UNE
Voilà un titre qui mécontentera les philosophes et déplaira aux hommes d'État. li est convenu que tout langage amer naît d*une misanthropie affectée, et toute révélation courageuse d'une puérilité romanesque. Ainsi parlent les têtes politiques ; ainsi parlent les administrateurs et les philosophes pendant que la société se disjoint et se détraque; ainsi parlent tous les habitants de ce grand vaisseau bien dessiné, bien bâti, bien gréé, qui marche en chancelant pompeusement et ne veut pas être averti de ses continuelles avaries. Une lui manque que deux choses, le lest et les ferrures. Il n'a rien qui le maintienne, le contienne 6l le soutienne. Mais les timoniers et les gens de quart n^eh^endent pas que Ton effraye l'équipage. Taisez-vous! ne semez pas l'épouvante 1 Les choses vont bien : ces mâts ne sont-ils pas polis, lustrés, lavés, blanchis? Chacun n'est-il pas à son poste? Que voulez-vous, faux prophète^ homme de terreur ? Cependant au milieu de ces paroles consolantes, il se fait un grand bruit ; le feu est ici, le vaisseau fait eau là-bas ; on donne sur un écueiL Les esprits qui se disent sérieux^ et qui ne sont
qu'aveugles et sourds, s'étonnent considérablemenl et regardent autour d'eux avec un ébahissement niais; celui qui voit la profonde erreur dans laquelle la sociéié se démène, éprouve une angoisse extrême, dans laquelle se confondent la tristesse et Tironie.
Nous sommes la réaction du xviii^ siècle. Il s'exaltait, nous dormons ; il exagérait, nous affaiblissons. 11 hurlait la philanthropie, nous serinons l'espérance; i! tonnait contre le vice, nous caressons nos faiblesses; il grossissait tout, nous effaçons tout. On cherche en vain un seul écrivain moraliste qui ose dire toute la vérité. Il y a des coins de roman et des fragments de critique qui renferment un débris de vérité, mais menue, rompue, honteuse, par fragments et timide. Une voix héroïque s'élèverait du sein de ces mollesses, on ne manquerait pas de crier : 0 pessimiste, ô Timon, ô misanthrope! — Oui, Ton trouve bien des colères et des injures quand on le veut, mais c'est contre un rival ; on se fâche, mais dans son intérêt, jamais dans l'intérêt de la vérité. Le journaliste attaque lejournaliste, et le romancier^ le romancier; on se venge, voilà tout. La Bruyère, Molière, Aristophane et Shakspeare sont devenus impossibles; la contemplation et la transmission du vrai ne touchent plus des gens si fort ensevelis dans le calcul des intérêts présents et bruts. Caisse générale d'amortissement où toutes les consciences viennent dormir ; jeu dont toutes les cartes sont bizautées, accommodement sans fin, compromis universel; transaction, concession, ménagement de tout pour tout et de tous pour tous. Je sens déjà combien ce que je dis parait blessant et rude à ceux qui l'écoutent; c'est un fait incontestable que l'affaiblissement des nuances et
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leursabdivision infiniment subtile, perdue au sein des vapeurs; les millièmes de fractions et de nuances qui subdivisent les partis expirent après un rapetissement douloureux qui rappelle les vers du vujux poète :
Toujours, toujours ils s'amenuisent ïant, que vous en mettrez bientôt Trente ou quarante dans zm pot (1).
Voilà pourquoi est muette la société notre fille.
Il faut le chiffre, le fait, la statistique, non le raisonnement, pour que la vérité se fasse jour. Dans une population spirituelle, active et crédule, Jamais les raisons ne manquent contre la raison. Contre l'argument du chiffre^ contre la force irrésistible du fait, aucune éloquence n'est valable; aussi regardons-nous les livres de statistique comme un des plus éminents services que l'on ait rendus au temps présent. Ce sont eux qui font connaître et pénétrer tous les détails de ce Paris inconnu, de ce Paris souterrain qui a ses catacombes et ses cavernes comme l'autre Paris au-dessus duquel nous marchons.
C'est un spectacle affreux que l'état matériel de la civilisation au commencement du xvii® siècle. Point de banques, point de crédit; partout des finances mal organisées préludant à la banqueroute. La Hollande seule avait donné l'exemple de l'économie, de l'application et de la pratique industrielle. Les mémoires particuliers et les journaux des voyageurs présentent la France et l'Angleterre, ces deux reines actuelles
(1) La Bible Guyot, Je préviens ceux qui trouveront celte citation trop française et qui pourraient préparer contre eîle une accusation sérieuse d'inexactitude au premier chef, que ces vers sont exacts, mais qu'ils sont traduits.
de la civilisation, comme des gouffres de misère et de mauvaise administration, les ménages les plus mal réglés qui se puissent concevoir. Lisez Locke et La Bruyère, si vous voulez apprendre ce qu'étaient nos campagnes et nos villes de 1650 à 1680. Aucune précautloQ contre les incendies; partout des voies fangeuses. La description d'un incendie daas les Lettres de madame de Sévigné prouve qu'alors tout était remis au hasard; les rues mal éclairées, les communications lentes, les impôts mal répartis. Vous savez quelle pitié ressentit pour nous le philosophe Locke lorsqu'il parcourut la France. « Je ne vois, dit-il, que haillons recouvrant à peine des corps affamés qu'ils appellent leurs paysans. » La Bruyère (hardi grand homme) les a dépeints des mêmes couleurs. A Londres, ïa moitié de la ville brûle pendant huit jours sans que Ton puisse éteindre le feu. La lingerie de Charles ÎI ne contenait, en 1666, selon Ashburnam, que trois chemises et deux cravates. On ne sort la nuit qu'avec des lanternes et des torches, faute d'éclairage. Partout désordre, dilapidation; les produits de la terre et de l'industrie, du commerce et des communications, mal employés. On perd une semaine pour aller de Paris à Dijon. Les cadavres encombrent les églises; les hôpitaux répandent les maladies au lieu de les soulager ou de les guérir. L'homme riche ne peut placer son argent; au premier bruit de guerre, il l'enfouit. Il aime mieux le laisser dormir dans ses coffres, que le livrer aux caprices d'une politique incertaine et d'une administration rapace. Voilà sur quels objets devait se porter alors l'attention du philosophe. Il était beau alors de servir l'industrie qui n'était pas reine. G^é-
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tait courage de dire tout haut, comme Molière, élève de Gassendi, que le corps doit être soigné, guéri, utilisé, choyé :
Guenille, si l'on veut, ma guenille m'est chère!
(Vêtait courage de prêcher le bon sens terrestre et matériel en face d'une doctrine ultraspiritualiste, au milieu d'une cour toute dévote par mode, à moitié dévote de cœur ; devant Bossuet qui maudissait iMolière ; à coté du Père Lachaise qui dirigeait le roi; près de Louvois qui massacrait les protestants. Tout homme de cœur et de sagacité pratique se fût fait alors opposant comme Saint-Simon, comme Fénelon, comm.e Vauban, et eût essayé de contre-balancer la prépondérance dangereuse d'une théorie qui se faussait en devenant ex- • clusive. Tout homme politique digne d'estime eût suivi la route de Colbert et ouvert la voie la plus large aux arts de la paix, aux industries productrices, aux améliorations de la vie sociale et privée.
