bauer, livre consacré à prouver que la civilisation future est entre les mains de la Russie, a donc quelque chose de puéril. C'est une civilisation secondaire que représente maintenant la Russie, tandis que les peuples germaniques 'représentent la civilisation supérieure, celle qui naît du self, de l'intimité de l'homme, de chaque individu prenant possession de lui-même, refusant de s'absorber et de s'anéantir, mais consentant à déléguer ses droits pour mieux jouir de sa grandeur et augmenter sa puissance.

Lorsque des tribus paisibles, patientes et pastorales, habitaient vers le neuvième siècle les environs du lac Ilmen, elles virent arriver chez elles la race forte et conquérante qui a fondé la constitution russe et que l'histoire appelle les « Varangiens ». Ce qui ne fait pas de doute, c'est que les « Varangiens » étaient des guerriers teutoniques; on n'est pas d'accord sur leur

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origine, et l'opinion la plus accréditée les confond avec les Francs. La philologie venant au secours de Thistoire, supprime deux ou trois lettres du mot Varang, transforme la lettre V en F, et constitue par cette double mutation une étymologie qui paraît vraisemblable. Néanmoins un écrivain danois, Hallenberg, qui s'est occupé de ces origines avec beaucoup de soin et de succès, fournit une autre explication plus probable, justifiée par une phrase de Procope; «les Varangues <L (dit cet historien grec) , gardes du corps des empereurs c( grecs, sont des barbares venus deThule (Angleterre) « qui portent des haches suspendues sur Fépaule. » Ces gardes du corps (selon Hallenberg) s'appelaient ainsi du mot latin corrompu bargania^ devenu l'italien bargagno (pactum) — d'où le mot français « barguigner » marchander. C'étaient des troupes teutoniques qui louaient leurs services pour un temps et sous certaines conditions d'argent. Dans la langue latine du moyen âge en effet « bargania » et « barganisatio » signifient contrat^ traité. « Barganniare » et « barguinhare » veulent dire faire un contrat, un pacte. Tel est encore le sens de l'anglais bar gain; il est probable que l'origine première du mot fut celtique. On appelait encore ces Varangues ou Barangues a fédérés, alliés ». « Hommes du pacte n^^plioiderâtoi.

Avant même que les Varangues (qui sont les Varègues de l'historien russe Nestor) eussent conquis Novogorod, les Slaves de Russie s'étaient laissé asservir par une autre race, celle des Kozars, Au commencement du huitième siècle ces Kozars, dont les empereurs de Bysance étaient effrayés, étendaient leur empire depuis le Dniéper jusqu'au Don. En 859 les Teutons yavègue

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ou Varangues, Askaldes et Dires, passèrent la mer et vinrent soumettre au tribut de guerre quelques-unes des hordes de l'ilmen. « Les Slovènes, ditNestor, refu- « sèrent le tribut et renvoyèrent les Yarègues de l'au- « tre côté de FOcéan. » 11 est bon d'écouter l'historien russe qui nous démontre à quel point le besoin d'un maître et celui de la dépendance sont mêlés au sang do ces populations. « Quand les Varègues furent « partis, dit le chroniqueur, les familles entrèrent en (c querelle les unes contre les autres; il leur fut im- (( possible de se gouverner elles-mêmes. Le sentiment « delà justice était absent. Le peuple alors délibéra « ainsi : — Il vaut mieux que nous nous choisissions c( un maître qui nous impose la loi et nous gou- (( verne : — Ils envoyèrent donc par delà l'Océan re- « chercher les Varègues. On en distinguait de plusieurs « espèces, Goths, Prussiens, Angles et Normands (Nes- « lor les appelle Urmani). Parmi les envoyés siaves il « y avait des Russes, des Finnois, desKrivitches et des « Slovènes, tribus différentes : — « Nous avons (dirent- « ils aux chefs Varègues) un pays grand, fertile, mais c( mal gouverné; venez et commandez-nous. « Alors « partirent les trois frères Rurick, Cineuset Truvor. »

Varègues ou Varangues ne sont donc pas des Francs, mais représentent toutes les populations Scandinaves ou teutoniques; et l'étymologie deHallenberg est seule admissible. On voit éclater ici la faiblesse résignée de ces peuples ingénus, impuissants à se gouverner et qui l'avouent. Il semble que l'homme perdu dans ces vastes solitudes compare sa petitesse et ses forces bornées à l'immensité de la nature, à ces steppes infinis, à ces hivers redoutables, à ces vents glacés, et qu'il se

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dise : « Si une force suprême ne relie pas en groupes (( vigoureux les individus épars^ il n'y a point de salut (c pour eux.

