LES
GANTONS DE LA SUISSE CENTRALE
Il y a plusieurs Helvéiies. L'esprit de localité, de spécialité est empreint sur la Suisse : Dieu l'ordonne ainsi. Voulez-vous que THelvétie adopte des idées et des mœurs homogènes? aplanissez ses montagnes, jetez-les au fond de ses lacs, avec leurs neiges et leurs glaces : alors la Suisse sera uniforme.
Sans cela vous ne réduirez jamais ce pays à Tunité du gouvernement, de la religion ou des idées. La fédération qui la régit est le seul mode qui lui convienne; et Napoléon, dont l'ambition conquérante était une ambition intelligente, ne s'est pas trompé à cet égard. Il s'est contenté du protectorat de la confédération Helvétique; il a laissé les hommes des vallées et des collines se gouverner selon leurs coutumes antiques; ridée de briser la statue de Tell ne lui est pas venue; heureux s'il avait professé pour la nationalité espagnole et l'isolement russe le même respect^ la même vénération !
Ces deux nationalités ont brisél'épée qui avait renversé de vieux trônes. En Suisse, les fractions du patriotisme
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universel sont isolées sans doute, mais elles se maintiennent dans un état de ferveur et de vigueur extrêmes ; abritées, par des remparts naturels, sûres de trouver des appuis autour d'elles, fières d'une vieille indépendance, il serait plus facile encore de les armer les unes contre les autres, que de les ployer sous un joug commun ou de leur faire accepter une protection suzeraine.
Je ne crois pas que l'Europe armée ou la France envahissante obtinssent ou se fissent aisément passage à travers la Suisse. Elle tient les clefs de l'arène; elle peut ouvrir ou fermer la barrière; la nature a fait, pour ce petit pays pauvre, plus que les Vauban et les Carnot n'auraient jamais accompli. Les grandes puissances lui envoient leurs ambassadeurs ; elle sait à quoi tendent ces ambassades. Chacun veut se ménager la protection ou l'amitié du pays maître d'é-' lever ou d'abaisser une digue entre les deux zones ennemies : l'intérêt diplomatique de la France^ d'accord avec Torgueil de la Suisse^ nous sollicite de tenir toujours fermée la barrière dont nous disposons Quant aux nations du Nord^ elles font valoirune commune origine, des mœurs sorties du même berceau, la similitude de langage; et elles cherchent à se faciliter, au moment où il leur plaira de tomber sur les plaines françaises, on libre passage à travers les gorges des Ligues Grises et les sentiers de VOberland, La diplomatie du Nord s'arme aus&i de plusieurs arguments accessoires; la plupart plus spécieux que solides, et qui s'adressent à l'intérêt.
Que la Suisse se jette dans les bras de la Prusse; et la navgation du Rhin sera ouverte au commerce helvétique, aujourd'hui singulièrement borné; qu'elle
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soil la porliero complaisante, toujours prèle à donner accès aux armées du Nord, toujours inaccessible aux séductions du Midi; et mille sources d'industrie s'ouvriront pour elle, accroîtront sa richesse, emploieront ses hommes et la mêleront activement au mouvement civilisateur de l'Europe.
La France trouve peu de difficulté à réfuter ces arguments^ à neutraliser ses influences; elle a pour elle l'orgueil, l'habitude, les passions plus fortes qûe les intérêts. La neutralité est le grand mot de la Suisse, son point de ralliement, son cri de guerre! Quand je traversai le canton de Yaud, et que j'entendis un chœur déjeunes gens réunis dans une auberge entonner à la fois un chant patriotique, dont le refrain était Vive la neutralité! je fus étonné de cet enthousiasme et de la nature anti-poétique du mot qui l'excitait et qui l'exprimait. Je comprenais mal tant d'exaltation pour le repos, tant d'enthousiasme pour l'étal neutre. Mais soulevez l'écorce d'une phraséologie inaccoutumée, allez plus loin que le mot, plus loin même que l'idée, pénétrez jusqu'à la passion qui s'y cache; vous reconnaîtrez l'ardeur de l'indépendance sous cettee nveloppe d'indifférence prétendue» Enchantant la neutralité, la Suisse chante son propre orgueil. Elle veut n'obéir à personne, n'ouvrir à personne, ne céder à aucune influence. C'est là ce que l'Helvétie acluelle possède de plus vital; là est son avenir» C'est l'air salubre qui la maintiendra longtemps prospère.
il ne faut pas croire cependant que cette atmosphère de liberté pure parvienne à se rendre maîtresse absolue de toutes les influences et à les paralyser. Non
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seulemenl la démocratie et l'aristocralie subsistent en Suisse, en face Tune de l'autre, hostiles et violentes; mais il faut y distinguer Tesprlt du nord et le génie du Midi, l'attachement au passé et la marche civilisatrice, la nationalité allemande etles souvenirs français, le catholicisme et le protestantisme. Tous ces éléments se groupent dans les divers cantons de la Suisse avec une bizarrerie, capricieuse en apparence, mais dont l'origine s'explique si l'on consulte l'histoire etle passé. Le résultat définitif de tant de variétés et de contrastes, c'est un retour et une vibration nécessaires de l'ensemble vers la neutralité dont je parlais tout à l'heure; si chacun voulait satisfaire ses passions, trop de conflits feraient couler trop de sang. Souvent même les passions d'une seule localité sont contradictoires, et conservent, dans leur contradiction même, des dégrés d'intensité égale qui s'annullent mutuellement.
La jeune Suisse^ la population de vingt à vingt cinq ans est en général favorable à la France; la haine contre les Français s'est concentrée dans quelques vieilles têtes chenues que la révolution française a épouvantées et frappées. Quant aux petits cantons du centre ils sont profondément anti-français; Zug, Glaris, Underwald, Appenzell, soumis à la démocratie et aux croyances catholiques les plus ardentes. L'impiété supposée des français, les violences de nos soldats en 1798, les prédications des ministres de l'autel ont laissé dans tous ces cantons (qui sont pour ainsi dire le cœur antique de la Suisse libre), un ferment d'animosité ardente contre tout ce qui se rapporte à la France.
Une profonde ligne de démarcation signale la partie catholique de la Suisse. Quelques symptômes parais-
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sent annoncer que celte ligne s'effacera un jour; mais avant qu'un laps de temps fort long s'écoule, les caractères tranchés de ces deux zones ennemies se laisseront facilement reconnaître.
Partout en Suisse le catholicisme s'allie à la pauvreté, à l'amour des anciennes coutumes, à l'ignorance; — mais aussi au patriotisme, au culte des aïeux, au besoin ardent de Tindépendance. Vous trouvez le protestantisme invariablement uni à Tindustrie, à l'activité-, au désir du progrès, à la richesse et à un patriotisme beaucoup moins actif. Les cantons démocratiques par exemple, ceux qui composent le vieux cœur de la Suisse libre, ceux qui forment son antique et noble centre, Uri Underwald, Glaris, Zug, Schwitz, sont catholiques jus qu'au fanatisme. Une loi ancienne de ces pays défend à tout protestant d'y devenir acquéreur ou possesseur d'un domaine quelconque ; mesure fatale aux cantons catholiques, maintenue par la superstitieuse ferveur des paysans. Cette loi n'a pas encore pu être détruite ; les entraves qu'elle apporte ont produit les résultats nécessaires; et Zurich, où le protestantisme estla religion dominante, prospère et fleurit, à quelques lieues du pauvre canton de Zug, voué au catholicisme. De toutes parts des manufactures surgissent à Zurich; un chemin de fer et une voiture à vapeur unissent cette ville à Berne et à Lucerne d'une part, et d'une autre à Goire, capitale des Grisons ; son commerce et son industrie s'élargissent et s'étendent à la fois. Pénétrez dansZurich,lebruit desmanufactures de toile et des fabriques de soie frappe votre oreille : vous croyez entrer à Lyon ou à Glascow ; un air de prospérité règne autour de vous; à la propreté suisse se joint une sorte de luxe recherché. De Zurich protes-
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tant revenez au petit bourg catholique d'Arlh, en traversant le lac. Tout est changé; la croix du Sauveur se montre plus d'une fois à vos regards, vous entendez les longues et sonores vibrations des cloches, se prolongeant à travers l'air pur, bondissant dans les cavités du mont Pilate et dans les rouges cavernes du Rigi. Mettez pied à terre, vous verrez de fort belles statues en pierre grise, représentant le Christ sur l'instrument du supplice; vous verrez ces statues douloureuses, symboles d'un culte mélancolique, dominer de petites maisons tristes, vieilles, mais sans décrépitude; antiques, non brisées par le temps; couvertes de peintures du moyen-âge, que le souffle des siècles a seulement effleurées. Si c'est jour de marché, vous vous étonnerez du peu de commerce qui suffit au centre d'une population de 15,000 âmes. Quelques charrettes attelées de bœufs amènent du blé. Des mouchoirs et des chemises sont exposés en vente; les auberges seules, celles du Cerf et celle du Bœuf profitent de l'arrivée des étrangers qui veulent visiter la chapelle de Tell, le chemin creux de Russnacht ou le monastère voisin d'Einsielden. Au sortir de la ville, quelques enfants vous demanderont Faumône ; ou des femmes descendant le petit escalier de leurs chaumières construites en bois de sapin sur le bout du lac, vous prieront de monter dans leurs barques. Leur voix suppliante et inquiète vous révèle leur misère et vous attriste l'âme, bien que le plus beau jour éclaire les eaux bleues du Zuger-See et les noirs sapins des hauteurs onduleuses qui les festonnent.
Par un renversement de toutes les idées reçues à Paris et à Londres, le parti du passé, le parti catholi-^
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que et conservateur a son centre dans la campagne des petits cantons; c'est en même temps ce parti qui se dit républicain, qui se nomme éminemment démocratique. Il flétrit comme aristocrate le parti des bourgeois qui voudrait une meilleure instruction primaire, moins d'ignorance, une dévotion plus éclairée, plus d'industrie, de meilleures routes et un emploi plus facile d'un capital souvent considérable (proportionnellement aux communes) et toujours inactif. La ville de Zug par exemple, a deux millions qui dorment depuis deux siècles; les jeunes veulent que Ton fasse des routes et des promenades. Les vieillards crient bien haut que l'on va dilapider leur trésor, et le clergé catholique se montre favorable aux idées rétroactives ou stationnaires. Comme en Espagne et en Italie, il craint la destruction du passé ; il le protège et croit se protéger luimême, en excitant la ferveur sans éveiller les lumières, en frappant d'anathème toute nouveauté, en consacrant pour ainsi dire l'ignorance et l'inactivité de la population. Il faut adresser surtout ce reproche aux jésuites de Fribourg, dont Tinfluence domine toute la Suisse catholique. Qu'ils se souviennent de l'ancienne mission du christianisme, si puissant, si adoré, si complètement divin, tant qu'il fut civilisateur. Si les guides de la Suisse catholique ne prêtent pas secours au pays en stimulant son émulation, en élargissant ses idées, en secondant son instruction, elle court risque non seulement d'être dépassée (elle l'est déjà), mais complètement écrasée par la civilisation protestante. Dans Appenzellet Saint-Gall, d'où le protestantisme n'est pas entièrement banni, si vous apercevez une belle maison sur la route, soyez certain qu'elle a
LES CAr^TOÎNS
un prolesiant pour propriétaire; si c'est une masure, elle est catholique. A Berne et à Baie toute la richesse, tout le commerce se sont concentrés dans les mains protestantes. L'herbe pousse dans les rues de Constance, la grande ville des conciles, la ville romaine.
Le principe monarchique soutenu par les puissances du Nord révolte les cantons catholiques; et l'égalité rustique de leurs mœurs professe pour la Prusse féodale et TAutriche soumise à un despotisme pacifique l'aversion le plus prononcée. Aussi ces cantons, antifrançais par sentiment, mais anti-monarchiques avant tout, graviteraient-ils vers la France, dans le cas d'une collision entre les deux principes de la révolution française et de la légitimité septentrionale.
