‹ Etudes contemporainesChapitre 14 sur 28 · ET DE LANCASHIRE · texte numérisé non relu

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et de ces petites maisons blanches habitées par de grands poètes. Imaginez sa joie: Tenivrement d'une tête Jeune, sur laquelle avait pesé la calotte de plomb du Dante ; car jamais enfance n'avait été plus profondément, plus intimement malheureuse; jamais la détestable éducation de nos temps modernes n'avait éveillé une sensibilité plus nerveuse, plus folle, plus irritable; n'avait fait éclore en serre chaude, une ambition plus intempestive et un besoin d'action plus douloureux. Une prison d'état (qui n'a pas goûté de la prison d'état?) venait d'achever sous des caveaux humides tout cet enseignement effroyable.

Qu'on ne s'étonne donc pas s'il a gardé dans le fond de son âme, comme un trésor précieux, cet autre enseignement des grands lacs d'Angleterre, cet enseignement de consolation tendre et de bonheur pur. Il s'est plu à me raconter toutes les circonstances de son séjour, toutes les observations de sa pensée. Je les ai recueillies; elles offrent plusieurs anecdotes curieuses et des tableaux intéressants que l'on chercherait en vain ailleurs.

« Il n'est pas, me disait-il, de pays plus bizarre que celui de ces trois comtés. Non-seulement la nature y est sauvage, mais les hommes, les habitations, les mœurs portent un caractère spécial. C'est une variété infinie dans un espace très-étroit; les dentelures des bords des lacs, les mille découpures des îles, les baies sans nombre que forment leurs rives, les golfes verdoyants qui s'ouvrent à vous, les crêtes de montagnes qui s'élèvent à pic et ombragent de petits vallons délicieux; les miniatures de cataractes qui tombent de toutes parts avec un grand bruit et beaucoup d'é-

cnme, bien que la masse de leurs eaux soit peu considérable; les attitudes grotesques des collines, la vieillesse grise et chenue des sapins et des bouleaux, la verdure veloutée et semi-violette des gazons multiplient les accidents du paysage avec une diversité coquette, qui ne se retrouve pas même en Suisse.

Rien de cette nullité plate des longues plaines qui font acheter leur fécondité par leur ennui; partout au contraire le passage vous est fermé par une digue inattendue, un ruisseau plus bruyant que dangereux, une barrière rocheuse qui s'élève à Fimproviste. II y a des sentiers où un mulet ne poserait pas le pied ; des lacs où tarns qui, serpentant avec une singularité qui ressemble à de la folie, laissent entrevoir leurs rouges cailloux au fond de leurs eaux limpides, à peine suffisantes à remplir un des bassins de Versailles. Il y a des montagnes naines, les unes boisées, les autres aussi nues et aussi fières de leur nudité granitique que le Mont-Blanc où les Apalaches. Ce grandiose au petit pied, cette diversité sans fin, le silence des lieux, la douceur des habitants, le mélange des mœurs champêtres, agricoles, pastorales, des habitudes demi-sauvages de la chasse ou de la pêche, prêtent un charme curieux, neuf, profond à cette partie de l'Angleterre.

Le dialecte même est spécial. Une cataracte est - une force \ il y a de petites forces innocentes qui ont à peine mouillé mon chapeau lorsque je me ^soumettais à leurs étincelles de pluie prismatique. Vous voyez de toutes petites barques très-propres -et polies, amarrées au bord des lacs et toutes prêtes à recevoir les visiteurs. Ces comtés ont leur époque de récolle et leur morte saison; lorsque vient le

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beau temps, lorsque le Dandy, — celte race qui commence à s'humaniser aujourd'hui, mais qui a compté une douzaine d'années de règne insolent, — s'extravase sur le sol de la Grande-Bretagne et sur le continent envahi; lorsqu'il est de bon goùl d'aller voir les lacs; un grand mouvement s'empare de la population des trois comtés. On achète des filets, on répare les barques; les auberges se garnissent, les beautés du Lancashire, célèbres sous le nom de Lancashire Witches renouvellent leurs atours et se rappellent que plus d'un voyageur enquête du pittoresque a ramené à Londres ou à Bristol quelque jeune fille de fermier, devenue femme d'un riche marchand ou d'un lord. Ce mot Witches s ow^ KÏdÀi sourire; il n'a pas la signification que vous lui prêtez; et la traduction, qui ne traduit presque jamais, se tromperait fort si elle rendait cette expression par le mot Français sorcière, To bewitch vert dire ensorceler, séduire^ attirer ; et les fées du Lancashire^ qu'il ne faut pas nommer sorcières; fées remarquables par la blancheur de leur peau, la délicatesse de leur teint, la profusion de leurs cheveux cendrés, la finesse aristocratique de leurs extrémités, ont prouvé par plus d'un accès d'amour romanesque la réalité de ce pouvoir surnaturel dont on les doue*

