JUGÉ E
PAR UN AMBASSADEUR
JUGÉE PAR UN AMBASSADEUR
En ouvrant un livre (1) qui piquait ma curiosité, et où sont passés en revue choses, hommes^ tragédies, douleurs, catastrophes, changements, péripéties qui touchent vivement le cœur de tout Français, je me demandais comment l'auteur, homme d'esprit et du monde, avait pu aborder une pareille tâche et en venir à bout.
Les événements de 1848 palpitent encore. En 1847 le marquis de Normanby était ambassadeur de S. M, la reine d'Angleterre, accrédité auprès du roi Louis- Philippe et reçu non comme un envoyé ordinaire, mais admis comme « ambassadeur de famille^ » c'està-dire dans la confiance et l'intimité. Toutes les transactions relatives aux mariages espagnols passaient par ses mains; ainsi ne faisait que s'accroître cette familiarité encouragée, dit-il, par la personal kindness^ la « bonté personnelle » du souverain. Après la chute du trône, la même hospitalité l'a protégé; le droit des gens a été respecté dans sa personne par la blouse et l'habit brodé; tous ceux qui figuraient naguère dans les luttes de notre politique ont accueilli, les uns avec
(1) A year of remlutioniy from a Journal kept in Paris^ in 18^8 by lord Normnnbyt K, G,
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faveur, les autres avec courloisie, le représentant du pays voisin. Que d'embarras, d'obstacles ou plutôt d'impossibilités pour un écrivain de Mémoires! Jamais le comte d'Avaux, lord Stairs, lord Malmesbury, sous le premier Empire^ auraient-ils compris ou conça cette idée de publier leurs ambassades ou de communiquer au public les observations qui en résultaient, et cela si peu d'années après Tambassade même.
Quoi qu'il en soit, lord Normanby, qui^ dans sa jeunesse, a cueilli^ comme disaient nos pères, quelques lauriers littéraires et créé l'école des ro7ncms-comme-ilfaut ( sUver-fork-school]^ a voulu réveiller la fraîcheur de ses premiers trophées et en faire reverdir réclat. 11 est de son temps, du nôtre, qui va vite, qui broche l'histoire, qui ne ménage point leshetires, qui n'attend point la mort et qui presse la vie. Mais comment faire ?
Quoi ! me demandais-je^ démêlera-t-il des caractères qui se comprennent à peine eux-mêmes? Remontera-t-il à la source de ces torrents qui nous ont épouvantés ?
Quelle analyse! quelle complexité 1 surtout quelle audace!
Je suppose un historien doué d'assez de pénétration, un écrivain possédant assez de vigueur et de génie pour interroger, sonder, comprendre, reproduire et mettre en relief les causes et les effets de ces troubles et de ces changements qui ont eu lieu en 1848, non-seulement en France, mais en Europe et à travers le monde; un esprit à qui rien n'échappe; un analyste, un peintre, un moraliste au niveau de cette tâche. Il va reculer d'effroi devant les vérités
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à dire. Se contentera-t-il de raconter la suite des événements et" des faits? A travers tant d'obscurités, de contradictions, d'équivoques et de récriminations, comment retrouvera-t-il sa route? Le fil d'Ariane où est-il? Les partis le lui offriront à Tenvi, je le sais; mais s'il les écoute il ne sera plus historien. Il descendra du fauteuil du juge; il en abdiquera la dignité. Avocat, il remplira sa tâche avec ou sans conscience habilement ou maladroitement; voilà tout. Ou bien enfin bornera-t-il ses prétentions à rédiger un journal comme Pepys ou Dangeau? à croquer, comme s'expriment les peintres, les groupes qui passent, les physionomies qui se dessinent^ l'allure de celui-ci, le costume de celui-là, les perspectives et les attitudes, les aspects des masses, les particularités des individus, les bizarreries des masques? Honneur mesquin en vérité, et qui ne demande pas beaucoup de frais d'esprit. On n'a qu'à se tenir au courant des bruits de ville, avoir de la curiosité, de la mémoire, le jarret ferme ou de bons chevaux. Mais accommoder ces espionnages et ces mièvreries avec le titre d'ambassadeur et rhonorable mission de représenter un grand peuple, il n'y a pas d'apparence. Ni moraliste, ni analyste, ni auteur de journal, coriîment le noble écrivain sortira-t-il du piège où ses loisirs de Florence, l'habitude d'écrire, le besoin de publier, le désir de gloire l'entraînent évidemment ?