C'est vers ces petits domaines libres qu'il faut diriger ses pas, si l'on veut voir la démocratie pure dans son action réelle. Le landamman a huit livres sterling de traitement annuel; chacun des conseillers en reçoit quatre. Tout homme, qui a dix-huit ans et qui sait lire, donne sa voix à l'assemblée du 1^' mai. Dans le canton d'Appenzell il faut porter son épée à cette réunion, qui cependant est plus bruyante que sanglante. On s'expose à perdre pendant un an les droits de citoyen, si Ton manque ce devoir. Schwitz et Zug élisent aussi leur landamman; on lève la main pour le candidat que l'on préfère ; et ces mains levées se transforment quelquefois en poings menaçans qui se ferment pour livrer bataille. Les hommes éclairés accusent les Jésuites de Fribourg, dont Faction se fait sentir sur toute la Suisse catholique, d'ourdir des intrigues qui tendent à influencer le choix des cantons et à placer le
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pouvoir annuel entre les mains de leurs amis les plus dévoués : aussi les plaintes de la portion la plus jeune de de communauté, de celle qui cherche un avenir plus actif et plus brillant, de celle qui se rattache au mouvement libéral de l'Europe, ces plaintes sont-elles amères el vives. « Pourquoi laisser la Suisse centrale manquer de routes? ne pas profiter des moyens d'irrigation et des chutes d*eau qui s'y offrent à chaque détour de rocher? Pourquoi si peu d'encouragements aux manufactures, si peu de soins donnés à l'éducation populaire? pourquoi cette instruction pédantesque, cette éternelle éducation parquée dans la routine du latin et du grec et dans une dévotion étroite? pourquoi entretenir parmi nous l'horreur de l'étranger, dont le commerce nous apporterait les lumières avec la richesse? Nous ne payons point d'impôts; notre terre est libre de toute rétribution et de tout servage, elle est féconde; exploitons-la. Le grand commerce de bestiaux que fait la Suisse centrale avec l'Italie deviendrait une mine d'or, si les chemins étaient praticables; continuons les lignes de route commencées pendant ces derniers temps : et que la richesse et la prospérité de l'industrieuse et protestante Zurich, le canton le plus brillant et plus éclairé de toute la Suisse, soit une leçon pour nous. »
Ainsi s'exprime Topposilion, le jeune parti du progrès dans la Suisse centrale : de telles idées et de tels germes se développeront un jour avec une énergie infaillible. Mais aujourd'hui rien ne contraste plus bizarrement avec la situation séculaire des états dont je parle, que ces vives paroles, ces espérances de commerce, ce mouvement impatient et intérieur. Au mo-
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aienl môme où un jeune Suisse, qui fumait son cigare sur la jetée, me disait toutes ces choses en français mêlé d'italien et d'allemand, le soleil se couchait dans de tristes nuages qui s'appesantissaient sur le lac de Zug. Le flot mélancolique venait frapper de coups réguliers une ou deux barques longues et étroites, amarrées sous leur abri de bois de sapin. Une petite lumière qui se doublait en se répétant sur Tonde noirâtre annonçait au loin le village de Chraam; la cloche tintait sept heures avec un accent guttural, particulier aux cloches Suisses, et qui semble une imitation du vieux dialecte allemand que les Suisses d'ordre inférieur ont conservé ; leur parole est celle du XIV^ siècle. Pas un bruit, pas un mouvement dans les rues, qui semblent copiées pour un opéra nouveau sur quelque gravure d'Albert Durer. Un murmure confus, alternativement composé de voix d'hommes et de femmes qui se répondent, annonce que la petite chapelle noire, voisine du rivage, est remplie d'une communauté qui célèbre vêpres. U n'y a pas mêma un fallot qui coure la ville, comme dans les provinces les plus désertes de la Bretagne ou de l'Ecosse. Tout le monde s'est couché avec le soleil. Un rayon de lune vous laisse discerner ces toits en étages dont chaque pente est un petit escalier, et que l'architecture du moyen-âge a construits avec une régularité d'angles rentrants et saillants si minutieusement curieuse. Les dix ou douze fontaines de Zug bruissent dans le silence universel. Si vous voulez savoir où se réfugie à huit heures du soir la haute société, entrez à l'auberge. Cette petite salle longue, cette table aux bancs de bois, ces schoppes (chopinos) de vin blanc placées devant chaque buveur, ce
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{3eiit pain de seigle qui accompagne la sclioppe, vous rappellent encore les antiques tableaux allemands où l'artiste a représenté la Cène de Notre-Seigneur. A Stanz, à Glaris, à Uri, à Saint-Gail, la scène est la même; et vous vous arrêtez devant plus d'une tête caractéristique, sillonnée par l'âge, Tactivité et le travail, intelligente et attentive, calme et réfléchie, n'exprimant ni la vanité, ni la mobilité de la passion ; têtes dignes de Holbein. On s'étonne que le XIX® siècle ait pu rayonner jusque-là. On se demande quelle est cette puissance divine qui, pénétrant comme les gaz subtils dans les substances les plus dures, sait triompher des mœurs, des habitudes et de l'isolement; quel est ce magnétisme des pensées humaines qui, en plein XfX® siècle, jette dans une ville de Tan 1400 quelquesuns des désirs et des lumières de Paris et de Londres?
Quand fructifieront-ils? Dieu le sait. Quand cette civilisation lèvera-t-elle l'ancre? La ville de Zug, celle de Stanz^ celle de Saint-Gall, accroîtront-elles leur somme de bonheur en exploitant mieux leurs capitaux, en faisant valoir mieux leurs ressources? L'avenir a le secret de ces énigmes.
De plus hardis les résolvent au hasard, dans le sens de leurs passions personnelles ou de leurs préjugés. Nous, modestes et simples voyageurs, remarquons seulement l'étrange, l'intéressante situation de ces petits états; ils renferment dans leur sein conservateur une grande masse de vieilles habitudeset de vieilles vertus; et près de leur passé intact et en quelque sorte immémorial ils donnent place aux germes d'un avenir sans bornes, à toute la civilisation de notre temps, certaine d'éclore dès quelle est semée.
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Les symptômes du progrès industriel sont nombreux en Suisse; ce ne sont pas de simples germes, des espérances, des paroles, des désirs. Le magnifique pont suspendu (en fil de fer) de Fribourg est le plus hardi de l'Europe. Toutes les expériences de la sagesse américaine, quant au système de pénalité, ont été adoptées à Berne; la prison est plutôt un pénitentiaire qu'une geôle; le coupable qui parvient à s'évader ne subit point de peine nouvelle s'il est repris, et les hommes condamnés aux travaux forcés sont employés à herser, à faner, à bêcher, à moissonner; souvent mêlés à d'autres travailleurs libres. Leur costume seul, gris rayé de noir, les fait reconnaître. Point de honte nouvelle et surérogatoire qui ajoute un supplice à leur supplice. La constance de leur labeur et la bonté de leur conduite sont ordinairement récompensées par un adoucissement dans leur vie. Tout cela n'empêche pas que le souvenir du moyen-âge ne revienne encore s'asseoir auprès de ces nouveautés philosophiques. Ces quatre pierres carrées que vous apercevez en dehors de la ville et qui s'élèvent comme une petite plate-forme avec un trou au milieu; c'est le trône du bourreau de Berne; c'est l'échafaud. Il reste là en permanence, et les Bernois ne se mettent pas trop en peine de concilier les deux systèmes.
Dans les petits Cantons du milieu les gens de la campagne sont attachés au passé conservateur, et opposés au libéralisme, à l'innovation, à Tindustrie; à Neufchâtel et à Bâle, la campagne au contraire est innovatrice, industrielle, révolutionnaire. Dans une grande partie de la Suisse vous retrouvez cette scission marquée de la campagne et de la ville. Les mes-
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sieurs d'une part, les paysans d'une autre, cherchent à pousser le gouvernement dans des directions différentes. Les travaux agricoles sont de si haute importance pour le pays, les pâturages et les récoltes, l'entretien des bestiaux, leur éducation et la fabrication des fromages entrent pour une somme si considérable dans les ressources totales delà Suisse; l'étranger emmène tant de chevaux, de bœufs et de vaches, et la consommation des produits agricoles est tellement assurée, que jamais le pâtre et le paysan de Glaris, de Zug, et d'Appenzell, ne dépendront de leurs bourgeois comme le paysan (français ou anglais) dépend de l'homme des villes.
Le laboureur de Zug est tout au moins l'égal du négociant et de Tadministrateur. L'importance et les prétentions de la campagne augmentent quand elle est à la fois industrieuse et riche, laborieuse et éclairée comme à Neufchâlel. Alors elle veut ses droits; elle sent sa force; elle demande à grands cris tous ses privilèges; elle est aussi radicalement révolutionnaire que l'industrie de Manchester ou de Birmingham.
Le voyageur chercherait vainement en Europe un spectacle plus curieux que la campagne de Neufchâtel. Le Locle, la Chaux-de-Fonds et tout le pays qui suit le cours de la Reuss, n'ont d'analogue nulle part. Le contraste extraordinaire qui fait le charme et la grandeur spéciale de cette contrée, s'est accru et s'est plus profondément creusé depuis que J.-J. Rousseau l'a signalé au monde. La nature est restée la même; sa magnificence sauvage n'a rien perdu; les pins bruissent toujours aux sommets chenus des montagnes et les sources se précipitent toujours de leurs fronts
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chauves. Mais ce ne sont plusquolquescliauQiières habitées par une centaine d'ouvriers industrieux. Les petits toits rouges des maisons, leurs persiennes vertes, leurs murailles blanches se sont multipliés; vous diriez des maisons de plaisance. Leur coquetterie parée, propre et riche semble inventée parla fantaisie d'un peintre, plutôt que née dans un paysage réel. L'industrie qui ordinairement se groupe^ se concentre et parait se cacher sous les pierres noires d'une ville; cette industrie qui a besoin de feu et de fumée, qui se flétrit dans la boue, que la révolte teint de sang, est ici pure et lumineuse, presque idéale, dispersée sur une vaste etirrigulière étendue; sous les érables, dans les gorges profondes, sur les cimes pelées, parmi les pelouses verdoyantes, le long de ce sauvage, vaste et beau vallon que Ton nomme le Val Travers; vous la retrouvez féconde, active, omniprésente, pendue aux crêtes des monts, assise à la source des eaux; unique dans sa grâce, dans son aspect pittoresque, et réalisant la plus rare des utopies , celle d'une Arcadie industrielle. En effet les travaux delà campagne ne sont point bannis du tableau qu'ils embellissent, au contraire; mais qu'ils font valoir. La lime crie, la scie siffle, la roue tourne, les mouvements de montre se fabriquent par milliers, et la clochette des génisses prolonge au loin sa vibration pénétrante; et le chant du pâtre, dont les notes tour à tour basses et aiguës semblent se conformer aux ondulations des montagnes et des vallées, a pour écho la voix de l'ouvrier paisible, qui travaille entouré de sa famille.
Rien de plus ravissant et de plus neuf que ce mélange de deux modes d'existence contraires; de la vie
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industrielle, agissant sur la nature morte, la transformant et la domptant avec une sorte de violence brutale; et de la vie agricole, attachée à la nature vivante , s'abreuvant pour ainsi dire du lait de ses mamelles fécondes, suivant toutes ses variations^ obéissant à toutes ses lois, et se contentant de jouir de la terre et du ciel, de profiter de leurs trésors, de seconder leur travail, sans en altérer où en métamorphoser les éléments.
En partant de Motiers-Travers, et vous dirigeant sur Boudry, vous suivez une route encaissée entre deux murailles de roches, dont l'aspect, la hauteur, les sinuosités, les escarpements, les profils bizarres varient de minute en minute, et qui ne cessent pas de se faire valoir par leur contraste. C'est sur la pente gauche que notre chemin se trouve frayé; — long ruban de douze à quinze pieds de large, qui monte, descend, se précipite ou se traîne, selon les caprices de la montagne à laquelle il est suspendu. Ce côté gauche est horrible; ici, il s*élève à pic et menace; là, il surplombe et projette son ombre sur la plaine; plus loin, il recule et ne montre aux regards qu'une longue perspective de cimes rouges ou noires, âpres et mélancoliques, ou des croupes entassées tumultuairement, couvertes de bruyères et dignes des sorcières de Macbeth. Regardez à droite : un précipice s'ouvre, tantôt caché par les colonnades des chênes et des noyers, tantôt tapissé d'un gazon qui se déroule aux yeux jusqu'aux profondeurs de la vallée. Là, coule le fleuve Reuss, torrent plutôt que fleuve, creusant son lit dans les rochers, se traçant un chemin délicieux dans les prairies, se cachant sous les halliers, grondant sous les granits accumulés,
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tombant en cascades, recevant dans son sein toutes les eaux qui ton:ibent des hauteurs environnantes, quelquefois faible comme un ruisseau, ou tonnant comme une avalanche. Dans toutes les directions, sur toutes les pentes, enveloppées de bois, dominant une source, répandues dans la plaine, semées sur les gazons, par groupes de trois, quatre, cinq, ou de cinquante ou de cent maisons, les habitations humaines vous apparaissent avec cette irrégularité luxueuse et cette brillante profusion des étoiles semées dans le ciel. L'étroitesse et la multitude des fenêtres vous indiquent souvent une manufacture, le bruit des roues vous révèle une fabrication active. A peine une chute d'eau a-t-elle jailli du granit, on ne lui laisse pas mesurer une demi-toise de chemin dans la vallée. On la saisit au passage; il faut qu'elle travaille dès son berceau. Cinq ou six fabriques l'entourent, la pressent, se servent de sa puissance, épuisent son eau, et changent en richesse le poids acquis par elle pendant l'espace parcouru. Du côté de Biot on trouve un exemple remarquable de cette avidité de l'industrie et de sa promptitude à exploiter les forces qui lui sont utiles. Un cours d'eau glisse le long des rochers calcaires du Ghasserat, ne rencontre que de légers obstacles, et creusant sa route, réunissant ses flots, devient considérable, à deux cents pieds ou environ de la vallée, très profonde dans cet endroit. On n'attend pas même qu'il ait atteint le creux du vallon; on le capte dans des canaux de bois qui offrent un lit à toute la masse, et sans qu'il ait frappé le sol, sans qu'il ait touché le but de sa course, on le contraint à faire marcher six ou sept roues bruyantes, motrices de scieries et de fabriques de divers genres. C'est cette
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eau, accaparée avant son cours normal, qui fait de la dentelle, des draps, des montres et donne la vie, la fortune, la civilisation au village entier qui se groupe pour Texploiter.
