‹ Etudes contemporainesChapitre 13 sur 28 · DU LANCASHIRE · texte numérisé non relu

DU LANCASHIRE

C'était en 1817. Un jeune français échappé à tous nos orages publics, à toutes nos peines domestiques, avait été accueilli par une famille anglaise domiciliée à Kesvick. Pendant son séjour dans cette famille il parcourut les trois royaumes de la féerie anglaise : les beaux paysages du Westmoreland, du Gumberland et du Lancashire. Jamais il ne les oubliera. C'est quelque chose de moins sauvage que TÉcosse, de moins âpre que les Alpes; — grandeur dans l'élégance; — grâce dans la mélancolie ; je ne sais quoi de simple et de varié, desombre, de brillant, do rustique et de pittoresque.

Pourquoi se sentait-il profondément heureux? Étaitce cette puissance intérieure, ce magnétisme ardent qui jaillit de notre sein, et qui enveloppe la nature à notre insu d'un réseau lumineux? Dix-sept ans, la nouveauté, une enfance triste, je ne sais quelle prédisposition naturelle; et le passage rapide des bancs du collège à cette immense magie de la nature; tout cela

doit-il suffire à expliquer ce qu*il ressentit pendant le séjour de quelques semaines passées au bord de ces lacs?

Il est, on le sait, dans la vie, des époques qui ne se perdent et ne s'effacent pas, dont le souvenir dure toujours et envahit le reste.

Il y a aussi des époques mates et ternes, désertes et désolées : celles-là laissent à peine une trace ; Tâme n'a point souffert ; elle n'a pas joui. L'esprit n'a rien acquis, l'intelligence ne s'est ni agrandie au feu des passions, ni trempée dans la douleur morale. On voudrait retrancher de ses années ces misérables époques perdues. Alors vous avez eu peut-être la santé, même le bienêtre; la végétation humaine a pu fleurir et prospérer. Vigueur physique, santé extérieure, qui ont couvert et enseveli une véritable mort morale sous une efflorescence mensongère. Pauvres années, que le moraliste approuvera quelquefois; années sans vertus et sans vices; d'une teinte opaque et d'un ton lourd; sans rien de transparent, d'héroïque et d'élevé; — innocentes peut-être; — innocentes comme le sommeil et nulles comme lui.

Le jeune homme dont je veux parler échappait à Tune de ces tristes époques, à l'un des sommeils de la vie ; et, chose plus douloureuse, cette crise Tavait saisi à quatorze ans; arrêtant le premier développement de sa jeunesse, frappant de glace le premier mouvement spontané de l'âme, comprimant ce ressort délicat et vigoureux qui ne devait décrire sa courbe et atteindre son but que plus tard. Et le voilà sans maîtres, sans inquiétudes d'avenir, sans douloureuses pensées, libre au milieu de cette nature libre, en face de ces grands lacs

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