Voici comment lord Normanby sait se tirer d'affaire. Il prend une nouvelle méthode à laquelle personne n'avait prétendu et qui le sauve de mille dangers. Ce n'est pas le moraliste ou l'historien qui vous parle. L'homme de salon, l'homme du monde mêlé aux affaires veut
bien vous communiquer quelques souvenirs. Il cause'; rien déplus. L'ambassadeur disparait. De Saint-Simon ou deTacite il n'est pasquestion, l'auteur le dit lui-même dans sa petite préface, et nous le savions bien. Que la rue soit pleine de sang ou que les trônes disparaissent, il observe tout à travers une lorgnette d'opéra, et sou-vent il la retourne de manière à tout diminuer. Profondeur d'aperçus, variété de caractères, rapports entre les faits et les hommes, entre l'avenir et le passé, ne lui demandez rien de tout cela. Ici la philosophie n'est pas de mise; — pédantismel La morale aussi n'a que faire dans un boudoir; allez au sermon. Le chroniqueur du monde (et ce portrait ridicule n'est pas celui de lord Normanby, dont les bonnes manières nous sont connues) s'appuie sur la cheminée, relève ses basques, se chauffe avec aisance, sait écouter, reprendre la parole sans affectation, la rendre aux autres, passant la main dans une chevelure qui s'arrange et se dérange. On l'écoute; il n'a pas besoin d'être un Tacite ou un Thucydide. C'est quelque chose qui gêne, Thu-cydide ou Tacite. Anicet et Ganeo, ou le marchand d'esclaves Trux, ou tel autre coquin d'importance, s'ils savaient'que Tacite écrit, le dénonceraient. Le Diary to Stella de Swift aurait effrayé les maquignons de son temps. Ce monument dans lequel il inscrivait jour par jour les iniquités, les sottises, les courages de ceux qui renvironnaient, monument bien précieux pour l'histoire, ils l'auraient détruit s'ils l'avaient pu. Quant au Diary de lord Normanby, il ne fera peur à personne- Cependant il y a bien quelques reproches de détail à lui adresser. Homme de salon, cela est convenu; il choisit le salon qui lui plaît davantage, et c'est le plus élé-
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gant, celui des bonnes manières^ salon intermédiaire qui relie le monde ancien et les mœurs nouvelles. Là, il acquiert les idées particulières à ce salon ; il s'imbibe de préjugés contre celui-ci, s'imprègne de colères contre celui-là ; il répète les épigrammes qui circulent dans ce monde spécial. La petite église qu'il dessert lui suffit. Ne lui supposez pas l'intention déjuger ceux qui Tentourent, de peser leurs assertions, de débrouiller leurs grimoires, de rectifier leurs sentences, de vérifier leurs dires, de critiquer leurs actes ; témérité de mauvais goût! «Ce ministre est un monstre vénal! » — Vénal! répète lord Normanby. — «Le plus affreux, le plus vil et le plus criminel des hommes! — Vil et criminel! » répète-t-il. Au bûcher! et que tout soit dit ! — Ce roi manque d'habileté, de dignité, de probité, de bon sens ! Voilà des mots de haine qui n'ont aucun poids dans les révolutions. Ces mots traversent l'atmosphère où lord Normanby respire ; il ne devrait pas même les entendre ; il les recueille et les répète, accoutumé qu'il est à cette complaisance aimable, sans laquelle la vie sociale n'existerait pas.
Ce qui caractérise surtout l'homme de salon, l'homme du monde, et ce qui peut servir d'enseignement et de modèle à qui voudra désormais rester complètement dans ce rôle et cependant écrire l'histoire ou quelque chose qui y ressemble, c'est le peu de goût du marquis pour ceux qui tombent ou qui sont tombés.
Il a le llair de la chute.
Par exemple, l'étoile de M. de Lamartine va monter dans le ciel, il la salue; il l'adore, comme font ceux dont il prend le mot d'ordre, et chez lesquels il va.
