PRÉFACE
On s'est trop plié à cette autre forme fastueusement didactique, dont la gravité impose au vulgaire et à laquelle les Français aiment servilement à se soumettre; forme qui assure le respect, donne la considération, confère l'autorité ; manteau protecteur, draperie hypocrite. Ce masque de suffisance solennelle, usurpant la force et le doctorat, n'a rien de naturel ou de commode.
Restons plus terre à terre, et prétendons à moins d'empire. Quant à l'indifférence railleuse dont se targuent les esprits dégoûtés et désabusés, elle n'a pas plus de valeur.
Ici, comme dans les treize volumes précédents, on trouvera parfaite sincérité, absence totale de prétention, d'affectation, d'ambition; point de flatterie pour ce qui est; point de dénigrement contre ce qui a été ; enfin l'identité la plus intime entre celui qui écrit et ce qu'il écrit; nul intérêt poursuivi; point de but personnel (1).
Thilarète CHASLES.
(j) Plusieurs critiques sévères, contenues spécialement dans la Fabrique de F?ce^, datent de 1845; des efforts louables ont élé tentés depuis cette époque dans le sens même et la direction indiqués. Plusieurs fragments de voyage imprimés comme « traductions, » reparaissent ici comme mon œuvre personne!' et j'en ai le droit. — Enfui le ton et Taccent d'un ou deux fragu Hs révèlent leur origine; ce sont des improvisations populaires rev;ueiliies par la sténographie. {Association Volyteclmitiue.
HISTOIRE DE LA PRESSE
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Je voudrais^ qa^uii bel esprit ayant da loisir et armé d'une érudition délicate , s'avisât d'écrire les annales de la presse, considérée dans ses rapports avec la politiquc; rhistoire et la morale. Quel sujet dramatique! sans rappeler l'échafaud de Servet, le bûcher du malheureux Estienne Dolet, et de tant d'autres ; — en Angleterre seulement le pilori de Daniel de Foë, la mort cruelle de ce pauvre journaliste Tutchin que l'on roua de coups, le supplice effroyable de l'éditeur Twyn composent une légende aussi intéressante que douloureuse. Toujours vainement étouffée, la presse, surtout la presse quotidienne, se développe comme un gaz comprimé. Chaque nouvelle découverte lui prête des forces ; chaque nouvelle tentative destinée à l'arrêter la précipite. Quelle digue opposer en effet à cette expansion double et incessante de l'intelligence et des arts mécaniques, à cet emploi gigantesque et toujours plus actif des puissances de la nature domptées par l'esprit humain, et servant à en répandre la vie? En 1840, un journal anglais (le Times] ne tirait que deux mille cinq cents exemplaires à l'heure; en 1845, il était parvenu à tirer six mille feuilles doubles par heure; grâce
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aux progrès de la mécanique il en tire Ironie mille aujourd'hui.
Au moment où j'écris, il paraît dans Tlnde quarante- Jmit journaux en langues hindoustanique et anglaise; en Australie et en Tasmanie, quarante-sept; et sur toute rétendue de l'Amérique environ dix-yieuf cents^ entre autres un journal noir, les a Droits de tous^ » et une «Gazette pour les Peaux-Rouges, \q Phénix Chero- Ixie, » Chaque nouvelle importante se répand, comme réclair luit, sur la face du globe ; l'écho, répercuté mille fois, vibre à travers le monde; c'est la force électrique appliquée à la pensée ou au fait. Le Musée Britannique, qui possède environ 4,000 volumes de journaux, n'a pas la moitié de ceux qui ont été publiés et que Ton publie.
Gomment est née cette force sans pareille?
Le gentilhomme Gutenberg venait de mobiliser les types d'imprimerie quand ses imitateurs firent paraître de petites feuilles in-4^ contenant les nouvelles les plus fraîches, qui se vendirent à grand nombre, sous le porche des églises, dans les marchés, les foires et les tavernes. «On se les arrachait» (dit une note latine d'Adrien de But, que M. Gachet, archiviste belge de grand mérite, a relevée et copiée sur un manuscrit du quinzième siècle) ; a tout le monde donnait volontiers c( de Targent pour acheter ces feuilles que les impri- (( meurs de Mayence et de Strasbourg répandaient « avec profusion. On y lisait les Affaires de Turquie c( (Turcorom gesta), les Événements réeents (Novissima c( gesta); à Paris surtout, ville nourrice des lettres, ces c( feuilles trouvaient un grand débit. »
Tel est le commencement du journal. Le moyen âge
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n'aurait pas demandé mieux que de posséder ses journaux et de créer la presse périodique ; ce n'était pas la bonne volonté, c'était la force qui lui manquait. Jacques Cœur n'eùt-il pas éié charmé de recevoir chaque matin des nouvelles delà Syrie, de l'Inde, de la Grèce; et de les payer quelques écus par mois, au lieu d'enlretenir des courriers nombreux à si grands frais? Depuis longtemps les peuples commerçants d'Europe, les Vénitiens^ les Génois, les Belges, les bourgeois de la ligue anséatique avaient tâché d'obtenir des correspondances manuscrites et plus ou moins sûres, qu'ils appelaient Notizie scrifte^ Zeitungen^ Belazionen, et qui^ entre 1580 et 1610, s'imprimèrent et se publièrent fort irrégulièrement.
Sans périodicité régulière, fixe, complète, le vrai journal n'existe pas. En 1612, à Augsbourg, parut une Relation^ ou Papier Nouvelle de ce qui s'est passé dans le monde^ etc. — « Relation oder Zeitung wassich begeben hat... etc. » Ce n'était pas encore un journal réel et périodique; il faut remarquer que zeitung n'est pas zeitschrift et n'indique aucune périodicité; ce zeitung ne vient pas de zeit (temps), et n'est autre chose que le theiding^ de that-saehe (fait, événement), vieux mot allemand identique au tiding des Anglais et qui se prononce absolument de même.
On donna d'abord peu d'attention, tant en Flandre qu'ailleurs, à un fait qui allait prendre place parmi les plus féconds de l'histoire. De quoi s'agissait-il? De ces papiers-nouvelles qu'on s'était habitué à lire manuscrits, et qui s'imprimaient tant bien que mal. Les Zeitungen eux-mêmes et les gazettes de Venise n'étaient point parvenus à se régulariser. On s'en tenait encore,
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en Angleterre surtout, aux correspondants, que dès le moyen âge les gentilshommes de campagne et les maîtres de grandes tavernes des comtés avaient entretenus à Londres; gens dont le métier exclusif consistait h recueillir les bruits et les nouvelles qu'ils couchaient sur le papier, pour les transmettre à la province. Cela s'appelait Neivs-Letters (lettres-nouvelles) ; le Nouvelliste de profession^ singulièrement multiplié depuis que la Réforme avait jeté les moines sur le pavé, était devenu un type que Ben-Johnson n'a pas oublié dans sa collection de portraits : « Bonjour^ mon mignon, dit un de ses in- « terlocateurs au Nouvelliste de profession ; tu t'en vas c( donc à la quête des nouvelles! Tes bottes éperonnées « s'accordent avec ta langue vibrante pour faire reten- (( tir Saint-Paul. Ah ! je connais les gens de ta trempe; c( ils ont la moustache pointue, la poche vide^ la plume « sur l'oreille, le nez au vent, et l'air de véritables (( écoute-sHl-pleut. Le fond de leur langage est : Quid a nunc?)) mot qui s'est en effet impatronisé dans la langue anglaise, où un qtiidminc est quelque chose entre le nouvelliste et le gobe-mouche. Cette race des Nouvellistes à la main du seizième siècle n'est pa^ tout à fait perdue en Angleterre, où rien ne se perd. Nous la retrouverons tout à l'heure sous la forme du pennya-liner. Il paraît en Irlande, aujourd'hui même, deux feuilles intitulées : Lettres-Nouvelles de Belfast et Lettres-Nouvelles de Saunders. Ce sont les derniers vestiges des News-Letters du moyen âge.
^ Un beau jour, près de ce vieux Saint-Paul devenu le rendez- vous des quêteurs de nouvelles (le Saint- Paul de Christophe Wren n'était pas construit), on en-
. tendit un crieur public annoncer aux chalands, de sa
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voix rauque, une pauvre petite feuille sans conséquence, les Nouvelles de la Semaine^ — tJte Weekhj ISewes^ for one pennij^ — pour un sou. « La Semaine^ comprenez bien, les nouvelles de la semaine I » Ce mot seul, la semaine^ disait tout: il annonçait enfin un journal régulier. Le moyen âge finissait ; le dix-septième siècle était au berceau; Shakspeare venait de mourir dans sa douce solitude champêtre; Ben Johnson trônait au café comme poëte lauréat; Cromwell se promenait, en méditant la Bible, dans les prairies sombres de Huntingdon; le jeune Milton imitait à son retour d'Italie les rhythmes de Virgile et du Tasse; Hampden menait dans le comté de Buckingham la vie paisible d'un gentilhomme de campagne; enfin Charles P% enivré du platonisme de VAstrée^ allait, en attendant l'échafaud, partir pour Madrid, où sa royale fiancée l'attendait. Le petit journal apportant les nouvelles de la semaine se vendit fort bien; modeste aïeul d'une postérité innombrable, honnête prédécesseur qui ne promettait pas grand'chose, il tenait tout ce qu'il promettait. Vous aviez dans sa mince feuille in-^"" les nouvelles de La Haye, celles de Paris, l'arrivée d'un seigneur à sa campagne, quelques documents officiels, les orages, les tempêtes, les incendies et les animaux bicéphales; on y joignait quelques annonces du « Stationers' Hall, » c'est-à-dire de la librairie, et bien timidement les anecdotes de la cour, — par exemple la chasse royale et l'accouchement de la reine. Le premier numéro, ^ fort rare, est du 23 mai 1622; il porte les noms j de Bourne et Archer ; les numéros suivants sont si- / gnés des mêmes noms, auxquels se joignent de temps à autre ceux de William Sheffard, Nathaniel New-
berry, Barthélémy Downes, Edouard Allde, et surtout Nathaniel Butter; c'est le nom de Butter qui reparaît le plus fréquemment sur les titres; tous sans doute étaient news-mongers^ anciens nouvellistes de profession , qui trouvaient commode de servir leurs pratiques sans recopier eux-mêmes leur correspondance.
Telle est la petite source imperceptible d*où ont découlé les douze ou quinze mille volumes de journaux qui composent aujourd'hui une bibliothèque si confuse et si vaste. On pense bien que Thumble journal de Butter ne contraria pas le pouvoir. Il enregistra modestement le peu qu'il savait, et voilà tout. La potence à laquelle on suspendait les jésuites et les calvinistes dont on pouvait déterrer les presses, enfouies dans les caves ou cachées dans l'épaisseur des murs, n'encourageait guère la liberté du journal. Butter et ses amis laissaient aux fanatiques du temps le plaisir de se faire pendre et Thonneur de servir aux dépens do leur vie l'irrésistible expansion de cette puissance électrique.
En France, Richelieu, qui s'y entendait, comprit bien que ces deux forces, la pensée de l'homme et son industrie matérielle, s'étant une fois rencontrées et combinées dans la presse, allaient créer une troisième force invincible, le journal. Lui qui s'emparait de tout, il s'en empara. Il permit au médecin Théophraste Renaudot de publier les nouvelles qui pourraient convenir à S. Em. le cardinal de Richelieu. Notre premier journal naquit sous la grande robe rouge.
Mais Richelieu mort, la presse subsistait ; fière de sa vigueur et se sentant hors dopage, elle manifesta sa
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force et son caprice naissants par des rnonvements folâ- Ires dans le genre de ceux que se perniellait le jeune Gargantua de Rabelais. Sous Mazarin ce fut une vraie bacchanale. Vous rappelez-vous le pont des Arts de 4848, ces crieurs boutfons et ces enfants à demi nus montés sur des chaises pour vendre leurs feuilles humides ? Et ces innombrables affiches, et ces incroyables journaux? saturnales qui ressemblent à s*y méprendre à celles dont Gabriel Naudé nous a laissé le tableau et dont il riait doctement sous sa mouslache solennelle. «Tout cela, dit-il, c'était |;oî^r la « panse ? »
Lucri bonus est odor ex re Quaiibet
Au temps de Gabriel Naudé le pont Neuf remplaçait notre pont des Arts. «On vendait, dit-il, ces journaux « et ces pamphlets tout chauds, sortant de la presse « comme les petits pâtés sortant du four. C'était belle « chose de voir tous les vendeurs trotter par les rues, « à la même heure qu'anciennement on vendait à « Rome le déjeuner des petits enfants : »
Surgitejjam vendit 'pueris jentacula pistor.
Les plus mauvaises étaient les premières vendues. C'étaient le Coup de pied au Mazari7i, la Bombance de la France, la Complainte de ces Demoiselles, Tout le monde s'en mêlait, Bruscambille et Gauthier Garguille, les histrions du pont Neuf et les chanteurs des places publiques, les filles d'auberge et les garçons d'imprimerie, dont un seul enfantait et imprimait quelquefois six chefs-d'œuvre en un jour. Tel colportait et criait lui-même son journal dans les rues; tel autre venait de
composer ce qu'il débitait. La iille de cuisine d'un libraire en faisait ( dit Naudé ) « après avoir écuré ses (( pots et lavé ses écuelles. » Ces héros et ces héroïnes de taverne et de cabaret, en cornette de bure, en tablier de cuisine^ imprimaient leurs gentillesses chez la veuve Coulon et la veuve Guillemot, chez Robert Sara et chez Cardin Besogne, tous libraires du quartier latin. Scarron et Marigny, pour une pistole ou trente francs, s'engageaient à faire rouler une presse par semaine. Trois francs la double page in-4'*; quatre livres tournois pour un chef-d'œuvre.