Ainsi est née en Russie Tidée de l'État symbolisé par un maître ; — idée asiatique; elle règne partout où les forces de la nature apparaissent écrasantes; on la retrouve en Afrique et dans THindoustan.

Ce sont les latitudes tempérées, comme Ta dit Montesqaieu; qui seules, laissant à l'individu son libre jeu, créent la vraie civilisation, permettent à la personnalité humaine de prendre conscience de sa grandeur libre, et balancent les forces vives et pondérées de nos sociétés les plus fécondes, celles qui échappent au désordre sauvage et à la torpeur de Tordre excessif.

N'est-il pas merveilleux de voir ces lois éternelles de l'histoire en gouverner les phases avec une régularité aussi constante que celle qui préside au cours des mondes, et le développement de la Russie s'opérer comme le développement de la France? La civilisation russe ainsi que la civilisation française, est née d'une double conquête ; pour la Russie les Varangues ont été ce que les Romains furent pour nous; les Mongols, population inférieure et barbare, ont joué le rôle des Franks. Le monde slave s'est senti poussé incessamment vers Constantinople, comme le monde germanique l'a été vers Rome, par une impulsion irrésistible. C'est de là en effet que les Varangues sont partis.

Ces redoutables gardes-du-corps des empereurs grecs, tour à tour repoussés et acceptés comme suzerains par les pâtres, les pêcheurs et les chasseurs du lac Umen, ne lardèrent pas à se servir^ pour satisfaire leurs désirs de conquête, des instruments qu'ils avaient sous la main.

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Bientôt on les retrouve à bord des bateaux ou chelandes russes qui suivent le cours du Danube, et qui, auxiliaires des Bulgares, vont attaquer Constantinople. Témoins quelques années auparavant de la faiblesse de Tempire bysantin, et peut-être mal payés de leur solde, ces porleurs de hache dont Anne Comnène admirait la force herculéenne et la mâle beauté — après s'être élancés à la conquête des lointaines régions de la Slavonie; — d'abord chassés, puis rappelés par des populations ignorantes, enrégimentent celles-ci, les disciplinent, les animent et les précipitent sur l'empire dont ils connaissent le magnifique climat et l'opulence. Au dixième siècle ces hommes de la germanique se montrent encore, non plus sur le Danube, mais sous les remparts mêmes de Constantinople.

Les Bysantins tremblèrent, et le danger était extrême. L'aveugle dévouement, la bravoure passivement mystique des masses slaves, mise en mouvement par la vigoureuse main des Varangues, renversaient tout. A cette double force les Bysantins opposèrent Tartifice. On sait la prophétie qui terrifiait les empereurs dans leurs palais : « L'empire sera conquis par des hommes « du nord aux cheveux blonds! »

Par un phénomène analogue à celui qui a constitué la France, le sang teutonique des Varangues devait aller bientôt se perdre dans la masse du sang slave. De même que les Franks et les Goths disparurent absorbés au sein de la race gallo-romaine du nord, du midi et du centre; de même les Varangues, hommes de race septentrionale aussi, mais ne formant qu'un noyau infiniment peu important quant au nombre, virent leur influence et leur génie s'éclipser au sein du

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monde slave qu'ils avaient conquis. L'élément galloromain, qui finit par l'emporter eu France après Taccession de Hugues Gapet, avait d'ailleurs quelque chose de plus puissant et de plus compacte que Télément slave. En moins de deux siècles le génie oriental, ou, si Ton veut^ le slavonisme ineffaçable de la race reparut ; les conquérants tatares imposèrent une soumission facile; et l'esprit d'individualité, de responsabilité, de liberté germanique s'évanouit.