Voilà les idées génératrices qui ont fécondé pendant deux siècles les esprits éminents. De 1650 à 171 le progrès matériel a été incomplet, vague et chancelant. A dater du xviii^ siècle il a déployé de vastes ailes et créé, sous la dynastie des Nassau, la splendeur de l'Angleterre. Le xixe siècle a vu la France hériter de ce grand succès et en recueillir les résultats : héritage de deux siècles, pendant lesquels on n'a pas cessé de réparer les abus flagrants, de diriger les efforts des peuples vers l'accroissement du bien-être. Molière, Gassendi, Locke, Saint-Evremont, Voltaire, Jean- Jacques Rousseau lui-même, ceux-ci précurseurs, ceuxlà apôtres , d'autres législateurs^ ont fait marcher
TEurope dans cette voie. Elle y marche encore, sans bien savoir quels ont été les plus utiles, les plus sensés et les plus sincères de ses nouveaux guides; sans assigner à chacun sa place^ à chacun sa part; sans comprendre que l'amélioration du commerce, des Qnances, la création des assurances et des institutions charitables datent de Henri IV et de Sully, se propagent à travers Golbert, Vauban etTurgot, et reconnaissent pour grands promoteurs de Witt le Hollandais, Guillaume III et de Foë^ auteur de Robinson.
Ainsi protégés par les esprits philosophiques, les intérêts matériels ont dominé la civilisation. Cette phase, comme je l'ai dit, date de deux siècles ; elle est glorieuse dans la vie des peuples européens; mais l'erreur des esprits est aujourd'hui précisément la même, qui a détruit la phase antécédente ; l'erreur exclusive. De même que Fon avait espéré suffire à tout, en donnant seulement aux hommes une religion et une morale, c'est-à-dire en cultivant leurs facultés d'amour, de sympathie avec l'harmonie universelle et de vénération pour le Dieu suprême, on imagine depuis quelque cent ans que la culture des facultés corporelles du bien vivre, du bien manger, du bien fabriquer et du bien vendre suffit à produire des peuples heureux, libres et moraux. Erreur analogue ou plutôt équivalente. Saint-Simon, homme profondément logique, ne s'arrêtant qu'au dernier terme de la pensée publique, l'a constituée en théorie. Il appartient aux philisophes de moraliser l'industrie, de relever la civilisation par le côté même qui commence à faiblir, et de rendre à une société préoccupée du gain, c^està-dire de la jouissance, le sens moral, qui n'est point
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le fils du gain, mais qui le tempère, le consacre^ le domine et l'empêche d'être^ selon sa nature propre^ égoïste, lâche, inique et féroce, comme il l'est toujours si vous Tabandonnez à lui-même.
Il ne s'agit donc point de maudire le présent, de maudire l'industrie, de maudire le gain, d'anathématiser le progrès^ mais de réaliser le progrès et de moraliser l'industrie. Chaque époque a ses maux. Observezles. Vous ne guérirez la plaie que si vous Tavez vue. Ne nommez pas assassins, bourreaux ou fous, ceux qui sondent les blessures. L'accumulation des hommes dans les grandes villes, sous la loi d'une démocratie matérielle, sans religion centrale et sans moralité dirigeante, sans esprit de famille profondément enraciné, avec un insatiable besoin de distinctions et de plaisirs, voilà nos problèmes difficiles à résoudre. Qu'on ne dise pas que nous prêchons en curé de village contre les plaisirs et la licence. La France actuelle n'est point livrée à une grande corruption de mœurs. Des mœurs débauchées peuvent recouvrir une société forte; bientôt l'élément vital et sain triomphe de l'élément corrupteur. Aujourd'hui l'on n'est pas plus licencieux que dans les autres temps, mais on est plus faible, plus antisocial, plus hostile à toute institution définitive et disciplinée, plus follement confiant dans de vaines formules de législation, plus amoureux d'une jouissance rapide et sans contrôle, plus enfermé dans sa personnalité, plus disposé à s'attribuer une valeur spéciale, en dehors de la cité et de la masse, de la patrie et de la communauté. On est aussi plus crédule que jamais dans l'efficacité de certains règlements pour opérer le bien moral, et trop porté à
confondre une amélioration dans les choses avec une conquête de la civilisation. Ce qui reste à faire est donc énorme. Énorme quant à la réalité du bonheur humain, que le développement deTindustrie ne sutlit pas à protéger.
Il est utile de chercher la situation.
Gomment se fabriquent à Paris le crime et le vice?
La société moderne offre-t-elle une prime au mal ou au bien, à Timmoralité ou à la moralité?
Le bien-être des classes laborieuses est-il en rapport avec leur moralité? s'accroît-il de la bonne conduite de l'individu? décroît-il en raison de sa mauvaise conduite?
Est-il vrai que la société garantisse Thonnète homme laborieux contre la misère, la misère contre le vice, le vice qui s'ébauche et commence contre les séductions du vice organisé^ et l'homme devenu criminel contre une dépravation incurable?
Le contraire ne serait-il pas prouvé?
N'y aurait-il pas ainsi une barbarie sauvage naissjint de la civilisation extrême?
Règne de la force; — la faiblesse, condamnée; — l'argent, qui est force^ devenu roi ; — la femme, qui est faible, jetée comme proie au malheur; -—le pauvre, qui est faible, jeté comme proie au crime; — Tenfant, qui est faible, jeté comme proie au vice ; — et les rangs de la misère et du vice se recrutant dans ces trois armées de malheureux, c'est-à-dire de faibles!
Si cela étaitj quelle cruauté! Ne faudrait-il pas avouer que pour avoir tant gagné comme industrie, nous avons gagné peu comme bonheur? Humanité, charité, civilisation, dites- vous? Vous êtes encore sur
u&fe fabri'qK de viciÉs À PAiiis:
le seuil, vous vous croyez au fond du temple; voyons donc, isolant, séparant, combinaht, rapprochant^ éclairant l'un par l'autre les éléments de cette étude, interrogeons courageusement la profondeur des entrailles sociales, pour y lire la vérité de Taveilir el la réalité du présent,
LE FILS DE l'ouvrier.
De mars à novembre, lorsque les travaux sbht "ëh pleine aciivilé, Paris compte 265,000 ouvriers de tout sexe et de tout âge, et quand les travaux se ralentissent, de novembre à mars, 235,000. Le nombre des ouvriers venant, année commune, des départements à Paris est de 30,000; celui des ouvriers réellement domiciliés à Paris, de 75,000. Les ouvriers que nous envoient les départements y laissent en général leurs familles. Parmi les autres, 50,000 sont unis à des femmes, soit par le mariage, s'oit par les liens d'une vië commune. On peut évaluer la portion féminine de cette population à 40,000, dont 20,000 ouvrières célibataires, et 20,000 partageant le domicile des ouvriers. Les apprentis ou plutôt les jeunes garçons en état de travailler sont évalués à 100,000. Ainsi, une partie de celle masse est flottante, une autre fixe; une partie mariée, une autre sans, famille, ^et toutes les nuances de la probité, de l'improbité, de la .[sensualité, , de l'égoïsme et de l'héroïsme, marquent cette vastepo pula • tion. Des chiffres, dignes de toute confiance, poilen
à 55,000 la fraction diversement dépravée de cette niasse énorme; 20,000 pour les ouvrières, 35,000 pour les ouvriers. Enfin, formant une seconde classification, isolant du total les hommes livrés à l'intempérance, on en trouve 17,000. Parmi les ouvrières, on reconnaît 2,000 filles publiques insoumises. Il faut joindre à cela environ 2,000 chiffonniers et chiffonnières qui, sur 4,000, sont parfaitement corrompus. On arrive ainsi, par diverses combinaisons que nous regardons comme inattaquables, à convenir que le tiers des ouvriers toucheà la dépravation, à Tabrutissement et au crime.