Ce carnaval de la presse nous mena selon notre louable habitude à la complète sujétion de la presse sous Louis XIV. Le génie français est sujet aux rafales et aux ouragans, puis aux calmes plats; c'est sa méthode. Quand nous avons trop fait l'orgie, nous nous mettons à la diète. Un Italien qui écrivait au commencement du seizième siècle, monsignor Sabba di Castiglione, dont les charmants ricordi n'ont pas été inutiles, sans qu'on l'ait remarqué, à Montaigne pour ses Essais et à Bacon pour les siens, connaissait bien le caractère de notre nation, c( laquelle, dit-il, n'aime que les extrêmes : c( très-hu7nhle dans la servitude^ très-orgueilleuse dans (( le commandement^ comme l'a décrite Tacite ; généc( reuse et aimable, ne se reposant que dans l'excès ; (( sans mémoire du passé, sans prévoyance de l'avenir ; ♦ c( toute au présent, et à la première impression (ainsi la « jugeait le spirituel et pénétrant Sannazar) . » {La quai sempre vaper gli estremi senza mezzi; epero quai grande istorico disse : Aut humiiiter serviunt, aut superbissime dominantur. Senza memoria delpassato e senza providenza delV avvenire, E pero il mio Sannazar o^ uomo
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certe cV ameno ingegno^ d* acerrimo judicio, disse esser gente solcmente del présentée délia prima impressione,) La race n'a pas changé depuis monseigneur Sabba de Casiiglione. En 1830 les lois les plus justes, contenant les restrictions les plus nécessaires en matière de presse, auraient passé pour tyranniques ; en 1850 les plus sévères semblaient à peine suffisantes.
C est une nécessité des choses humaines, que les excès trouvent toujours leur châtiment. Notre presse libre avait eu son mardi gras : le règne de Louis XIV fut sa pénitence.
En Angleterre le pouvoir tomba dans l'excès; et la presse y redevint libre.
Les Anglais n'avaient pas été si gais que nous, tant s'en faut; mais à travers Jacques P% Gromwell^ Charles P% Charles II, ils avaient conservé l'habitude du journal, modeste il est vrai, et se contentant de vivre obscurément. La presse calviniste, fanatique et révoltée, eut de sanglants combats à soutenir. Jacques P"" ne la ménagea pas. Cromwell tonna ; Milton la défendit en vain. La Chambre étoilée arma ses bourreaux, Charles II ses juges; tout fut inutile; les pamphlets puritains et catholiques tombèrent comme grêle. Alors on essaya de confisquer toute la presse et de transformer le roi en imprimeur universel ; les jurisconsultes du temps prouvèrent très-bien que le titre de typographe était « un des fleurons indestructibles et inaliéna- « bles de la couronne. » Rien n'y fit.
La presse, ressort incompressible, se relevait toujours; et sous sa protection la publicité des journaux grandissait, humble encore et irrégulière, mais certaine de son avenir.
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On était si fatigué de poursuivre les imprimeurs dans leurs caves, de les condamner à Tamende et de les mettre au cachot, qu'on imagina un moyen plus expéditlf : pendre et couper en morceaux le premier imprimeur qui déplairait au pouvoir.
Le coup tomba sur un pauvre homme nommé Twyn, lequel habitait la foire aux vieux habits (clollifair], l'endroit même où s'était réfugié Taveugle Milton. En 1663, par une triste nuit d'octobre, les ouvriers qui se servaient de presses secrètes pour répandre les dogmes ultracalvinistes furent découverts au milieu de leur opération. Ce qu'il y a de douloureux, qui nous étonnerait si Thistoire humaine n'était remplie de faits semblables, c'est que l'homme envoyé à la recherche de ces malheureux était lui-même un homme de la presse, un vieil écrivain qui toute sa vie avait fait des journaux et abusé de la presse. Roger Lestrange (que par un anagramme bizarre et de tout point exact on avait nommé Ujing Strange Eoger^ « Roger l'étrange menteur ») était licenser, c'est-à-dire « censeur unique, » et apportait dans ses poursuites, comme cela arrive toujours, l'acharnement d'un renégat. Ses espions collèrent leurs oreilles à la porte de Twyn et écoutèrent longtemps. Enfin ils entendirent le bruit des feuilles humides qui s'entassaient au sortir do la presse; on força la porte, Lestrange se précipita.
La forme avait été brisée, les feuilles imprimées étaient tombées dans une maison voisine, et l'on eut bien de la peine à trouver un corps de délit sufiisant. Mais pour pendre un homme il faut si peu de chose! Le pauvre éditeur, mis en jugement, répon-
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dit au sergent Morton, avocat de la Couronne, et au juge Hyde, qui le maltraitaient fort, qu'il avait imprimé cela pour deTargent, qu'il était bien misérable, qu'il avait femme et enfants, qu'il n'avait pas lu un mot de ce qu'on l'avait chargé d'imprimer. Enfin toin- ])ant à genoux : « Je vous demande bien pardon, conc( tinua-t-il. — Demandez pardon à Dieu, répliqua le (( jugeHyde. — Je supplie Votre Excellence d'interc( céder en ma faveur auprès de S. M. — Que le bour- « reau le lie, reprit Hyde, et que l'imprimeur Twyn « écoute sa sentence. » Cette sentence, quand on la lit aujourd'hui, glace le sang dans les veines. Pendu, coupé en morceaux, le corps affreusement mutilé, de son vivant môme; — les entrailles arrachées et brûlées, la tête coupée, et les quartiers du cadavre dis'ribués dans diverses localités de Londres. — « Ayez (( pitié de moi, s'écriait Twyn, je vous en supplie « humblement. — Je n'aurais pas pitié de mon père « dans un tel cas, » reprit Hyde ; et les ennenriis de la presse eurent le plaisir de voir les débris du pauvre homme sécher au soleil sur les portes de Temple- Bar, de Ludgate et d' Aid gâte. Cela se passait au milieu du dix-septième siècle, et personne ne s'en étonna. De quoi les hommes s'étonnent-ils?
De telles horreurs retombèrent de tout leur poids sur la tête de Jacques IL
\ Elles l'envoyèrent méditer et prier dans la triste
\ solitude de Saint-Germain.
\ Vous croyez que la presse va mourir I Pas du tout. Malgré les proclamations de Charles P% sa Chambre étoilée, Cromwell et son grand conseil, le Parlement et ses actes, les règlements fiscaux, le bourreau et la
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potence, la presse marche toujours. Daniel de Foë crée la première Revue en 1689. Enfin dès 1702 on voit éclore ce dernier fruit de la presse, un journal quotidien ; — Guillaume III régnait.
Il régnait en vertu de la passion populaire, composée de calvinisme et de haine contre les nations du Midi ; il commandait à des tories, partisans du pouvoir, et à des whigs, partisans de la liberté; c'était donc une nécessité pour lui de compter avec la presse, qui placée entre les deux partis, devint le fléau de la balance et fut l'arbitre du grand combat. En vain essaya-t-on de faire revivre le Ucenser^ la presse eut bientôt brisé cette entrave débile et usée. Elle rie cessait pas de faire des progrès. Depuis l'apparition de « llnformateur public» [Public Intelligencer), en 1661, jusqu'en 1688^ soixante-dix nouveaux journaux avaient paru; entre 1688 et 1692, vingt-six autres. C'est de 1709 que date la régularité quotidienne du journal; le Daily- Courant en donna le premier exemple.
Alors on s'aperçut enfin du service que devaient rendre les journaux quant à la facilité des communications. Ils abattaient les barrières, ils détruisaient les distances, ils activaient la circulation dans les veines sociales. « Ceux qui voudront, dit un des éditeurs, c( faire parvenir de leurs nouvelles à leurs amis, peuc( vent se servir de notre journal ; on imprimera la (( copie qu'ils enverront. » C'est à cette idée originale que se rapportent les correspondances par les journaux, dont la France fait peu d'usage, mais dont les feuilles anglaises et américaines offrent des échantillons si singuliers.
Une autre invention des éditeurs anglais de 1695
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n'ajamais pu s'accréditer complètement. Le rédacteur en chef de la Poste ailée (Flying-jjost) s'était avisé de vendre son journal comme papier à lettre, en tenant à la. disposition de l'abonné moitié papier blanc, moitié imprimé. — a Les gentilshommes (dit-il dans «son annonce) qui voudront, en écrivant à leurs c( amis, leur communiquer le détail des affaires public( ques^ peuvent trouver notre journal chez Jean Sa- (( lisbury, au Soleil levant, dans Gorn-hill, — pour c( deux pence. On aura soin de leur laisser assez de « papier blanc pour qu'ils y écrivent leurs propres af- (( faires. » En 1696, un autre éditeur alla plus loin; pensant que l'impression typographique contrastait désagréablement avec les caractères tracés à la main, il fit fondre des caractères cursifs pour imiter l'écriture, et débita le tout; — avec peu de succès apparemment; son journal ne put se soutenir.
De 1709, année où parut le premier journal quotidien anglais {le Courant du Jour), date Fépoque triomphale delà presse quotidienne. Non-seulement elle devint un besoin de la population, mais tous les talents contemporains se précipitèrent soit dans la rédaction habituelle des journaux proprement dits, soit dans celle de quelques publications analogues paraissant à des intervalles plus ou moins rapprochés, tels que le Tatler {Causeur plutôt que « Babillard, » comme on l'a traduit), le Spectateur, le Guardian (Tuteur , et non a Gardien, » comme on travestissait ce mot récemment). La littérature anglaise doit à cette périodicité quelques-uns de ses plus utiles et de ses plus charmants chefs-d'œuvre. Addison, Steele et Swift exercèrent par là sur les mœurs une influence dominante.
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Lo pouvoir prit de nouveau l'alarme! Ces folliculaires troublaient les esprits! il fallait les empêcher de livrer au public les secrets de l'État, les débats da Parlement, les mystères de la politique. La lutte commença avec la dixième année de la reine Anne, et elle dure encore; légalement personne n'a le droit de publier, môme aujourd'hui, les débats du Parlement anglais.
On doit rendre justice aux hommes politiques; ils firent tous leurs efforts pour échapper à la publicité. C'est par tolérance seulement que les discussions des Communes et des Lords, ces magnifiques combats de Pitt et de Tierney, deCanning et de Perceval, ces joutes splendides, non pas de rhétorique, mais de raison, qui ont affermi l'État au lieu de l'ébranler et développé la liberté au lieu de l'éteindre, ont paru imprimées. Les Anglais ont laissé dormir la loi, au lieu de Tabolir ou de créer huit ou dix lois supplémentaires et contradictoires, ce que les Anglais ont en horreur. Les péripéties nouvelles de la presse, l'invention du timbre, du double timbre, de la taxe sur les annonces forment une histoire curieuse^ sur laquelle nous reviendrons et que nous poursuivrons en Amérique dans ses dernières phases.
Cette histoire prouve de reste que la presse est irrésistible, qu'il faut la régler comme toutes les forces, mais qu'on ne suspendra jamais dans le monde la circulation libre de la pensée et de la parole. Supprimez donc l'olectricitél
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A mesure que les forces de la nature ont été soumises et vaincues, la communication de la pensée est devenue pins rapide; les races ont enlretenu entre elles des rapports plus nombreux et plus fréquents; la presse, puissant instrument de sympathie et de propagation, a grandi, et le journal avec elle. La presse n'est que Tintelligence humaine matérialisée et douée de la faculté locomotive; aussi se développe-t-elle avec chaque perfectionnement de Tindustrie. Un volume in-folio, chargé de gravures^ est aujourd'hui une œuvre bien moins laborieuse et moins rare que ne Tétait du temps de Gutenberg l'impression d'une page in-4\ La mobilisation des types a inauguré le miracle; la vapeur Ta complété. Le journalisme lui-même n'est que l'application à la parole et à la pensée de cette rapidité de mouvement que les inventions modernes ne cessent pas d'activer.
On peut distinguer trois époques dans l'histoire de la presse; pendant la première, elle lutte contre l'opinion religieuse; pendant la seconde, contre la doctrine philosophique ; pendant la troisième, contre la force politique. La presse étant un grand pouvoir, c'est à qui le prendra. On arrache à ses adversaires l'arme que l'on redoute et dont on vient d'être blessé; puis, sous de superbes mots de religion, de morale ou de politique, voiles éternels des intérêts humains, on fait à l'ennemi tout le mal que l'on peut lui faire. Mais on a beau confisquer la presse à son profit, Fennemi,
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pourvu qu'on ne le pende pas tout à fait, redevient un beau jour maître de Tarme terrible. Louis XIV réussit à s'en emparer; ses ministres ne laissent rien imprimer en France qui ne soit dûment visé par un censeur; — et cependant, à deux pas de lui, la Hollande l'accable de ses projectiles; ce petit pays devient un arsenal; Bayle écrit; Jarieu foudroie; la satire reproduit sous mille formes, en vers, en prose, et dans des gravures insultantes, les amours du grand roi et le détail de ses faiblesses. C'est la presse qui triomphe de Louis XIV.
Tout le monde donc a voulu, et toujours inutilement, s'emparer de la presse : entre 1580 et 1680, au nom de la foi; entre 1680 et 1780, au nom de la doctrine; depuis 1780, au nom de la politique. Ni la religion, ni la philosophie ni la politique n'ont pu captiver cette force électrique dont le journal est la plus rapide étincelle et la plus invincible.
La première tentative fut bizarre. La religion proclamait son droit de ne laisser apparaître aucune idée qui ne fût chrétienne et bonne ; mais il était difficile de s'assurer si une pensée était vraiment chrétienne, vraiment bonne, ou vraiment mauvaise. Les Espagnols et les Italiens, peuples catholiques qui ne pouvaient abdiquer le cuHe du beau moral, se soumirent à cinq, six et même dix censeurs successifs, qui revoyaient les produits de la presse, et se critiquaient mutuellement Après avoir traversé tant de creusets divers, le métal de la pensée serait peut-être de bon aloi. Impuissance ! futilité! incertitude des jugements humainsi les censeurs exerçaient leur tâche en aveugles, et tout allait de mal en pis.
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Les plus héroïques défenseurs de la presse furent
les calvinistes en France, et les jésuites en Angleterre. \ Ces derniers teignirent de leur sang, noblement versé, ' plus d'une presse et plus d'une forme d'imprimerie. On j composerait un grand drame avec les péripéties et les ' martyres épouvantables du jésuite Parsons et de ses amis; ni Tanglicanisme d'Oxford, ni le presbytérianisme, ni les Saints de Cromwell n'en vinrent à bout ; et la presse resta victorieuse.
Ce fut ensuite le tour de Tesprit monarchique qui voulut absorber la presse. On déclara qu'il n'y avait \qu'un seul imprimeur en Angleterre, et que cet im- ^ primeur était le roi. Le roi typographe et chef du royaume! admirable invention I Elle ne servit à , rien.