Ainsi se forma cette nationalité russe dont le vrai centre est aujourd'hui non à Saint-Pétersbourg, — le mol même est germanique (Peter's-burgh), — mais à Moscou^ ville des souvenirs et des traditions. Si la Moscovie réussit, elle ralliera autour d'elle toutes les molécules flottantes dans l'atmosphère vague du monde slave; le noyau solide destiné à opérer une attraction invincible sur les éléments ambiants est déjà formé, bien que ces éléments offrent peu de résistance. Le sentiment de la personnalité leur manque. La faiblesse passionnée des individus, cette violence haineuse qui ne leur permet pas d'accepter le droit comme régulateur suprême, appellent la puissance absolue. On se dispute, on se bat, on s'égorge; il faut un maître. L'histoire des tribus slaves n'est autre chose que la chronique de leurs luttes sanglantes et intestines. M. Cyprien Robert qui a fort bien éclairé toutes cesoiigines, nous montre les Slaves du Sud enflammés les uns contre les autres d'une profonde et incurable animosité. L'habitant de la Petite-Russie abhorre le citoyen de Moscou qui lui a enlevé son indépendance. Le Bulgare déteste de toute son àme le Servien et le Slovaque. Rien de plus ardent que le courroux du Russe contre le Polonais et que la

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juste et profonde rancune du Polonais contre la Russie. Opprimés aujourd'hui, les Polonais furent maîtres autrefois : les Russes se rappellent encore la manière dont on a traité Moscou. Cette h'aine indélébile et mutuelle des races, cruel symptôme de faiblesse, arrachait des cris de douleur à la sagacité de Machiavel, qui la retrouvait avec désespoir danslltalie abaissée, et qui demandait un maître, — a apte à porter remède, le seul remède possible (croyait-il) à ce douloureux énervement. »

La vie politique russe se compose donc d'un despotisme appaisant les différends.

La vie politique anglaise au contraire est la lutte ardente des individualités qui cherchent leur place et se combattent en se respectand.

Que deviendra l'Angleterre? Changera-t-elle d'habitudes et d'institutions politiques? Est- elle sur le bord de sa décadence, comme M. Ledru-Rollin a voulu le prouver? Est-elle destinée à monter encore? A quelles causes faut-il attribuer sa grandeur, c'est à-dire sa richesse, son pouvoir, son industrie et son influence? Que de problèmes ! et quels problèmes !

M. Gouraud espère les résoudre. Il veut plus. 11 dessine le plan historique, déblaye le terrain, fait apparaître les assises premières de ce puissant édifice, et démontre comme il s'est bâti. L'esprit commercial de l'Angleterre le frappe avant tout. La voilà î la voilà, ditil, cette source première d'un accroissement merveilleux ! Des Progrès du commerce en Angleterre et de son influence sur la prospérité publique, devrait être le titre de son livre qui , s'annonçant ainsi, eût semblé meilleur. V Angleterre a Vâme marchande. Je n'aime pas que

PRÉSENT ET AVENIR

l'on vante si haut Yâme mardmde d'an pays qui a produit Sidney et Newton, Bunyan et Pitt, Goldsmith, Fielding, sans compter une foule de personnages austères ou désintéressés. Il ne suftit pas de cette âme c( marchande » pour expliquer TAngleterre. Parlez donc de la force morale, de l'individualité active, du développement libre que les Anglais appellent Vexertion, Faites attention à ce mot — exertion^ — à son origine,, qui n'est pas « exercere », mais « exerere » (tirer de), et qui en dit plus qu'il n'est gros, comme s'exprime le maître de M. Jourdain.

Allons plus avant dans cette explication développée : sans Vexertion^ sans l'énergie de l'individu qui c( lire » de sa vie (exerit) tout le parti qu'il peut; — la petite île britannique, si peu importante comparativement à l'Italie, à la France, à la Grèce, quel rang aurait-elle tenu dans l'histoire du monde? Elle a compris la nécessité du labeur; elle a travaillé double. Elle a supprimé les trois quarts des vieilles fêtes , elle a cessé d'être Merry England, elle a embrassé une religion sévère et mené la dure vie d'un cadet qui veut arriver. Des ministres d'état anglais travaillent plus assidûment, se lèvent plus tôt, portent le poids d'un labeur plus rude que le dernier de nos commis* La machine humaine n'est pas toujours assez fortement trempée pour cet énorme labeur. Gastlereagh , Canningj sir Samuel-Uomilly sont tombés à moitié chemin. Ce labeur étant le salut de la communauté, chacun respecte le grand labeur du voisin. Nous, Welches, nous nous inquiétons fort si le voisin travaille trop : Va-t-il tout prendre ? De là aux théories du communisme sans travail il n'y a qu'un pas.