La société est attaquée par plus de 50,000 hommes qui souffrent. La conquête de soi-même et l'exercice de la force "morale, qui pour vous, moraliste, et pour vous, philanthrope, sont des axiomes de philosophie élégante et un luxe de bon goût, sont pour ces 265,000 hommes la nécessité de la vie. Ils ne peuvent exister que par le travail, l'économie, la privation. S'ils se relâchent, ils tombent; s'ils tombent, ils s'engloutissent. L'esclave antique s'appuyait sur son possesseur et attendait tout de lui, comme le chien de son maître. La société de 1864 , si sûre de ses perfections, est-elle meilleure et plus bienfaisante pour l'ouvrier? C'est ce que nous allons voir.
Nous entrerons dans des détails qui paraîtront à plusieurs ou ignobles ou superflus. — Quoi! diront ces intelligences éthérées, le gamin, l'ouvrier, étudier cela! Qui ne connaît le gamin? Qui ne l'a vu dans les rues? A d'autres, monsieur. Échafaudez des phrases creuses s'il vous plaît, payez-nous de mots sonores s'il vous plaît, soyez sublime s'il vous plaît. — A quoi je répondrai humblement : «Messieurs, je ne suis pas sublime.
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Je me conforme à Thabitiide anglaise des enquêtes, qui est la seule bonne méthode en économie politique. Ah I vous ne voulez pas étudier le gamin! Absolument comme si un naturaliste ne voulait pas étudier la chenille : c'est très-commun une chenille; pourquoi nous parler des chenilles? Parce qu'elle est non-seulement chenille, mais larve, papillon, ver à soie; immense enseignement^ admirable résumé des transformations et des métamorphoses de la nature; tout un monde. »
Descendez donc avec moi dans ce monde du vice, . dans ces transformations qui semblent triviales à votre frivole coup d'œil; dans ces détails que vous croyez connaître et qui vous offriront des déductions inattendues.
Il y a mille manières d'être ouvrier^, et l'enfant qui naît dans cette classe se trouve placé dans des conditions très-diverses. Le serrurier mécanicien gagne 6 francs par jour; au-dessous de ce taux se trouvent des salaires de 2 fr., 3 fr., 4 fr., 5 fr. Certains métiers, soumis à des variations et à des suspensions arbitraires, \oient s'augmenter tour à tour et diminuer leurs bénéfices. Il y a des femmes veuves, avec un enfant, qui gagnent, en travaillant beaucoup, trente sous par jour. Les variétés ne sont pas moins nombreuses quant au caractère, aux habitudes, au logement^ à la vie morale et matérielle des individus. Ceuxci vivent en famille, ceux-là en chambrées. Beaucoup soutiennent courageusement le long combat contre le sort, déposant toutes les semaines une somme d'argent à la caisse d'épargne et vivant obscurément comme des héros. Qui sait ce qui se passe
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de sublime dans certains greniers ? « Le salaire est toujours au-dessous des besoins de l'ouvrier, dit M, Frégier, un économiste distingué, puisque Tannée ouvrable n'excède pas sept mois et que sur les douze mois de l'année, il y a cinq douzièmes de chômage. Les chances de détresse se multiplient donc même pour le travailleur, à plus forte raison pour le paresseux.
Nous voulons étudier la marche suivie en général parlapopulation vicieuse. Il nous serait facile de rembrunir le tableau; mais c'est la vérité seule que nous cherchons : toute exagération nous est défendue.
Examinons la naissance et la vie du fils de l'ouvrier.
Nous ne choisirons pas les exemples extrêmes. L'homme admirable qui d'un gain disproportionné à son travail et souvent interrompu, tire assez de ressources pour élever sa famille et pour économiser; qui fait de sa mansarde ouverte à tous les vents un lieu habitable et propre; qui trouve du temps pour soigner l'cJucaiion de ses enfants, et ne se laisse abattre ni par les époques de chômage, m par les persécutions de quelque propriétaire affamé; cet homme qui se lève avec le jour, travaille douze heures et roule éternellement son rocher de Sisyphe, n'a pour perspective, dans la dernière vieillesse, que l'hospice et quelque cent francs de rente tout au plus. Cet homme est sublime. Il sort de la règle. A l'extrémité opposée, voici un malheureux qui, fatigué d'une activité incessante, se fait voleur et apprend à son fiis comment on iire un mouchoir. Voici un père et une mère que le soin de leur famille ennuie et gêne, et qui l'abandonnent à ce que la société veut faire d'elle, c'est-à-dire
au vol, à la mendicité^ au vagabondage. --^ En voici d'autres qui De gagnent que 40 sous par jour, ayant femme et enfants; qui placent leur fils ou leur fille, dès ràge de huit ans, dans une fabrique, qui les tue et débarrasse les parents : d'autres qui, changeant de femmes entre euxy^laissent trois ou quatre enfanis suivre la m.ère dans le nouveau ménage nomade qu'elle va desservir. Ailleurs, à quelque cinquième étage, le père et la mère, appesantis par l'ivresse, gisants, au milieu de la nuit, sur le carré de la chambre dont ils n'ont pu ouvrir la porte avec leurs mains tremblantes, sont rencontrés dans celte situation abjecte par leur jeune enfant qui rentre et qui, ne pouvant leur prêler secours^ s'étend, faute d'asile^ sur les marches de l'escalier. Suivez cet autre ouvrier habile qui^ pendant quinze jours enfermé dans son réduit, a fourni à son entrepreneur les produits les plus élégants et les plus solides. L'heure de la délivrance arrive; il sort de chez lui; il a des habits, une cravate, une chaussure commode; son gousset contient de l'argent. Il passe troi-s jours hors de son logis ; il n'a plus rien. Ses habits ont été échangés contre des vêtemenis de rebut. li se met au travail ; il porte une veste en lambeaux et un méchant pantalon qui cache à peine sa nudiié. Il ne pourrait sans honte aller chercher dans cet état le pain qui chaque jour doit apaiser sa faim, si sa femme qu'il a délaissée ne l'aidait de ses démarches et de ses secours. Dans la force de l'âge ce travailleur diligent, cet homme habile est le plus pauvre de tous les pauvres. Que deviennent ses enfantsiorsqu'il sacrifie à sa passion leurs nécessités premières?Unefoisdépouillé parsafaute de toute ressource, il redevient . actif, il supporte avec
insouciance cet état misérable, ce labeur forcé, qui doit le conduire à des jouissances nouvelles. Ainsi sa vie entière s'écoule entre l'excès du travail et l'excès de l'intempérance. — Dans quelques villes de manufactures, àLille par exemple, ville dont les portes trop tôt fermées obligent les ouvriers à loger hors des murs, ils se cotisent entre eux pour louer un même local et y vivre ensemble^ quelquefois dans des caves, hommes, femmes, enfants pêle-mêle.