Je ne connais pas de peuple plus apte à l'industrie que le peuple suisse. Son caractère est solide, persévérant et actif. Le gain lui plaît, mais acheté par le travail. Il n'a d'aptitude naturelle ni pour Tintrigue, ni pour les jouissances de la vanité, ni même pour les arts élégants, ni jusqu'cà un certain point pour la vie de luxe. L'oisiveté le rebute. Il estime la vigueur physique que Dieu lui a départie comme instrument et comme arme contre les rigueurs du sol elles inclémences du ciel. Patient, courageux, ingénieux dans ses œuvres, né pour approfondir et perfectionner, non pour inventer, il aime peu ces distinctions brillantes que les nations du midi paient si cher. Son audace n'est pas froide, muette et aveugle comme celle de l'Américain des États-Unis; elle n'a pas non plus cette dureté violente de caractère qui distinguait les anciens Scandinaves, et qui signale aujourd'hui les Anglais. Cest une témérité riante, qui brave admirablement la tempête et le danger, la guerre et les privations. L'esprit de famille, le désir et le besoin du bienêtre, sentiments si puissants chez les Suisses, loin d'enrayer et de suspendre les mouvemens de l'industrie, y ajoutent de la moralité et du poids.
Qu'un voyageur s'engage dans les petits chemins, dans les sentiers inexplorés, s'il tient à connaître la Suisse. Qu'il entre dans les auberges misérables des bords du Rhin, sous les huttes des Grisons et dans les chalets de l'Entlibuch ; qu'il renverse toutes les indi-
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cations des voyageurs qui ront précédé ; qu'il dérange tous les jalons plantés par eux. Voilà le seul moyen d'étudier le pays ; autrement il remportera la plus fausse idée des habitans et de leurs mœurs. Les aubergistes, les conducteurs et les bateliers représenteront à ses yeux le caractère suisse ; trois classes d'hommes chez lesquels l'honnêteté se rencontre sans doute encore; mais leurs occasions de pécher sont fréquentes, et ils ne résistent pas toujours à la tentation.
Le contactdes étrangers, leur passage rapide ont d'ailleurs effacé sur les routes les plus suivies les traits distinctifs de la vieille nationalité. Cette moisson annuelle, cette coupe réglée de voyageurs, cette exploitation des bourses étrangères, ce grand appât pour l'amour du gain, n'agissent point sur un peuple sans le modifier. La Suisse est couverte pendant trois mois de visiteurs qui lui paient tribut. Elle les regarde comme son butin, et cette idée n'a pas laissé que d'altérer un peu sur les grandes lignes la cordialité et la loyauté d'autrefois. Les Anglais contribuent particulièrement à augmenter ce genre de démoralisation qui menace d'envahir la Suisse entière; l'exigence anglaise, les mille raffinements et les soins nombreux auxquels le co^/br^ accoutume nos gens de bon ton et nos dandys ont tout à fait désorienté les calmes habitudes des Suisses.
Forcés d'obéir à leurs hôtes, de se déplacer à chaque moment, d'aller chercher de l'eau chaude à tous les quarts-d'heure, ils ont pris le parti de subir tant de contrainte avec patience, mais de transmuter cette vertu en argent et de la porter sur la carte.
De là cet air de mansuétude triste qui signale la physionomie de presque tous les aubergistes suisses et
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cette politesse sombre et humiliée qui est presque une insulte, tant elle trahit de résignation. De là aussi ces énormes prix des auberges, prix qui ne sont pas même fixes et réguliers. Souvent le maître vous force à payer, non seulement les objets qu'il vous fournit, mais les coups de sonnette que votre main fait retentir, et la peine réelle ou supposée que vous donnez ou que vous donnerez à ses garçons.
Sur le sommet du Rigi, sur le Kulm, vous trouvez une auberge où un diner vous coûtera une guinée, quand vous vous contenteriez d'un ou deux plats fort simples. Dans les endroits qui restent déserts et morts les trois-quarts de Tannée on ne laisse pas échapper le voyageur sans le soumettre à une pression pécuniaire très-active. Constance, par exemple, ville oubliée et veuve de ses honneurs, ville badoise par la situation et la délimitation, mais suisse par les mœurs et rhabitudo, offre des exemples d'exactions sans pudeur, aussi nombreux que singuliers. N'entrez pas dans l'hôtellerie du Brochet, si votre intention n'est de donner une demi-couronne pour deux bûches jetées dans un poêle. Je parcourais par curiosité le livre de compte d'une de ces auberges dangereuses et j'y admirais la différence des prix attribués à des objets tout à fait semblables, et aux loyers de chambres qui se ressemblent toutes. Tel anglais payait six schellings, pour deux nuits, le même appartement que l'officier suisse payait trente sous par jour. Une tasse de thé était payée quatre schellings par l'un etdouze batzen (36 sous, par l'autre. Souvent aussi, en acceptant cet arbitraire fatal à votre bourse, vous êtes servi plus proprement, plus promptement qu'en Italie, en France
LES CANTONS
même. On est frappé de l'exquise simplicité et de Texcellent service de certaines auberges des villes de second ordre, comme Rapperschwill où le Freyhof est excellent, et Zug où Tauberge du Bœuf vous procurera le plaisir de causer avec les hommes les plus distingués des petits cantons. A Neufchâtel le Faucon peut rivaliser avec les belles hôtelleries de Londres ; tout en vous logeant dans un palais , le maître n'emploiera pour grossir votre dépense aucune des ressources poétiques que nous avons indiquées tout à l'heure. Bàle, qui n'est cependant pasla ville des arts, s'est avisée d'un raffinement voluptueux que le voisinage de la Germanie musicale lui a suggéré sans doule; à la table d'hôte de la Cigogne vous jouissez d'un excellent concert d'instruments à vent, qui exécutent avec beaucoup d'ensemble des walses allemandes et des fragments de Weber; grâce à eux on ne peut plus entendre ni le cliquetis fatiguant des fourchettes, ni le bruit rauque de l'allemand suisse, ni les plaisanteries tour à tour immondes et prétentieuses des jeunes séducteurs français; aimables gens dont cette ville est inondée.
Berne est la seule ville de Suisse, où l'on parle des intrigues amoureuses nouées par les grandes dames, et où l'amour vénal soit passé en coutume chez les femmes des classes inférieures. De tout temps, la jeunesse de Berne s'était fait remarquer par une sensualité assez prononcée et par des goûts voluptueux que le reste de la Suisse condamnait : cette immoralité ressemblait toutefois à celle qui fleurit en Hollande : les ménages étaient encore respectés, et les passions brutales trouvaient au dehors de faciles plaisirs. Une décision du gouvernement bernois a empiré le mal
DE LA SUISSE CENTRALE
en prétendant le guérir. La suppression des célèbres bains de VAar^ décrétée par le grand conseil, a rejeté dans le sein de la population même et au milieu des ménages autrefois paisibles, les vices jadis exilés de la ville. Les grisettes et les servantes bernoises ont adopté des mœurs très-faciles ; elles remplacent les trente ou quarante desservantes des bains de TAar; on dit que leurs maîtresses marchent dans la même voie avec plus de désintéressement, mais avec tout aussi peu de retenue.
Au surplus, les Bernoises l'emportent en général sur les autres femmes de la Suisse pour la beauté et la fraîcheur. C'est chose charmante que l'auréole de dentelle noire dont les servantes et les campagnardes ornent leur tête et leur chevelure. Malheureusement elles semblent persuadées, comme dans beaucoup d'autres cantons, que la véritable forme de la femme c'est la forme pyramidale et que sa tête doit être plantée sur cette pyramide sans que la moindre ondulation des vêtemens trahisse le développement de la taille. Dans les rangs supérieurs on suit d'assez près les modes françaises. Sur la rive rhénane, c'est l'Allemagne qui modifie les mœurs des femmes : broderie, tapisserie, chevelure blonde et tressée, physionomie douce et calme quelquefois tendre, rarement expressive. Dans les cantons du centre j'ai vu des têtes brunes couronnées de cheveux de jais; un teint frais, mais ardent; des physionomies animées, comme dans certaines provinces de la France méridionale; j'y ai trouvé aussi, surtout dans l'Unterwald et dans Uri, le type norwégien et Scandinave, des couleurs roses sur des figures plus pâles que la neige, et des tresses de che-
LES GANTONS
veux si pales que pour les copier, il faudrait choisir la nuance paille la plus affaiblie. Les extrémités sont rarement belles chez les Suissesses; il est difficile de trouver un pied et une jambe dessinés avec délicatesse et finement arrondis. Une peau fraîche et souple, un teint admirable, de belles épaules, une poitrine dont le développement altère bientôt la forme et la fraîcheur, compensent en général ces défauts^, et celui d'une taille épaisse et d'une encolure massive. Ajoutons qu^ les subdivisions tracées par nous si rapidement n'ont rien de complet ni d'exact et que toutes les populations voisines de la Suisse déteignent sur la physionomie de ses femmes. La France déteint sur Genève et Lausanne; l'Allemagne sur Thurgauet Aargau; ritalie sur Logano et Bellinzona. Il y a peu de différence entre la Bellinzonienne et la femme de la campagne de Milan.
La volupté, ses délicatesses, ses raffinements, ses écarts, ses douleurs, ses joies ardentes ont peu de prise sur les femmes de l'Helvétie; et les habitudes de leur vie les éloignent, surtout après le mariage^ des erreurs et des passions. Il faut excepter Berne de cette peinture générale. Le labeur rustique est le partage de toutes les femmes de la campagne; dans les villes, c'est le soin des enfants, celui du ménage, la piété ; quelquefois l'étude, surtout à Genèva et à Lausanne, dans les moments d'ennui, qui doivent être fréquents. Le tricot est la ressource universelle. Il n'y a pas de paysan monde où l'on tricote autant de bas qu'en Suisse. Un jeune français ouvrit un jour à Berne un cours de littérature; les femmes s'empressèrent d'aller l'écouter par désœuvrement. Mais elles appor-
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tèrent toutes à ses leçons le tricot, la laine et les bas commencés; le professeur, s'apercevant qu'on lui accordait moins d'attention qu'à cet utile travail, réclama la suppression d'un exercice qui devait les distraire. Personne ne vint plus à son cours.
Dans la jeunesse, la femme suisse jouit de plus d'indépendance que la femme française ou italienne; elle vit dans un milieu qui la rapproche ainsi de la femme anglai&e. La quiétude du tempérament et la sagesse de l'imagination ne la protègent pas toujours contre les dangers de la liberté qu'on lui laisse.
Gomme en Angleterre, on lui pardonne assez volontiers des fautes que le serment nuptial rendrait inexcusables. Si une certaine bonhomie de mœurs et un fond de tendresse affectueuse l'expose à la séduction, elle ne cède en général ni à ce caprice ardent et invincible des femmes méridionales, ni à ce choix vif et réfléchi des femmes anglaises, ni an besoin de plaire, si puissant chez les Parisiennes, ni à l'entraînement spontané qui fait les grandes passions. Mais il est très-vrai (comme certains voyageurs l'ont rapporté sans qu'on leur ait donné croyance) que dans les parties les plus sauvages du Grindelwald et de l'Entlibuch le fiancé a droit de pénétrer la nuit par la fenêtre dans la chambre de celle qu'il aime, et que cet étrange privilège est justifié par les résultats, par la fidélité des amants, enfin par l'union conjugale que précèdent et préparent ces visites nocturnes. Lacoquetterie ou la débauche ont peu de place en de telles mœurs. L'habitude, un attachement mutuel, qui couve et se développe avec quelque lenteur, déterminent la plupart des liaisons entre les deux sexes. Peut-être serait-il
LES CANTONS
facile d'abuser de cette naïve confiance et de cette cordialité franche que les femmes et les hommes des petits Cantons aiment encore; la vivacité de l'entraînement et les égarements de la fantaisie romanesque n'y seraient pour rien.