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J'attribue donc au travail tout simplement. — et ce capital est énorme — ce que Delolme attribue à un certain mécanisme, M. Gouraudau commerce, certains observateurs à la réforme religieuse, d'autres penseurs au sytème des majorais, à la puissance territoriale et héréditaire^ d'autres encore à la seule habileté politique desChatham et des Pitt; — non pas au travail esclave, labeur de brute, entendons-nous bien, mais au travail moral attestant la volonté, créant la liberté, conservant la dignité, élevant Tâme^ le corps et l'esprit, ennoblissant l'individu.» Nous ne sommes pas libres, (( dit excellement le Westminster Review., parce que c( nous avons une Constitution, mais nous en avons c( parce que nous sommes libres. » Vous trouverez ce mot chez Platon, Montesquieu, Aristote et Joseph de Maistre; la formule diffère^ le sens est identique.

C'est bien l'avis du nouvel auteur, mais il en donne une raison médiocre. « L'Anglais, à ce qu'il croit, est une qualité dliomme (voilà un mot bien commercial, qualité de la houille ou du fer!) supérieure à la nôtre. » En vérité! Et notre race? Et les Romains? Oh! les Romains n'avaient pas F âme mxirchande^ et Cicéron a parlé du négoce avec peu d'estime. Ceux-là n'ont fait que la guerre; jamais ils n'ont servi la civilisation réelle, qui vit de commerce, surtout du commerce anglais. Ainsi les grandes routes splendides dont vous admirez partout les traces n'ont pas servi le commerce! Ainsi l'administration romaine, si grande et si bien ordonnée, n'a pas été utile à la civilisation!

Je traversais récemment un coin de l'Europe peu vi- * sité, et le paysan à qui je demandais ma route m'indiquait la vieille chaussée^ la voie romaine, tracée

PllÉSE.M ET AVEJNIR

dans la montagne que ces mains de maîtres avaient fendue. Que cet engouement me blesse! En face de ce panégyrique excessif je sens s'éveiller en moi tous les sentiments nationaux; les grands noms français reparaissent, depuis les hommes des Croisades jusqu'aux plus récents; je les revois tous, doués d'une si vive puissance de sympathie et de ce que Mirabeau père appelait le « don prodigieux de la familiarité. » Je me souviens alors que cette faculté magique a exercé sur le monde une influence immense servie par notre beau langage, si facile et si difîicile, incomparable instrurtient de clarté, de nuances, de sociabilité et de propagande. L'éducation de l'Europe, que nous avons reprise, continuée, achevée vers le Nord, depuis Richelieu jusqu'au ministre Necker, me revient aussi en mémoire. Je ne trouve pas que saint Louis et Pascal, Yillehardouin et Vincent de Paul fussent d'une qualité si inférieure. Je suis tenté alors de ne tenir compte à l'A ngleterre d'aucun service rendu au monde et de lui reprocher l'Irlande baignée de sang par Crorawell , IHindostan dérobé plutôt que conquis, la longue iniquité de ses annales sanglantes; tout me sem^ble exécrable dans cette Angleterre trop vantée. L'injustice appelle l'injustice, « comme l'abîme appelle l'abîme! o Laissez donc à chaque peuple sa mission propre et sa grandeur personnelle. // ij a plus d'une place dans la maison de mon père : cette loi évangélique domine l'histoire comme la société et le monde moral. La France, entre 1640 et 1/10, était-elle donc, ainsi que l'expose M. Gouraud dans un parallèle offensant, un peuple de lâches à genoux devant un loi avili? Ne reproduisez pas ce vieux blasphème contre Louis XIV et