Je ne veux point m'occuper ici des nombreux enfants nés au milieu des diverses et tristes conditions que nous venons d'exposer. Ils sont condamnés d'avance. Ennemis de la société, ils lui rendront ses tortures. Une âme bonne, un corps robuste, une tête saine ne combattraient pas l'influence de tant de causes simultanées. Tout est mauvais exemple autour d'eux. La faim, la détresse et la douleur les élèvent. Nous ne parlons pas non plus des enfants issus de conjonctions illégitimes. Les affections changeantes de leurs mères, le manque de retenue des nouveaux amants, les scènes violentes que font naître la jalousie ou la débauche, le spectacle d'un désordre permanent agitent et enfièvrent ces jeunes cerveaux. Que dire des autres malheureux qui, dès l'âge de huit ou neuf ans loués par troupes ou par troupeaux dans certaines contrées, en Alsace par exemple, sont pour quelques spéculateurs sur l'homme un objet d'effroyable exploitation? et des filles que leurs propres mères élèvent dès la première enfance pour une prostitution qui n'attend pas môme la puberté?
Ces faits sont réels; leur source commune, qui est dans les mœurs, non dans les lois; leur nombre,
leur infamie jettent un cri lamentable que je ne commenterai pas. Dieu veuille encore que les philosophes et les gens du monde ne se révoltent pas contre moi; que Ton ne m'accuse pas de répéter mille horreurs inutiles? Vous savez cela, dites-vous? vous le savez? J'admire votre sang-froid.
Je veux prendre le fils de l'ouvrier dans une situation meilleure. Je choisirai la condition moyenne entre la misère extrême et l'aisance rare, entre la moralité stricte et le vice complet, entre Téconomie rigide et la brutalité des goûts, enfin entre ces deux limites au milieu desquelles l'humanité oscille. Voici un père de famille, honnête homme^ fêtant le dimanche et quelquefois le lundi, passablement laborieux^ assez clément pour sa femme quand il n'a pas bu et gagnant 3 ou 4 fr. par jour pour lui, sa compagne et ses enfants : entrons dans sa chambre.
C'est une chambre sans antichambre^ éclairée par une ou deux fenêtres à guillotine et située a u quatrième ou cinquième étage. La maison est viei:l3, lézardée, croulante et obscure; car l'ouvrier ne peut habiter les opulants boulevards fraîchement percés. Quelque corridor infect conduit à un escalier déjeté dont les marches ont subi Taffaissement irrégulier des poutres moisies ; sur tous les paliers règne une malpropreté ignoble; les eaux ménagères arrêtées dans les tuyaux engorgés corrompent tout l'air ambiant; souvent un 3 cour de cinq pieds carrés, ou plutôt un puits ténébreux, reçoit ces eaux empoisonnées et les conserve pour les vicier encore.
Dans cette atmosphère abominable vient dormir le père de famille après avoir habité toute le journée un atelier rempli d'ouvriers et mal aéré : là est le petit
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berceau de Tenfant, s'il a pu Tacheter, ou la couchette commune qui renferme à la fois Tenfant, le père et la mère. La porte criblée de trous et bossuée par la vieillesse ferme mal; la fenêtre ne joint pas. Un petit poêle de fonte jette pendani; Thiver une vapeur lourde qui aggrave les miasmes pestilentiels dont la maison est le réceptacle. Le quartier, en général fangeux, malsain, sillonné de rues étroites^ troué d'impasses immondes, compte quelque trois ou quatre raille maisons sem-* blables, distribuées en nids de la même espèce ; vous retrouvez ces maisons dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Jacques, vers les rues de TOarcine et Mouffetard. Là sont confinées les classes de la société qui ont le plus besoin d'air^ de santé, de propreté. L'ouvrier paye proportionnellement plus cher le mauvais trou qu'il habite, que le riche ne paye ses quinze pièces au premier étage; le loyer, dépense indispensable etimportante, effraye l'ouvrier, qui cherche le domicile le moins coûteux possible et ne peut se procurer qu'à très-haut prix une chambre mal close , dans une localité insalubre. Il paye avec exactitude. Son propriétaire s'abstient religieusement de toute réparation, ne paye pas de portier et abandonne à la lune et aux étoiles les soins de Téclairage, comme aux pluies du ciel les soins de salubrité; mais il touche aussitôt qu'il le peut le salaire de ses baraques infectes. Pudeur, décence, bien-être et santé sont également blessés par cette « dure nécessité » du pauvre. L'enfant de l'ouvrier grandit sous cette loi aussi pestilentielle pour le corps que pour Tâme, et (il faut bien Tavoiier) le premier obstacle à son élan vers la vie, vers le bonheur et vers le bien, ce sont un propriétaire cupide, une
société imprévoyante, des hommes sans entrailles qui font des machines à vapeur pour leurs marchandises, des palais pour leurs danseuses et ne savent pas bâtir une maison saine pour leurs travailleurs.
Vous répétez ici que ces détails sont oiseux. Mais no voyez-vous pas que si reniant de Touvrier avait un meilleur domicile, il y resterait; que si Touvrier vivait, comme Tartisan du pays de Neufchâtel, en bon air, dans une maison propre et paisible, il s'attacherait à la vie, à sa famille, aux lois du pays; et que toutes ces souffrances du pauvre, que vous m'accusez mal à propos de décrire, vous environnent, pour emprunter un beau mot à Samuel Johnson, d'une armée de Jiaïsseurs ?
Ayant soin d'écarter toujours les hypothèses extrêmes, bien que la réalité du mal excessif soit plus fréquente qu'on ne Timagine, supposons que la maison de notre ouvrier ne soit ni trop ruinée ni trop dégoûtante, et que son enfant grandisse et devienne vigoureux au milieu de l'atmosphère dont nous avons parlé ; supposons encore que le père soit assez honnête, la mère assez courageuse pour garder leur enfant et ne pas l'envoyer aux manufactures. Les parents, quelque probes et même vertueux qu'on les croie, ont bien peu do tem.ps à donner à l'éducation des enfants. Ne craignons pas le lieu commun. Les frivoles esprits ne s'aperçoivent pas que le mal est dans cette boue du ruisseau, que tout le monde voit. Le garçon entre de bonne heure .dans la vie active. De cinq à six ans, il fait les commissions du ménage : il va aux emplettes chez le boulanger, la laitière, l'épicier; il se mêle aux événements du quartier, li voit, il écoute, il cherche, il
comprend, il devine. Pendant qu'un travail assidu retient ses parents hors du logis^ c'est-à-dire du matin jusqu'au soir, il est exempt de surveillance. On l'envoie à l'école qui l'ennuie; il parcourt en liberté les rues, les quais, les boulevards. Tandis que la mère de famille aisée invente mille moyens de charmer, d'instruire, de fixer l'imagination de son jeune fils, la mère de famille pauvre ne mesure son temps que par son travail et tombe anéantie après le travail; la journée faite, son bonheur n'est pas d'agir, mais de se reposer. L'enfant pauvre ne trouve autour de lui, dans la demeure paternelle, que des murailles nues, un parquet délabré, un triste ménage, son père et sa mère accablés de la fatigue subie; personne qui calcule habilement ses plaisirs et ses devoirs, personne qui le soutienne et Tencourage. Il est seul : il se fait ses amusements et ses bonheurs. De là cette vivacité ardente, cette dextérité hardie qui distinguent Tenfant du peuple à Paris; de là aussi sa terrible ressemblance avec le sauvage nomade dont il a les instincts et les . goûts. L'opiniâtre et sévère labeur de l'école, comparé aux spectacles variés de la vie parisienne, lui devient bientôt insupportable.