Ni le pouvoir religieux au seizième siècle, ni le pou- \ voir monarchique au dix-septième siècle ne sont ve- 1 nus à bout de la presse. /
Conciles et Assemblées se sont brisés sur l'écueil.
La première victoire importante de la presse a été la destruction du lîcenser, ou «censeur unique,» sous Guillaume III; — la seconde, la fondation régulière du journal quotidien sous la reine Anne; — la troisième, la publication des débals parlementaires passée en coutume malgré la loi. J'ai raconté sommairement les deux premiers combats; le troisième est tout un drame.
Du moment où la presse, même sans se permettre de critique, publia des débats politiques du Parlement, elle devint suspecte et odieuse aux gens d'État. Les Communes et les Pairs prétendaient qu'on violait leur privilège; les unes et les autres héritaient de Tauto-
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rité dos rois, et se regardaient comme sacrés; c'était leur prétention.
Aussi les efforts des politiques pour fermer au public les portes de leur sanctuaire datent-ils de très-loin. Sous le règne de Charles P% plusieurs décrets d'accusation avaient frappé tout journaliste qui publiait ses observations sur les débats du Parlement, ou, crime plus grave, quelques fragments de ces mêmes débats. Les majorités et le pouvoir se tiennent volontiers dans le nuage; les minorités et les partis battus, ainsi que les ambitions mécontentes et les intrigues en expectative, ne manquent pas de former une cohorte d'opposition qui veut à tout prix appeler la lumière, faire du bruit, déchirer les voiles, recruter des adhérents, justifier ses manœuvres et conquérir des appuis à l'extérieur. Celte opposition, qui grossissait depuis Jacques P% inventa mille procédés pour éluder la loi; elle publia ses analyses et ses comptes-rendus sous forme de roman ou de lettres; elle adressa à des correspondants ou à des amis de province imaginaires la critique de ses adversaires et la parodie de leurs opinions. Le doux philosophe Locke, Anchitel Gray, représentant de Derby, \ le souple et redoutable Shaftsbury, surtout le spirituel satirique André Marvel, qui ressemblait fort à Paul- Louis Courier, avec un grain de probité et de sincérité de plus, passèrent leur vie à commenter ainsi les débats parlementaires et à diriger l'esprit public; on leur doit une série importante de documents historiques qui n'ont jamais été recueillis en corps d'ouvrage et qui le mériteraient bien ; sous le titre de Lettres à mes commettants^ Lettres à mes correspondards^ Lettres à une personne de qualité^ Correspondances
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de province, on y trouve non-seulement beaucoup do renseignements et de faits sur l'histoire politique d'Angleterre entre 1666 et 1694; mais le tableau animé des | deux Chambres et de toutes les discussions contem- ; poraines. La besogne du journal se faisait ainsi en | dehors du journalisme et lui frayait la route. \
Le pouvoir s'apercevait bien de l'usurpation de la presse et de Tavénemcnt prochain des journaux; il voulut se défendre. Il avait pour lui la coutume, la tradition, le texte précis de la loi. « Toute séance des (( Communes ou des Lords doit se tenir à huis clos ; « — discuter les actes ou les discours du Parlement, c( c'est être criminel au premier chef du scandalim (( magnatmn. » Ces terribles armes légales furent dérouillées en 1675, au moment où Shaftsbury braquait contre le roi le canon de ses intrigues. Le conseil privé fit brûler en place publique la Lettre de Shaftsbinij à ses commettants. Vengeance inutile. Guillaume liî, annoncé par Shaftsbury, monte sur le trône et le whiggisme y monte avec lui; la publicité des débals s'étend, on imprime avec commentaires la diatribe de sir John Knight contre les étrangers, c'est-à-dire contre le roi (qui était Hollandais); là-dessus^ furieuse colère de la cour et des ministres, amende et emprisonnemiCnt du journalism.e.
La loi sévissait toujours contre les éditeurs ; mais l'opinion publique était pour eux, et ils continuaient de plus belle. A la fin de la même année (1694), un nommé Dyer est traîné devant la barre de la Chambre, forcé de faire amende lionorable à deux genoux, et réprimandé publiquem.ent pour s'être plaint dans son journal « que les débats des deux Chambres étaient
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(( stériles, que beaucoup de membres n'assistaient pas c( aux séances, qu'ils ne faisaient pas les affaires du « public. » Puis par un bill spécial défense à toute feuille ou papier-nouvelle de s'occuper de politique, de donner son opinion sur les débats et de les divulguer. La presse semblait devoir mourir de ce coup ; elle n'en mourut pas. Les lois la frappaient^ les esprits la protégeaient.
Une de nos grandes erreurs modernes et notre superstition la plus folle, c^est de croire à la toute-puissance des lois, sans nous embarrasser des âmes sur lesquelles ces lois tombent, des esprits qui les appliquent et des individus qui les subissent. Platon a bien raison de dire « qu'on écrit les choses que Ton ne veut pas exécuter. » Le sang coulait dans les rues de Florence, au moment où l'étendard de la ville portait ces mots en lettres d'or : Règne du Christ,
En 1694 on espérait étouffer par des lois la presse et le journal, que protégeait le secret instinct des masses. Libérale dans le cœur et servile dans les formules, l'Angleterre fulminait ses arrêts contre les progrès de la publicité; lois vaines, tonnerres stériles. Les âmes s'y refusaient, les esprits en condamnaient le principe et les mœurs en annulaient l'application. Après 1694 les journaux se multiplient. On voit apparaître un Apollon britannique^ un Post-Scriptum universel^ un Facteur de la Poste. D'abord les journaux n'avaient donné que les nouvelles brutes, sans commentaires; ils avaient ensuite essayé de s'en tenir aux réflexions seules sans y joindre le récit des faits. Ces deux modes étaient incomplets Tan et l'autre. Pour la première fois sous la reine Anne on vit les deux
éléments d'un bon joarnal, le fait et la critique, se rapprocher et se confondre ; le fait motiver la réflexion, et cette dernière éclairer le fait. De cette combinaison de la critique avec la politique active naquit une force inconnue ; les arcanes de TÉtat percés à jour, le mouvement des affaires avivé, le caractère des hommes publics discuté à ciel ouvert, enfin la rapidité des « informations » mêlée à la liberté des critiques — constituèrent un nouveau pouvoir; — le journalisme définitivement organisé.
On s'en effraya. Les Communes, averties par le ministère, promirent leur secours pour écraser cette presse criminelle, et s'engagèrent à « opposer une forte digue (( aux libelles, dont Taudace devenait une honte pour « le gouvernement, enfin à trouver un remède égal à la « gravité du mal. »
Le plus sûr moyen était sans aucun doute de ressusciter Tancien Statut, qui fermait hermétiquement au public et à la presse les séances des Communes et des Lords. Ainsi pensaient les plus véhéments et non les plus sages. De mois en mois, entre février 1712 et le mois d'avril de la même année, on remit sur le tapis des Communes cette discussion qui embarrassait tout le monde. Gomment empêcher une publicité qui était dans l'intérêt de tous? Gomment maintenir ce huisclos que chacun était prêt à briser et que chacun faisait mine d'admettre ? C'était une de ces situations ignobles où tous les esprits s'accordent pour haïr ce que toutes les lâchetés conspirent à défendre. L'éditeur du Courant du Jour devint la victime expiatoire de la situation ; il fut mis en prison pour avoir imprimé avec commentaires un « Mémoire des États
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géiléranx de Hollande; » et Ton s'en tint là. Ni whigs ni tories ne savaient comment procéder, ce Voici « nos gens d'État bien perplexes, )> dit le misantlirope Swift, qui observait, pour l'expliquer à Stella, le mouvement des partis; « ils voudraient supprimer les jource naux de leurs adversaires et garder l'arme pour eux c( seuls. Beaucoup de membres des Communes s'ingéc( nient à trouver les moyens, et ne jugent pas la chose c( faisable. » — Aussi tourna-t-on la difficulté. Les whigs étaient alors au pouvoir, et l'on sait qu'en fait de lois restrictives rien n'est habile comme un ancien membre de l'opposition. Ce fut d'eux que partit le plus beau coup de Jarnac qui pût atteindre la publicité quotidienne sans avoir l'air de toucher à la liberté de la presse. Plusieurs articles de consommation soumis à l'impôt, c( savon, sucre, papier, vitres, parchemins, » remplirent un long bill du Parlement, à la fin duquel un petit article supplémentaire se glissa bien innocemment ; il s'agissait d'une clause imperceptible et additionnelle qui frappait les journaux d'un droit de timbre «d'un demi-penny par chaque demi-feuille de c( journal, d'un penny par feuille entière, et de onze c( pence par annonce. »
Le fameux droit de timbre était éclos. L'eff'et de cette invention fut merveilleux ; beaucoup de journaux moururent, d'autres se fondirent. Les survivants héritèrent des morts, et, en dernière analyse, ce fut la presse qui gagna.
Sans reconnaître la publicité comme légale on l'admettait tacitement, et tout journal acquérait une importance réelle. Il fallait plus de capitaux pour le créer, plus d'annonces pour le soutenir. Ce qui n'avait
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été qu*une petite affaire devint une entreprise considérable. On distribua la besogne entre de nombreux collaborateurs bien pajés. Chaque parti voulut s'assurer d'une forteresse, c'est-à-dire d'un journal pour se défendre; et le gouvernement lui-même ne pouvant subsister qu'en s'appuyant sur un parti, profita du mouvement et laissa la loi dormir. Quand George P"" monta sur le trône, cette révolution était accomplie sans que personne s'en fût douté; et depuis celte époque, les débats du Parlement, en dépit de la loi formelle, ne cessèrent plus de paraître par extraits. On les trouve diversement et assez succinctement résum.és dans le Iflagasin du gentilhomme, le Magasin du mois et le Registre de Botjer, Le grave Samuel Johnson, l'élégant Hcwkesworth, le savant Guthrie, le moraliste Burke prêtèrent leurs plumes à cette œuvre difficile, souvent rebutante. Gomme on invitait lord Ghatham à sévir alors contre la presse : «Allons donc! s'écria-t-il, la presse porte sa charte avec elle, et Jamais rien ne l'étouffera. »
En effet, placée entre l'élément aristocratique ou do permanence et le mouvement populaire ou de progrès, la critique, armée d'une publicité quotidienne^ devint nécessaire au pouvoir comme à l'opposition. Un matin de l'année 1760^, lord Bute, cet homme d'esprit qui ne fit que des sottises, alla voir son ami Doddington^ célèbre par ses intrigues parlementaires^ et lui proposa de fonder un journal destiné à soutenir le ministère; ce qui eut lieu, mais avec tant de maladresse et de parcimonie, que le Breton (c'était le nom de la feuille) dura juste le temps nécessaire pour assurer la fortune d'une feuille ennemie. Un homme brillait
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alors, parfaitement taré, orné de tous les vices, vénal, ignorant, lâche, capricieux, mauvais écrivain ; trop hideux pour être ridicule ; borgne, envieux, débauché, méprisé; au moral pauvre; au physique laid; de fortune nul; mais en fait de jeu politique excellent; il avait du tact, de l'audace encore davantage, et de l'impudence par-dessus tout; c'était le fameux Wilkes. Il saisit le moment; et en face du Breton de lord Bute, il lança une autre feuille, le Breton du Nord^ tilre admirable qui rejetait l'adversaire dans les régions méridionales et le renvoyait en Italie et en Espagne, contrées catholiques très-odieuses aux Anglais. Le journal de Bute disparut d'un souffle. Le Breton du iVor<i triompha bruyamment. Encouragé par le succès, Wilkes se mit à commenter tous les discours parlementaires, et même à les publier in extenso^ ce qui ne s'était pas vu jusqu'alors. La vieille législation qui condamnait la publicité des débats n'était plus qu'un vain fantôme ; Wilkes ne s'en effraya point. Il n'eut peur ni de l'huissier à la verge noire, ni de la vaste perruque du chancelier^ ni de celle des juges, ni du sac de laine sur lequel le président des Lords était assis. Il savait que tous les partis l'aideraient sous main, puisqu'ils y trouvaient leur compte. C'était bien raisonner.
Aidé par le grammairien Horne Tooke et par les aldermen Oliver et Townshend, Wilkes brava donc le privilège parlementaire, et publia sans subterfuges et sans réticences les discussions des Communes. La voie était ouverte; d'autres éditeurs y entrèrent, Miller et Thompson les premiers. Alors les Communes s'émurent et leur c( Speaker » fit appréhender au corps un des journalistes et éditeurs réfractaires, Thompson.
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C'était le 15 mars 176 i. Le messager de la Chambre se présente chez Téditeur delà Poste du Soir de Londres pour Tarrêter au nom du Parlement. Thompson fait aussitôt appeler un constable et se laisse conduire à l'hôtel de ville (Mansion Eouse)^ où l'attend le lordmaire avec Wilkes et Oliver.
La scène fut dramatique et la mise en scène excellente. Le sergent d'armes des Communes venait d'arriver pour prêter main-forte au messager.
(( — De quel droit, au nom de qui arrêtez-vous cet c( homme? demanda le lord-maire au sergent.
(( — i^u nom du Speaker des Communes. Nous « avons un mandat de la Chambre qui vous ordonne «de remettre en nos mains l'éditeur Thompson, ici c< présent.
« — Pour quel délit?
(( — Nous exécutons notre mandat.
« — Ce mandat est-il signé du magistrat de la Cité?
« — Non.
c( — Montrez-le !
c( — Le voici.
« — Ce mandat ne vaut rien. Nous déclarons l'arec restation nulle, et ordonnons que Thompson soit « remis en liberté. »
Les Communes bravées, Wilkes triomphant, la Cité victorieuse, tout cela ne suffit pas. L'éditeur Thompson de prisonnier redevenant accusateur, et reprenant l'offensive :
» — Je demande acte^ dit-il, de l'arrestation illéc( gale dont j'ai été victime, et je réclame à mon tour « l'arrestation du messager et du sergent d'armes des c< Communes. »
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Le lord-maire et Wilkes, qui avaient arrangé la comédie, accordèrent à Thompson sa requête; procèsverbal fut dressé ; les trois magistrats signèrent; enfln le sergent d'armes et son confrère furent contraints de donner caution pour ne pas se rendre à la Tour.