Lausanne est la ville de Suisse qui offre aux femmes le moins de chances d'ennui. « Que faites-vous Thiver, demandais-je à une jeune fille de Zug, quand vous n'avez ni promenades sur le bord du lac, ni visites d'étrangers pour vous distraire? — Nous baillons quand nous ne dormons pas, me répondit-elle assez spirituellement, et nous dormons quand nous ne baillons pas. » On sait quelle fut jadis la société de Genève; fine, compassée, métaphysique et partagée en coteries où les deux sexes s'observent mutuellement, comme s'observeraient deux armées ennemies. A Berne^ les hommes vont tous les soirs fumer leur pipe dans leur club ou Wirthschaft (assemblée), espèce d'auberge réservée à telle ou telle profession, à telle ou telle réunion de bourgeois. Ils quittent, depuis cinq heures jusqu'à onze heures, leurs femmes qui s^occupent comme elles peuvent, et qui ont l'alternative du tricot et de l'intrigue galante. A Lucerne, Fribourg, Zurich, cette dernière ressource manque tout à fait. Une telle existence qui réduirait au désespoir l'Anglaise, la Française, lltalienne, semble communiquer à la femme suisse une allégresse calme qui s'accorde fort bien avec son embonpoint naturel. Traversez en automne les vignobles du Margraviat et ceux de Constance ou de l'Argovie, vous verrez les maîtresses et les paysannes confondre leur vive gaîté; leurs voix folâtres vous appelleront, vous voyageur, à partager ou à goûter leur récolte; et Télernel Lo-lo-Ioï
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du chant helvétique vous poursuivra longtemps sur la route avec leurs riants adieux et leur cri amical; GliicUish reîsel Tout se coudoyé eu Suisse, la joie et Taustérité sombre, le despotisme le plus arbitraire et la démocratie la plus complète, Tinactive adoration du passé et le mouvement républicain.
Il y a une Suisse prussienne, une Suisse alsacienne, française, italienne^ piémontaise^ autrichienne ; il y en a une autre profondément suisse; et le bizarre de ce phénomène, c'est que Timmersion de la Suisse dans toutes ces influences ne l'empêche pas de rester Helvétique, même au milieu des étrangers qui l'inondent.
L'aristocratie des petites républiques helvétiques est aussi fière et aussi impérieuse que leur démocratie est ardente.
Complétons la liste des contrastes de ce pays.
Si vous parcourez toute la lisière qui se rapproche de l'Autriche et du grand duché de Bade, vous entendrez plus d'un citoyen , bon patriote, parler monarchie, se plaindre du peu d'unité et du défaut de centralisation qui rend si difficiles les décisions fédérales; — oubliant que cette unité est diamétralement contraire aux institutions de son pays; et se laissant influencer malgré lui par le voisinage d'un pays soumis à la centralisation absolue.
Que l'on descende ensuite jusqu'à Zurich ou à Aarau, là règne une opinion différente. Là, pour vous prouver les bienfaits du gouvernement cantonal et du morcellement des centres, on vous montrera ces routes bien tenues, ces villes si propres, ces terres delà commune soigneusement cultivées, toute l'aisance domestique, tout le bien-être du ménage. En effet il est difficile
tllX LES CANTONS DE LA SUISSE CENTRALE
d'imaginer une meilleure administration communale, une gestion plus attentive des intérêts de tous, une économie mieux entendue.
Concilier cette habileté partielle avec Tintérèt général, les petites nationalités avec la grande nationalité suisse, tel est le problème.
LES CONTEURS RUSSES
LES CONTEURS RUSSES
Vous voici dans un steppe de l'Ukraine. Les petits chevaux des Cosaques Zaporogues qui galopent devant vous s'enfoncent jusqu'au poitrail dans l'herbe dorée. Bientôt ils se perdent sous cette forêt de tiges sèches et déliées qui ne finit qu'à Fhorizon. Puis les épaules, la tête, enfin les bonnets même des cavaliers y disparaissent; leur course ne se trahit plus que par l'éclair et le sillon qui agitent, là ou ils passent, cet océan de verdure.
Du sein des beaux genêts aux fleurs jaunes et des pyramides de trèfles aux pompons blancs , masse épaisse et flottante, la mouette solitaire s'élève avec lenteur d'un essor cadencé, heureuse de se bercer mollement et de baigner dans le soleil son plumage transparent. Mélodies d'oiseaux, murmures d'insectes remplissent l'air. Vous entendez les cris lointains des oies sauvages qui se dirigent en bataillon vers un lac perdu dans l'immensité. La perdrix timide et agile glisse en étendant le cou, et se croit à l'abri sous ces grandes herbes où l'avide regard de l'épervier, immobile au fond des cieux, plonge et la découvre. La journée va finir. Les derniers rayons du soleil embrasent l'espace. Alors le bleu du ciel s'obscurcit, les étoiles naissent;
LES CONTEUllS IIUSSES
uneleinie veite, sombre, uni forme; couvre peu à peu l'étendue bigarrée ; l'ombre court sur le steppe et Tenvahit. Les bruits des insectes deviennent par degrés plus clairs, les senteurs plus pénétrantes, les brumes plus épaisses; sur toute cette mer semblent fermenter et bouillonner des flots de vapeurs embaumées. Mais la nuit arrive, l'ombre descend, le rideau tombe. Voici des scènes nouvelles; la gerboise se dresse en sifflant sur ses pattes de derrière. Le vent nocturne abaisse et fait onduler toutes les tiges. De larges bandes d'or courent dans le ciel, deviennent rouges, noires, puis s'éteignent. Les vers-luisants étincellent partout. Des murmures sauvages qui trahissent un petit monde innombrable d'insectes résonnent dans le silence universel; et la clameur, ou comme disaient les Romains, la ce clangueur » aiguë du cygne solitaire, qui nage sur des eaux lointaines, retentit par intervalles comme une cloche argentine dans l'air endormi.
Qu'un poète slave, en décrivant ces rêveuses et étranges beautés, s'arrête tout à coup et s'écrie : « 0 (( mes steppes! vous êtes trop beaux pour être dé- 0 crits ! » on ne s'en étonne pas.
Jamais je n'ai vu ni ne verrai sans doute cette grande plaine libre, sauvage, infinie, qui s'étend de l'embouchure du Dnieper sur la mer Noire, jusqu'à l'extrémité nord-ouest de la mer Caspienne. Non-seulement je ne l'ai pas visitée, mais avant d'avoir lu huit ou dix conteurs russes qui m'y ont fait voyager je ne soupçonnais rien des caractères qui rendent ce pays si pittoresque et si spécial. Et telle est la vivacité de l'impression que ces admirables artistes ont laissée dans mon esprit, qu'elle ne m'a plus quitté. Vrai succès,
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grand prestige; dernier triomphe du conteur. L^hallucinaiion vous prend , des images nettes et chaudes se pressent, se classent^ se groupent, se coordonnent, vous poursuivent avec une persistance obstinée; et vous êtes forcé de voir incessamment, riche du détail le plus vivement coloré, tout un tableau magique, étincelant de réalité, transparent de lumière, mobile, ineffaçable. A cette œuvre les narrateurs slaves excellent : Tourguenieff et Sollohoub, Boulgarine et Gogol, Lermonloff et Pouschkine; enfin le nouveau conteur Sadyk-Pacha, devenu Turc, — celui qui, à la tête de ses Kosaks, a chevauché, bataillé, fait le guet, pour rétablir Tordre sur les limites de la Thessalie.
Cette supériorité des conteurs moscovites, polonais, slaves, cette vivacité d'impressions, ces récits courts, jeunes de fraîcheur et d'accent, me paraissent jusqu'ici constituer la vraie gloire et le mérite original de toute la zone intellectuelle que je signale.
Je n'ai aucun titre, j'en conviens, pour juger la littérature russe : je ne sais pas un mot des idiomes slaves. Lire dans une traduction, même pitoyable, les chefs-d'œuvre d'Horace ou d'Homère, c'est, pour nous Français, remonter par des rives stériles ou désertes à la source de nos civilisations. Les races hellénicxues et latines en ont semé la graine; nos mœurs se rapportent à ces mœurs; les idiomes antiques ont formé les nôtres de leurs débris ; notre organisation sociale est encore dominée par ces souvenirs. Poétiques ou administratives, littéraires ou judiciaires, toutes nos origines sont grecques et romaines. Nous ne parlons aujourd'hui que latin, et très mauvais latin, latinè. parabolawur (mot d'affreuse latinité). A travers l'om-
LES COJNTEURS RUSSES
bre et les majestueux portiques de la Rome césarienne ou républicaine, le lumineux sourire de la Grèce baignée de soleil nous apparaît. Si Ton parcourt le Virgile de l'abbé de Marolles on se retrouve encore. Mais dans la traduction la plus élégante des drames de Fonvizine ou des fables de RrylofF^ même de Thislorien Raramzine, ou du poète Pouschkine, il ne reste rien; leur mérite réel, la vraie séve de leur génie, le degré de délicatesse de leur goût, la faiblesse ou la vigueur de leur expression, le vague ou la netteté de leur coloris, le fond et la forme de leur pensée nous échappent à la fois. Vers les premières années de la Restauration, le comte Orloff eut l'idée d'embrigader une troupe de poètes français et de leur distribuer les fables de KrylofT qu'il traduisirent. Essayez de parcourir ces fables et devons mettre au courant de ce génie nouveau. Quelle incohérence! quelle diversité de ton! 0 l'expression i ô, comme disent les chrétiens, le verbe! ou comme on le dit en rhétorique^ le «style! » Qui en reproduira jamais la variété, les contrastes, les réticences, les finesses et la magie ! Traduisez donc Jean La Fontaine, et seulement le petit vers :
Jeannot Lapin dans son gîte songeait.
La langue anglaise, d'ailleurs féconde en expressions caractéristiques, ne possède pas même le mot songer ; ce n'est ni dreaming^ ni thinking^ ni pondering, ni meditating, ni browzing. Faute d'un mot, toute la saveur s'est évanouie, le subtil arôme a disparu.
Cependant les conteurs russes m'ont charmé; je n'ai trouvé aucune difTiculté à les comprendre, et le
LES CONTEURS RUSSES
plus ou moins l'habileté des traducteurs a pu ajouter ou enlever quelque chose à leur séduction vraiment irrésistible, mais non détruire leur valeur propre ou voiler le mérite de leurs œuvres. C'est que la narration, à tout prendre, peut se passer de style, et que « Peau c( d'Ane, dit le philosophe, fait toujours un plaisir ex- « trême », conté bien ou mal. C'est que les peuples orientaux (et le Russe n'est qu'un Oriental glacé), excellent dans ce travail de caprice et de fmesse, d'imagination et de sagacité. Enfm, c'est que la vraie veine intellectuelle des nations slaves semble avoir été jusqu'ici la narration rapide, courte, délicate; surtout le conte. C'est là qu'elles se reposent toujours, après des excursions diverses. Lisez Nicolas Gogol, dont M. Mérimée a traduit des frangments et caractérisé dans quelques pages très éloquentes le talent original. Ce conteur oriental, vigoureux, presque Tatare, et d'un talent si extraordinaire, a peu d'égaux en Amérique, en Angleterre ou en France. Quiconque admire la puissante largeur et la précision accentuée du contour homérique doit lire surtout Tarass Boulba (1), un chef-d'œuvre quant aux cent premières pages. Si vous voulez avoir une idée des mœurs patriarcales et populaires du paysanrusse, bien connaître les sentiments et les idées du moujik, les prétentions du bourgeois, les passions de l'affranchi, comprendre le mouvement obscur de ces populations qui paraissent dormir et chez lesquelles circule une vie secrète qui se développera ou éclatera quelque jour; lisez M. Tourguenieff, admirable daguerréotypeur ; peintre chinois d'une fi- •
(1) Trad. par M. Viardot.
LES CONTEURS UUSSES
liesse prodigieuse que ce M. Ivan TourgueniefT! Ses Tableltcs d'un chasseur, traduites par M. Ernest Charrière sous le titre de Mémoires d'un grand seigneur russe^ ont obtenu en Europe un succès prodigieux et suscité celle éclosion de nouveaux contes russes dont les lecteurs semblent devenir très friands.
Voulez-vous voyager dans le Caucase, en compagnie d'un exilé mélancolique, au milieu de cent peuplades à demi barbares? Prenez les Contes de Lermonloff, soit ceux que M. Chopin a traduits, soit cette charmante histoire reproduite par M. Marmier (2) avec son talent, sa grâce et sa fidélité ordinaires.