Il a tant de choses à voir! Les boutiques étincellent, les équipages roulent, les bataillons passent, la musique militaire retentit. Le soir, les théâtres s'ouvrent et la foule se presse à leur porte. Si le gamin de Paris devenait philosophe, il dirait éloquemment quelle surexcitation de curiosité germe et se déploie alors dans le cerveau de l'enfant du peuple. Le dénùment de son logis contraste avec le luxe et la richesse qui l'environnent. Ces plaisirs, il le sait bien, ne sont pas
pour lai. Le premier sentiment qui Tébranle, c^'estFétonnement; le second, Tenvie. Avant de connaître Falphabet, la moitié des enfants du peuple désirent vainement, souffrent et haïssent.
Le fils de l'ouvrier qui a goûté celte liberté nomade y renonce difficilement; c'est la seule jouissance vive à laquelle il puisse prétendre. Il fait l'école buissonnière, est attiré par les jeux des enfants de son âge, s'y mêle avec empressement, trouve d'autres gamins dominés comme lui par une répugnance naturelle pour le travail, contracte leurs habitudes et s^associe à leurs goûts. Ce crime bien mince de Vécole buis-^ sonnière a des conséquences graves; soit que l'enfant se fasse renvoyer de l'école à cause de ses absences continuelles, soit que ses habitudes vicieuses finissent par inquiéter ses parents^ il est l'objet de leurs réprimandes. Le pauvre administre la morale avec dureté; il souffre trop pour être indulgent. Il frappe, il bat, il rudoie; c'est chose effrayante que la discipline des classes inférieures envers leurs enfants. Rarement exercée, dépourvue de continuité et de surveillance, elle a quelque chose d'odieux dans sa sévérité irrégulière. On entend de la rue les cris de ces petits êtres soumis au régime de la force et punis souvent avec injustice, toujours avec excès par des parents que le sort traite mal et qui ne savent point se montrer cléments Rudement corrigé, l'enfant fuit et ne reparaît plus; de tous les lieux du monde, celui qui offre le moins d'attraits au petit garçon, c'est la chambre où il est né, où l'attendent une nourriture chétive, l'esclavage et des coups. Peut-être avant de fuir, a-t-il déjà commencé l'apprentissage du vol, sous la
direction d'an de ses camarades. On lui aura dit comment il peut se procurer des plaisirs inconnus à la maison paternelle, c'est-à-dire l'argent qui les représente; secret connu de tous les enfants du pauvre et de presque tous les domestiques. Ce secret consiste à retenir quelques sous pendant la semaine sur le prix des fournitures de la famille^ ou à les dérober au père et à la mère.
Beaucoup d'entre elles ne l'ignorent pas, et elles sont néanmoins impuissantes à les prévenir par les menaces et les châtimens. Quand ces châtiments se multiplient ou deviennent intolérables^ Tenfant disparaît et se perd dans la masse des vagabonds.
Le gamin vient de naître sous nos yeux; souriez de l'importance donnée à ce berceau, vous avez tort. C'est quelque chose de grave qu'une pépinière de 15,000 petits bandits; chantez le gamin, mes chers poètes, mais défendez votre bourse.
La chanson et le roman ont deviné la poésie de cette vie nomade; ils lui ont fait une apothéose de caprice, piquante sous le rapport de l'art et semblable à celle dont les écrivains espagnols ont couronné leurs bandits. Signe fatal que cette tolérance pour l'oisiveté picaresque (1). L'Espagne croulait, quand Lazarillo de Tormès marchait à la gloire et préparait Figaro.
Associé aux petits mauvais sujets qui l'ont corrompu et devenu libre, l'enfant commence par se livrer à ses goûts. A Paris, il n'a pas de plus vif penchant que le spectacle. Est-il parvenu à dérober, liard à liard, quinze
(1) Picaro, polisson, bandit,
SOUS;, dix sous, moins peut-être, il trouve moyen de pénétrer dans un de ces sanctuaires rayonnants de lumière, assiégés de voitures, et où la foule se précipite. 11 a tout vu, hormis le spectacle. Ses amis y vont et font un grand récit de leurs jouissances dramatiques. Il sait que le maître d'atelier, Tapprenti, le bourgeois^ aiment le spectacle. Quelque prix que lui coûte une telle conquête, il l'obtiendra, soyez-en sûr, et vous le verrez debout, aux derniers rangs des spectateurs, sous la voûte de quelque théâtre secondaire, s'attendrir et frémir de ce qu'il voit et de ce qu'il entend. Quelles leçons il reçoit là, vous le savez. Ces passions furibondes qui nous touchent peu, sont les véritables maître?^ les seuls précepteurs de la population pauvre ; elle y étudie les tours d'adresse du malfaiteur, la gaieté du bagne ou la frénésie de la passion. Nous avons rencontré plus haut, tout au fond de cette manufacture inconnue de vice et de malheur, le propriétaire avide, c'est-à-dire la société sans entrailles , ici nous retrouvons encore l'auteur dramatique etle publicindifférent, c'est-à-dire la ^ode^e sans principes. Prenons garde à ces sources premières, et si nous avons réellement à cœur une réforme sociale plus importante que toutes les réformes de nos lois, n'oublions pas que le mal tombe de haut et vient de loin. Elle est immense l'influence du théâtre sur le peuple, non sur les classes aisées, mais sur le pauvre ; non sur Thomm.e fait, mais sur l'enfant, ce qui est bien autrement redoutable. Une pauvre femme dont le fils était devenu voleur racontait avec cette naïveté qui est la meilleure des psychologies le progrès de la démoralisation chez son enfant. Il avait été au spectacle, et cela lui avait cassé les bras dès le lendemain, disait-
elle, il ne travaillait plus, il avait la tête montée ; d'étranges manies le possédaient ; il pensait au suicide, qui sans doute lui paraissait d'un bel effet dramatique ; il s'éveillait en sursaut^ se mettait à genoux et priait. Un jour il disait à sa sœur: a Ce serait drôle si je m'accrochais à ce clou et que ma mère me trouvât pendu.» Les effets d'une surexcitation fébrile aussi intense sur une population jeune, ardente, indépendante et sauvage ne sont pas difficiles à calculer. Une telle éducationdéveloppe l'activité de l'intelligence dans l'absence des idées, et l'inquiétude de la passion dans le vide des principes.
Pour l'enfant de sept à seize ans qui peut fair le taudis paternel, toute la civilisation, toute l'instruction, le point culminant du bonheur et de la science sont là. Le soir il rôde autour des théâtres et tâche d'y trouver place; le jour il se confond avec la masse des petits vagabonds qui forment une armée parisienne excessivement nombreuse.
