REPARTITION DU VICE; NAISSANCE DU GRIME
Si la population vicieuse naissait tout à coup et qu'elle sortit de terre comme une armée, il ne serait point difficile de la parquer, de la refouler, de la combattre. Mais aux yeux du philosophe il n'y a pas de population vicieuse; il y a vice. De deux choses Tune; ou Télément moral d'une société est protégé par elle, ou il ne l'est pas. Pour nous, si au xix^ siècle nous protégeons l'égoïsme, nous protégeons ce qui nous détruit, négligeant ce qui nous sauverait.
Toujours un certain principe général et souverain règne sur une masse d'hommes* C'est la guerre ou la gloire; c'est le plaisir, c'est la religion ^ c'est l'honneur. Tout ne marche pas régulièrement dans une seule voie ; mais chacun avoue et respecte une discipline conforme à un certain principe.
Dans les temps, où rien n'est puissant que le gaiû^ oix le gain, c'est l'honneur, la moralité, le beau;o\\\Q^ puis^ sans attentifs à créer des lois ou à punir les faits^ ne s'occupent pas des volontés, ne dirigent pas les acteurs^ — les volontés, tendant au lucre, égoïstes et mauvaises chez le riche, hostiles et ignobles chez le pauvre, parviendront, à travers toutes les conquêtes deTindus-
UNE FABRIQUE DE VICES A PARIS. iii
trie matérielle, à créer une manipulation plus active du mal, une fabrication plus féconde du vice et du malheur. C'est ce qui arrive.
Revenons aux chiffres et à la statistique, meilleurs que tout argument.
Quand le fils et la fille de l'ouvrier sont tombés Tun dans une maison de correction qui le déprave encore, l'autre sous la loi d'un ou de plusieurs amants qui la perdent, ils se trouvenfc confondus avec une population de tout sexe et de tout âge qui n'a de loi que les sens et la rapacité! C'est celle qui exerce le vol, la fraude, la débauche. Un statisticien la divise comme il suit : 42,003 escrocs^ voleurs et filous, sortis des classes ouvrières; 12,000 fraudeurs logeant près des barrières, voleurs cachés et voleuses habiles, logeant dans des maisons particulières; 4^600 filles publiques inscrites; 6,000 femmes faisant clandestinement le même métier; environ 19,500 amants ou souteneurs des unes et des autres; 1,000 recéleurs ; 580 entremetteuses tolérées ou non, trafiquant de la débauche; 25,000 vagabonds enfants et adultes; total énorme que, après avoir épuré ces diff'érenls groupes, et s'être prémuni contre les doubles emplois, on peut réduire à 85,000 individus vicieux, vivant de vice ; criminels vivant de crime à Paris. Nous dormons au milieu de cela, ce qui pour-, rait stimuler les attentions contemporaines et réveiller les sommeils optimistes. On ne peut les classer en catégories réelles, le voleur étant dans le fait ou dans l'avenir assassin, l'escroc recéleur, le recéleur fraudeur, le fraudeur filou, la prostituée voleuse, la voleuse recéleuse. Cette masse est répandue partout, dans les rues où roulent les vagabonds, dans les garnis infimes
à cinq et deux sous par nuit; les plus savants dans des hôtels ou des maisons honnêtes, où leurs habitudes sont ignorées; plusieurs fuyant de retraite en retraite, et les souteneurs chez les femmes qui les alimentent. Non-seulement les classes ignorantes et souffrantes sont attirées vers ce tourbillon toujours écumant, mais les classes lettrées et prétendues honnêtes lui apportent leur expérience et leur savoir. L'Académie des sciences morales a donc eu grand tort d'isoler une classe dangereuse des autres subdivisions sociales, et le danger n'est pas dans un membre, mais dans le sang qu'il faut épurer. Les sentences correctionnelles montrent l'escroc se faisant condamner \ 3 fois parmi les professeurs, 19 fois parmi les clercs d^huissier, 14 fois parmi les militaires en retraite, 25 fois parmi les écrivains publics et copistes, 27 fois parmi les jeunes étudiants, 29 parmi les courtiers et placeurs, 31 parmi les agents d'affaires, 313 dans les professions industrielles (16 de ces derniers coupables se donnant pour négociants^ 198 employés de boutiques et commis marchands, et 99 marchands); enfin 6 fois parmi les propriétaires. Il est bon de réfléchir sur la vraie signification de tels chiffres^ et de se demander s'il n'y a pas une cause morale qui sollicite à la fraude ces propriétaires qui veulent le bien d'autrui; ces commerçants (313!) qui savent que le commerce a la probité pour égide et qui escroquent; ces hommes qui connaissent la loi et la violent; ou qui n'ignorent pas la science et commettent la fraude (157!);— sans compter l'escroc de bon ton, la femme galante qui donne à jouer, l'usurier qui sollicite la profusion ou abuse de la détresse, l'aigrefin qui exploite les positions sociales, le fournisseur improbe qui abuse de la
négligence ou de l'inexpérience, l'avocat qui se mêle de tripotages et de spéculations imaginaires , l'huissier qui fait payer le papier timbré qu'il n'a pas fait, l'inventeur d'un journal qui ne paraîtra pas, le mendiant à domicile, le créateur d'industries et d'inventions inattendues.