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C'est la gloire, c'est Théroïsme, c'est l'espoir du pays, c'est la grandeur et la splendeur même. Tournez vingt pages; l'étoile va baisser, la clarté va pâlir; un « feu-follet » sur des marécages, rien de plus ; —tel est M. de Lamartine. De même pour le général Cavaignac. Celui-ci manque de fermeté, il n'a pas de décision; ce sont les paroles du causeur; mais seulement lorsque le succès abandonne le dieu prêt à déchoir. Auparavant quelle admiration ! Toujours dans les salons et leur écho, le marquis ne fait que suivre le torrent des opinions, des terreurs, des admirations et des haines. Peuple malgré lui, — les salons ont leur peuple, — il ne comprend que l'accidentel et le contingent ; l'heure qui fuit, la minute qui vole, la fusillade qui pétille, l'aspect et le bruit des choses. Il pense, il parle, il écrit exactement comme le salon qu'il fréquente parle, écrit ou imprime ; il suit les variations de ses amis, s'affilie aux engouements et s'associe aux défaillances. Ses opinions flottent avec les circonstances, et il flotte comme elles. Sans cette complaisance, où en serait la sociabilité ? Mais avec cette complaisance, où en est Thistoire?
Pour donner une idée du livre de lord Normanby et des discussions qu'il soulève, pour essayer de résoudre les problèmes qu'il attaque, il faudrait passer en revue tout ce qui a remué le monde et la politique pendant l'année 1848. A Dieu ne plaise que je réveille tant de fantômes et que je rouvre tant de plaies! Je ne combattrai même pas les folles invectives et les virulentes accusations semées dans ses pages contre nos contemporains les plus illustres; pages sèches comme un rapport officiel, ennuyeuses comme un vieil almanach
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et frivoles comme an roman. On y trouve à peine la surface des choses, un pittoresque à fleur de peau, l'apparence et le costume. Ce qui dans notre caractère contraste avec le caractère et Thumeur britannique étonne lord Normanby. Il se donne la peine de nous apprendre que les Français naissent soldats; qu'ils aiment la guerre, que leurs impressions sont rapides^ que l'on peut abuser de leurs émotions, qu'ils font et défont les renommées avec facilité, et autres belles découvertes. Est-ce là ce que Tami de la maison apprenait dans le salon du comte Molé? Est-ce à cela que mène la pratique des affaires?
Pour le style, faut-il le demander? il n'y en a pas trace. Se donner la peine d'avoir du style! à quoi bon? c'est vulgaire. Chez lord Normanby, homme aimable avant tout, la vigueur de la pensée languit (comme dit Michel Montaigne] a hébétée » par les compliments et les ambages, par les précautions et les ménagements, par le boudoir et le lobby, la diplomatie et la politique. A travers ces enveloppes de coton, rien n'apparaît; ni les caractères et leurs mobiles, ni les passions et leurs ressorts, ni les faits et leurs enchaînements. Point de saillie, point d'éclat, de profondeur ^ encore moins ; un équilibre qui se maintient comme il peut entre les devoirs de l'ambassadeur, les malices de l'homme de salon, les crédulités du voyageur, la curiosité de l'Anglais et le bon ton du gentilhomme. Lord Normanby vient de maltraite)* M. Marrast; il Ta représenté à l'Hôtel de Ville, pendant l'insurrection, « ayant tout le courage qu'on peut attendre de ceux qui n'ont jamais manié que la plume! » Il vient de le montrer — plus pâle que la feuille de
papier qu'il est accoutwné à salir. Cela est dur. Lord Normanby sent bien qu'il a été trop loin, que cette vivacité manque de mesure, qu'elle manque de convenance, qu'il faut garder plus de ménagement envers les écrivains, alors même qu'on les méprise, surtout quand on fait gémir la presse; — vite un palliatif. Une note de protocole corrige, tempère, nuance ou nuage cette inadvertance : « J'ai voulu dire sans doute, » ajoute lord Normanby dans sa note ( remarquez bien ce sans doute^ et ne vous faites pas faute d'en user, ô politiques! ), — « j'ai voulu dire c( sans doute que M. Marrast imposait à son papi&r c( blanc des transformations malheureuses, puisqu'il a calomniait l'état social de son pays ainsi que « du nôtre; car j'ai toujours eu la plus vive admira- (( tion pour M. Marrast et son talent spécial d'é- (( crivain périodique ! » Ma foi, voilà des affaires bien accommodées, dirait la servante de M. Jourdain ; on ne pouvait s'en tirer mieux ; et c'est une belle chose que la diplomatie.