Cette armée de mauvais garçons menant une vie errante et paresseuse impose à ses membres le devoir de se soutenir mutuellement pour échapper aux recherches des parents et des maîtres d'apprentissage. Les moins pervertis et les plus timides mendient, fréquentent les places et les halles et offrent leurs services aux marchands, aux acheteurs aux passants; la plupart commettent de petits vols; comment vivre? Les voleurs sont les dominateurs du corps parce qu'ils en sont les principaux soutiens, c'est à leurs dépens que subsistent les nouvelles recrues ou les timides. Une prime se trouve offerte au plus audacieux dans le mal. Deux passions ardentes possèdent tous ces vagabonds : le
spectacle et le jeu. L'une ou Tautre suffisent pour déterminer l'enfant à quitter à jamais une famille marâtre, une école où il dort, un domicile de malheur que les mauvais traitements, une lourde tâche, des punitions cruelles, des corrections humiliantes lui rendent odieux. H trouve sur les ports, sur les boulevards et sur les places mille petits joueurs de profession dont les excitations et les conseils fomentent en lui la passion du jeu; elle le préoccupe et l'absorbe. Souvent livré à ce nouveau désir il vend sa cravate, son mouchoir ou sa casquette pour en jouer le prix. Quelque soir, après le spectacle, il rentre tard, il heurte en vain à la porte de son misérable domicile ; la colère de ses parents le force à coucher sur le palier ou dans la rue : le lendemain on le met au pain et à l'eau et on le bat. Il va retrouver ses camarades, dont il grossit les rangs; comme eux en haillons, sans chemise, endurci à toutes les intempéries, le front nu, l'âme bronzée de bonne heure, l'esprit plein de ressources, incapable d'attention ou de travail, il joue et court, il mendie et vole; il s'élance au premier mouvement de sédition; tout bruit le charme, tout groupe l'attire, tout attrait de curiosité l'emporte. Il sillonne Paris dans tous les sens, il sort des pavés à toute apparence d'émeute ; il est gai, il chante, il rit, il dérobe, il escamote, il pille; il a de l'esprit, de l'audace et de l'expérience; il forme la constante pépinière du vice, il dépense beaucoup et il vit de rien; les voleurs d'un âge mûr le recherchent et il les recherche. Ainsi se continue une éducation si bien commencée. L'argot du gamin est le m.ême que celui du voleur. C'est-à-dire qu'à la première faute, placé sur une pente fatale, Tenfant du
pauvre se trouve emporté vers les derniers bas fonds du vol et de la misère. Je ne parle pas des fils de voleurs que Ton éèlve pour la profession. On m'en a cité un qui à trois ans démontait une serrure^ et qui plus tard amusait chaque soir son père par le naïf récit de ses exploits.
C'est un fait constaté que Texistence de plusieurs bandes de jeunes garçons voleurs qui procédaient et qui opèrent encore avec un ensemble et une habileté peu commune. L'une d'elles était forte de dix-huit membres, tous de neuf à seize ans. Les jeunes vagabonds dirigent principalement leurs tentatives contre les marchands étalagistes et contre les divers groupes de curieux; tous les lieux de réunion publique sont du reste le théâtre de leurs prouesses. Il n'y a pas longtemps qu'une bande de ces nomades a été découverte la nuit, chargée de son butin, sous Varmature en fer du pont d'ArcoleàParis; la crue excessive des eaux de la Seine avait placé les aventuriers dans une position fort dangereuse. Quand le petit voleur a de l'argent:, cet argent s'en va vite; quand il n'en aplus^ il existe on ne sait comment; aux jours dedénùment complet, vous le voyez mendier et dormir; essaim misérable qui s*abat la nuit sur les bateaux, sous les piliers des halles, dans les baraques, les caves, les voitures, les carrières, sur les fours à plâtre, dans les embrasures de portes. On les ramasse, on les rend à leurs familles.^Les mêmes motifs ne tardent pas à les rejeter dans leur vie désordonnée, aussi chère à leurs souvenirs que l'indépendance nomade est chère au cosaque. Un de ces pauvres enfants a été pris et repris quarante fois sur la voie publique, à des heures indues, en état de vagabondage.
Toujours seu], sans bas, sans cravate, sans gilet, sans casquette et sans mouchoir, il n'avait commis aucun acte répréhensible, si ce n'est l'opiniâtreté de sa vie errante. Comme beaucoup d'autres, il cédait à la nécessité. Mais une société bien faite garantit Thomme contre cette nécessité.
Telle est la gradation établie par des faits nombreux. Le gamin, c'est tout bonnement la larve du voleur. Vous avez dédaigné notre analyse microscopique, vous verrez bientôt toutes les feuilles de la forêt envahies par cette population qui va grandir.
Tout en rendant justice aux intentions des législateurs et des philanthropes, nous croyons que les formules^ les règlements et les institutions, remèdes purement extérieurs, viendront se briser contre le mal intérieur. Il ne sufïit pas de recueillir les enfants du peuple pour les empêcher d'être vagabonds puis voleurs; il faut les empêcher de désirer le vagabondage et le vol. Médecin, si vous corrigez par le régime seul une maladie chronique, ou la phthisie pulmonaire par la diète vous obtiendrez des résultats incomplets. C'est au fond des entrailles qu'est le siège du mal. Pour notre société, ce mal est la faiblesse morale, ou si l'on veut r individualité ^ ou si l'on veut Végoïsme. Rien de convenu, rien de consenti; chacun se faisant un trône et y plaçant sa volonté comme reine. Point do lien commun; le riche inaccessible à toute considération, si ce n'est de se conserver; le pauvre ne pensant qu'à usurper. Trop de primes offertes au vice; trop peu d'encouragements offerts au bien. Il n'y a pas, dans un tel état, de plus courageuse et plus belle mission que celle du moraliste qui sait voir et qui ose dire.
iOO UNE FABRIQUE DE VICES A PARIS.
La pente do la misère au vagabondage^ Ja vagabondage à la rapine, de la rapine accidentelle au vol permanent et de là au crime, se trouve donc aplanie et presque inévitable. La détresse et la douleur dans la famille^ rencouragement au mal hors de la famille, la corruption sur la place publique et dans les théâtres; point de barière, aucune protection. Les palliatifs imaginés par la philanthropie, salles d'asile, écoles primaires, pénitenciers des jeunes détenus exercent une influence restreinte^ voici pourquoi. La vaste séduction sociale l'emporte sur la répression partielle qui cherche à s'établir au sein de cette séduction. Lutte inégale ; ce que l'administrateur prêche en théorie, ce qu'il veut organiser dans la pratique, tous les faits extérieurs le démentent. Vous offrez à Thomme de l'instruction et quelquefois du pain. L'homme veut aussi du bonheur. S'il ne trouve pas ce bonheur dans le bien, c'est dans le mal qu'il le cherche. La modicité du salaire, l'égoïsme du propriétaire, l'exemple des compagnons, les leçons du théâtre rejettent l'ouvrier, en dépit de tout, dans le cercle fatal de la détresse au vice et du vice à la détresse. Les instructeurs du monde, qui sont les gens de lettres, manquent trop souvent à leur mission. Créatrice de jouissances, la civilisation multiplie avec les besoins du riche, qui les satisfait, ceux du pauvre^ qui s'irrite dans le vague de ses désirs perdus; armée d'expédients insuffisants, elle ne remédie à aucun mal fondamental. Le mal moral et physique abonde pour le pauvre; le bien physique seul abonde pour le riche, que la délicatesse et la susceptibilité de ses goûts ne rendent pas moins malheureux. Un mécontentement immense dont personne ne comprend l'étendue, dont
on explique la cause par des sophismes, se répand partout. L'industrie, qui prétend moraliser la population, fait le contraire; car l'industrie, c'est la richesse créant la richesse par le travail. C'est la richesse augmentant le bien être pour ]a richesse et rejetant les travailleurs dansla misère. Gomment voulez-vous que l'ouvrier soit heureux, s'il n'est moral ? qu'il soit moral, si le maître ne l'est pas? que le fils soit moral, si le père ne l'est pas? Perpétuelle rotation de ce fatal cylindre, à la marche duquel vous opposez des grains de sable qu'il broie et des brins de paille qu'il anéantit.