«La fièvre d'industrie qui règne à Londres m'avait pénétré d'une émotion assez pénible , la régularité de cette action à la fois violenlej sontenuo et mécanique qui fait de chaque homme un balancier de monnaie, et qui use la vie de l'individu à fabriquer des écus; cette régularité éternelle, sombre, silencieuse inspire un certain effroi à qui la juge pour la première fois, à qui

se trouve placé tout à coup au milieu de tant de rouages en mouvement. Ma qualité d'étranger dans une ville alors peu hospitalière, et que le nom français irritait, aggravait Tamertume de cette impression. Deux mois après mon arrivée à Londres nous partîmes pour le Cumberland ; la famille, dont j^élais devenu Tun des membres et qui me rendait ainsi et avec usure Thospitalité que ma propre famille lui avait offerte à Paris^ s'installa dans la petite ville de Keswick, et me laissa liberté complète de courir les lacs et de visiter les trois comtés. Le père était membre du parlement, homme politique, chasseur déterminé, buveur formidable ; la mère était méthodiste, confectionnait d'excellentes conserves de pommes et de raisins et travaillait toute Tannée à sa pharmacie, ouverte gratis à tous les malades du voisinage. Deux jeunes filles restaient sous la garde d'une goverîiess^ aussi sévèrement méthodiste que la mère. Quand. je vis avec quelle parfaite liberté s^opéraient tous les mouvements des individus qui composaient ce petit système patriarcal; combien la sociabilité aimable en France en réglait peu les ellipses excentriques, je m'émerveillai et les étudiai. Les discours du père, répétés à haute voix dans son grand salon où il s'enferm.ait, n'avaient pas la moindre influence sur la maîtresse de maison, qui régnait seule sur six immenses chaudrons placés dans la cuisine. La governess avait aussi son gouvernement isolé : elle composait dans sa chambre des hymnes et des romans de piété; et au bout du compte tous ces gens qui ne causaient guère entre eux, qui s'aimaient très cordialement, qui se réunissaient silencieusement aux heures du repas, et dont les goûts

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étaient disparates^ réalisaient une somme considérable de bien-être, et même de bonheur.

Ce fut là que je conçus la première idée de cette liberté individuelle que nous prenons en France pour de l'égoïsmc — etqui est la sauvegarde de la liberté publique.

Les gens au milieu desquels je vivais se faisaient peu de concessions mutuelles, excepté dans les grandes circonstances. Ils réservaientaux intérêts les plusgraves de la vie le dévouement que nous prodiguons en politesses et que nous dépensons en égards de tous les jours. Je fus choqué d'abord de la froideur qu'un tel système jette sur la vie; je m'y accoutumai peu à peu ; et découvrant sous cette couche dure et ingrate dos sentiments réels, une affection candide, une bienveillance sincère, je ne pus m'empêcher de changer d'opinion. Les prévenances de celte famille étaient si naïves I leur cordialité se révélait d'une façon si imprévue par des actes, — non par des mots ! Je finis par ressentir quelque colère contre la facile politesse des révérences et des protocoles; — contre ces gens, toujours enchantés^ ravis de vous être utiles^ et qui ne se déplaceraient pas pour vous servir.

Aussi la liberté de mes actions fut-elle bientôt à l'unisson de la famille qui m'avait accueilli. Je m'embarquai sur les lacs, je m'égarai dans le bois, je fis dans le comté voisin des excursions de deux semaines ; personne ne s'en formalisa ; on était flatté de l'enthousiasme que je rapportais de ces excursions ; et, après quelques questions que la vanité nationale et l'amourpropre de localité m'adressaient, on me laissait recommencer ma vie errante.

Ainsi , pendant une semaine entière, je me plus à

suivre à pied le cours do celle rivicrc Diiddon, si étrange, si variée, qui est tour à tour un lac, une cataracte, un torrent, un ruisseau^ un mince filet, un bassin limpide et une nappe d'eau éclatante.

Le charme de ces excursions fut doublé pour moi, lorsqu'un soir à mon retour je trouvai sur ma table' trois volumes contenant les poésies de Southey, de Wordsworlh et de Coleridge. Ces poêles, si différents d'ailleurs, étaient venus habiter le bord des lacs. Wordsworlh résidait à Grasmere dans le Weslmoreland ; et Soulhey à Greta, château qui domine Keswick et qui est situé à treize milles (quatre lieues et demie, de Grasmere. Ces poètes n'ont rien de commun entre eux, quoi que Ton ait pu dire : Soulhey se plaît à reproduire les formes extérieures, les images palpables et vivantes. Wordsworlh embellit les choses communes delà vie et revêt de poésie les réalités. Coleridge trouve un charme spécial à faire vivre le monde fantastique dans des vers dont l'harmonie magnétique s'empare de ràme et prête aux chimères une vie réeliQ et populaire.

Southey habite la terre; Wordsworlh creuse; et Coleridge pla-ne. La critique, qui aime à simplifier toutes choses et qui n'est souvent que l'expression dernière delà pauvreté de Tesprit, n'a pas manqué de les confondre et de faire d'eux les maîtres d'une école : — Ecole des lacs, — Appellation absurde !

Le plus grand de ces poètes, selon moi, c'est Wordsworlh ; le plus grand, parce qu'il est le plus original des trois. Il ressemble aux montagnes qui l'environnent, sa pensée haute est semée de détails infiniment délicats ; elle a mille variétés microscopiques, mille mé-

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taphysiques profondeurs, mille délicieuses puérilités. La pensée de Southey , grand écrivain, est encore à demi païenne; une lueur orientale la colore et l'œil est quelquefois ébloui de cette splendeur. La pensée de Goleridge est vaporeuse, souple, subtile, plus allemande qu'anglaise ; difficile à saisir, alors même qu'elle brille. Elle ressemble aux vapeurs, dont les masses s'accumulent au front des montagnes et qui s'enflamment, transparentes, sous les rayons du soleil qui les pénètre. Avec quelles délices, quelle fraîcheur^ quelle ardeur de sentiment renouvelé, — assis sur le bord d'une de ces mers ou lacs, — me laissais-je entraîner par la magie souveraine de ces poètes I

Je venais de quitter la France, quand je lus poar la première fois l'ode suivante de Coleridge :

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