Les masses frémissaient, les bourgeois de la Cité se montraient déterminés à se défendre et les Communes étaient irritées. Wilkes, Oliver et Townshend, pour avoir insulté la législature, furent mandés à la barre et incarcérés. Mais l'émotion populaire devenait si vive qu'il fallut proroger la session^ et la prorogation entraînant de fait la libération des captifs, ils sortirent de prison.
Wilkes, un des plus vicieux et des plus spirituels brouillons dont les annales politiques aient gardé le souvenir, fut porté en triomphe avec ses deux acolytes; la Cité illumina.
Belle occasion d'improviser une révolution, de bouleverser l'État, de brûler Londres, de tuer les lords, de renverser le trône qui ne tenait guère! Les Anglais ne trouvèrent pas que cela fût utile. La publicité des débats leur était acquise; ils la gardèrent. Les Communes ne voulaient pas céder leur privilège antique; on n'y toucha pas. Seulement on se mit à conquérir rinde et à prendre le Canada sur les Français, qui lisaient Jean-Jacques avec passion et qui admiraient sentimentalement les souliers de Franklin et ceux deMalesherbes; on régularisa les banques, on étendit le commerce, on activa l'industrie; Liverpool et Manchester s'élevèrent; le Times ^ le Morning C/ironide furent fondés en dépit des lois sur le timbre. Nous verrons bientôt quelle influence exerça sur les desti-
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nées de TAngleterre cette presse à !a fois si puissante et contenue par des lois si sévères.
Les Américains 2 et les Anglais, quels que soient leurs qualités ou leurs vices, ont le sens politique au plus haut degré.
Qu'est-ce que le sens politique?
C'est le droit sens.
Non pas le théorique et Tabsolu, la logique et l'algèbre ; mais la pratique, la vie et la nécessité de chaque jour. Mener les affaires de ce monde d'après Talgèbre et Tabsolu , c'est mener un bateau par logarithme. — c( Oh! dit le spirituel et inexorable Butler, dont on nous pardonnera de citer les rimes burlesques à propos d'un sujet grave; — oh I la belle histoire et la belle science
De ceux qui vous disent bonjour^ Qui font la guerre ou bien l'amour / Par poids, mesure et concurrence
Des Gémeaux et de la Balance, Selon que monsieur Jupiter A salué Vénus dans Tair !
Beaux philosophes algébriques, Amoureux des lois sympathiques ; Otant leur chapeau par compas^ Et ne prenant un seul repas Que si madame la Logique Et madame la Rhétorique Démontrent que leur pancréas, Peut digérer deux ou trois plais !
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Le comique auteur a bien raison ; c'est le pire des pédantismes que ce retour perpétuel à l'absolu et à la logique suprême dans les affaires d'un monde où tout est flottant et incomplet. L'imperfection évidente des choses humaines rend la loi sainte et sacrée aux yeux des peuples vraiment politiques; pour eux la loi doit être immuable, puisqu'elle représente l'absolu^ le juste^ l'équitable, le parfait. Remplacez-vous par une succession de petites lois qui se désavouent et s'annulent la loi traditionnelle, enracinée dans les mœurs, alors il n'y a plus de lois; cette recherche vaine d'un absolu qui nous fuit sans cesse est la destruction du sentiment même de la justice. Aussi les nations politiques changent-elles leurs lois le moins possible ; elles savent qu'une loi renouvelée est une loi amoindrie^ et que l'affaiblissement de la loi équivaut, à l'abaissement de l'humanité. Bentham lui-même et sa grande « Codification abstraite » n'ont pas séduit TAngleterre.
Quand il s'est agi de publier dans les journaux les débats parlementaires, un problème complexe s'est présenté à la bourgeoisie anglaise : de deux libertés il fallait, pour être logique, en immoler une, soit celle du Parlement, soit celle de la presse. Devait-on détruire le privilège des Communes, blesser la représentation nationale et affaiblir le solide rempart des libertés publiques? ou fallait-il, en cédant aux Communes, sacrifier la liberté de la presse, envelopper de mystère les débats politiques et tomber sous la tyrannie parlementaire, la pire des tyrannies? On sortit de ce pas difficile par un sentier de zigzag et une route absurde, — absurde du moins aux yeux de la métaphysique. La bourgeoisie prouva au Parlemenl que s'il s'obstinait
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dans la lutte, il serait battu infailliblement; puis elle se garda bien de le battre ; au contraire, elle lui laissa son privilège comme fiche de consolation. Satisfaites sur le papier, les Communes s'en tinrent là et firent bien; la loi resta la même, la presse continua son œuvre; et la coutume s'enracina si profondément, qu'aujourd'hui la destruction officielle et reconnue du privilège parlementaire n'étonnerait personne et semblerait aller de soi.
Le bon sens pratique avait tranché la difficulté; savants, sages, théoriciens n'y avaient vu goutte. Le plus honnête moraliste du temps, Samuel Johnson, placé entre son amour pour la presse et son respect de la loi, comme l'âne de Buridan entre ses deux pâtures, se tirait d'affaire par une sentence superbe, tout à fait digne de notre Molière, quand il démontre que «sa fille est muette » par de si bonnes raisons. — c( Du danger produit par une liberté illimitée de la presse, dit Johnson, et de l'autre danger que fait naître le désir de limiter la presse, résulte un problème... » Assurément!... «Problème majeur, que Tintelligence humaine paraît hors d'état de résoudre ! » Voilà qui est clair.
0 très-honnête Samuel ! l'intelligence humaine ne résolvait rien ; la pratique sensée, active venait à bout de tout. Lejury se montrait quelquefois sévère, même inique et la presse souvent insolente, cela ne pouvait manquer; l'injustice et les violences sont le train ordinaire des choses humaines. Mais l'habitude d'assister aux débats des deux Chambres et de les commenter devenait universelle ; le commerce et l'industrie trouvaient un levier puissant d'action dans la pu-
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blicilé des annonces ; les tavernes et les lieux publics étaient semés de feuilles quotidiennes, dont le fisc tirait par la loi du timbre un bénéfice considérable; les provinces les plus reculées faisaient venir un ou deux journaux de Londres; enfin, dix années seulement après réquipée de Wilkes, Gowper, le poëte calviniste, cetautre Jean-Jacques de l'Angleterre, insérait un charmant passage dans le poëme que Tamitié d'une femme lui imposait comme remède à son hypocondrie : la Tâche.
c( — Voici le journal que nous apporte le facteur botté, crotté, ceinture serrée, cheveux couverts de neige. Messager du monde et de ses bruits confus^ bonjour; te voilà donc avec des nouvelles de toutes les nations bercées sur tes épaules ! Tu vas sifflant, sans te soucier de ce que tu portes, et ton petit paquet une fois jeté dans l'auberge voisine, tu repars joyeux, sifflant toujours^ soufflant dans tes doigts, le cœur léger, l'esprit content. Incendies et morts, mariages et naissances, les fonds qui tombent^ les fondiqui se relèvent, tout cela est enclos dans le journal que lu nous apportes . Nos troupes se battent-elles? sontelles paisiblement assoupies et étendues au bord des flots atlantiques? L'Inde ancienne est-elle libre et riante, heureuse et parée de son diadème séculaire? ou bien gémit-elle encore sous nos tortures et nos vexations? Et nos orateurs, et nos grands hommes, que deviennent-ils donc ? Voyons un peu : discussions, logique, réplique, triplique, épigramme, insulte, objurgation, raillerie, facétie, que devient tout cela? Je suis curieux de le voir. — Donnons la liberté à ces captifs; fermez bien les volets, que les rideaux
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tombent en plis épais; faites briller la flamme du foyer; approchez le sofa; lisons, pendant que Tarne bouillante laisse échapper avec bruit sa colonne de vapeur embaumée ; préparez les coupes où va tomber la chaude liqueur, mère de la gaieté sans ivresse. Voici Tin-folio de quatre pages qui se déplie avec fracas; ce volume heureux que la critique elle-même ne critique jamais, que tous écoutent avidement, même les femmes, les jeunes et les belles, silencieuses et attentives. C'est une vraie carte géographique de nos gains, de nos pertes, de nos intérêts, de nos pensées, de notre vie entière, de ses ondoyants rapports et de ses variétés singulières. Cette chaîne aride de montagnes conduit au pic glacé du ministère; ce grand bourbier est le marécage où tombent les ambitions déchues ; voici le sentier perdu que suit le démagogue quand il veut atteindre le nouveau triomphateur et lui donner le croc-en-jambe redoutable qui réussit toujours. Ici roulent à flots dorés les onctueuses vagues d'une jeune éloquence parlementaire; — on est modeste, humble et timide ; on espère peu^ on ne demande rien, on prom-et peu ; hélas ! et l'on tient tout ! — Plus loin, l'emphase tombe en cataractes bruyantes, la prolixité des mots étend son océan sur un désert d'idées, et la plaisanterie prend ses ébats aux dépens d'une nation qui souff're. Plus loin encore voici le plus charmant chaos du monde, merveilles sur merveilles, cheveux pour les chauves, roses pour les teints qui pâlissent, des lis pour qui en veut, de la santé pour les mourants, le ciel et la terre à vos ordres, Dieu et l'enfer mis à sac, rosées olympiennes, nectars qui rendent la vie aux trépassés, sermons
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et festins , chansonnettes et ballons , charlatans de place et charlatans du monde! Oh! qu'il est délicieux pour le rêveur et le poète, d'observer par les meurtrières de sa citadelle bien fermée les mouvements et la mêlée de ce grand combat^ de voir s'agiter rénorme Babel et de ne point en sentir la presse, d'écouter de loin et sans danger le vague murmure de ces flots confus qui viennent mourir paisibles à notre oreille! Ainsi tranquille, assis au coin de mon feu, le journal dans mes mains, je vois d'en haut le monde et tout ce qui l'agite; il me semble que j'ai gravi quelque hauteur sereine où nul danger ne peut m'atteindre, où je suis quelque chose de plus qu'un mortel , d'où je contemple à mon gré les races, les générations, les empires. J'observe ce grand tumulte, paisible moi-même. »
Ces vers délicieux sont une date et de l'histoire. On y voit éclater l'expansion vive et l'influence universelle du journal, quand la loi du timbre fut portée et la publicité acquise aux débats parlementaires.
C'est alors que le journal, devenu indispensable à toutes les classes, s'organise sur le pied d'une administration puissante. Le vieux neivsman^ ou chercheur de nouvelles, revit sous la forme du penmj -a-lineman (homme-à-un~sou-la-ligne), qui approvisionne de décès, d'événements et de miracles les colonnes dévorantes. Son talent consiste à fixer l'attention du lecteur, à rendre tous les prodiges croyables, surtout à multiplier les lignes et à colorer son style d'épithètes véhémentes et nombreuses. L'incendie ordinaire doit lui rapporter 1 schelling, le mariage comme il faut 2 schellings; tout beau crime 5 schellings. C'est
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à rhomme-à-nn-penny-la-ligne qu^est dû le grand serpent de mer qui a passé la Manche, qui a pullulé en France et s'est répandu dans le nouveau monde où il s'est fort multiplié.
L'industrie ne pouvait manquer d'utiliser ce beau talent d'ampUification et de rhétorique . L'annonce, qui, du temps d'Addison, s'était tapie modestement à la fin du Spectateur et du Tatler, déploya ses ailes et occupa une portion considérable du journal. Il le fallait bien : le droit du timbre et le prix élevé du papier eussent enlevé aux propriétaires tous leurs bénéfices, si le commerce, aidé de la publicité, ne se fût chargé de combler cette lacune. Par degrés et bien timidement, l'éloquence du comptoir, l'une des plus insinuantes et des plus emphatiques éloquences imaginables, se glissa dans le journal et l'envahit. En 1695, madame Baker^ lingère et modiste, s'annonçait dans la Poste du imtin : Piccadily^ n"" 27 , excellente confection de robes et chapeaux , sous le patronage des daines de la cour. C'était modeste. Dès 1712, un hardi bottier saisit la trompette et proclame dans le Courant du jour ses chaussures portées avec orgueil par toute la gentry des trois royaumes. L'annonce marche ainsi ou plutôt vole comme Mercure , en 1760, on lit dans le Journal de la Cour vingts cinq vers en faveur d'un chapelier célèbre. L'annonce devient puissante; le commerce et l'industrie y trouvent leur compte.
Bientôt pour exprimer ce progrès nouveau il fallut inventer un nouveau terme, l'art de (i ballonner » [pujjing). Raillerie à part, cette rapidité et cette multiplicité des annonces servit merveilleusement le com-
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merce anglais. « Je trouve dans les pages remplies d'anc( nonces, dit Tingénu Charles Lamb, tout Tidéal qui « manque à ma vie. Charmantes et chères annonces ! ({ Ce beau chat qui se mire dans une botte! Turne à « thé ! le chapeau magnifique 1 Surtout ces vers mélanc( coliques , composés par le poëte lauréat de mon c( coiffeur ! Tout cela me ravit Tâme ; j'aime à me rapc( peler qu^autrefois monarques et princesses avaient c( le monopole des poètes lauréats, c'est une fantaisie c( que mon épicier et mon tailleur peuvent se passer Qi aisément ! »
Les annonces seules ont soutenu les journaux anglais depuis la loi du timbre. Pitt en 4797 augmenta ce droit de 100 pour 100 ; en 1798^ il astreignit Timprimeur, l'éditeur et deux propriétaires de chaque feuille à signer leurs noms sur un registre. En 1840 le droit de timbre était de un penny par feuille, avec une déduction de 20 pour 100 sur ce droit, à cause des autres taxes sur la fabrication du papier. Le papier se vendait aux grands journaux de Londres 70 schellings le 1,000, c'est-à-dire 1 penny 1/5 par feuille. Les commissionnaires de journaux achetaient chaque feuille 9 pence 7/9 , ou 15 schellings vingt-sept exemplaires. En définitive, le bénéfice des chefs de Tentreprise se réduisait à 1 penny 3 farthings par feuille vendue.
Toutes ces entraves apparentes ont accru l'énergie vitale delapresse anglaise, devenuele plus puissant instrument de la civilisation moderne. 12 ou 15,000 livres sterling pour la rédaction proprement dite d'un journal; 4,000 livres sterling pour les comptes-rendus des
séances parlementaires, n'ont pas effrayé les propriétaires de ces colosses de publicité.