Nous avons vu le fils de l'ouvrier devenir vagabond, il y a plusieurs milliers de ces enfants à Paris; ces malheureux font les voleurs et alimentent la population dangereuse. Un sergent de ville ramasse l'enfant la nuit sous l'arche d'un pont, commettant un petit vol ou nanti d'objets dérobés. Mis sous la main de la justice,les parents, invités à le reprendre, exposent devant le public et le tribunal ses torts envers eux, ses égarements, les vaines tentatives qu'ils ont faites pour le ramener à des sentiments meilleurs, en un mot la nécessité d'infliger un châtiment à celui que l'indulgence et le pardon n'ont jamais pu toucher. Ces explications ont lieu en présence de l'enfant mis sur la sellette des malfaiteurs. Il baisse la tête, il pleure, il est confus; maisl'indulgence doitavoir un terme. Le vagabond, âgé de douze ans peut-être, est jeté dans une maison de correction qu'il habitera plusieurs années. Là se fera sa troisième éducation. La première date d'un grenier, la seconde d'une place publique, la troisième datera d'une prison, Il a d'abord appris à haïr, ensuite à vo-
1er; il lui reste à ériger sa théorie en système. Nous le laissons dans ce triste lieu, et nous parlerons bientôt de sa sœur, la fille de l'ouvrier.
La femme, plus faible^ tombe plus rapidement et plus bas que l'homme. Reproche amer que nous adressons à cette société, adoratrice de la force et qui a supprimé le christianisme comme trop doux, Thumilité comme abjecte, les asiles religieux comme inutiles, la charité du cœur comme ridicule et la politesse même comme servile. Nous disons qu'elle a tort; que ce dévouement au culte de la force matérielle et brutale est un pas en arrière, que si elle sacrifie tous les faibles leur masse finira par se soulever, et que si elle repousse comme ennuyeux et inutiles les détails douloureux dont nous nous occupons avec courage, elle périra sans mériter la pitié de Thistoire, car elle périra par son égoïsme.
Pour exposer fidèlement le sort de la fille de Touvrier, choisissons encore notre exemple dans une classe moyenne, également éloignée des meilleurescomme des pires conditions. Il y aurait de trop horribles tableaux à tracer. Ne nous occupons pas de la pauvre enfant condamnée d'avance à la dégradation par sa famille dégradée; ne descendons pas jusqu'à peindre les souffrances d'un ménage sans lien religieux ou civil, agité par les tristes vicisstudes de l'industrie, dépouillé par
l'habitude du cabaret^ en proie aux plaintes de la mère qui n'a pas de pain et du père qui étouffe le cri du faible sous les mauvais traitements qu'il prodigue. Ne parlons pas de cette pauvre enfant élevée par une mère qui^ s'enivre habituellement et qui tombant dans un idiotisme fiévreux, devient incapable de surveiller ou d'élever sa fille. Supposons que cette dernière est née dans la même chambre que nous avons décrite plus haut; déjà le petit garçon, le fils aîné, a quitté la famille pour se joindre à la masse vagabonde. Dans la pauvre chambre on ne pense plus à l'eni'ant perdu. Il faut gagner sa vie. La dure nécessité pousse au travail le père et la mère, forcés d'élever quatre enfants, peutêtre avec 3 ou 4 fr. par jour. Les enfants les plus ùgés gardent les plus jeunes. Dès que la fille aînée atteint huit ans, on songe à l'utiliser, on la place dans une fabrique pour augmenter, au moyen du salaire qu'elle gagnera, les faibles ressources qui feront vivre ses frères et sœurs. Cette conduite, qui n'a certes rien de blâmable^ n'en est pas moins fatale. Quand nous avons creusé la situation de l'ouvrier, l'avarice du propriétaire et la cupidité de Ventrepreneur se sont montrées à nous comme premiers ressorts de cette grande manufacture de malheur; nous trouvons ici l'avidité du chef de fabrique,
ïl importe peu à ce dernier que ses ouvriers soient moraux ou immoraux, heureux ou malheureux; le gain le préoccupe. Il a placé des capitaux dans celte entreprise. Qu'ils rapportent, il le faut; le reste n'est rien. Les contre-maîtres maintiennent Tordre matériel dans l'établissement; ils activent le travail, comme le berger fait paitre la brebis qui donnera sa lame et son
sang; comme le laboureur presse de Taiguillon le bœuf dont il vendra la chair. L'ordre moral et intime n'existe donc pas dans ces fabriques et ces filatures; Tordre externe et apparent y règne seul. A côté du travail, le vice, ou plutôt l'énergie du vice augmentée de rénergie du travail. Quand les théoriciens ont confondu le travail avec la vertu, ils ont créé au profit de leur théorie un sophisme misérable. Le développement excessif de nos forces, par un labeur assidu, impose k l'organisation humaine le besoin de jouissances exagérées. L'excès répond à l'excès. Non, il ne suffit pas du travail. Vous le croyez^ vous qui voyez dans Thomme une certaine combinaison de nerfs et de muscles, poulies et ressorts, qu'une activité perpétuelle entretient. Mais au fond de votre erreur il y a la ruine sociale.
La fabrique et la filature, où la petite fille de sept à huit ans est introduite, reposent sur un seul principe, travailler. Personne ne s'inquiète de ce qui s'y dit ou de ce qui s'y passe; mais il faut que soixante ou cent travailleurs donnent leurs produits. Les chansons obscènes retentissent; les paroles sont d'accord avec les actes; le plus déhonté sert de modèle; les adultes dépourvus d'éducation ne gardent point de mesure dans leurs propos. La plupart des femmes de la fabrique errent d'un mariage illicite à un autre mariage passager ; un tiers seulement d'entre elles sont vraiment mariées. On consacre régulièrement le lundi et même le mardi à l'oisiveté et à l'ivresse. Remontez jusqu'aux anciennes barrières les rues de Rochechouart, des Martyrs, du Faubourg-Saint-Antoine et du Faubourg-Saint-Martin, le lundi soir, vers neuf heures, el vous verrez déjeunes colonnières sortir de la boutique du rogomiste, dans un
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état complet d'ivresse. « Quelquefois, la mère et la fille égalementaviiiéesoii plutôt abreuvées d*alcool marchent en se donnant le bras et regagnent en chancelant leur domicile. Plusieurs de ces infortunées n*ont pas de chemise; elles ne portent qu'une légère robe de toile; la chaleur que leur refuse un vêtement insuffisant^ ellesla demandentaux liqueurs fortes. » Tous les soirs, quand la dernière heure du travail a expiré, ces êtres sans sexe s'échappent par essaims, ou plutôt par hordes, de leurs fabriques; une femme décente qui viendrait à passer serait accablée d'outrages. Cris bruyants, paroles immondes^ injures ordurières adressées à ceux qu'elles rencontrent; elles dépassent les hommes en dépravalion. Devenues cruelles et dures par la corruption, elles perdentles qualités les plus naturelles à la femme. Nos tribunaux ont jugé de jeunes ouvrières parisiennesqui, jalouses d'une de leurs compagnes, l'avaient outrageusement battue, dansant autour d'elle en rond, la traînant dansle ruisseau fangeux, et la fouettant avec un sabot; mélange de licence, d'orgueil, demalice et de cruauté, que la douceur excessive de nos lois a punie seulement de quelques jours de prison. Il est vrai que notre pénalité, si clémente pour les délits les plus|féroces, est inexorable envers la pauvreté. Un billet à ordre de cent francs, non payé, jette sur la paille un père de famille ;ildevient par les frais de l'huissier une dette de trois cents francs; il donne une pelisse ou un bonnet à madame l'huissière et ruine une famille. Voilà le double résultat de ces lois, dirigées vers le gain, protégeant le gain et ne respectant que lui seul.
