‹ Etudes contemporainesChapitre 9 sur 28 · SV · texte numérisé non relu

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Danger des Formules^ contraire à Tintelligence. — Fausse procluc^ tion de gens de lettres et d'artistes. — ■ Nouvelle et déplorable situation des gens de lettres. — Places à créer et à réserver pour eux. — Leur armée est dépossédée et privée de ses ressources naturelles.

De formule en formule^ de mot en mot, de forme creuse en forme creuse et d'explosion en explosion, suivez la marche du pays jusqu'à la ruine des esprits, jusqu'à la décadence. Qu'est-ce qu'une constitution, écrite en dehors des mœurs, sinon une formule vaine? Qu'est-ce qu'un poëme épique hexamétral sans génie^

DE LA CONDITION

sinon le néanl organisé? Qu'csl-ce qu'an roman sans passions, sans idées, sans caractères, pétri d'incidents sauvages et d'aventures stériles, sinon une œuvre misérable et mécanique? Qu'est-ce qu'un drame à l'emporte-pièce, composé de trente scènes ou situations empruntées partout et rapprochées ou recousues au moyen de sutures grossières, comme les lèvres d'une plaie béante, — sinon le travail d'un manœuvre?

La « formule » et la « recette, » le « pastiche » et rimitation sont donc contraires à l'intelligence dont ils ravalent le produit immatériel.

Gomment échapper à ce danger, lorsque la littérature devient une marchandise que chacun fabrique et débite; — lorsque la foule se précipite vers une profession en elle-même exceptionnelle et qui dans le lieu-commun trouverait la mort; lorsque toutes nos institutions et notre passé tendent à favoriser la production factice et la ridicule superfétation des gens de lettres et des artistes?

Créer des artistes!

Fabriquer des musiciens ! Polie cruelle ! Comment vivent-ils? demandez au plus habile instrumentiste do rOpéra et des Italiens ce qu'il en pense !

Tout le monde ne peut pas être homme politique, ministre, conseiller d'État! ni dans un autre sens, poète ou avocat, orateur ou peintre, musicien ou savant !

Les Conservatoires et autres séminaires artistiques • développent trop notre aptitude à copier les formules, nos facultés naturelles, notre imitation facile. Depuis cent ans en fomentant des désirs qu'on ne pouvait pas satisfaire, on a été barbare. 0 France ! enfant gâté ! enfant que Dieu doua trop bien !

DES GENS DE LETTRES

La surabondance des produits de la presse vient achever cette éducation universelle, à la fois frivole, littéraire, superficielle et ambitieuse. Cependant les écoles industrielles manquent, elles, dont dépend après tout Tavenir financier du pays; elles, qui formeraient des agriculteurs sages et solides d'esprit, des ouvriers capables d'exécuter tout ce dont les hommes qui ont des bras et des yeux sont capables, — d'aimer le pays et de le défendre.

On a préféré accroître le nombre déjà presque infini des gens de lettres et des artistes. Nul n'a refléchi que le constant accroissement de cette double armée de « scholars » de savants, de mathématiciens; et de poètes, de conteurs^ d'historiens; enfin d'hommes intellectuels jetés sur le pavé successivement depuis dix siècles par les évolutions de l'Europe moderne constitue un danger effroyable.

Entre 600 et 900 la religion était tout, intelligence, art, savoir, puissance. Sous Charlemagne c'était la société même, y compris le trône et le glaive. Vers l'an 4000 on vit la noblesse guerrière s'en détacher; les Meinwerk, sachant à peine le latin, ne furent plus évêques ou abbés, et ne dirigèrent plus les habitants de leur monastère comme des hommes d'armes.

Vers 1200 les gens de loi firent bande à part et se placèrent à côté du trône, en dehors du clergé; enfin au XVII' siècle les savants se détachèrent les derniers et le clergé resta isolé ;

C'était le dernier représentant de l'idée divine.

Trois grandes révolutions politiques correspondent à ces trois mouvements.

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Au xir siècle, les chartes des communes déterminent rabolition du servage.

Au xve, la révolte des nations germaniques protestantes fait naître la liberté de conscience.

Au xviii% la réforme politique, annoncée dès 1688 par Guillaume III, émancipe Tintelligence et détruit le monopole de renseignement clérical.

L'édifice du moyen âge, qui était entièrement catholique, se détruisait et se défaisait ainsi pièce à pièce.

Il laissait tour-à-tour en dehors du cercle les jurisconsultes, les médecins, les avocats :] — puis les poètes, les peintres, les musiciens ; — enfin les philosophes, les romanciers et les rêveurs ; — ajoutez-y les géomètres, les physiciens, les chimistes. Ces emplois supérieurs de l'esprit, avaient appartenu jadis au clergé A la fin du xviii® siècle, ces déclassés constituèrent une immense armée ; pauvre, instruite, véhémente, hors de son cadre, sans emploi, non sans force.