Au-dessus àes penny -a-line-men^ pourvoyeurs nécessaires, qu'il ne faut pas mépriser, car le journal ne fonctionnerait pas sans eux, sont venus s'échelonner les reporters de diverses natures, au nombre de cinq dans les premiers temps , et qui , pour les diverses attributions de leur emploi, ont fini par s'élever au nombre de trente ou quarante payés do quatre à six guinées par semaine. En dehors du journal et même de l'Angleterre, on eut des correspondants, véritables ambassadeurs rétribués avec munificence; enfin^ cet édifice gigantesque de publicité fut couronné par le double trône, et le mot n'est pas excessif, du souséditeur, qui perçoit de 4 à 600 liv. sterl., et de l'éditeur en chef» qui touche de 600 à 1^000 liv. sterl. Voilà où e-i était déjà venue la presse périodique en 1840, et depuis ce temps elle n'a pas perdu un pouce de terrain. Cet espace parcouru par elle en deux siècles et demi lui appartient encore. En 1586^ un décret de la Chambre étoilée avait défendu, « sous peine de 0 mort, de garder une presse, même pour en user c( dans les cabinets et les recoins des maisons; avait c( supprimé tous les imprimeurs hors de Londres, exa cepté à Cambridge et à Oxford ; et autorisé la Gompa- « gnie des Siationers à pénétrer de force chez tous « les imprimeurs non patentés et à briser, fendre ou (( mettre en morceaux sur l'enclume tous les instruc( ments né<îessaires à l'impression. » ChHq typophobie c( ne réussit guère, comme nous l'avons dit.
Nous reviendrons plus tard sur l'organisation intérieure des journaux anglais depuis 1780. La liberté
anglo-saxonne venait alors de pousser sur un autre hémisphère des racines nouvelles et de puissants rameaux. En Amérique, après la déclaration de l'indépendance et la formation des Etats-Unis en républiques fédératives, la presse ne trouvait aucun obstacle. Dans ce pays libre et neuf, ni timbre, ni droit sur les annonces, ni restrictions d'aucune espèce; une législation indulgente, un jury toujours prêt à donner raison aux principes de liberté. Dans ces admirables conditions, vous diriez que la presse va fleurir et s'armer d'une autorité nouvelle. Nullement. L'excès de Tindépendance va la priver do sa force.
Le pays du monde où la presse a peut-être le moins d'influence utile, c'est l'Amérique , et c'est le pays où y aie plus de journaux. Les journaux américains sont consacrés presque exclusivement aux nouvelles : cette partie matérielle du journalisme a tout absorbé; le talent leur importe peu ; ils ne connaissent pas d'autre rivalité. Comme toute la population américaine est abonnée à quelque journal , et que la plus petite ferme, la moindre chaumière, reçoit une ou plusieurs feuilles publiques, il s'agit seulement de donner les nouvelles avant tout le monde ; pour atteindre ce résultat, pas de sacrifices, pas d'efforts dont un éditeur américain ne soit capable. On entretient sur les routes des chevaux de rechange et des courriers tout exprès. Le télégraphe électrique joue: récemment il est arrivé qu'au moyen d'une flèche lancée par une personne placée à bord d'un navire, une entreprise rivale a trouvé moyen de distancer ses concurrentes. Presque toutes les villes, même les plus petites, possèdent plusieurs journaux quoti^
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diens. 11 y en a qui paraissent trois fois, deux fois, une fois par semaine. Rochester, avec ses 30,000 àmes^ en a cinq, qui^ après toat^ ne contiennent que des annonces, des affiches^ et quelquefois des injures. (( Pas un Américain, dit M. de Tocqneville dans son (( excellent ouvrage sur l'Amérique , n'oserait proc( poser une restriction à la liberté de la presse. » La licence de la presse aux Etats-Unis est extrême. c( Trop souvent.^ dit le North Américan Review, les (( journaux sont les organes des passions les plus « basses et les plus vénales. Ils gagnent peu d'arec gent , ne peuvent servir aucun intérêt utile ou c( honnête, et déshonorent le pays. »
Les journaux anglais, pour une population de 26 millions d'hommes, sont à peu près au nombre de 370. Les 1-4 millions de citoyens des Etats-Unis ont aujourd'hui 11,000 journaux.
Tous les voyageurs anglais se sont accordés, depuis le commencement du siècle, à flétrir la violence, la vénalité et l'ignoble grossièreté d'une portion de la presse américaine. M. Webster lui-même, un des hommes les plus justement célèbres et estimés du continent américain, s'est élevé souvent contre ce qu'il appelle une « presse polluée et sans honte, » et ce que Fenirnore Coopèr nomme une « presse intolérable. » Il est juste de dire qu'elle se rachète et s'épure par degrés; mais comment se fait-il que la difRimation et l'outrage dont ses journaux sont remplis ne produisent aucun effet; que sans cesse on y lise que monsieur un tel est un drôle et madame une telle une misérable? Serait-il vrai, comme les voyageurs anglais ne manquent pas de le prétendre, que les Américains soient
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insensibles à Tlionneur, et qu'ils ne soignent pas le moins du monde leur réputation ? — Non^ certes ; mais dans ce pays du fait et de Faction, Faction seule a quelque valeur; il est question de défricher^ de planter et de bâtir des villes, bien plus que de lire ou de faire des phrases. Personne ne s'inquiète donc des injures des journaux et des journaux eux-mêmes. Seulement, comme on y trouve la note exacte de tout ce qui peut s'acheter et se vendre, et les nouvelles du commerce et de la politique, on en use, et l'on fait bien, sans s'embarrasser du journal. Telle diffamation, qui soulèverait la France, passe inaperçue en Amérique. On court en Californie; on rêve à cette immense voie de fer qui partira des Grands-Lacs p our aboutir à la Nouvelle-Orléans ; qu'importe le reste?
Personne en Amérique ne donne grande attention à ce qui s'imprime et à la valeur des mots. Quand il est convenu que les mots n'ont plus de prix et de sens, ceux qui les écoutent les reçoivent exactement pour la même valeur que ceux qui les prononcent; de même une monnaie de billon qui porte avec elle son alliage, quel que soit le titre apparent qu'on lui donne, est toujours réduite par la circulation à sa valeur réelle. La presse n'en demieure pas moins en Amérique un vigoureux instrument de civilisation naissante, d'activité, de puissance et de labeur. Elle entretient avec force ce mouvement qui remue le sol, fertilise la terre et fait germer les villes. Elle a ses fautes et ses péchés^ comme dit miss Martineau ; souvent elle ne représente que la fumée de cette grande machine à vapeur qui marche toujours. C'est que le moment n'est pas encore
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venu. Jusqu'à ce que l'Amérique ait renouvelé la littérature anglaise pour lui imprimer définitivement son caractère propre, les journaux américains no seront que ce qu'ils sont aujourd'hui, des locomotives du fait et non des moteurs de l'idée.
Les Américains ont-ils abdiqué en cela le sens politique de leurs pères? Non, certes; aux besoins d'une civilisation en travail déformation ils appliquent les ressources d'un journalisme enfant. Nous chercherons maintenant à étudier les singularités de cette formation et les nuances de ce progrès.
Le journalisme aux Etats-Unis est d'hier; car il no date pas de plus loin que 1704. L'imprimerie américaine elle-même ne remonte pas plus haut que l'année 1674. > — c(En 1639, dit le North American Beview, auquel nous empruntons ces détails, John Gloverfit présent au collège de Cambridge (Massachussets), d'une fonte de caractères {a font of printing letters). Quelques marchands d'Amsterdam envoyèrent ensuite 49 liv. sterl. applicables à une imprimerie américaine. Trente-cinq ans se passèrent sans que cette donation portât ses fruits. En 1674, enfin, Boston eut son imprimerie, et Philadelphie la sienne en 1724, cinquante ans plus tard. On no publiait encore en Amérique que des pamphlets religieux, des sermons, et surtout des almanachs. Les querelles des planteurs et des colons, leurs guerres contre les Indiens, leurs discussions
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théologiques, leurs défrichements et la construction de leurs villes frayaient la route d'une civilisation nouvelle; au milieu de leurs travaux, les Américains, se passaient de journal; ils s*en passaient comme tous les fondateurs d'anciens empires ou d'anciennes républiques. Après tout, on peut douter que le journalisme eût été pour eux d'une utilité bien grande. Cette population, disséminée sur tous les points d'un vaste territoire, sentait vivement le besoin de se réunir en groupes ; elle ne recevait aucune nouvelle de ses frères puritains , épars et persécutés sur la face de TEurope. Au lieu de lire la gazette au coin de son feu, on allait à Boston causer des intérêts de la secte; ces pieux centres de réunion prêtaient de l'énergie aux sentiments religieux et patriotiques de chacun. Jusqu'au milieu du dix-septième siècle quelquesuns de ces points de ralliement ont conservé leur influence et leur intérêt. Le jeudi de chaque semaine on voyait accourir à Boston une foule de campagnards, de jeunes gens, d'écoliers, qui assistaient à ce que l'on appelait la leçon du jeudi. Après la leçon, il se formait une espèce de club où l'on apprenait les nouvelles, où l'on échangeait ses idées, où se faisaient les mariages, où se traitaient les questions de commerce et de politique. L'un lisait à son voisin les lettres qui lui venaient d'Ecosse, et Tautre lui communiquait les nouvelles fraîchement arrivées d'Angleterre. J'ai entendu dire à d'anciens colons que jamais journal, quelque excellent qu'on le supposât, ne parviendrait à remplacer ce club social, dontl'ombre existe encore à Boston.
((En 1704 (dit toujours le North American)^ Bar-
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hclomy Green^ de Boston, fils de Timprimeur du Collège, et qui avait longtemps rempli l'office de precentor dans une des principales églises, imprima et publia dans cet Etat le premier journal, qui avait pour titre : Lettres nouvelles de Boston. Un maître de poste, John Campbell, Ecossais, avait fait les fonds. En général, les journaux américains ont eu pour berceau les maisons de poste, espèces d'hôtelleries et de lieux de rendez-vous où les nouvelles abondent avec les voyageurs. Green, l'imprimeur, acheta le journal dix-huit ans plus tard, combattit le mouvement républicain, ne cessa point de prêcher la loyauté envers la métropole, essaya de ranimer cette flamme éteinte de patriotisme anglais qui n'avait plus de foyer ni d'aliment, et vit expirer son journal en 1776, lors de l'évacuation de Boston par les troupes anglaises.
Le maître de poste qui avait succédé à Campbell établit, en décembre 1719, une gazette rivale de la gazette continuée par Green; cette dernière se nomma Gazette bostonienne. Le prix des grains et les arrivages servaient de texte principal à ce recueil intéressant, qui depuis Tannée 1718 n'a pas cessé de se publier et de s'imprimer dans une petite allée obscure située près de la cour de la prison. Mais chaque maître de poste, ayant fondé un journal à lui, ne manquait guère, avant de quitter sa place, d'en vendre la propriété, et son successeur, quel qu'il pût être, se mettait aussitôt à créer un journal nouveau. Ainsi, de maître de poste en maître de poste, le journalisme acquérait des forces nouvelles. Le journal fondé par Rneeland en 1732 (le troisième en date), se nomma Gazette de Boston et Journal hebdomadaire^ et eut beaucoup de succès. En
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1752, le même Kneeland, s'étant séparé de son partenaire, établit un nouveau journal qui eut pour titre V Avertisseur de la semaine^ contenant (ainsi le titre s'exprimait) « les nouvelles les plus fraîches, tant domestiques qu'étrangères. »
Eq 1721, James Franklin, frère aîné du célèbre Benjamin Franklin, publia contre la métropole, en faveur de la colonie^ ses Nouvelles courantes de la Nouvelle-Angleterre. Le jeune Benjamin travaillait au journal pour fort peu d'argent, car il était pauvre. Avisé comme il était, il demanda à son frère une augmentation qui lui fut très-commercialement refusée; alors il quitta Boston et le journal, qui tomba aussitôt. Sar les cendres encore chaudes de cette feuille apparut un nouveau journal, la Répétition de la semaine^ par Thomas Fleet, qui avait quitté Londres en haine de la haute Eglise, et qui était venu à Boston, où, pour prouver sa loyauté de sujet, il avait fait peindre sur son enseigne un Cœur et une Couronne. La déclaration d'indépendance une fois signée^ il effaça la couronne et la remplaça par une Bible ouverte, avec cet exergue : Thomas Fleet, Le Cœur et la Bible.
C'est le North American Review qui nous fournit ces détails. Le rédacteur possède, dit-il, une collection complète de ces vieux journaux «de toutes les tailles, c( et terribles pour le relieur; collection bizarre, vallée « de Josaphat, rendez-vous de toutes les proportions c( et de tous les âges. » Le même écrivain cite en passant quelques échantillons curieux de la « vieille c( plaisanterie indigène dont ces feuilles s'égayaient. — c( A vendre un vieux quaker défunt et desséché qui
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« paraît vivant^ qui est mort, qui ne parle pas, qui « remue peu, mais qui sait toujours comment on triche « le voisin en vendant de mauvais drap, etc. » — « A « louer une belle esclave noire, avec ou sans le magis- (( Irai J. Hopwood qui s'est chargé de son éducation, (( et qui lui a appris toutes sortes de sciences ; Tesclave c( seule, dix dollars par semaine; avec le magistrat, c( onze dollars; le magistrat seul, un demi-dollar. » Et encore : « On demande six Idiiies patronnesses pour (( se mettre à la tête des bals de New-York, décider (( des admissions et des exclusions, déterminer avec « une exactitude scrupuleuse d'où sort celui-ci et (c d'où vient celle-là, et bannir sans réserve do la « société toute espèce àe petites gens. Elles devront être « d'une naissance distinguée, prouver par leur arbre « généalogique que depuis la quatrième génération il « n'y a eu dans leurs familles ni blanchisseuses, ni (( tailleurs, ni cordonniers, etc. Elles devront aussi (( entendre le français et un peu l'italien, savoir au « juste quand il faut crier bravo dans un concert, et (( marquer la mesure par un mouvement de tête aux (( soirées musicales du samedi, ))
Le journal américain s'est éloigné par degrés de celle situation primitive et patriarcale. Il s'est multiplié démesurément.