La petite enfant lancée dans ce foyer de la fabrique, soumise à son influence directe, irrésistible, toute-puis-
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santé, prend de bonne heureletondiilieu qu'elle habite. Quelquefois les parents l'en retirent à douze ans, lui font faire sa première communion et la placent en apprentissage dans une boutique ou un atelier. D'autres jeunes filles restent attachées à la filature et suivent le train commun de ce qui les entoure. A seize ans, elles deviennent mères. L'imagination et le penchant ne sont rien dans ces liaisons brutales, qui n'attendent même pas le développement complet de la puberté. Le plus roué de la fabrique multiplie, comme un marquis d'autrefois, ses bonnes fortunes et ses amours, moins brillants mais plus funestes que la licence du xvii^ siècle décrite par Grébillon fils. Quand le terme de la grossesse approche^ étrangère aux délicates sollicitudes d'une mère, l'ouvrière se fait recevoir à l'hospice; elle ne veut qu'être délivrée. Soit qu'elle se charge de son enfant ou qu'elle l'abandonne à la pitié publique, elle revient prendre place parmi ses compagnes d'un air effronté jusqu'à ce qu'une grossesse nouvelle la condam.ne à une seconde absence. Cette absence se répète encore et aboutit après deux ou trois épreuves au mariage ou à la vie commune avec un des ouvriers de la fabrique. Tout cela est si misérable dans son ensemble et si abject dans ses détails, que la plume nous tombe des mains et que nous oserions à peine y croire si chacun des faits n'était prouvé d'une manière incontestable. Vous le voyez, la chute vers le mal est plus facile à mesure que l'être est plus faible. L'ouvrier, l'ouvrier pauvreetenfinFouvrière jeunesont placés sur trois pentes différentes dont la rapidité augmente pour le sexe débile et l'âge impuissant et décroît en proportion de la vigueur et delà virilité. C'est le contraire do ce que
la civilisation devait opérer. A quoi sert-elle, clitesmoi^ si elle protège les forts ? La force se protégera bien toute seule. A quoi sort-elle, dites-moi, si, comme nous l'avons vu, le propriétaire abuse du locataire, le riche du pauvre, l'entrepreneur de l'artisan, l'ouvrier de la jeune enfant qui travaille auprès de lui? — Chimères I déclamation I — Ah I prenez garde que ces chimères soient des réalités et qu'elles ne détruisent quelque jour la réalité de vos fortunes et de vos plaisirs!
L ouvrier connaît la corruption grossière de la fabrique. Il se garde bien, quand il le peut, d'y placer sa fille ou de l'y laisser longtemps ; il la met en apprentissage dès que ses ressources le lui permettent, dans une boutique ou un atelier. Ici le ton est plus doux, les manières sont meilleures, le vice est plus raffiné; mais c'est le vice. Un langage singulier qui mêle la galanterie à la licence, frappe pour la première fois les oreilles d^une enfant de douze ou de quinze ans .L'ouvrière la plus pudique et la mieux élevée s'étonne des caquets et des rires qui l'environnent; on glose sur la conduite d'une de ses compagnes, qui répond par des épigrammes hardies aux brocards dont elle est l'objet et révèle à son tour les intrigues ou les faiblesses de ses accusatrices. On ne peut résister à Tinfluence d'une atmosphère dans laquelle on est plongé; tous les principes s'ébranlent et l'on suit la pente de la faiblesse. Le salaire d'un grand nombre d'ouvrières ne s'élève qu'à vingtcinq ou trente sous par jour ; souvent les parens absorbent cette somme insuffisante et l'appliquent aux achats du ménage. Les besoins de la toilette, la nécessité d'un vêtement propre, si ce n'est recherché, se font bientôt sentir; dégoûtée du travail, fatiguée de privations,
liamiliée de son état, la jeune fiile écoute les paroles affectueuses du premier être qui semble s'intéresser à elle. Elle est faible, elle est pauvre, elle est femme; la société ne fait rien pour elle ; la famille, rien. Des unions fortuites, produits forcés de la misère, la conduisent, selon que le hasard en décide, au mariage avec quelque ouvrier honnête, ou à une vie errante et mendiante, ou à une succession de liaisons éphémères, ou à la nécessité de se vendre.
Nous voici parvenus à ce point fatal que la faiblesse du salaire, l'insouciant égoïsme des entrepreneurs, Timprévoyance de lasociété, si cruelle aux faibles^ rend inévitable pour les deux tiers des ouvrières qui sont à Paris, au moins 20,000 d'entre elles. Il y a, nous le répétons, des luttes sublimes, des familles protectrices, des courages que rien n'abat, des ouvrières qui, à force d'accumuler les privations et les épargnes, mettent de côté une petite dot et deviennent^ à travers la souffrance et la résignation, de bonnes mères de famille; grandes âmes inconnues qui méritent autant de vénération que de compassion; encore faut-il que les circonstances viennent en aide à leur vertu. Au moindre accident elles périssent.
Nous venons de dire comment se fabriquent primitivement à Paris et dans toutes les grandes villes le vice de l'homme qui est le vol^ la perte de l'honneur, et le vice de la femme qui est la débauche^ la perte de la pudeur; cela dès que l'enfant peut marcher, voir et comprendre. L'industrie est-elle donc la moralité ? Demandez-le au fabricant; sachez s'il n'aime pas à se servir d'ouvriers habiles et ivrognes qui soient sous sa main du mardi au samedi, qui boivent tout leur
argent le dimanche et le lundi et qui, travaillant comme des damnés pour réparer les torts de leur imprévoyance, ne deviennent jamais maîtres et produisent beaucoup sans améliorer leur situation. Certes, tous les fabricants ne sont pas dans ce cas ; on peut en citer et en honorer qui exercent avec une admirable et exceptionnelle bienfaisance le patronage du riche sur le pauvre. Leur conduite est-elle la règle commune? Non, c'est l'exception.
Si cette règle était générale, nous n'aurions point à écrire ces lignes. Combien de petites industries égoïstes fabriquent le vice et le favorisent ! Quel état, excepté le métier incertain de professeur de musique ou de langue, fournit aux femmes de quoi vivre? Les places les mieuxrétribuées, celles de caissière et de dame'de comptoir, valent cinq cents francs par an^ et il faut se vêtir. Demandez au confiseur et à la modiste si la jeune fille mal mise et timide achalandera leur magasin ; demandez à ce maître de boutique, si lorsqu'il donne cent cinquante francs par an, ou ne donne rien à la demoiselle de magasin, il ne veut pas la voir coquette, parée^ souriante, les épaules un peu nues et d'une amabilité qui attire. Les amants feront le reste. Les amours de la grisette ne m'inspireraient pas une grande indignation, je l'avoue; mais ce n'est point l'amour, ce n'est pas même la licence qui est là; c'est la plus atroce misère, c'est l'hôpital, c'est le sacrifice du faible; nulle ressource pour la femme pauvre; et toujours une société remplie d'égards et de bontés pour ce qui l'effraye, d'inhumaine dureté pour ce qu'elle domine.
Le double travail de corruption s'est donc opéré par la société elle-même. Après qu'elle a fabriqué le voleur'
et la fille, voyons comment la fille et le voleur travaillent sur elle.