Au commencement de la révolution française, et même dès 1750, Franklin, Jefferson, Thomas Payne, Gouverneur Morris, Mallet du Pan, Galiani, Hume, tous les voyageurs intelligents s'épouvantent de cette foule animée et affamée ; préparatrice des mouvements révolutionnaires. Marat et Robespierre, Saint-Just et Hérault de Séchelles, sont des littérateurs sans emploi.

« Il y a (dit Hume) plus d'écrivains que d'ouvriers < dans les rues de Paris. » — « Us veulent tous des « pensions, dit Morris ; deux milliards ne leur suffi- « raient pas. » — Le résultat naturel de cette superfétation a été l'abaissement des produits littéraires, peu d'estime pour les vendeurs d'esprit et de pensée, leur injuste dégradation et leur révolte amère.

DES GENS DE LETTRES

Je touche ici à une grave question, celle de la situation des gens de lettres. Depuis saint Bernard et Gerson, depuis Alcuin et Boniface elle n*a pas cessé de descendre.

En 1750 et 1780 elle était meilleure qu'aujourd'hui.

Sous Louis XIV, la littérature proprement dite et toutes les professions libérales ou savantes, tenant encore au clergé, recevaient un reflet de la royauté. Alors l'homme de lettres ne comptait pas tirer grand parti de son travail littéraire. Abbé ou chanoine, bénédictin ou secrétaire d'Etat; — homme du monde et de cour comme le duc de Saint-Simon, — propriétaire comme Voltaire, — copiste comme Jean-Jacques, bibliothécaire comme l'abbé Barthélémy, pensionné comme Racine, rentier modeste comme Pascal; — il vivait d'autre chose que de sa plume. Il avait même recours à d'assez tristes moyens de recette; les Dédicaces de Corneille le prouvent. Souvent pauvre, souven dépendant, il était toujours honoré.

Dans les autres pays organisés, ou qui l'ont été, la position des représentants de l'intelligence est spéciale et régulière. Aux États-Unis, l'orgueil national s'empare de toute intelligence distinguée, va la chercher dans sa solitude, l'en tire de force, et fait de Prescott ou dlrving un envoyé et un ambassadeur. En Angleterre, l'éducation publique et privée, l'Église, le Parlement, les journaux, les revues, les colonies ofirent des emplois aux divers talents.

Mais changer la vie littéraire en métier lucratif et en commerce régulier! Une boutique de génie! Mettre le talent en coupe-réglée! Réduire si bas FInspiration, l'Idée, l'Imagination, le Style, toutes ces flammes d'en

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haut; qui passent et viennent quand elles veulent, comme l'amour ! Los plus nobles dons .de la vie et de Dieu; involontaires et spontanés; « l'esprit qui souffle en nous, v spiritus intus agit^ disait l'ancien^ <- Dieu en nous — l'enthousiasme; >> — les réduire à l'état de celte vapeur dilatée, qui alimente la machine!

C'est une honte ; et cela dégrade les fruits littéraires; en voulant tirer tout le suc, toute Tessence, c'est-àdire tous les écus et le produit de son talent, on en fait chose matérielle et physique. L'écrivain devient athlète. Il lui faut comme dit Sainte-Beuve, plus de muscles que de pensée. On écrit à tour de bras.

Le style fut alors une affaire de force et de tempérament. De là, nos vingt volumes pour un roman, nos quarante volumes pour une histoire ; et une armée de plumes laborieuses qui refont les mêmes volumes pour les mêmes lecteurs.

N'élargissez donc pas les cadres de l'armée littéraire; trop d'ouvriers se font concurrence; et cette concurrence abaisse l'art.

Il faut aux hommes de talent une autre source de revenu que le débit de la librairie; débit souvent en sens inverse de leur mérite.

Ce qui s'est le plus vendu depuis le commencement de ce siècle, c'est Mathieu Lœnsberg\ puis le Catéchisme de VEmpire, la Constitution de 1793, et ce bouquin innocemment obscène d'un chirurgien de village, qui a empoisonné nos quais pendant vingt années ; 1'^mour conjugal du médecin Yenelte. André Chénier, le grand poëte, s'est très-peu vendu; mais vous donneriez aujourd'hui ce/i^ francs pour mw^ Constitution de 1793, tirée à cinq cent mille par le libraire Pierre

Causse de Dijon, et vous ne la trouveriez pas ; le Catéchisme de VEmpire^ ce fameux catéchisme tiré à un million n'existe plus. On a dévoré des milliers d'exemplaires de Ducray-Dumenil. Peu de bibliothèques publiques possèdent complets la Clélie, leCyrus, le Pharamond, môme rAstrée;tous ces livres médiocres, entrés dans le circulation vulgaire et universelle par la voie de l'engouement, s'y sont usés et perdus, feuilletés par des doigts nobles et ignobles; — cette notoriété infinie et cette vaste publicité ne prouvent leur mérite; mais la docilité moutonne du public.