De sottes anecdotes sur un roi déchu, sur un vieillard en cheveux blancs, tombant du trône, et dans des circonstances si terribles et si amères, sont-elles suffisamment compensées par l'aveu naïf et volontaire de ^ lord Normanby, qui (dit-il avec une complaisance tout aimable) fut l'objet des hontes particulières du roi ? Gela peut sembler suffisant dans un salon, où la grâce du regard, l'œil à demi fermé, la voix compatissante, les réticences heureuses, Tattendrissement de la pose, la mise en scène négligente et ingénue atténuent ou colorentle fond des choses. L'histoire ne vous tient pas quitte à si bon compte. Les œuvres de l'esprit n'ont rien de
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commun avec ces prestiges; c'est ce qui fait leur honneur éternel. Quiconque s'avise de les confondre avec la vie pratique et même avec ses plus grands résultats, avec rindustrie, par exemple, le commerce ou la politique^ commet une profanation toujours châtiée. Le malheur et la faute de lord Normanby sont ceux-ci : il a fait de l'histoire un salon, je ne veux pas dire une antichambre.
Ce raffinement de mondanité me choque d'autant plus que l'auteur est étranger et Anglais; vous diriez la glace et l'indifférence du gentleman qui s'ennuie, qui parie à Epsom, et qui regarde courir ses bêtes.
C'est bien contre son gré, bien à son insu que lord Normanby a ce lort; personne mieux que lui n^a compris et signalé le travers britannique dont je parle. « On dirait (observe-t-il quelque part) que mes compa- « triotes considèrent le monde comme créé pour eux « seuls et destiné à satisfaire leur curiosité ; ils s'en « vont faire gaiement Técole buissonnière {for a lark) (( chez des peuples que la guerre civile décime et c( ruine; j'en ai vu qui se promenaient au milieu des « rues démolies et des bourgeois affligés, s'informant (( dans le plus grand détail des journées de juin, « comme un voyageur questionne le cicérone en visi- (( tant les ruines antiques de Pompeïa. » Rien de mieux dit. Malheureusement lord Normanby, trop bien élevé pour se donner de tels ridicules dans nos rues, n'y échappe pas dans son livre. Mentem non mortalia tangunt. A nous qui avons vu ces choses, le souvenir seul du Carrousel inondé de sang et de la ville tonnante dans la fièvre, ce souvenir vibre comme une douleur poignante dans la dernière moelle de nos
OS. Il est provoquant de voir un Anglais, calmo^ à son balcon^ et qui nous contemple, lorgnette en main. La prise d'assaut de TAssemblée a eu le marquis pour témoin. Là les blouses Tont protégé noblement, et les trois pages qu'il consacre à ce récit^ plus naïves qu'il ne les écrit en général, sont peut-être les seules de son livre que conservera Tavenir. Mais, de même qu'il rappelle en passant seulement les bontés du roi, — ces pauvres gens, égarés sans doute, quelques-uns bien coupables, et qui ont sauvé sans faste et sans phrases l'ambassadeur d'Angleterre, n'obtiennent pas de lui un mot de reconnaissance émue.
Si nos désastres et nos misères ne le trouvent pas fort sympathique, et s'il contemple d'un œil trop calme ce qui nous a fait souffrir et saigner, en revanche il voit tous les défauts du caractère national. Chez nous on va trop vite. On ne s'entend pas. On préjuge trop aisément. On est trop sociable. La force morale manque à la France, dit lord Normanby, et c'est bien la vérité.