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cette peinture douloureuse, humiliante et fausse, qui représente le monarque mené en laisse par Madame de Maintenon dans son alcôve, jouet de passions décrépites auxquelles il sacrifie son peuple! Ardemment, vivement, et comme un seul homme, la France marchait avec Louis XIV; elle marchait avec La Bruyère, Bossuet, Madame de Sévigné, avec les esprits délicats, et les génies puissants, et le vulgaire, et la cour, et la bourgeoisie. Un très petit groupe résistait seul; car nous marchons en troupe, et le principe de runité séduit la France; c'est une juste observation de M. de Rémusat dont on reconnaît la manière vive et le trait profond. Ce principe de TUnité, qui organise, administre, concentre, ne peut être traité en paria de rhistoire. Vaincu sur l'échafaud sanglant de Charles I", exilé du trône et des îles britanniques avec Jacques II, vaincu de nouveau avec Louis XIV vieillissant ; les défaites de ce principe monarchique, les unes honorables, les autres sanglantes, sont des raisons pour le respecter. C'était alors le principe national; les belles intelligences et les honnêtes cœurs trouvaient juste et nécessaire même la faute du règne, la destruction de Tédit de Nantes. Mesure populaire, il faut bien en convenir de 1665 à 1680, mesure désirée, demandée, approuvée, applaudie par la France entière. Lisez Guy Patin écrivant en 1665, La Bruyère en 1689.

Que le principe de l'unité (dont je n'examine ni l'utilité dans l'avenir ni la résistance acharnée au moment où le dix-huitième siècle commençait) ne vaille pas le principe contraire; qu'il ait été vaincu par Guillaume III et par l'Angleterre : à la bonne heure. Mais no calomniez ni la France^ ni Louis XIV, ni le

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principe. Le soldat se baltail à son poste, et toute la France était ce soldat; un penseur unique dont on commence à dire beaucoup de mal^ ce qui est mauvais signe, Saint-Simon (l'honnête et amer esprit que nos âmes énervées accusent aujourd'hui de calomnie, comme les gens de Byzance accusaient le grand Tacite), osait seul blâmer la destruction des protestants, ce manque de foi, cet acte cruel, ce crime funeste. Saint Simon! Lui ! si bon catholique ! Et seul de son temps! C'est un honneur immortel,

M. Gouraud procède d'ailleurs à la française et n'apporte à ses enthousiasmes ni modifications, ni limites. Les crimes politiques de Henri VIII ont servi Thumanité.La littérature anglaise éclipse toutes les littératures. Bede, Alcuin, Scot, Erigène ont dès l'origine honoré la littérature anglaise. (Remarquez qu'ils n'ont écrit qu'en latin. ) Junius parle et aVunivers écoute! y)

Je m'arrêterai un moment sur Junius, d'abord parce que cette mention de Tunivers qui écoute Junius dépasse toutes les bornes de la vérité, ensuite parce qu'il me semble que beaucoup d'idées et de faits accrédités à cet égard méritent quelques rectifications. Junius n'est pas l'expression vraie, suffisante, absolue, complète, mais le produit excessif et violent du génie anglais et de sa fournaise politique au dix-huitième siècle. Ce métal de Gorinlhe en est sorti; merveille de style, modèle d'invective austère et ardente! Quelle concision! quelle concentration ! Un écrivain pénétré de l'étude de Démoslhènes et de Thucydide n pu seul forger et décocher ces flèches empoisonnées. A mesure que l'exécuteur impitoyable fait pénétrer Tacier dans les chairs vives, l'y retourne, les creuse.

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fouille et l'y enfonce, on éprouve comme une angoisse physique. Assurément c'est un cruel chef-d'œuvre.

Mais Junius n'est pas écouté de l'univers. Il n'a écrit qu'un pamphlet de circonstance, terrible, boriié, passionné. On ne lit plus guère ses Lettres hors de la grande-Bretagne, encore moins les relit-on. L'univers n'a plus à s'embarrasser des maîtresses du duc de Grafton^ de carreaux cassés en l'honneur de Wilkes et des mœurs de Horne-Tooke. Si les Anglais ont longtemps souffert, s'ils supportent même encore de telles satires, s'ils ont encouragé le dur Hogarth, le virulent Churchill, le terrible Swift et l'acerbe Junius, c'est par respect pour le droit de chacun. Que chacun parle à son tour^ dise ses raisons, attaque, se défende, frappe l'ennemi, pare les coups portés, prouve sa force, donne sa mesure, laisse beau jeu (fair play) à l'adversaire et use du même droit; tout cela est conforme à ce vieil esprit farouche que je viens dïndiquer, dont je reparlerai plus tard et dont la source est germanique.