Il y a aujourd'hui en Amérique des journaux de toutes les formes, de toutes les dimensions, de toutes les nuances, illustrés, non illustrés, in-folio, in-12, allemands, anglais, français; ils vous assaillent de tous côtés, ils viennent vous harceler dans le Avagon, sur le bateau à vapeur, dans les rues, dans les hôtels, chez votre banquier, au spectacle, au concert, dans la chau-
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mière, dans le sentier perdu des vieilles forêts, sous le wigwam de l'indigène. Toute l'Europe a entendu parler du Chillicote-Banner^ mouchoir qui devient journal, journal imprimé sur un mouchoir, et que Ton envoie chaque semaine à la blanchisseuse, qui en est aussi la typographe, Védiirice et la rédactrice. D'autres feuilles paraissent deux, trois ou quatre fois par semaine. Les unes sont politiques, les autres littéraires, d'autres satiriques, quelques-unes professionnelles. Le Picayune de la Nouvelle-Orléans est assurément un des plus malins héritiers de Marforio et de Pasquin. Ce sont les loustics américains de cette espèce qui se permettent des plaisanteries telles que celles-ci : Une gravure sur bois représentant a une souricière, » et au-dessous de l'instrument la liste des nouveaux mariés. c( Des commuc( nautés de 2,000 âmes, dit un voyageur anglais, pos- (( sèdent jusqu'à six journaux. » Rochester, avec ses 30,000 âmes, en a cinq quotidiens et huit hebdomadaires ou bihebdomadaires. Un statisticien polonais, qui a publié un excellent livre statistique sur l'état du pays, a calculé de la manière suivante le rapport proportionnel de la population aux journaux: un journal pour 10,000 âmes. En Asie, un journal sufiità 14 millions d'hommes. En 1849, il a paru aux Etats-Unis dix-sept cents journaux en chiffres ronds.
Ce que le lecteur cherche dans ces journaux, qui remplacent les affiches, ce sont les annonces, et rien de plus. Pas un n'a d'influence, de crédit, de force ou d'argent. On ne s'étonne point d'y trouver la souricière burlesque dont nous venons de parler tout â l'heure, ni de lire, dans un numéro manquant d'annonces, cinq pages arrachées sans autre cérémonie au roman
qui vient de paraître. Dans les localités reculées, dans rioway, par exemple, et même à Cincinnati, la femme mariée qui a mis au monde un jeune citoyen ou une citoyenne l'annonce économiquement à ses amis par Torgane du journal : La colonelle TahitJta Grundt est heureusement accouchée (Tune fille; la mère et V enfant se portent bien. Souvent une transaction commerciale s'ébauche et se termine dans deux journaux dont les imprimeries respectives sont à cent lieues de distance Tune de l'autre : — « Mille « balles de coton pour ... dollars 1 » — « Trop cher; « je rabats S5 par cent! » — « impossible! » Et le dialogue continue. Le New Alhany Packet de 4849 est rempli d'invitations qui ne coûtent ni frais de poste, ni plumes, ni encre : Les misses Dorothée Trewe et Jernma Treiue (ce sont les demoiselles qui invitent) ont r honneur d'inviter à leur soirée du 25 courant MM,..^ etc.
Ces particularités de ménage deviennent chaque jour plus rares et se concentrent de plus en plus dans les localités où la vie primitive se maintient. A Boston, à New- York, à Philadelphie et à Baltimore, le ton des journaux principaux, si l'on fait abstraction de la véhémence politique, est en général élevé et modéré, du moins comparativement aux anciennes habitudes de la presse américaine. Quant au talent, au style, à la forme, à la valeur intrinsèque, on ne s'en occupe guère; tout est sacrifié aux nouvelles et aux annonces. Il n'est rien qu'un éditeur américain ne fît pour se procurer des nouvelles fraîches. Les trois principaux journaux de Philadelphie et de New-York s'arrangèrent récemment pour faire arriver plus vite, d'Ha-
lifax à New-York, les nouvelles d'Europe. C/était Thiver. Ils employèrent des exprès à cheval et frétèrent un bateau à vapeur pour l'occasion. lis gagnèrent un jour. Pendant la guerre du Mexique^ tout le monde attendait avec anxiété les nouvelles du Sud, qui arrivaient alors par la Nouvelle-Orléans, où le bateau- poste débarquait. Une lutte s'établit entre les journaux de Baltimore, et ce fut à qui se servirait le premier du télégraphe électrique établi récemment entre Baltimore et Washington.
Le vapeur, après avoir remonté le Potomac, s'arrêtait à plus d'un mille du télégraphe et de la poste de Washington pour y délivrer ses paquets et ses messages, qui de là étaient transportés en chemin de fer jusqu'à la poste de la métropole administrative. Voici ce que les éditeurs rivaux imaginèrent pour se distancer l'un l'autre. Chacun d'eux embarqua un agent à bord du vapeur, et lui recommanda de recueillir en route toutes les informations possibles, de les rédiger d'une manière succincte, et d'attacher cette rédaction à un bâton court, assez pesant pour être lancé sur le rivage et y tomber avant même que le vapeur eût touché le bord. A ievj^Q se trouvait un homme qui ramassait le bâton et le passait à un enfant monté sur un excellent cheval. Le cheval partait au galop pour atteindre le bureau du télégraphe. Il y avait quelquefois cinq ou six chevaux ainsi montés, et c'était un véritable steeple-chase auquel on assistait avec beaucoup d'intérêt. Le premier qui s'emparait du télégraphe le faisait jouer à son profit ; en un quart d'heure Baltimore savait les nouvelles, avant même qu'on les connût à Washington et que la correspondance fût
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distribuée dans cette dernière ville. Un jour, Tun des concurrents s'avisa de lancer son manuscrit attaché au bout d'une flèche, ce qui lui assura la victoire.
On voit qu'il n'est plus question de littérature, de philosophie, de progrès intellectuel; il est question a d'aller vite^, » f/oi7tg ahead^ et les Américains ont parfaitement raison : pour peupler ces grands espaces, pour relier les lacs Supérieurs à la Pacifique, pour défricher, coloniser^ civiliser, enfin accomplir leur tâche, ils n'iront Jamais assez vite. Les vingt ou trente races différentes dont le sang confondu et mêlé coule dans les veines de ce corps jeune et gigantesque ont besoin, pour opérer leur fusion, de ce mouvement perpétuel. et véhément. Que feraient-elles du journalisme intellectuel ou civilisé de l'Angleterre ou de la France ?
Tel est encore aujourd'hui le journalisme américain. Les pionniers du nouveau monde, les préparateurs de l'avenir, n'ont pas eu le loisir ou le désir de faire de leur presse périodique autre chose que ce qui leur convient parfaitement ; une rapide locomotive pour les faits, un moyen matériel d'anéantir l'espace, un instrument un peu grossier pour économiser le temps et forcer les points les plus éloignés de leur territoire immense à communiquer entre eux. Lejournal américain, quel qu'il soit, a peu de crédit, exerce peu d'influence, se vend très-bon marché et gagne très-peu d'argent. Ce qui est étrange, c'est qu'en se vendant bon marché, il est encore très-cher relativement à ce qu'il coûte et à ce qu'il contient. Un voyageur alTirme « que (( le prix des journaux américains, quelque inférieur « qu'il paraisse, est infiniment plus élevé que celui des
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c( anglais; ces derniers, dit-il, renferment dix fois plus « de matière, coûtent vingt fois plus, et sont d'une (( autorité comme d'une utilité cent fois plus élevée.»
Dans quelle voie doitaujourd'hui s'engager la presse quotidienne de l'Europe et surtout delà France? Dans ' celle que les Etats-Unis ont suivie ? Ce serait revenir à l'enfance de l'art. Les journalistes même des Etats- Unis en conviennent, et l'un des plus spirituels s'exprime ainsi : « Laissez-nous marcher^ dit-il, nous grandirons; nous ferons un jour des livres comme on en fait à Paris et des journaux comme on en fait à Londres. Nous ne pouvons pas employer nos loisirs ' comme messieurs les Européens. Le temps, ce grand vieillard poétique des anciens, avec des ailes et une faux, emportant sur sa route des fleurs, des couronnes, et des coupes, n'est pour l'Américain moderne qu'une pauvre et musculeuse bête de somme qui creuse de son mieux la terre, qui trace son sillon avec un patient labeur : jouissance, luxe, délicatesse, tout ce qui orne la vie n'appartient pas encore à l'Amérique. Nous sommes aujourd'hui ce qu'étaient les Golhs; nous associons encore les idées de vie efféminée et de mollesse d'âme aux idées de littérature et de poésie. Nous croyons que l'intelligence ne s'applique pas aux choses idéales sans se pervertir et se corrompre. Pour nous, littérature et niaiserie sont synonymes; nous voulons de Taction et non de l'étude; du savoirfaire et non du savoir. Nous voulons que la musculature domine, quand même le système cérébral en souffrirait. Notre éducation n'a qu'un but, l'utilité actuelle. Nous nous disputons du pain et de l'argent; voilà tout. »
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C'est très-bien; et l'Europe vieillissante, que ferailélle d'un journalisme enfant? Renfermée, comparativement à l'Amérique, dans des bornes territoriales assez étroites, à quoi pourrait lui servir et le fractionnement infini, et la médiocrité universelle, et la transformation complète de la presse, devenue instrument matériel de transmission et de communication? Toute force dont on abuse et que Ton subdivise immodérément s'évapore et disparaît. La presse européenne, en reculant jusqu'aux procédés fractionnaires et enfantins de la presse américaine, atteindrait donc ou le suicide ou du moins un état d'abaissement excessif; or, rabaissement de la presse est celui de la pensée même, et cet abaissement serait celui de la race et du pays.
Est-ce à dire que je veuille la mort de l'annonce? L'annonce, fille aînée delà liberté de la presse^ n'a pu exister sans sa mère. L'annonce est la sœur bâtarde de la publicité ; e!le soutient, à elle seule^ comme Samson, le temple des institutions modernes. Elle est essentiellement démocratique; elle s'adresse au peuple, à la masse, à la crédulité; elle a remplacé la religion, la poésie ; elle tient lieu de toutes les croyances. En un mot qui ne croit plus à Dieu garde du moins la superstition de Tannonce. L'annonce représente la masse humaine facile à duper, heureuse d'être dupe. Imaginez un peu de quel malheur seraient frappés les neuf dixièmes des populations française, anglaise et américaine,
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si on les privait tout à coup de cette douce jouissance. Les bourgeois les plus respectables des deux mondes en périraient de chagrin. Il y a toujours dans l'annonce une espérance, c'est-à-dire une portion de vie et de bonheur. Ne parlez pas du danger qui peut la suivre et de l'avenir trompeur qu'elle ouvre trop souvent à nos désirs : elle contient un gaz enivrant qui monte au cerveau, le caresse etTexalte comme le gaz acide carbonique. Une fois habitué à l'annonce et aux jouissances qu'elle procure, on ne peut pas plus s'en défaire que de l'habitude stimulante du tabac, du café ou du vin de Champagne. Honneur à ceux qui ont accru la somme des jouissances humaines en inventant l'annonce! ï!s savaient que l'avidité de l'imagination est insatiable et ardente comme celle des sens; que ses désirs sont inépuisables, intenses, éternels, incorrigibles, et que sa munificence égale toujours le plaisir qu'elle reçoit et la mystification qu'elle subit.
c( La poésie, dit Bacon, ne fait que réaliser le monde idéal et nous mettre en possession de l'objet de nos désirs. )•) Que fait l'annonce ? Elle offre un remède certain à ceux qui ont la goutte, du vin de Madère excellent aux buveurs gourmets et pauvres qui ne veulent payer que 10 pences la bouteille^ un certain revenu à quiconque veut doubler et tripler même ses capitaux, un mariage riche et une jeune beauté aux officiers sans fortune, un Adonis plein de qualités et de vertus aux veuves surannées et aux épicières retirées du comm erce. Toutes ces jouissances sont idéales si l'on veut, chimériques et insensées, j'en conviens; mais nesont-ce pas là de véritables voluptés poétiques admirablement adaptées à un monde matériel?
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Sous le rapport de la civilisation et du commerce, Tannonce est un bienfait; elle établit dans toutes les branches du commerce et de [^industrie une circulation continue et progressive; elle tient lieu d'une loi fort nécessaire et que nos législateurs ont cependant oubliée : je veux parler d'une mesure administrative qui forcerait le public à débarrasser les marchands de tout ce qui se trouve dans leurs magasins et de tout ce qui y reste. L'annonce remplit ce but, elle balaye les magasins avec une facilité et une rapidité surprenantes; tout le rebut qu'ils contiennent disparaît en moins de rien, sans violence arbitraire; et le public déçu se croit encore obligé à la reconnaissance. La loi du maxirmim^ employée à cet effet par les chefs et les moteurs de la révolution française, n'était qu'une tyrannie ridicule. L'annonce n'exerce pas la compulsion; elle ne force pas, elle persuade. Pourquoi toutes les législations n'ont-elles pas mis en œuvre cette douce et charmante violence? Pourquoi cette route de fleurs ne nous conduit-elle pas à la république où à la monarchie?
Salut donc, invention sublime, dernier effort de la philanthropie progressive !tu es devenue l'un des beaux arls de notre époque, ou plutôt tules as remplacés tous. Fille des mathématiques et de la spéculation financière, tuas la crédulité pour sage-femme et la publicité pour nourrice. Jamais système d'intérêt com.'posé n'a produit de bénéfice aussi net., aussi gigantesque que l'annonce. Il ne s'agit ni de dix, ni de quinze pour cent, mais de cinquante et de mille pour cent. Les industriels de Londres et de Paris dépensent tous les ans vingt-cinq millions en annonces, et retirent de cette transformation su-
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blime un milliard de profits ! Financiers, établissez des banques d'escompte; armateurs, faites vogaer vos navires; mécaniciens, créez vos puissantes machines; économistes politiques, supputez le nombre de briques dont se composent les maisons de Londres, le nombre de pommes de terre que produit et exporte l'Irlande toujours aflamée ; inutiles philosophes, calculezle nombre, d'utiles mensonges que contient un journal Jamais vous n'obtiendrez rien qui approche des résultats obtenus par cet admirable procédé de l'annonce.