Quant aux plus capricieuses boutades et aux plus légères rêveries du génie slave, vous en trouverez de fins échantillons dans les Conteurs russes^ publiés par M. Douhaire, et précédés d'une bonne préface. VAs de pigne^ de Pouschkine, adapté à notre scène par M. Scribe, est devenu populaire en France. Enfin l'on dirait que le cadre du conte et de la nouvelle légère est celui même de l'esprit russe.
Tout cela n'est point sauvage.
Ce n'est pas une fade copie de notre monde civilisé. En fait d'art, de souplesse, d'habileté, d'insinuations, de tours heureux et délicats, ces Slaves sont au moins nos égaux. Leur haleine ne se soutient guère; les grandes compositions semblent leur faire peur. Mais ils ont le souffle, et leur originalité vive rachète tout.
D'ailleurs une fantaisie discrète, un art flexible, un compromis délicat entre la réalité sévère et le caprice
(2) Aux bords de la Nevo^ contes russes.
LES CONTEURS RUSSES
assignent aux meilleures de ces œuvres un caractère aimable, neuf, surtout distingué. Il y en a qui viennent du Caucase, dos bords du Volga, de Moscou, d'Astrakan, de Tiflis et des îles Khoariles, Les unes ont la teinte de la Sibérie, les autres celles de la Crimée. Tout un monde varié se révèle. Il surgit comme ces îles faites de madrépores que les insectes construisent et qui s'élèvent par degrés du fond de la mer. C'est un monde de nuances fines; sans violents contrastes et sans rudesse. Même le peintre des Rosaks et de leur chef, Sadyk-Pacha, est évidemment un personnage de très-bonne compagnie et qui sait admirablement son monde parisien.
Kû effet les conteurs russes ou slaves, ont beau faire, ils voient toujours Paris à l'horizon. Paris! Ifaliam! Ilaliam !
Les peintures fines de Balzac, les poésies cavalières de Musset revivent dans la plupart des contes russes dont j'ai parié, et c'est à Georges Sand et à ses récentes histoires champêtres que se rapporte toute une école russe nouvelle^ fort importante.
Cette école à laquelle appartient M. Ivan Tourguenieff réclame l'affranchissement des serfs, s'intéresse aux paysans et n'est point découragée par les autorités. On laisse passer sans encombre des milliers de feuilles volantes adressées aux propriétaires de serfs, les romans villageois de Gregorewitsch, la Chronique de Famille d'Aksakchof, même une Esquisse de la régence de Sophie^ où il est question du peuple assemblé, volant au Kremlin pour le choix du monarque. Que ce mouvement émane de notre centre parisien, cela est évident; et nous ne devons pas nous plaindre de voir
LES CONTEURS RUSSES
les variations de notre goût adoptées par les conteurs russes.
Qui pourrait d'ailleurs s'opposer à cet amalgame des civilisations modernes, à leurs inconvénients énormes comme à leurs immenses avantages? Un décret impérial a ouvert les Universités russes à la jeunesse, en nombre illimité; et un Français domicilié depuis longtemps en Russie, M. Ferry de Pigny, a reçu de l'empereur un accueil favorable et un présent magnifique pour son livre intitulé Etude de la lajigue française en Russie (1). C'est au même Français, homme d'esprit et de goût, domicilié à Moscou depuis longtemps que sont dues la traduction d'7van Whigijine ou le Gii Blas russe^ par le spirituel et brillant Boulgarine, et celle du précieux ouvrage de c( Lewschine sur les Khirgiz-Raïssacks. » Rien de plus curieux pour le philologue que ce livre fiancorusse de M. Ferry de Pigny, qui éclaire l'un des deux idiomes par l'autre, construit des ponts de communication entre ces rives étrangères; indique avec une admirable sagacité le génie propre de l'une et de l'autre langue ; détermine les points qui les rapprochent et les côtés qui les détachent ou les séparent. On doit certes de la reconnaissance à ces propagateurs et à ces semeurs infatigables qui font germer partout notre influence avec notre langage et nos idées. Ce travail pédagogique continu, opéré à huit cents lieues de Paris pour inoculer le français dans sa pureté à un peuple slave qui s'est assimilé cinquante races diverses, n'est pas un des moindres phénomènes de notre temps.
(1) Un volume, imprimé à Saint-Pétersbourg. 1857.
LES CONTEURS RUSSES
Je n'affirmerai pas que ce grand mouvement de fusion doive apporter des bénéfices. Gicéron se plaint de l'emphase ibérique et de la rudesse gauloise envahissant la pure éloquence romaine. Samuel Johnson affirme que la corruption des idiomes résulte de la multitude des traductions. Ainsi va le monde : de destructions inévitables en renaissances inespérées. Rien ne peut arrêter ce double mouvement.
C'est merveille, vous en conviendrez, que ces jeunes filles russes parlant le meilleur français sous la loi de M. Ferry de Pigny; — ou ce nouvel auteur français et ukranien imprimé sur papier satiné, en caractères bien nets. Un auteur kosak! Et un Kosak ottoman î Et un slave devenu Turc! Enfin un Slave-Turc-Kosak devenu Français! Quelle meilleure preuve de ce vaste pêle-mêle qui confond les éléments et les races de notre planète î Le français de Fauteur kosak (qui, je crois, s'est traduit lui-même) est encore assez pur, autant du moins que notre langue française, vieux fleuve bien mêlé de sable et de limon, peut conserver aujourd'hui sa pureté véritable. Chaque jour, nous tous Français de génie et d'esprit, pleins de science et de grammaire, nous écrivons sans sourciller et nous lisons sans hocher la tête des phrases telles que
celle-ci : c< J'ai fait dans ce but ou bien : « Il
faut jouir de la vie avant que le malheur ne vienne. » Ce petit mot ne^ qui ne signifie rien, ne révolte personne. Faute de français et qui passe. Ne serait-ce pas être vétilleux, âpre et absurde de reprocher si peu de chose à l'auteur kosak? C'est un narrateur excellent; il trouve presque toujours le mot propre, le seul vrai mot, le mot nécessaire entre mille mots acceptables; il
LES CONTEURS RUSSES
possède la grâce, et le charme, et rentraînement, et la vérité; enfin (qaalilé sans égale) la a vie» dans le style.
Ce S idyk-Pacha, qui a vu maints pays et achevé maintes expériences de la vie et des hommes ; qui connaît la guerre et la paix, les camps et les villes, TOrient et rOccident; — vrai Slave, non-seulement de sang, mais de génie; poète lyrique, homme d'aventures, apte à tout comprendre, — a peuplé de figures hétéroclites et vivantes, qui se rapportent à un petit nombre de types excellemment choisis, les vastes paysages que j'ai décrits plus haut.
Entre un bivouac et un exil, un bal de Vienne et une visite au Sultan, il a fait le charmant livre qu'il a intitulé Contes Kosaks. Ce sont des lambeaux d'histoire lyrique plutôt que des contes; — un souffle de vérité terrible, souvent délicate et pénétrante, les anime; ils gardent l'odeur sauvage du steppe; on respire en les lisant cette brise matinale qui court sous les feuilles blanches des bouleaux et les fait frissonner. On se rappelle les inspirations délicieuses du musicien Chopin. L'âme nationale murmure comme dansles cantilènes antiques.
Ce que notre Pacha commente, c'est l'espace sans nom qui s'appelait autrefois la Petite-Scythie, et dont les vastes pâturages s'étendent entre la Mongolie et la Turquie, la Pologne et la Russie; espace commençant à la ville de Belgrade, vers la partie inférieure du Danube, côtoyant les monts Rrapacksd'un côté, longeant la mer Noire d'un autre, et déroulant ses plaines au delà du Borysthène et du Don pour finir au pied du Caucase. Une grande partie de ce territoire est formée de (( l'Ukraine », mot qui signifie « pays de frontière » ; et c'est en effet la frontière de deux mondes
LES COiMKL'llS RI SSES
opposés. Par là nous arrive le sonltle asiatique; par là nous communiquons avec le berceau de la civilisation occidentale. Les armées de l'Europe et de l'Orient^ Cyrus et Darius^ Mongols et Septentrionaux s'y sont rencontrés mille fois pour vider leurs différends; le sang de toutes les races a engraissé tour à tour ces hautes herbes où des troupes de chevaux sauvages et libres hennissent encore aujourd'hui. Les mœurs des peuples y sont plus singulières que les localités; le mot « peuple » semble même assez mal appliqué soit aux grands steppes, soit aux khirgiz demi-orienlaux, soit à cette république Zaporogue (ramassis de Slaves- Tatars, de Tares et de Mongols), que Sadyk-Pacha dans ses contes et le russe Gogol dans son Tarass-Boulba ont merveilleusement décrite.
Car je n'en ai pas fini avec ces charmants narrateurs, le comte Sollohoub , le prince Odoëski et Sadyk- Pacha lui-même, que les Russes doivent regarder comme un monstre turc et un renégat abominable, mais qui n'est pas le moins caractéristique de ces écrivains. Naître Kosak et se faire pacha! Un pacha que l'on imprime à Paris; — un Kosak élégant et discipliné; se charger, à ce titre, de mettre à la raison les descendants de PausaniasI C'est la destinée la plus étrange. Ainsi du vivant de Saint-Jérôme on était Dalmate et Romain^ Grec et Gépide, chrétien et barbare, érudit et poëte, soldat et évêque, platonicien, athlète et quelquefois eunuque; souvent kabbaliste, ou alchimiste, ou théurgiste! sans préjudice même de la sainteté! Le tout fondu dans cet inoui mélange dont personne ne s'étonnait!
Tels étaient le caractère propre , le sceau particulier
LES CONTEURS RUSSES
iruno époque, où le monde paraissait s'abîmer el se perdre en une confusion désespérée.
Il préparait sa renaissance et son renouvellement.
Comme on ne peut pas voyager partout, que la vie estcourte et que les ressources humaines ont des bornes restreintes ainsi que la santé même et la force dont nous pouvons disposer, j'aime ces écrivains assez autorisés, assez instruits et assez habiles pour m'épargner les frais déroute^ les ennuis et les hasards^ et me livrer ces régions inconnues.
Il n'en est pas de plus inconnues pour nous que les grands steppes de l'Ukraine, les rochers du Caucase et les petites villes de la Russie-Blanche où les conteurs russes nous promènent. Ils sont en outre pleins de talent, et d'un talent spécial, on pourrait dire « slave. » Le tour de leur pensée est gracieux. Ils reçoivent les impressions avec cette vivacité féminine que l'esthétique allemande a décorée du nom de c< subjective. » La nature les émeut, la société les intéresse, rien ne les étonne. Dans le plus élégant des salons, les pieds sur le tapis moelleux et tournant le dos à la cheminée, ils sont parfaitement chez eux; et dans le hangar moisi du Tatar, entre deux géans ivres et quelque Asiatique voleur, étendus sur la paille et la tête appuyée sur leur sac de voyage, ils ne sourcillent pas. De cette facilité singulière, qui oscille entre la barbarie excessive et l'excessif raffinement dépendent leurs qualités comme leurs défauts; et les qualités l'emportent. Rien chez eux ne ressemble à l'exagération américaine; jamais de mauvais ton, encore moins de mauvais goùl. Cette âpreté de saillies anguleuses, que les romanciers anglais se permettent trop
LES CONTE uns RUSSES
souvent, sous prétexte de marquer les caractères avec précision, leur serait odieuse. Ils n^ont pas à se reprocher davantage la lenteur de développements rhétoriques et les périphrases trop moelleuses qui déparent le récit et l'alourdissent chez quelques imitateurs italiens de Walter-Scott. Enfin les machines colossales^ inventées en France récemment^ n'ont pas cours en Russie, où Ton n'accepterait pas comme littéraires ces merveilles de charpentier, d'architecte ou d'ingénieur.
Non seulement ils traitent avec habileté les sujets pathétiques, mais ces conteurs font d'un rien quelque chose. Ils amusent d'une bagatelle celui qui les lit. Préparer l'intérêt, faire naître l'émotion, éveiller la curiosité, suspendre le récit, prêter du charme au moindre détail, glisser avec les méandres de mille petits événements qui amusent on ne sait pourquoi; tantôt frôler Grébillon fils, en le dépouillant de sa licence; tantôt côtoyer Boccace, ou même l'élégant et fin Hamilton; ne rien heurter, ne rien précipiter, ne rien hasarder, arriver au but à travers les sinuosités les plus délicates, voilà ce que les conteurs russes et slaves savent sur le bout du doigt. Merveilleux de dextérité, ils triomphent dans cet art de la diplomatie narrative, ne s'avancent que pas à pas, timidement, par les souterrains et les sapes, et réussissent. Ce qu'ils veulent, c'est plaire, capter, séduire avant tout. L'imagination ne les emporte jamais. Ils ne prétendent pas déborder de passions violentes, ou pétiller d'esprit et de vivacité. La forte satire de Rabelais, le trait rapide de Voltaire ne sont guère à leur usage; encore moins se permettent-ils
le rire amer et profond du doyen Swift tout cela
blesserait l'autorité. Mais on est insinuant etfln, aimable
LES COxNTEURS RUSSES
et délicat^ profond même à force de souplesse ; et le lecteur vaincu cède à je ne sais quel doux prestige qui endort sa volonté, assoupit sa critique, impose silence à sa raison et agit avec la triomphante magie des effluves magnétiques.