(( Tel homme, ajoute-t il, que la bouche d'un pistolet, (( à six pas distance, n'effraye nullement, va trembler a devant son voisin ; il est prêt à plier devant l'opinion, c( à s'asservir à des idées qu'il ne partage pas, à se « faire l'écho de ce qu'il déteste et à repousser furieuc( sèment ce qu'il préfère. »
Oui; mais vous, milord, que faites-vous donc en rédigeant ce journal? La même souplesse que vous blâmez est la vôtre. Cette complaisance que vous poursuivez et flétrissez, autant du moins que vous pouvez flétrir quelque chose, vous domine et vous obsède. C'est elle qui vous dicte tout ce que vous devez pen-
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ser. (c said... i/o/e advised... Molé thought..;» on ne trouve que ces mots à travers vos pages. Où est cette indépendance d'opinion^ cette réaction contre le fait? où est cette liberté de Tesprit? où est cette résistance de la pensée personnelle ? où est cette conscience d'un jugement maître de lui, sans lesquel en vérité la plume serait un instrument dénué de valeur et l'histoire une fantasmagorie dénuée d'intérêt? Reflet d'un salon, écho d'un groupe, élève d'une coterie I C'est peu de chose; maison est alors fort à son aise; on va comme les autres; on s'élève et s'abaisse comme une bouée sur les eaux; dispensé de penser par soi-même, de tirer les conséquences des faits, et de généraliser les résultats. Les épines du métier de penseur et d'historien disparaissent.
Le marquis de Normanby se raille quelque part bien agréablement de certain penseur dont le peuple a pillé la maison ; cette moquerie ne me surprend pas. Converser, voltiger dans l'atmosphère sociale, cultiver le savoir-vivre, peu réfléchir, ne s'arrêter sur rien; écrire avec facilité; faire courir sa plume sur les faits, sur les hommes, sur les anecdotes; perdre dans la toile d'araignée d'une phrase que surchargent les incidentes la clarté delà narration et la netteté des portraits; échapper aux cruels problèmes sociaux par Tamphibologie et les ménagements, c'est bien plus facile. Sur qui tombera l'ironie, sinon sur l'idiot qui écrit au lieu de causer, qui pense au lieu de trafiquer, qui observe au lieu dejouir, qui médite au lieu d'exploiter; imbécile qui s'appelait jadis Montaigne, Tacite, Thucydide, et que nos aïeux avaient la bonhomie d'estimer? Mais nous avons changé tout cela.
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Aussi Fauteur se récuse-t-il modestement, toutes les fois qu'un problème grave se présente. La France a supprimé sa pairie héréditaire; elle a supprimé son aristocratie; a-t-elle eu raison, a-t-elle eu tort? « Je c< ne décide rien, dit lord Normanby, la question est c( nationale. » Mais tout dépend de cette question, My Lord. C'est elle qu'il faut résoudre. « La question (ajoute le noble auteur), tient seulement aux « manières n françaises {french manners) Manners dans cette occasion signifie « mœurs, » je le sais bien ; la partie extérieure des mœurs, les coutumes, les usages, tout ce qui est mobile dans les mœurs.
Lord Normanby me permettra-t-il de lui dire qu'il se trompe? Ce n'est pas là une question de surface, mais de profondeur. Il nes'agit pas de nos mœurs, mais de notre race, de tout notre passé, de tout notre présent, et de l'indomptable avenir. Nos annales^ nos guerres, la direction imprimée à notre génie, la vieille centralisation, la subordination des races nobles, l'œuvre lente de la monarchie, le long travail des Richelieu et des Louis XIV, tout a enraciné profondément chez nous ce vieil arbre de l'égalité sociale. Le noble auteur nous raconte que deux ouvriers des ateliers nationaux marchaient devant lui parlant assez haut pour être entendus; ils allaient envahir l'Assemblée nationale. L'un disait à l'autre : «Nos législateurs se. .. donnent vingt-cinq francs par )) jour; ils nous... donnent trente sous^ et ils appellent (( cela de l'égalité ! » — Voilà Ténigme de la société française. Certes les french manners n'y sont pour rien. Lord Normanby, qui cite ce dialogue, n'en a tiré aucune conséquence, bien entendu*