Vers le milieu du dix-huitième siècle, un homme de beaucoup d'esprit découvrit Tintluence nouvelle qui venait d'éclore. Ce fut Sheridan qui le premier s'occupa d'une classification savante des mystifications que le public commençait à subir, non-seulement sans se plaindre, mais avec reconnaissance. Le premier, il introduisit dans sa com.édie^ intitulée la Critique, un journaliste habile, véritable fondateur de la science, et qui disserte en connaisseur sur les différentes manières de faire mousser Vannonce. « Tantôt, dit-il, on la fait mousser directement^ franchement, sans prétentions oratoires et sans artifices: on dit qu'un auteur est sublime, et l'on frappe de malédictions quiconque ne reconnaîtra pas sa grandeur. Tantôt la mousse est oblique et semble arriver comme par hasard et comme par accident à l'éloge que l'on veut atteindre. Ainsi, à propos d'un mauvais puëte, on fait valoir toutes les beautés, toutes les qualités du poëte que l'on protège, et dont l'édition ne se vend pas. Un mode plus ingénieux encore, et qui peut s'appeler, selon Sheridan, la mousse par opposition^ est celui qui jette au hasard, à travers une phrase, une gloire qui n'existe pas en-
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core, dont personne n'a entendu parler, mais que Ton donne pour publique, pour éclatante et pour universellement reconnue. Par exemple, on veut faire la fortune d'an chapelier envers lequel le journaliste a contracté la dette de cinq ou six chapeaux, usés et non payés; on prend ce chapelier inconnu pour point de comparaison, et Ton dit : «Martin se croit aussi célèbre et aussi habile dans son art que Napoléon dans l'art militaire, que Remble dans l'art dramatique, ou le célèbre Tannert dans l'art de faire les chapeaux. » La mousse hostile est beaucoup plus belle et peut être considérée comme une des raretés du genre. Celle-ci demande une diplomatie raffinée, et qui va jusqu'au machiavélisme.
Suivez exactement la recette que voici : Dites d'un homme ou d'un livre tout le mal que les hommes pardonnent, quand même les moralistes et les critiques le réprouveraient; laissez supposer en lui toutes les qualités que l'on estime, c'est-à-dire celles dont on a besoin. Ayez Tair de le blâmer amèrement; jouez le rôle d'un ennemi acharné, mais excitez la curiosité, mais éveillez l'attention; vous aurez atteint votre but. Vous avouerez avec une sorte de regret et comme chose dont tout le monde est obligé de convenir, que tel homme politique a de l'éloquence, de l'habileté, qu'il sait faire triompher son parti; mais vous tomberez d'aplomb sur ses vices, sur son immoralité, sur son défaut do principes. Vous ne disconviendrez pas que cet ouvrage ne soit curieux, intéressant, que le style n'en soit nouveau, rapide et coloré ; mais vous ajouterez que ces mérites ne vous éblouissent pas, que l'auteur est un homme de mauvais goût, chef d'une mau-
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vaise école et qui emploie mal son talent. Le sublime de la mousse hostile est de faire maudire le critique et de faire acheter Touvrage.
Mais ce n'est rien encore auprès de la mousse accidentelle, qui prend pour base quelque grande catastrophe vraie ou supposée, et qui, donnant pour ainsi dire son coup de tam-tam à la curiosité publique, contraint tous les yeux à se tourner; c'est le dernier échelon de cette grande politique des annonces; la plus invincible et la plus brillante des fusées que projette le grand feu d'artifice donné au public. Phénomènes de la nature, crises politiques, meurtres, assassinats, réjouissances publiques, l'annonce s'assimile à tous ces événements et s'en sert comme d'autant de véhicules. Vous voulez donner de la réputation à quelque pauvre auteur de vos amis qui a six enfants, une vieille mère^ et aussi peu de talent que de fdrtune : je suppose qu'il se soit retiré, par motif de santé ou d'économie, dans un petit village voisin de Londres. Quinze jours après sa retraite, vous publiez dans un journal en vogue le paragraphe suivent : a Une tempête affreuse vient de soulever les flots du Rhin; les côtes de TAlsace ont été submergées et l'inondation, qui a détruit les plus beaux et les plus fertiles vignobles de Breikdorf-Weilstein, s'est étendue jusqu'à Colmar. Le bateau à vapeur le Krauen^ qui était parti d'Ehrenbreinstein le 17 septembre au matin, a succombé à l'effort des vagues malgré l'habileté du capitaine Brokhsturff, qui a péri avec tout son équipage et ses nombreux passagers. On doit déplorer la perte de miss Elisa-Wilhelmine Bangor, fille unique et héritière du célèbre lord Bangor, et qui se rendait
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à Wiesbadea avec sa gouvernante et l'un de ses oncles Lord Beresfield; le cadavre de cette jeune el intéressante victime a été retrouvé sur la plage d'Embersden, et enseveli dans le cimetière du village. Le même paquebot portait l'un des hommes les plus instruits et les plus modestes de l'époque, le jeune Eleutbère Chalcidicus, qui revenait de Leyde, où il avait été compulser dans les archives de la république de Hollande les documents nécessaires à sa grande histoire du Stathoudérat , documents que l'on croyait perdus, et qui n'ont pu échapper aux investigations de son érudition infatigable : il rapportait en Angleterre cette précieuse conquête, qui eût servi à rendre plus digne de son talent l'un des beaux monuments historiques de l'époque, lorsque cetle grande catastrophe inattendue l'a enseveli dans les flots du grand fleuve qui lui sert aujourd'hui de tombeau. Sans doute, après sa mort on lui rendra toute la justice qui lui est due; on lui assignera le rang qu'il mérite à la tête des grands écrivains du siècle; car un habile pilote de Wissembourg, Dorotheus Bonn, a réussi à sauver une grande partie de ces manuscrits si précieux, dont on ne saurait trop hâter la publication. » Huit jours après vous annoncez que le grand Eleuthère Chalcidicus^ lequel n'a pas bougé de place, a eu le bonheur de survivre à cette catastrophe épouvantable et que l'ouvrage va paraître. La fortune de l'auteur est faite, et la vente du livre assurée.
Votre ami Eleuthère a-t-il la plus légère dose de talent? Ce n'est pas du tout la question. Ne vous en embarrassez pas. Peu importe; accomplissez votre de-
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voir cl desservez votre temple ; vous êtes le prêtre de la déception publique, recevez les hommages et les offrandes de vos bons paroissiens, et payez-les de la monnaie qu'ils réclament. Si la grande histoire du Stalhoudérat n'est, en définitive, qu'une spéculation de librairie et une compilation informe, à qui s'en prendra-t-on? Pourra-t-on vous imputer un malheur ? Entre la publication de votre annonce et l'apparition de Tœuvre, combien d'existences s'évanouiront, combien d'heureux vous aurez faits, heureux par la seule Espérance! Combien de personnes qui vivent en province ou hors de l'Angleterre, et qui, ne pouvant se procurer la fameuse et magnifique histoire du Stathoudérat, conserveront l'agréable image de l'œuvre idéale et parfaite dont vous aurez enchanté leur pensée ! Calculez donc le nombre de jouissances innocentes que vous aurez procurées au monde reconnaissant. Bienfaiteur de l'humanité, bravez son ingratitude, quand même on vous traiterait de charlatan et de menteur; marchez toujours d'un pas ferme et certain dans la voie de l'annonce. Ne répondez au mépris injuste des hommes que par un redoublement d'activité^ par un accroissementfde puissance. Les philosophes vous dédommageront; ils vous décerneront d'une main sûre et équitable les couronnes qui vous appartiennent. Ils savent que le faiseur d'annonces est né d'une civilisation perfectionnéf^, que sa mission est haute et sociale et que l'annonce a presque le grave caractère du sacerdoce.
Les juges d'Angleterre connaissent si bien cette sainteté de l'annonce, ils la respectent si profondément, qu'ils lui ont rendu hommage dans plusieurs circou-
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stances remarquables. En voici un exemple : William Sharp, graveur célèbre^ qui^ après avoir commencé par essaye^ sa main sur des pots d'étain et de plomb, après s'être perfectionné par l'embellissement des colliers de cuivre et des marteaux de porte, a fini par devenir membre des académies de peinture, sculpture et gravure de Vienne et de Bavière ; William Sharp, Tun des plus originaux et des plus bizarres personnages queTAngleterre ait produits, se trouvait impliqué, vers le commencement du siècle où nous sommes, dans je ne sais quelle trame démocratique tendant au nivellement des fortunes et à rétablissement de la loi agraire. Ce n'était là que sa quinzième ou dix-huitième folie; il professait les doctrines de Mesmer, celles de Swedenborg, croyait que Richard Brothers, l'inspiré, apportait un Evangile nouveau, et que Johanna Southcôte, l'hydropique, était grosse du Messie. Toutes ces extravagances se pressaient à la fois dans la tête de William Sharp, qui, de temps à autre, pour dissiper l'obscurité dont ce cahos obscur enveloppait son intelligence, se levait à quatre heures du matin, se jetait dans la Tamise, la traversait deux fois à la nage, revenait déjeuner avec du jambon et du homard, reprenait son travail et exécutait ces chefs-d'œuvre qui reproduisent avec une fidélité si brillante la touche de Reynolds et celle de Thomas West. Sharp, dans un de ses intervalles non lucides, s'était affilié à une société philanthropique, qui devait donner à tous les hommes une égale portion de la richesse territoriale. Pitt, Dundas et les autres membres du ministère le firent comparaître devant eux. On l'examina; tout au milieu de la séance consacrée à l'interrogatoire, il
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se fit une pause. Sharp, que cette opération amusait médiocrement, se rappela qu'il avait dans sa poche les annonces d'un recueil de gravures exécutées et publiées par lui, recueil au succès duquel il tenait beaucoup; car, eufin^ il faut vivre, quand même on serait swedenborgien, démagogue et soulhcotien. Le voilà, oublieux et du danger couru par lui, et de son interrogatoire, et de ses juges, et même du sujet des gravures annoncées, qui s'approche respectueusement de ses vénérables inquisiteurs^ les salue jusqu^à terre, et leur offre ses prospectus et ses annonces. Hélas! les gravures en question devaient accompagner les pamphlets les plus virulents d'HorneTooke et de Cobbett. Notre homme était perdu si les examinateurs eussent manqué d'esprit : ils se regardaient l'un Tautre et le sourire de la plus ironique incrédulité voltigeait sur leurs lèvres. Sharp, sans se déconcerter, les sollicitait, chapeau bas, de vouloir bien lire son annonce et d'ajouter leurs noms à la liste des souscripteurs, A ce dernier trait^ Pitt éclata de rire : accuser un tel homme de haute trahison, c'eut été absurde. Sharp fut renvoyé de la plainte; à l'instant même on lui rendit la liberté, et l'annonce triompha.
L'annonce, comme la politique^ com.mc l'art diplomatique, tient à la circonstance, à l'occasion, à la convenance; et sa règle la plus fixe, c'est la souplesse des mouvements et Télasticité qu'une main habile lui imprime. Dans les Étals-Unis de l'Amérique septentrionale, elle a besoin d'une certaine brutalité franche, qui manquerait son effet en France et en Angleterre. L'éditeur d'un journal publié sur les frontières de l'Illinois n'était pas satisfait de la vente de sa feuille.
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voici le nouveau genre d'annonce qu'il inventa. Son dessein était d'inculquer profondément dans Tespritdes colons et des chasseurs de la contrée, la conviction de la parfaite indépendance avec laquelle il rédigeait son journal. Le lendemain, cet article-ci étonna ses lecteurs: (( L'éditeur du Drapeau de V Illinois regrette de n'avoir pu donner ses soins à l'impression du numéro qui devait paraître hier, il a été occupé pendant cette journée à châtier, à coups de cravache, un misérable qui s'était permis de révoquer en doute son indépendance. Cette occupation indispensable ne lui a pas permis d'achever en temps utile la rédaction et l'impression de sa feuille. )) Imaginez une annonce de ce genre insérée dans un journal de Londres ou de Paris. Les républicains transatlantiques ont trouvé cela d'assez bon goût. Ils ont su gré au brave porte-drapeau de V Illinois de ses coups de cravache indépendante, et le journal a pris un magnifique essor.
Souvent l'annonce américaine est une simple affiche, l'annonce primitive dans son état brut. Il se publie un nombre considérable d'annonces de ce genre dans toutes les feuilles américaines; le Laurier de New-York en contenait récemment douze cents dans un seul numéro., qui se vendait trois demi-pences (trois sous). Voilà ce qui s'appelle se rattraper sur la quantité. Deux exemples encore de l'espèce d'éloquence que comporte l'annonce américaine; elle ne supplie jamais, elle ne se prosterne pas ; elle commande, elle exige, elle est impudente : « Ebenezer Ephrahim vient de rece- (( voir une partie d'étoffe de coton magnifique. Qui- « conque n'a pas six dollars dans sa poche pour sepro- 0 curer cet objet nécessaire et de qualité superfine est
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« un mendiant ou un imbécile. Citoyens, songez-y ({ bien. » Celte annonce est assez remarquable; en voici une autre plus brillante encore : « Jonatlian (( Brassbill est persuadé d'une chose, c'est que de (( toutes les têtes qui portent chapeau de feutre , de (( Philadelphie jusqu'à la rivière des Sacks, il n'en « est pas une assez stupide pour être insensible à (( la nouvelle suivante : que vos oreilles se dressent, (( mes concitoyens; frappez votre cuisse de la paume (( de votre main, et écriez-vous en chœur : Brassbill (( nous appelle! Il vient de lui arriver quatre mille (( batteries à piston, et des capsules qu'on ne payerait « pas au poids de l'or. Vive Brassbill ! )) 0 quelle distance entre la belle insolence de Brassbill et le ton patelin des avertisseurs anglais! Ils s'adressent à l'aristocratie, et au lieu d'enfoncer leur chapeau en tapageurs sur le coin de l'oreille, voici comment ils s'expriment à propos d'une paire de gants fourrés que M. John "Warmill désire mettre en faveur :
Du matin la douce rosée Tombait sur les champs d'alentour; La jeune Iris était glacée Tout en songeant à son amour.
Son ami se trouvant près d'elle Voyait les beaux doigts de la belle Devenir rouges et tremblants.