On peut subdiviser l'armée presque innombrable des conteurs russes en plusieurs classes, — les fantastiques ou (( orientaux», — les conteurs de salon, — les conteurs sauvages, — les voyageurs^ — les réformateurs, — les peintres de détail ; et il n'y a pas un de ces genres ou ils ne réussissent. Nous tâcherons de donner, par quelques extraits, une idée de leur mérite.
Les récits impossibles leur plaisent surtout. Rendre ces récits vraisemblables à force d'adresse est ce dont s'acquittent très-bien les conteurs fantastiques.
Dans le crépuscule de leur œuvre la mysticité se confond avec le scepticisme, le somnambulisme avec la veille, l'ironie touche au surnaturel ; tout devient incertain, la personnalité s'évanouit, la réalité s'absorbe dans le rêve, les ombres vivent, les vivans sont des ombres; la féerie orientale reparaît sous une forme métaphysique et ir)allendue que rend plus singulière encore un léger reflet de Voltaire et de Bayle, émané de la civilisation sceptique. C'est à cela qu'excelle le prince FeodoreWitch Odoëfsky, aujourd'hui conservateur de la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. Crédulité populaire et observation satirique se mêlent sous sa plume avec un art-très piquant^ un peu étudié sans doute, mais remarquable.
lia écrit par exemple un délicieux conte sur la fureur du jeu, cette superstition du hasard et de la cupidité, qui s'empare de tous les peuples enfants ou adolescents
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et qui estla passioa souveraine cies Américains du Snd comnae des Russes. L'idée du conte est philosophique, l'exécution délicate, l'effet magique. Les cartes deviennent des joueurs; les joueurs eux-mêmes deviennent les jouets de leurs cartes. « L'un, ayant fait rafle, rasce semble toutes ses forces et souffle les bougies; aussice tôt elles se rallument d'elles-même et répandent dans c( l'appartement une lumière blafarde. Des flammes « sombres sortent dans tous les coins, et l'ombre des c( joueurs s'allonge sur le parquet. Les cartes s'élanceni « de leurs mains; les dames chassent les joueurs de «leurs chaises et s'asseyent à leurs places; les rois (( s'emparent des fauteuils, les as du divan. Cependant (des valets oui pris les flambeaux et éclairent la table, « tandis qneles dix se promènent orgueilleusement par c( la chambre et que les deux et les trois se serrent c( respectueusement contre la muraille.
« Alors 6^aMe5-roù saisissent les joueurs en manière « de cartes, les mêlent, les battent, et les distribuent ; c( et un jeu plus inouï que tous les autres commence^ (( jeu d'enfer qui n'était venu encore à l'esprit d'auc n c( joueur, et que neconnùrent jamais les plus célèbres c( sibylles. — Combien dura ce jeu terrible, je l'i* c( gnore; combien de temps furent-il froissés^ tordus, c( mordus de rage, jetés par terre par ces joueurs de (( nouvelle sorte, je n'en sais rien ! fl) »
J'appellerais ces narrateurs les <( Orientaux », car il continuent très bien les Mille et une Nuits, s'ils étaient tout à fait naïfs; mais il ne le sont pas. Leur raison est très vieille et leur imagination très enfan-
(1) Les Conteurs russes^ par M. Douhaire (les Joueurs, p. 123)
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line. Rompus à la vie du monde, assouplis et polis par toutes les expériences du salon et du boudoir, il ne peuvent s'empêcher ni de douter ni de croire. Lermontoff, Pouschkine, Gogol sont très curieux à étudier sous ce point de vue; et la double civilisation du pays, avec son fond sauvage et son éducation moderne, est admirablement représentée par eux.
D'autres, les « conteurs de salon , ne s'occupent que des finesses de la vie élégante et de ses plus légers caprices.
Le comte SoUohoub (1) marche à leur tète. Auprès de lui Yoisenon est solide, Marivaux est grave, Crébillon fils est tragique, Hamilton solennel. Je préfère à ces créateurs de pastels délicats, sur lesquels on craindrait de souffler de peur de les détruire, les c( Voyageurs », tels que Lermontoff, ou les peintres de tableaux sauvages et dramatiques, tels que Gogol, dont le Tarass Boulba est un chef-d'œuvre. Il faut lui associer Pouschkine, dont le joli conte la Fille du capitaine débute par une imitation très gauche de nos Mémoires de Grammont et de sa fameuse partie de jeu avec le Suisse; mais la suite du conte renferme une peinture intéressante, animée, charmante de laviekosacke et du camp de Pougatscheff, celui qui prétendit être Tzar, osa marcher sur Moscou et réussit un moment.
Un jeune Russe fait prisonnier est amené devant Pougatscheff; que Ton juge, par un fragment assez considérable, delà manière vive, nette, rapide, simple et fine du conteur russe :
c( Un tableau étrange s'offrit à mes regards. A une
(1) Traduit par M. de Lonlay.
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table couverte d'une nappe et toute chargée de bouteilles et de verres était assis PougatschefT^ entouré d'une dizaine de chefs cosaques en bonnets et en chemises de couleur, échauffés par le vin, avec des visages enflammés et des yeux étincelants.
« — Ah î ah ! c'est votre Seigneurie, dit Pougatscheff en me voyant. Soyez le bienvenu. Honneur à vous et place au banquet !
« Les convives se serrèrent; je m'assis en silence au bout de la table. Mon voisin, jeune Cosaque élancé et de jolie figure, me versa une rasade d'eau-de-vie, à laquelle je ne touchai pas. J'étais occupé à considérer curieusement la réunion. Pougatscheff était assis à la place d'honneur, accoudé sur la table et appuyant sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage, réguliers et agréables, n'avaient aucune expression farouche; il s'adressait souventà un homme d'une cinquantaine d'années, en l'appelant comte ^ tantôt timofeïich, tantôt mon oncle. Tous se traitaient comme des camarades et ne montraient aucune déférence bien marquée pour leur chef. Ils parlaient de l'assaut du matin, du succès de la révolte et de leurs prochaines opérations. Chacun vantait ses prouesses, exposait ses opinions et contredisait librement Pougatscheff. Et c'est dans cet étrange conseil de guerre qu'on prit la résolution de marcher sur Orembourg; mouvement hardi et qui fut bien près d'être couronné de succès. Le départ fut arrêté pour le lendemain. Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent de table et prirent congé dePougatschetï. Je voulais les suivre, mais Pougatscheff me dit :
« — Reste là, je veux te parler.
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« Nous demeurâmes tête à tète.
c( Pendant quelques instants continua un mutuel silence. Pougatscheff me regardait fixement, en clignant de temps en temps son œil gauche avec une expression indéfinissable de ruse et de moquerie. Enfin il partit d'un long éclat de rire et avec une gaîté si peu feinte, que moi-même, en le regardant, je me mis à rire sans savoir pourquoi.
c( — Eh bien I Votre Seigneurie, me dit-il, avoue le, tu as eu peur quand mes garçons t'ont jeté la corde au cou ? Je crois que le ciel t'a paru de la grandeur d'une peau de mouton. Et tu te serais balancé sous la traverse du gibet, sans ton domestique. J'ai reconnu à l'instant même le vieux hibou. Eh bien ! aurais-tu pensé. Votre Seigneurie, que l'homme qui t'a conduit augite dans le steppe était le grand czar lui-même?
c( En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux.
« — Tues bien coupable envers moi, reprit-il; mais je t'ai fait grâce pour ta vertu et pour m'avoir rendu service quand j'étais forcé de me cacher de mes ennemis. Tu verras bien autre chose, jeté comblerai de bien autres faveurs quand je serai maître. Promets-tu de me servir avec zèle?
(( La question du bandit et son impudence me semblèrent si risibles que je ne pus réprimer un sourire.
c( — Pourquoi ris-tu? me dernanda-t-il en fronçant le sourcil; est-ce que tu ne crois pas que je sois le grand czar ? Réponds-moi franchement.
c( Je me troublai. Reconnaître ce Kosak pour mon maître, je n'en étais pas capable; cela me semblait une impardonnable lâcheté; l'appeler imposteur en
LES CONTEURS RUSSES
face, c'était me dévouer à la mort; et lesacrifice, auquel j'eusse été prêt sous le gibet en face de tout le peuple et . dans la première chaleur de mon indignation, me paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire. Pougatscheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin (et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-même), le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse humaine. Je repondis à Pougatscheff :
« — Ecoute, je te dirai toute la vérité. Je t'en fais juge. Puis-je reconnaître en toi le czar? Tu es homme d'esprit, tu verrais bien que je mens.
(( — Qui donc suis-je, d'après toi?
(.< — Dieu le sait, mais, qui que tu sois, tu joues un jeu périlleux.
« Pougatscheff me jeta un regard rapide et profond :
c( — Tu ne crois donc pas que je sois czar? Eh bien ! soit. Est-ce qu'il n'y a pas de réussite pour les gens hardis? Est-ce qu'anciennement Grichka Otrepieff n'a- pas régné? Pense de moi ce que tu veux, mais ne me quitte pas. Qu'est ce que te fait l'un ou l'autre? Qui est pope est père. Sers-moi fidèlement, et je ferai de toi un feld-maréchal et un prince. Qu'en dis-tu?
« — Non, répondis-je avec fermeté; je suis gentilhomme ; j'ai prêté serment à S. M. l'impératrice; je ne puis te servir. Si tu me veux du bien en effet, renvoiemoi à Orenbourg.
« Pougatscheff se mit à réfléchir
c( Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas porter les armes contre moi?
Comment veux-tu que je te le promette? répon-
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dis-je; tu sais toi-même que cela ne dépend pas de ma volonté. Si Ton m'ordonne de marcher contre toi il faudra me soumettre. Tu es un chef maintenant, tu veux que tes subordonnés t'obéissent. Gomment puis-je refuser de servir, si Ton a besoin de mon service? Ma tête est dans tes mains ; si tu me laisses libre, merci; si tu me fais mourir, que Dieu te juge ; mais je t'ai dit la vérité.
)) Ma franchise plut à Pougatscheff.
a — Soit, dit-il en me frappant sur Tépaule ; il faut punir jusqu'au bout ou faire grâce jusqu'au bout. Va-t'en des quatre côtés, et fais ce que bon te semblera. Viens demain me dire adieu. Et maintenant va te coucher, j'ai sommeil moi-même.
» Je quittai Pougatscheff et sortis dans la rue. La nuit était calme et froide ; la lune et les étoiles brillant de tout leur éclat éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n'y avait plus que le cabaretoù se voyait de la lumière et où s'entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope ; les portes et les volets étaient fermés ; tout y semblait parfaitement calme (1 ) . »
Il est difficile de raconter mieux, avec plus de fermeté, de netteté, de facilité pittoresque.
C'est aussi le mérite des a peintres de détail » et des observateurs philosophiques, tels que M. Tourguenieff, auteur des charmants iH/mo/m publiés par M. Charrière, et Thaddée Boulgarine, auteur du « Gil Blas russe )) , où se trouvent de si piquantes peintures de mœurs provinciales et des petites cours des magnats polonais.
(1) La Fille du Capitaine, trad. par Viardot (pag. 102 à 106).
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Toute cette bibliothèque de conteurs, qui forme plus de trois cents volumes, n'est pas seulement bonne à nous amuser. Elle fait bien connaître à qui ne l'a pas vu ce pays nouveau.
Ne fût-ce que pour comprendre la singulière variété du monde slave et Tesprit de ces populations dont la vie historique a encore tant d'années et de siècles à parcourir, tant de destinées inconnues en réserve; j'aime cette bibliothèque de conteurs slaves; elle est pleine d'intérêt et d'utilité. Trois faits y apparaissent, et comme trois mondes concentriques. Une ceinture extérieure et vaste, presque indéfinie quant aux limites, s'offre la première ; elle se compose de toutes les nuances de l'extrême incivilisation, organisée cependant; — la vie sauvage des steppes, le vieux brigandage des hordes mongoles, la liberté impatiente et farouche des rochers et des déserts, mille tribus errantes à peine soumises, flottant autour du noyau central, et tout en le protégeant avec efficacité, lui opposent un embarras et la menacent d'un danger. Une seconde sphère intérieure renferme une masse homogène, subdivisée en groupes variés, de bourgeoisie naissante, de marchands, dWranchis, de petits propriétaires, de petits nobles, d'agriculteurs, enfin de serfs, tous attachés aux traditions, et qui semblent frappés d'une léthargie invincible et enchaînés à un passé immuable. On aperçoit enfin au centre, et comme dôme brillant de cet immense ensemble, les nobles, la cour, les seigneurs; — représentants de la civilisation européenne la plus élégante, sinon la plus active.