Les Anglais respectent le Ich^ le moi.

Ce respect, marié à l'activitélaborieuse dont j'ai parlé, . s'est préservé et a grandi en Angleterre de siècle en siècle, de phase en phase, de révolution en révolution ; c'est TAngleterre elle-même. lia fait de cette race peu sociable quelque chose de solide et sachant se gouverner. C'est lui qui a donné carrière à Junius^ à De Foë à tous ces pseudonymes masqués singulièrement dont nous avons fait connaître ailleurs l'histoire (i), et que le développement des mœurs britanniques favorisait.

(Ij Ou peut consulter à ce sujet nos Études sur le dir-huitième siècle en Angleterre,

PRKSENT KT AVENIR

Revenons à Junias.

Je ne puis chasser l'idée que Burke s'est donné ce passe-temps, très-utile à son parti. Les juges les plus compétents ne partagent pas mon opinion, je le sais. Mais si Ton veut lire VAthenœim anglais des dernières années, on y verra qu'une lueur très originale vient d'éclairer le caractère moral de Burke. Des parties entières de sa vie, des relations pécuniaires et de bourse, des manœuvres secrètes, tramées de concert avec son frère et sous des noms divers, sont restés jusqu'ici tout à fait indéchiffrables. Moral sans aucun doute, d'une vertu stricte et même austère; excessif dans ses vues, passionné dans ses haines, immodéré dans le désir du bien; on le voit, à la fin de sa vie, refuser de tendre la main à son adversaire politique Fox; concession que lui indiquaient tous les sentiments généreux et honnêtes. La même immodération ardente et misanthropique(un compromising),lemême défaut d'indulgente tolérance, l'égarent dans la conduite du procès de Hastings. Dans Texercice de l'art oratoire et du style Burke ne se montre ni moins singulier, ni moins amoureux des détours, des nouveau tés, des changements de front; il ose tout, il simule tout, pourvu qu'il atteigne un but honnête, ardemment poursuivi. Il débute par une imitation du style de Bolingbroke, tellement habile que lord Ghatham y est trompé. Il prend tous les styles, essaie tous les masques et s'en fait un jeu. Entre les arides chapitres de son Esmi sur le Sublime et la diction pompeuse de ses discours contre Hastings quelle distance! Quelle ardeur véhémente et quelles images accumulées dans son pamphlet contre la France! Tout à coup, dans sa

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dernière défense, œuvre arrachée par i'insulle à la colère, Tacier de Junius reparaît (1). C'est toujours assurément le philosophe Burke, l'éloquent Burke; mais c'est surtout Burke le mystérieux, FétrangeetTinconnu.

L'étude de ces singularités, qui tiennent d'une manière intime au développement britannique, offre un intérêt vif et ne doit être l'objet ni du panégyrique ni de l'invective. Il ne faut point calomnier la France parce qu'elle est autre et qu'elle a de la peine à les comprendre. Sociale et sociable, elle n'a jamais aimé, j'en conviens, cette force dure, cet isolement dans la conscience, qualité un peu farouche, qui a ses dangers et sa grandeur.

Si j'aime l'Angleterre, c'est comme la grande école de la volonté et du travail (2); — comme le pays où Ton respecte le moins cette niaise idole, le respect humain; où le souffle des sots ou des méchants réunis en troupe et se mettant à braire de compagnie, conduits par le premier muletier fort dans son art, a le moins de pouvoir; — c'est comme le pays, qui dans ma triste jeunesse m'a donné si bon accueil, et qui m'a enseigné, ce dont je lui serai toujours reconnaissant, la valeur individuelle, la valeur propre et égale de l'homme pris en lui-même, responsable envers Dieu seul; — le pays qui enseigne le mieux le mépris de tout ce qui prétend asservir la pensée et l'enchaîner à l'exemple ou à la coterie, à la cupidité ou à la mode, — la terre classique du courage moral.

(1) Voyez M. de Rémusat, Dix-huitième siècle en Angleterre, art. Burke.

(2j Histoire des causes fie la grandeur de l'Angleterre,

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