Si la dépravation saillit d'en bas par la pauvreté, elle tombe d'en haut par les lumières, et vous voyez quelle œuvre c'est que la réforme sociale. Qu'importent subdivisions et catégories? Que saurez-vous d'utile après avoir étudié les groupes de cette armée ? Vous connaîtrez h ionà le cambrioleur^ qui vole avec défausses clefs; le carroubleur, qui va reconnaître les lieux pour les dévaliser ensuite; le bonjourien qui s'introduit le matin chez vous pour enlever votre montre; le rouletier^ qui soustrait les effets placés dans une voiture; le boucardier^ qui pille les boutiques la nuit; le détourneur qui dérobe un objet dans le magasin où il vient faire des emplettes; le carreur, qui escamote des pièces d'or ou d'argent; le /loueur^ qui met à contribution la simplicité d'un provincial ; le ramastique possesseur d'un bijou faux qu'il vend pour de l'or; le voleur à raméricainey au charriage, au pot à la graisse^ grands diplomates, qui exploitent l'avidité du passant et le font dupe de son vice; le chanteur, extorquant de l'argent par la menace d'une révélation; ainsi que les détourneuses, carreuses^ chanteuses^ bonjouriennes, recéleuses, formant la population féminine de ces soixante-trois mille individus. — Vous donneriez une description complète de leurs prouesses et de leurs ruses, vous n'auriez accompli rien d'utile. Leur naissance, le mode de leur recrutement, la cause de leur persistance et de
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leur cohésion, voilà ce qu'il importait de savoir. Existet-il entre ces parias du crime et les lumières orgueilleuses de notre société des relations secrètes? Dans cette autopsie cadavérique du monde moral où nous sommes, le bonjoiirien et le carreur^ pour être les plus gueux et les plus en évidence, sont-ils les vrais coupables? Que direz- vous donc des tours de bâton de l'homme d'affaires, de l'avocat et du médecin et des autres professions? Est-ce que la vraie source du vice et du crime gît dans les classes inférieures? Ne voyezvous pas ces professions libérales encombrées, ces ambitions inassouvies, cet énorme besoin de jouir et d'improviser la jouissance, cette domination exclusive du profit, cette difficulté de vivre, et de vivre honnête, qui pèse sur l'homme sans fortune? Examinez donc comment naît l'enfant de l'ouvrier, ce que fait le riche pour moraliser le pauvre, ce que fait l'entrepreneur pour moraliser l'ouvrier, ce que fait l'homme pour moraliser la femme. Le faible est-il tué par le règne du pain^ qui est le règne de la force; et de la plus bête, de la plus aveugle, de la plus cruelle des forces?
Le problème de l'instruction primaire rencontre de grands obstacles. Supposez que toute la génération des jeunes enfants de sept à douze ans soit élevée dans un amour profond du'^ devoir. Quand elle atteint sa quinzième année, elle se réunit aux 385,000 ouvriers préexistants qui dominent sa faiblesse. Allez donc persuader l'abnégation et le courage moral au fils d'un homme qui s'est fait voleur; ou à celui d'un honnête négociant qui n'a d'âme et de vie que pour le lucre, l'orgueil, le plaisir et la vanité? Dans une société fiscale il y a prime pour tout ce qui est lucre : prime au ban-
queroutier qui est adroit; prime au spéculateur qui fait des dupes; prime à l'ouvrière qui s'exploite avantageusement; prime au contrefacteur qui n'est pas pris sur le fait. Ne parlez donc pas de « classe dangereuse, » dites seulement qu'il y a des sentiments pervers, qui sont Fégoïsme et le gain mêlés à la lâcheté et à la mollesse. Ne dites plus que les mœurs de l'Europe se sont adoucies. En effet, le bourreau du moyen âge n'a plus sa cotte rouge et sa hache aiguisée : mais d'autres bourreaux exécutent les ordres émanés de votre mépris général pour le faible ; et ce mépris a quelque chose de plus féroce. Les bas-fonds de la société vous en offrent la preuve et le résultat.
Réformez l'instruction, réformez les prisons, réformez les atehers; très-bien. Tant que vous n'aurez pas réformé l'homme, à quoi parviendrez-vous?