C'est le couronnement de l'édifice ; sorte de coupole magique et légère qui ne touche ni aux profondeurs
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ni aux premières assises, mais qui a de l'éclat et infiniment de grâce.
Ni dans ces classes supérieures, ni dans les couches inférieures on ne voit encore la vie politique apparaître. C'est la vie patriarchale qui domine au centre, la vie sauvage tout à Tentour, la vie frivole au sommet.
A travers ces trente ou quarante volumes que j'ai parcourus, où l'esprit, le talent du peiutre, la flexibilité, la facilité, la finesse ont laissé des traces si nombreuses, qui se lisent avec tant de charme, qui vous séduisent et vous captivent, auxquels ne font défaut ni la noblesse ou la générosité des sentiments, ni la délicatesse des idées ; ce qui manque, c'est le signe viril de ces races qui ne veulent pas d'esclaves et ne veulent pas de maîtres; c'est la liberté morale, c'est la personnalité humaine prenant conscience de sa force par la voie de la justice, entrant en pleine possession de sa dignité, sachant aimer et penser, choisir et agir, marcher et vivre seule, sans rien céder à autrui, sans s'abandonner elle-même, sans rien perdre de son amour pour ses semblables. J'y trouve Tindépendance la plus sauvage etla discipline la plus sévère J'y trouve, d'une part, et dans sa plus farouche humeur, le Kosak indépendant; d'une autre, dans son état de pétrification absolue, l'employé administratif. Ce sont les deux pôles extrêmes de la vie russe.
Etudions-les un peu; le Kosak d'abord.
Le Kosak ne fait qu'un avec son petit cheval sauvage, à l'œil brûlant, au poil roux, et traverse comme un éclair la fumée des champs de bataille et l'incendie des villages, 11 est républicain, si vous voulez: il élit ses chefs librement et leur casse volontiers la tête. C'est
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un brave qui ne fait pas plus cas de votre vie que delà sienne. Il pense, mais au butin; il rêve, maisde pillage, de sang versé. « Dans sa tête roulent incessamment (1) <c des pensées de guerre. Il regarde la muraille de sa « chambre... Il serait bon, dit-il, de la couvrir de ta- « pisserie perse ou turque. II regarde la coupole du « temple... Il serait bon de la couvrir d^or musulman. « Les coursiers du Khan ne feraient pas mal dans (( son écurie ; les chiens de Valachie dans son chenil. « Et, à chacun de ses mouvements, son sabre qui (( résonne demande dit sang ! du sang ! comme un « enfant affamé du pain! du pain ! » Il ne permet pas aux femmes de pénétrer dans Tenceinte de sa république de cabanes, la iSe^c//, dont Gogol, Pouschkine et Sadyk-Pacha vous offrent le tableau assez laid. Pour se faire inscrire sur les matricules de cette république, il suffit d'être bandit et célibataire. Quand on se marie on se fait effacer.
Ce Kosak est moins un homme qu'un animal guerrier, qui accepte un moment la discipline pour vaincre. Faucon dans Tair, cheval qui hennit dans le steppe; loup, hyène, chacal, il le sait, il le dit lui-même. Il s'appelle « fils du faucon », — « frère du cheval. » Dans toutes les chansons ukrainiennes on rencontre ces expressions. En sa qualité de guerrier, il regarde le cheval comme un frère; comme chasseur, il reconnaît le faucon pour son père. Il n'estime que ces bêtes de proie, braves et intrépides comme lui; comme elles, il n'a pas besoin d'abri ; le plus cuisant soleil le réchauffe; la gelée le rafraîchit ; la pluie le lave et le
(1) Contes kosah de Sadyk-Pacha,
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vent le sèche. Quand il a bu un peu d'opium ou de vin, il saute sur son cheval maigre et va en guerre. « L'opium trotte dans la cervelle des cavaliers (1), et (( so'js eux trottent leurs coursiers; ils galopent et c< crient; déjà ils atteignent les faubourgs de quelque c( ville turque. Les Turcs qui les poursuivent s'engagent (( imprudemment dans les jardins^ derrière les murs; et » quand ils se sont bien enfoncés dans d'étroits pasce sages, alors, comme signal, le chef kosak tire son « coup de fusil; et aussitôt, comme les fusées d'un « feu d'artifice, des centaines de fusils ne cessent c( délirer. Les cavaliers turcs se troublent; les uns a crient ^//^«^! et grimpent aux murailles; les autres: « Amanl et tombent aux pieds des vainqueurs. Les « chevaux se cabrent, écrasent de leurs sabots les
(( corps humains, leurs ventrières éclatent et le
c( reste des cavaliers fuit dans la plaine Les
(( cavaliers ont fui, et des monceaux d'êtres à moitié (( morts se roulent dans la poussière ; là , traînent à terre c( le rouge cafetan des spahis, le turban blanc des Al- (( banais; ici un cavalier se dégage avec peine de des- (( sous son cheval tué; plus loin un cheval veut arec racher la bride que tient la main d'un cavalier G tué. »
Spectacle pittoresque assurément, drame énergique, inévitable, bon à voir de loin, et que suit l'orgie furibonde. Le chef distribue vivres et boissons à ses hommes; on allume d'énormes brasiers; les porcs coupés en morceaux tournent sur les gaules et rôtissent dans les marmites où bout le gruau de mil. On grille
(1) Contes kosaks de Sadyk-Pacha.
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le lard pour en fondre la graisse. On verse dans les plats des tanches, on les arrose de kwas, et Ton répand à terre les pruneaux par tas; car pour un Kosak il n'est pas de viande plus délicieuse que le porc, de poisson que la tanche, de gruau comparable à Forge, ni de fruit aux prunes. Le repas est prêt, les Kosaks se sont assis par groupes, Teau-de-vie de seigle pétille dans les coupes toutes pleines, et dans les gobelets rhydromel écume.
Ici je laisse la parole au narrateur, qui est l'un d'entre eux (tout civilisé qu'il soit), Sadyk-Pacha.
« Ils boivent, ils mangent, ils crient; Vattaman (le « chef) s'amuse, les Kosaks s'amusent et versent dans c( leurs gosiers coupe sur coupe. Vattaman chante, « les Kosaks accompagnent ses chants. Vattaman a met ses poings sur ses hanches, fait un bond, et les « Kosaks frappent des pieds si fort que la terre trem- « ble. Les Kosaks, comme des grenouilles, sautent en (( rond, se Irappent les épaules des talons de leurs « bottes, s'agitent avec fureur, comme des loches d'éc( tang; et les tresses de leurs cheveux ballottent tance tôt à gauche, tantôt à droite; plus d'un, au milieu de (( la danse, fait la culbute et s'endort; plus d'un ne « peut parler, remue la langue et se serre les côtes ; cece lui-ci tempête contre les infidèles, celui-là menace a les jésuites. Le colonel s'amuse, et crie, et hurle; (( il s'est remis en mémoire les anciens temps. Il ap- « pelle la belle Notra; il appelle la jolie Oxane; il « bat le juif; il fait l'aimable près de Madame la Po- 0 lonaise et fait briller son sabre aux yeux du mari ; « enfin, fatigué, il tombe et s'endort. Tous dorment et « sifflent et ronflent comme cloués à terre. » La scène
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est fort laide, toute brillante qu'elle apparaisse de loin et à travers le prisme des conteurs. Je sais que la guerre avec ses accompagnements est un grand spectacle; c'est un violent appel à ractivité, à l'audace, au courage, à la prudence, à la résolution, au développement de certaines qualités héroïques. Mais comme l'habitude de la guerre s'accorde bien avec la barbarie! Et qu'il avait raison ce noble rêveur, Tabbé de Saint- Pierre, sur lequel, par parenthèse, M. Molinari a écrit un bon livre! Gicéron était de son avis, que les meilleurs esprits partagent.
En face decechakaldu steppe ukrainien plaçons le fonctionnaire russe de Pétersbourg, tel que Gogol etLermontoff, ainsi que SoUohoub et Pouschkine s'amusent à le peindre ; il n'a rien du brigand Kozak. Il ne pense pas. Une choisit pas. Il ne vit pas. Illailledes plumes. Un jour que son directeur lui a promis de lui donner de l'avancement s'il achève vite le classement définitif de certains dossiers, notre homme semetàToeuvre; quinze jours s'écoulent; le directeur qui entre dans la salle ne voit plus son instrument. Il lève les yeux. Tout en haut, dans une des cases de la bibliothèque sur les rayons de laquelle remployé devait classer ses documents ; il aperçoit la tête du pauvre homme, tête qui passe et à laquelle un bel écriteau est suspendu. Il s'est classé luimême!
<( — Que faites-vous là-haut?
(( ~ Je suis à ma place!
« — Descendez !
(( — Je ne peux pas. Je suis classé ! )> Entre ce pauvre diable, trop bien « classé », et la bête de proie qui chevauche fièrement sur le steppe,
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il y a tout un monde de paysans, de marchands, de prêtres, de serfs et de bourgeois.
L'avenir dépend de ce monde intermédiaire.
Que deviendra la classe moyenne? Qu'en fera-t-on? L'élément moral s'y développera-t-il sans se briser, sans se corrompre, sans s'évanouir?
Comment s'y prendra-t-on ! Par TafFranchissement? le fractionnement des propriétés? l'infusion lente de la vie politique? et comment les classes supérieures s'arrangeront-elles de ce mouvement? Le soufiVirontelles?
Ces problèmes sont indiqués dans les narrations frivoles que j'ai analysées.
Le problème politique de ce pays vaste et nouveau est là tout entier.
LES KHIRGIZ
LES KHIRGIZ
Il y a, vers le 55® degré de latitude nord, entre la mer Caspienne, la Boukbarie, la Chine et la Russie, un peuple qui n'est pas un peuple, et qui, habitant un territoire sans limites fixes, échappantà l'observation du philosophe comme au joug des monarques, ne sait pas même où commencent et où finissent ses domaines. Il se nomme tantôt Chinois, tantôt Russe, tantôt Musulman, selon que son intérêt présent l'exige et que la localité choisie pour y planter sa tente le rapproche davantage de Tune des contrées environnantes. Jamais voyageur n'a pu résider chez des hommes qui ne résident nulle part ; et la Russie en les ceignant d'un réseau de forteresses et assumant sur eux la prétention d'une suzeraineté imaginaire, n'a puni les fixer, ni les dompter, ni les bien connaître. On ne sait pas encore avec exactitude combien de milles carrés occupe la surface des steppes Khirgiz.
C'est une terre déshéritée. La chaleur y est excessive comme la froidure. L'ouragan ou bourane enlève d'un coup, à travers les sables, hommes, tentes et troupeaux. Point de rosée, point de fleurs. Souvent, dans la partie septentrionale, le thermomètre de Réaumur
LES KHIRGIZ
indique 30 degrés de froid, et dans la région méridionale 50 degrés de chaleur. Pendant que la glace couvre les monts et le bord des fleuves, le sable, chauffé par le soleil, devient rouge à faire cuire des œufs. On passe, en moins d'une journée, de l'une de ces deux températures à l'autre. La pluie ne vient point rafraîchir et féconder une terre ingrate, qui d'ailleurs ayant pour tuf une pierre poreuse et avide, absorbe l'humidité sans devenir fertile, oL se déchire eu longues crevasses verticales. Comme la région septentrionale est seule dégagée de sables et par conséquent susceptible de fécondité, le froid y an nulle la bonté relative du sol.
Sur les bords de la mer Caspienne d'étranges phénomènes se produisent : la mer recule : les joncs qui s'entrelacent forment des îles bientôt rendues solides par Talluvion des sables. On voit grandir et se multiplier d'année en année les îlots, les bancs, les golfes, les bosphores ; l'Océan céder à la terre sa conquête ancienne; des lacs salés marquer la place où séjournèrent autrefois les eaux maritimes; les herbes salsugineuses étaler leurs floraisons et leurs feuilles amères sur ces vieux domaines des vagues, et un nouveau désert rejoindre la stérilité du désert. Ailleurs le grand plateau de TOust-Ourt, isthme qui sépare la mer Caspienne de la mer d'Aral, élève ses terrasses stériles, inhabitables, les unes bouleversées comme le fond d'un océan desséché, les autres plates et nues comme une table rase. Entre les montagnes, dans les enfoncements où le sol végétal apu s'amonceler, une colonisation et un défrichement habiles parviendraient à produire de bonnes cultures, si deux cala-
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mités naturelles n'achevaient de condamner ce trisle pays: il manque d'eau et il manque de bois.