Les œuvres rares et exquises sont lues par le petit nombre. Le Traité de Descartes sur la Méthode^ le Eamiet de Shakspeare touchent peu le vulgaire.

« Mais, nous dit-on, il n'y a pas de vulgaire parmi les esprits? » — Cela est faux.

Consultez les physiologistes; ils vous diront quelle différence se trouve entre un cerveau et un autre cerveau. Tel homme, depuis sa naissance, est voisin de la brute; il reste là sans pouvoir franchir jamais la limite qui sépare les deux royaumes et sans devènir brute tout-à-fait. Tel autre exécute, en se jouant, cent opérations difficiles, subtiles, incroyables.

Quant à la majorité des humains, ils atteignent une certaine moyenne de bon sens, et ne dépassent jamais cette limite.

Qu'il soit possible de la reculer, cela est incontestable, comme le prouvent les paysans d'Islande, les fermiers de Norwège, surtout les admirables fermiers d'Ecosse. Toute la portion intellectuelle de leur être se développe dans un milieu de labeur honnête, sain, vigoureux; tout y est réglé par des principes fixes. Sans

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théâtres, sans émeutes, sans cafés et sans clubs, ils aiment, comprennent, répètent et sentent la poésie; ils sont poêles quand Tinspiration souffle, et la délicatesse dn leurs sentiments s'accroît de la simplicité de leur vie; chez eux ni grossièreté des instincts vulgaires, ni subtilité du raffinement : rien qui énerve et fausse Tesprit.

Aussi ne sont-ils pas littérateurs ; ils n'y pensent pas. Profondément pieux et profondément poètes, ils ont plus que personne ce que les Allemands nomment le selbstœndigkeit^ « substantiveness » — la consistance.

Ces fermiers valent mieux que nous. Ils ont la sincérité dans la poésie.

Ils prouvent que l'homme peut être réellement idéal et fortement humain.

Moins de civilisation factice et moins de formules ne nuirait pas. Si je le pouvais, je désemplirais les capitales, peuplerais les campagnes, viderai^ dans les chaumières devenues de tranquilles et douces habitations, le contenu des manufactures, donnerais à chaque agriculteur quelque bonne machine, à chaque ouvrier sa charrue, et ramènerais les vieux peuples énervés non pas à la fausse nature du xvui® siècle; — nature du paravent chinois, — mais à la nature du bon Dieu.

Moins de gens de lettres, pour que les hommes de talent puissent vivre et ne deviennent pas les ennemis naturels de l'état social; moins de subtilité, moins, d'imitation; penser soi-même, creuser les sujets, approfondir les études, chercher les formes correspondant à la pensée et au sentiment intime; surtout ne laisser en friche aucune liberté; savoir que la mère de toutes les libertés est celle de l'esprit! et que celle-ci, alliée

au sentiment de la vérité et à l'aspiration vers Tidéal, c'est le génie î Là est le renouvellement.

Une situation nouvelle doit être assurée aux hommes d'intelligence et d'art.

A ceux qui livrent leurs vies à ces labeurs assurez des moyens honorables, nombreux, inattaquables de vie studieuse, — logements de TÉtat dans des palais vides; — théâtres à diriger, — missions à l'étranger que des commis ne doivent pas absorber, — bibliothèques publiques de Paris et de la province, toujours privés de l'argent suffisant et du personnel nécessaire. M. Guizot avaits enti le mal et le remède, quand il créa cette belle institution de l'École des Chartes.

Découragez non de l'étude, mais du métier littéraire, qui ne peut faire vivre personne, les générations qui vont naître, et réservez aux élus de l'esprit, — souvent victimes, toujours martyrs, — les ressources d'honneur et de labeur que leur assurait le moyen âge et qu'ils trouvaients ous la monarchie. Enfin, que Tesprit mercantile cesse d'écraser une armée qui s'accroît tous les jours et qu'il exploite.

Aucun de nos gens de lettres n^exerce sur notre société autant d'action que Diderot et Marmontel sur celle de leur temps. Délaissés et déclassés, les gens de lettres, livrés au commerce qui tue leur talent, s'adressent à la politique; le pouvoir qu'ils obtiennent par elle, pouvoir de fait, influence matérielle, non influence d'idées, achève de les tuer. Pour reconquérir Finfluence de l'esprit, il faudrait précisément s'abstenir de vouloir les forces qui ne dépendent pas de l'esprit. M. Lacordaire, à l'Assemblée, disparaissait. Bérenger l'a bien

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senti; il ne s'y est montré que pour s'en aller vite, fin etspirituel qu'il était, le solitaire de Passy, l'homme qui du haut de sa cellule voyait si juste et si loin; celui qui s'esquivait sans cesse avec un tact si exquis!

Aussi les gens de lettres qui ont le plus d'autorité aujourd'hui sont-ils ceux qui sont restés gens de lettres.

Les transpositions d'ambition abaissent le génie au lieu de l'élever.

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