11 lui dit d'un ton plein de grâce :
« Iris, pardonnez mon audace, « Acceptez ma paire de gants. »
Et ainsi de suite pendant l'espace de cent vers qui contiennent à la fois l'adresse du gantier, l'apologie de sa fabrique et le développement de la scène erotique que nous avons ébauchée. La médiocrité de la poésie
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a dû nuire à la vente du gantier Warmill. Heureux le chapelier, leculoUier, le dégraisseur qui ont à leur service un homme de goût et de talenti Plusieurs grands établissements de Londres se sont procuré cet avantage. Je citerai entre autres la fabrique de cirage du célèbre Warreu, dont les affiches se sont si longtemps distinguées par les exclamations suivantes imprimées en lettres sanglantes sur un fond noir : Le soleil est moins brillant ! ou bien : Une nouvelle lumière créée! ou bien encore : Les pieds rayonnmts!
Sublime Warrenî Tannonce te vaudra un million sterling de rentes. Qui n'a pas admiré dans tous les journaux celte gravure sur bois représentant un chat, l'œil fixe, le poil hérissé, en arrêt devant une botte tellement lustrée par le cirage de Warren, qu'elle semble un miroir, et que le matou voyant ses traits fidèlement reproduits, croit avoir à combattre un autre matou son rival? N'y a-t-il pas là du drame, de l'action, de l'étonnement pour le public, et la nécessité impérieuse de fixer ses regards sur le chat et sur la botte pour savoir ce que ce chat et cette botte signifient? C'est assurément un des chefs-d'œuvre de l'annonce pittoresque. Les vers destinés a soutenir cette annonce, et cotiiposés par le poëte lauréat du fabricant de cirage, ne sont pas moins recommandables.
Le faiseur d'annonces maladroit et inexpérimenté dépasse le but qu'il voulait* atteindre, et se trompe perpétuellement quant aux convenances des temps et des lieux. Aux Anglais par exemple il jettera violemment à la tète une brutale annoncé, qui ne peut avoir de succès qu'en Amérique; à nos Français, dont la civilisation est très-raffinée, il déplaira par l'exagération qui
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trahit toujours le mensonge. Dans l'annonce préparée pour un peuple religieux il laissera pénétrer des paroles profanes qui choqueront souverainement. Ainsi, aucun bonnetier anglais n'aurait pu risquer l'admirable prospectus qu'un bonnetier de Paris a osé lancer à la circulation, et qui eût ameuté contre lui tous les sentiments moraux de l'Angleterre : « Je vous supplie, ce monsieur, de jeter un regard d'indulgence sur les ob- (( servations suivantes. Le désir que j'ai de contribuer c( à votre salut éternel me porte à vous les adresser. (( Permettez-moi d'attirer votre attention sur l'étude c( des Écritures saintes, ainsi que sur Textrême modé- « ration des prix que j'ai introduits le premier dans (( les articles de bonneterie, dans mes cotonna- « des, etc. )>
Cette étrange circulaire a produit son etïefc, et le nom, jusqu'alors inconnu, du bonnetier convertisseur s'est trouvé bientôt dans toutes les bouches. Les Parisiens ont ri sans crier au sacrilège, grâce à la légèreté et à l'aisance avec lesquelles le Parisien accueille et pardonne toute chose. Les tombeaux de notre pays sont même devenus des prospectus; on voit sur le sépulcre d'un boucher, sépulcre en marbre noir, des couperets et des têtes de veau, et plus bas, t'adresse exacte de la boutique ; sur la tombe d'un restaurateur célèbre, un fourneau et une casserole avec ces mots en caractères d'or : Sa vie a été consacrée aux arts utiles.
Transportez d'un climat à l'autre, d'un pays à l'autre, chacune de ces annonces, et vous révolterez la morale de chaque peuple; Il s'agit de toucher juste et avec adresse les préjugés et les ridicules actuels de la nation que l'on veut exploiter. En 1809, par exemple, la civi-
lisalion de Tannonce ayant encore fait peu de progrès, ou pouvait imprimer sans crainte la tirade suivante, dont la forme ossianique paraîtrait aujourd'hui tant soit peu exagérée, et que nous transcrivons textuellement. Nous la donnons à la fois pour un modèle des défauts qu'il est bon d'éviter, et de la licencieuse éloquence que se permettaient les annonces, il y a quelques années : c( Arthur Macalpine se plaît à remercier (( le public de la faveur signalée qui ne cesse de l'en- « courager dans ses heureux efforts. Il prend de nonce veau l'engagement solennel de diriger vers l'embel- « lissement des têtes humaines toute la force de sa pence sée, toute la puissance de sa luxurieuse imagination. c( Qu'est-ce donc, je vous en prie, que la jeune et brilc( lante Hébé ou que le bel Adonis, comparés aux (ils c( et aux filles de l'Angleterre, lorsqu'ils sortent des (( mains rajeunissantes de Macalpine? Les Horaces et (( les Guriaces étaient jadis des modèles de la beauté (( parmi la jeunesse romaine; mais le talent de Macalc( pine donne aux enfants de la Bretagne un je ne sais « quoi, une grâce enivrante qui les distinguent de c( tout l'univers. Il regrette assurément d'être obligé « de se donner des éloges qui répugnent à sa modesce tie; mais les prétentions abusives et empiriques de a ses voisins lui en font un devoir. C'est un spectacle c( effroyable que de contempler avec quelle légèreté c( fatale ces charlatans de la science traitent les têtes c< malheureuses qui se confient à leurs soins. Il leur sufc( fit do faucher au hasard, que leur importe le reste! ce Ces perruquiers, qui u-urpent le titre de coiffeur, c( n'ont pas plus d'idées que les têtes qui supportent c( leurs perruques. Quant à Macalpine^ il opère par
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(( lui-même et par la main de ses adjudants sur une (( totalité de douze cents tètes par semaine. Il parie a sa réputation, chose aussi précieuse pour lui que la (( vie, que le prix de ses barbes et de ses coupes de « cheveux, beaucoup plus modéré que celui de ses con- « frères, aboutit à des résultats dix fois plus utiles. Seul c( au monde, il se fait payer pour conserver et non pour c( défigurer cet admirable ornement de l'homme que « riiabileté la plus consommée peut seule protéger (( contre les outrages du temps et disposer avec toute (.( l'élégance désirable. Il jette le gant du défi à tous c( les coiffeurs de l'Europe, et propose dix mille guic( nées à son vainqueur, quel qu'il puisse être. Qu'ils c( viennent donc tous, qu'ils viennent armés du peigne (( et du ciseau! qu'ils viennent des quatre parties du c( monde, et ma main les précipitera dans le gouffre de c( l'oubli. »
Ce torrent d'éloquence, dont nous ne donnons que le début, pouvait convenir en 1809. Nous sommes obligé de supprimer un magnifique morceau sur les perruques et un récit du grand combat que Macalpine a soutenu contre l'ours noir, dont il vend la graisse enpe^lits pots pour la somme de deux schellings. En 1860, réloquence des perruquiers demande plus de raffinement et de grâce; tantôt elle descend jusqu'à l'épigramme, tantôt elle s'élève jusqu'à la sensibilité. Les Français sont assez forts dans ces deux genres. L'un place sur son enseigne, cette attendrissante épigraphe : Aux âmes sensibles) l'autre suspend' au-dessus de sa porte une tête gracieuse et élégamment bouclée, avec ces mots qu'un académicien lui aura sans doute fournis pour exergue : La coiffure fait lap/iysionomie.
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Vhuile de Macassar et le Kalydor de Rowland, ainsi, que le cuir à repasser magique de Melchi, ont poussé j usqa'à la dernière perfection les fi nesses, les ressources, les bizarreries, le madrigal et la satire, ou, comme s'expriment les Italiens, le dolce piccante de l'annonce manufacturière. Ces heureux et habiles fabricants ont débarrassé leur annonce de sa forme îa plus grossière, de son enveloppe rude et pénible à l'œil. Il ne s'agit plus pour eux de gagner de l'argent, chose agréable à celui-là seul qui le reçoit, mais de nous causer d'abord une agréable titillation, en agissant par l'annonce sur les houppes nerveuses de notre esprit; puis de satisfaire à nos besoins les plus urgents, à nos plus chers désirs, et d'obéir eux-mêmes à Télan sublime d'une générosité désintéressée. Le coutelier Méchi a composé un petit volume in-32 de quinze ou vingt pages, orné d'embellissements délicieux, et qui, réuni à toutes les revues à la mode dont la couverture le protège, offre une lecture vraiment onctueuse, enivrante et sans égale.
Voilà le vrai but des annonces : augmenter les voluptés réelles des hommes en étendant la sphère de plaisir dans laquelle se meut leur imagination. C'est l'annonce qui remplace, pour nous autres gens du xix^ siècle, le bouffon du moyen-âge, le parasite des Romains, le magicien en honneur sous Henri YllI, le barde qui charmait nos primitifs aïeux. Elle flatte, caresse, plaisante, se prête, se plie, change de forme; elle est universelle, immense, omniprésente. Elle tient la place de mille séductions, de mille plaisirs passés de mode. 11 n'y a plus ni astrologie, ni nécromancie, ni géomancie, mais Fannonce vit et prospère sur leur ruines.
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Dans une société épuisée, l'annonce réveille la sensation, provoque le désir, ranime Tespéfance, fait briller mille éclairs de perfectionnement inconnu, combat les folles inspirations d'une raison maudite et destructive qui changerait le monde en un vaste désert, étend notre bonheur en élargissant celui de notre avenir et nous conduit mollement à la tombe au milieu des hallucinations les plus enivrantes. Fortune pour ceux qui l'exploitent, plaisir pour ceux sur lesquels elle opère, voilà toute la théorie de Tannonce, ses résultats, ses annales.
G Oui, me dit un philosophe au front pâle, au nez c( recourbé, à l'œil creux, oui, votre panégyrique de (( Tannonce a de Télégance et du charme. Mais Tan- (( nonce séductrice est une sirène dangereuse. Sa lueur (( trompeuse nous promène de déceptions en' décep- (( lions, nous fait errer d'écueils en écueils. Vous avez (( vanté sa puissance; laissez-moi vous donner un c( exemple vivant des périls auxquels elle nous expose.
a Tobie Belliève est un excellent homme doué de (( l'imagination la plus chaude, la plus facilement (( émue, la plus rapide dans ses élans, la plus étour- « die dans sa course. L'avénement des annonces à la c( suprématie qu'elles ont obtenue a été une époque c( grave, une ère majeure dans sa vie. 11 a subi avec (( joie et reconnaissance le joug qu'elles lui impo- (( saient. Un cordonnier annonçait-il de merveilleuses (c bottes sans couture, il prenait note de l'adresse du (( fabricant et courait acheter les bottes. Toute nouc( velle invention avait droit à ses hommages. Vous « trouviez dans sa maison l'exposition complète des c( produits de l'industrie moderne, non dans ses pro-
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(( cédés antiques, mais dans ses créations inattendues c( et bizarres.
(( Il faisait cuire ses œufs, pétrissait son pain, cou- « pait ses cheveux^ mettait sou vin en bouteille, selon c( les ordonnances de l'annonce. Il engraissait ses (( bestiaux et les tuait, construisait ses maisons qui (( croulaient en moins d'une année, fournissait sa bi- « bliothèque de livres si mal imprimés que personne (( ne pouvait les lire et si mal écrits que personne ne « voulait les relire. Ses champs, qu'il fertilisait au a moyen de l'annonce, ne présentent plus qu'une inc( culte jachère, et ses capitaux, conlié à un grand spéc( culateur qui, dans ses annonces, promettait un béné- (( fice net de cent pour cent, sont aujourd'hui réduits à « rien. L'annonce Ta mis sur la voie des calculs cer- « tains qui font gagner à coup sûr les joueurs de (( loterie et de roulette. Elle l'a rendu actionnaire (( inévitable de toutes les entreprises qui croulent, « acheteur intrépide de tous les coupons sans valeur. (( L'annonce a versé douze mille livres sterlings, sorties c( de sa poche, dans les bons des Cortès ; son pain était « brûlé, il avait fait construire un nouveau four; sa c( farine était gâtée, le moulin à bluter comptait « parmi les plus belles inventions de l'art moderne; c( Tincendie dévorait les charpentes et ses murs, grâce « à la nouvelle cheminée dont il avait fait emplette; « l'inondation détruisait ses pâturages, protégés par c< la digue bâtie d'après des formules insolites.
« C'est moi seul qui, guidé parle hasard, l'ai retenu « sur le bord de la tombe où l'annonce allait préci- « piter cette victime intéressante. Je le trouvai un c( jour étendu par terre sous le coup d'une machine
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(c galvanique vantée pour la guérison des rhumatismes, (c II était là sans voix, sans mouvement, sans couleur, (c gisant et à demi foudroyé par le moyen de guérison (( que le journal de la veille avait portéjusqu'aux nues. « Tel a été le sort de Toby Belliève. Plaignez-le, mais (( redoutez son sort. Il a perdu son patrimoine, que la (( gueule béante de l'annonce a dévoré tout entier. « Il ne lui reste plus qu'un plaisir, c'est de lire le c( Journal Général des Annonces qu'on a la générosité c( de lui envoyer gratis. Il prend beaucoup de notes, (C caresse encore l'espérance et la chimère qu'il a c( choisies pour idoles et met de temps à autre un ou c( deux penny à la loterie, selon les préceptes charlac( taniques dont le journal bénévole lui fournit la re- « cette. »
Je n'ai point de réponse à faire à cet indiscret et désolant philosophe, N'a-t-il jamais, dans une- froide matinée, assis près d'un feu d'auberge maladroitement construit, près d'une petite table servie d'un petit nombre de mets, lorsque les réalités sont tristes, maigres et chétives; n'a-t-il jamais connu l'ineffable jouissance que procure un journal chargé d'annonces?
Le monde de la magie s'ouvre, rayonnant de lumières. Voici un homme qui promet des hivers sans froidure, des étés sans orages, une température toujours égale, et un moyen infaillible de tenir son feu toujours prêt, toujours allumé, toujours flambant, avec une seule bûche par année et une petite allumette inextinguible. En voici un autre qui vous apporte ses rasoirs c yant éternellement le fil et ne s'ébréchant jamais; un troisième rend l'appétit aux estomacs
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les plus délabrés; un quatrième transforme le lard et le petit-salé en un digestif puissant; un cinquième concentre dans une goutte imperceptible de liqueur la valeur de trente tasses de café; huit ballots de sucre dans une pastille, et votre maigre déjeuner s'achève au milieu de ces miracles adorables; si chétif qu'il puisse être, il se métamorphose en repas des dieux, et votre pensée assouvie, enivrée, vous fait oublier les griefs de votre estomac!