C'est cependant un pays curieux. L'antiquité conquérante et païenne a touché par quelques points à son terrain effroyable; la civilisation moderne fixe attentivement son regard sur tous les annexes turbulents du vaste Empire moscovite ; leur destinée importe à la question d'Orient, à la nôtre peut-être; et nous avons vu, il y a peu d'années, leRazak ou Kosak-Khirgiz, enrôlé volontairement sous les drapeaux russes, pénétrer en France, incendier nos villages et bivouaquer près de Paris avec son petit cheval grisâtre, ardent et hérissé comme son maître. Il semble qu'une ancienne civilisation, étrangère aux races actuelles, ait laissé des traces sur ce sol aujourd'hui parcouru dans tous les sens par des familles de brigands vagabonds, qui ne forment point et ne peuvent former de société civile. Des villes s'élevaient là où l'on ne trouve plus que des sables. Des débris d'architecture mahométane, de pagodes lamaïques, de tombeaux talars, de fortifications anciennes et de ponts détruits, révèlent sinon le succès et la durée, du moins l'effort antérieure d'établissements stables.
Pour compléter cette liste de singularités et d'anomalies, quelques affluents du fleuve Syr ont disparu; et presque tous les cours d'eau qui traversent la contrée n'apparaissent comme des torrents, au printemps et au commencement de Fêté, que pour s'ensevelir, s'anéantir et disparaître le reste de l'année.
La même mobilité désastreuse et stérile forme le caractère du peuple qui habite ces steppes, et semble prouver victorieusement Fhypothèse de Montesquieu.
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Rien n'est solide et fixe chez les Khirgiz. Ils ne conservent rien et n'ont point (Inexistence politique. Une partie de la grande horde se dit soumise à la souveraineté du Kokan, une autre à la Chine, une troisième à la Russie; domination parfaitement illusoire; il n'y a de réel que leur vagabondage et leur brigandage. Sont-ils trop faibles pour lutter? ont-ils peur? ils se soumettent; puis, dès qu'ils le peuvent, ils fuient, oubliant leurs prétendus maîtres. La fidélité au serment et l'acceptation d'un droit inhérent à un devoir n'ont jamais pénétré dans leur pensée. Chinois près de la grande muraille; Khiviens auprès de Rhiva;Rokaniens près du Kokan, Moscovites près de la ligne des fortifications russes; partout ils pillent, même ceux qu'ils appellent momentanément leurs suzerains et trouvent dans cette multitude de suzerainetés factices un excellent moyen de les tromper toutes. Leur gouvernement est illusoire comme leur liberté; ils jouissent de la liberté d'être misérables en étant barbares! Changeant de chefs selon leur caprice; chefs eux-mêmes dès qu'ils en trouvent l'occasion; écrasant leurs femmes parce qu'elles sont faibles; attrapant l'empereur chinois et le czar russe par une soumission apparente qui leur vaut des fourrures et des robes; n'ayant de religion que pour haïr et tuer; se disant Musulmans afin de piller les Chrétiens; n'exerçant ni l'hospitalité ni la charité; reconnaissant certaines lois anciennes que personne ne fait exécuter, et se soumettant uniquement à la loi du plus fort; législation infâme.
Voilà comment vivent libres, à la façon des bêtes fauves, deux millions d'hommes qui, dans leur idiome turc corrompu, n'ont pas un seul terme pour exprimer
LES KHIKGIZ
la relation du sujet au roi^ du roi au sujet» Sont-ils libres? Oui, dans le sens des pliilosophies absurdes émanées de la théorie de Rousseau; non, dans le sens de la liberté développant la civilisation, et déployant, pour son bonheur, sa gloire et sa dignité, toutes les facultés de l'être humain.
Jean-Jacques, menteur sublime, qui se trompa d'abord lui-même, et fit une Astrée à Tusage des amants de rhumanité; Jean-Jacques qui a dominé nos âmes à tous; Jean-Jacques qui a enfiévré nos crédules jeunesses; Jean-Jacques, le nourricier redoutable de toute une génération enivrée, Jean-Jacques, auquel se rapportent comme à un père tous les apôtres de ce temps; l'instructeur de Georges Sand, le maître de Lamennais, l'initiateur de nos destinées, le grand et le faux Jean-Jacques n'a commis qu'une seule erreur. De là toute la logique de ses mensonges. Il a dit que l'homme était né bon; il a dit que la nature humaine, livrée à elle-même, atteindrait la vertu; il a réfuté la théologie, qui prêchait la chute de l'homme et sa fragilité. Il a vu la perfection dans l'homme même, dans la vie sauvage, dans la vie libre. Pas une année, pas un jour, depuis 1775, qui n'ait porté la trace de cette doctrine. On a réclamé des droits sans devoirs; on a voulu la liberté sans les conditions de la liberté. On a demandé, on demande encore la mobilité éternelle; on veut que la législation soit nomade; on espère fonder une destinée sociale sur Tinstabilité. On n'a pas vu que la barbarie est au bout du théorème, et que Hobbes tout exagéré qu'il fut dans son anathème contre l'homme, avait encore plus raison que Jean-Jacques. L'homme^ est-il naturellement et excellemment bon;
LES KHIRGIZ
lui sufiit-il de la liberté pour s'agrandir et s'ennoblir? Allez demander cela aux hordes australiennes, aux sauvages américains, aux nomades Khirgiz!
Ces derniers, rien les arrête, rien ne les contraint, rien ne les gêne. Le Khirgiz n'a ni religion, ni maître, ni traditions respectés, ni entraves législatives. Il est paresseux, et passe une partie de Tété à dormir, une partie de l'hiver à dormir. Ses femmes et ses filles travaillent pour lui, dans la neige et sous le soleil. Comme le Cyclope d^Homère, qui ne plantait^ ne semait, ne labourait pas, il s'étend et reste immobile près de son toursouk, tasse pleine de koumys ou de lait aigri. L'oisiveté lui inflige tous les vices des nations civilisées; il est voluptueux, sensuel, bavard, envieux, avide, enlève les femmes des autres, le bien des autres, et ne pense qu'à lui. Morose comme cette triste et uniforme steppe qu'il parcourt sans cesse, il allie la crédulité à la perfidie, et la légèreté à la ruse. Il trompe et il est trompé. La sainteté de la promesse n'existe pas pour une race qui n'a point de devoirs. Elle est avare autant que pauvre. Après avoir pillé une caravane, on se dispute la proie et l'on déchire en mille lambeaux les moindres bagatelles. Si une montre fait partie du butin, l'un prend une roue, l'autre une vis, un troisième une aiguille, un quatrième un ressort. Le Khirgiz n'a point de pitié pour le malheur; ses aouls ou campements sont remplis de mendiants qui meurent de faim. Il ne croit à rien, ne respecte rien, ne craint rien que sa propre souffrance : il n'a pas même de courage. Il attaque le faible, et se tapit derrière un rocher pour tuer et voler celui qui |)asse. Si on le repousse, il perd toute son audace et fuit éper-
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dûment à travers ses steppes. Poltron, voleur, indolent et sans foi, il n'est cependant ni antropophage, ni meurtrier par plaisir. Il a des vices lâches : Tavarice etPavidité lui plaisent bien plus que le sang versé. Il n'égorge pas son prisonnier, mais il le vend; il vend même comme esclave le mahométan schiite, lui qui se dit mahométan. Vain, menteur, jaloux, recherchant les médailles, les distinctions, les rubans ; vindicatif comme s'il n'était pas frivole, léger comme s'il n'était pas haineux, il aime passionnément son pays, son affreux et stérile pays ; tant cette habitude incivilisée, cette indolence permanente, ce pillage ardent, entremêlé de longs sommeils, le charment et l'enivrent. Les Baïgouches ou pauvres, quand on les chasse de leurs aouls^ s'en vont en Russie gagner quelque roubles et reviennent bien vite baiser le sol aride et crevassé de la steppe natale. Un Rhirgiz de race princière, Khan de Khiva, sultan de la Moyenne-Horde, nommé Chirgazy, après avoir été major au service de Catherine II et avoir passé des années à Saint-Pétersbourg, s'en retourna vivre parmi ses compatriotes, s'étendre sous la tente enfumée et boire du lait aigri. De sept à huit mille tentes qui étaient venues se fixer dans le gouvernement d'Astrakan, près d'un tiers ont regagné leurs steppes en 1820. « Je n'ai pu, dit un voyageur, (Levc( chine), me défendre d'une profonde émotion en voyant et ces derniers, lorsqu'ils eurent traversé le fleuve Ouc( ral et posé le pied sur le sol de leur patrie, bondir (( de joie et baiser la terre avec transport. » ils sont attachés à cette patrie effroyable comme certains animaux sauvages à leurs solitudes. c( Mon peuple, disait « un khan (un de leurs princes ), est un troupeau de
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« chèvres sauvages ; quelques eliorls que Ton fasse pour c( le grouper et Tinslruire^ au premier bruit, les voilà (( dispersés. » En effet, aucun essai de civilisation n'a pu prendre sur eux; on a bâti des écoles, elles sont restées désertes; des marchés, ils sont tombés en ruines. Aucune institution n'a jeté de racines durables dans ce sol meuble et inconstant, qui n'a pas d'autre fond qu'une avidité indolente et une vanité frivole. Les femmes des Khirgiz, pauvres esclaves condamnées à servir ces fainéants, sont au contraire, selon l'unanime aveu des voyageurs, actives, aimantes, charitables. Ainsi, pour réfuter les théories du dix-huitième siècle^ l'être asservi c'est emparé de toutes les vertuSç, l'être tyrannique c'est emparé de tous les vices. Ainsi depuis vingt siècles, la misérable liberté du Khirgiz et son inutile amour de la terre natale sont impuissants à enfanter une société, un peuple et une civilisation.
Mais, direz-vous, l'organisation de ces hommes est pauvre comme leur territoire; leur imagination dort ; leur intelligence reste sans force; leurs facultés engourdies manquent d'activité et d'étendue. Pas du tout. Le Khirgiz naît poète et musicien; il comprend, il écoute, il désire; ses passions sont vives ; et tous les germes de la civilisation sommeillent en lui. Pendant l'hiver la table du festin se dresse sous sa tente; il a des histoires d'amour et de guerre; il écoute avec délices le son de la balalmka russe ou de la khehijtzya nationale. Il y a de la verve et de l'originalité dans ses chansons; nous en citerons une seule, qui vaut assurément la plupart des odes slaves et neo-helléniques fort vantées dans ces derniers temps:
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Ode Khirgiz
« Vois-tu cette neige ?
(( Le corps de ma fiancée est plus blanc.
« Vois-tu le sang- pourpre de cet agneau blessé?
« Ses joues sont plus vermeilles.
« Vois-tu ce tronc d'arbre bridé?
« Sa chevelure est plus noire.
(( Sais-tu avec quoi écrivent les Mollahs ?
« Ses sourcils sont plus noirs que leur encre.
« Vois-tu ces charbons embrasés?
« L'étincelle de ses yeux est plus brCdante. »
Les Khirgiz, pour lesquels récriture est un luxe presque inconnu, auraient pu aisément Tin venter; car ils ont des cachets particuliers, ou tamghaz^ signes spéciaux de chaque individu, qui trace ce caractère représentant son nom. Leur système de musique barbare s'est élevé jusqu'aux duos, trios et quatuors, que des amateurs exécutent. Leurs narrateurs les amusent en récitant des contes pleins de prodiges et d'enchantements. On y voit le héros ou bohatijr^ amoureux de la fille ou de la femme d'un ennemi, piller Vaoul du tyran, Tenlever, la placer au nombre de ses femmes et chanter ensuite les attraits de la cinquième épouse qu'il a conquise. Souvent l'œil du Khirgiz s'enflamme, son cœur bat et ses larmes coulent à ces récits. L'enthousiasme poétique couve chez cet homme qui ne sait rien, n'améliore rien, ne respecte rien. Toute son industrie est dans l'enfance; il n'a pas assez de prévoyance pour perfectionner les métiers utiles et songer au bien-être de l'année prochaine. Il se lie au hasard ; la mobilité est son idole. Il sait seulement préparer les peaux dont il se couvre, conserver Teau dans des outres, faire des tentes, des feutres et des tapiS; des cordes et des ar-
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mes; mais avec une grossièreté héréditaire et incurable que la succession des âges ne change et ne perfectionne pas. La société humaine n'est perfectible que sous les conditions de la durée et de la permanence. Tel est ce peuple singulier.
Tels sont ces autres Bédouins tatares, impossibles à dompter, nomades par principe, lâches quand il le faut, meurtriers quand ils peuvent, professeurs acharnés de la théorie du succès, aujourd'hui recommandée par des génies civilisés.
Le Bédouin arabe est un Kozak sous le bournous arabe; le Khirgiz est un bédouin sous le costume tatar.