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Voilà donc un homme spirituel, expérimenté, rompu aux transactions, d'un esprit cultivé, bienveillant et charmant^ que Texpérience des cours a formé; nourri dans le sérail, plein de grâce et de bon ton, sachant écrire, et qui a même produit (je crois) une douzaine de volumes; son nom est plus que féodal; il a passé sa vie dans les affaires, il connaît les rois d'Europe. D'ambassades en ambassades, à travers toutes les révolutions, il s'est soutenu avec la persistance légère de la feuille qui flotte élégamment sur le cours des eaux; il possède la fortune, il aie pouvoir; il a même ces dons physiques, qui sont beaucoup, accompagnés d'une certaine facilité de conception superficielle et d'une aptitude heureuse à comprendre l'esprit des autres et à lui répondre. Enfin c'est un personnage pratique (comme on dit aujourd'hui), un homme de la meilleure éducation et du meilleur monde. Et tant de qualités rares n'empêchent pas que son livre ne soit faux et vague, obscur et ennuyeux, diffus et insupportable. Il a tout vu et ne nous apprend rien, si ce n'est la distance énorme seule qu'il y a entre titre officiel et les suprêmes dons que Dieu confère. Un style si lourd chez un auteur si léger I Chez un diplomate accrédité, une telle ignorance des choseshumaines et des caractères humains! Ah î ces pauvres philosophes que lord Normanby traite mal toutes les fois qu'il les rencontre, — comme ils se réjouiraient du livre — s'ils no devaient pratiquer aussi la charité chrétienne î
DE LA CONDITION
DES
GENS DE LETTRES
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DES GENS DE LETTRES
SI
Qu'il ne faut^ en littérature et dans les arts^ procéder ni par destruclion et dénigrement, ni par élimination et critique, mais par adoption du passée en continuant ses conquêtes et poussant plus loin spn progrès.
Les portes d'un demi-siècle écoulé se sont fermées sur nous avec plus de lourdeur que d'éclat. Un nouveau demi-siècle a commencé.
Briserons-nous follement le joug du passé, ou le subirons-nous en aveugles? L'avenir doit-il être préparé, ou faut-il nous endormir, bercés dans les bras du présent tel qu'il est?
Les cinquante premières années sont magnifiques et étranges. Napoléon, seul, a lutté contre le Nord; les dernières lueurs du moyen-âge se sont éteintes; l'homme s'est emparé des puissances invisibles et les a soumises. Le globe s'est aplani. Les cinq mondes reliés par une chaîne de gaz et d'électricité n'ont plus constitué qu'un grand domaine soumis à l'homme, c'est-à-dire à l'esprit.
Dans la sphère active des faits rien de plus grand
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ne s'est présenté jamais. Dans celle de l'art n'y a-t-il plus rien à tenter? Une grande torpeur a saisi celles des intelligences, toujours rares d'ailleurs, que Tart séduit et captive; en face de si redoutables mouvements matériels, elles se sont découragées et affaissées. Elles avaient trop espéré; elles désespèrent. Heureusement il y a encore des esprits rebelles qui, lorsque tout le monde s'élance aveuglément, crient aux autres : Prenez garde! et lorsque le découragement glace les cœurs : Rassurez-vous!
Je ne sais si je n'ai pas été accusé d'une amère tristesse : aujourd'hui, selon toute apparence, on m'accusera d'une confiance insensée. Après avoir conçu les plus beaux desseins et plané dans le ciel le plus bleu, il semble que l'horizon se ferme. Le génie de notre race, qui est excessif, va de l'engouement à la prostration; il comptait détrôner Sophocle; il n'espère plus atteindre Pradon. C'est cet abattement qu'il faut combattre; c'est le courage moral du talent littéraire qu'il faut relever aujourd'hui.
Le procédé de renouvellement que l'on emploie toujours en France consiste à renverser le passé et à l'anéantir. Mais si le genre humain fait des progrès, c'est grâce aux trésors accumulés des siècles; l'homme, inférieur aux races brutes par l'instinct, conserve seul son passé, l'accroît et l'exploite. C'est que l'intelligence est fille du passé, mère de l'avenir. Les cervelles humaines valent que par cette loi divine, selon laquelle du passé rien ne se perd.
Nous ne doutons pas qu'un renouvellement intellectuel et littéraire, seule voie pour échapper à la décadence, ne doive s'opérer au commencement de ce non-
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veau demi-siècle. S'agit-il cependant de briser ce que Ton adorait, de procéder par éruption et par effraction? Méthode détestable et contraire aux lois de la vie. Dieu ne fait point marcher le monde par mouvements violents et négations furieuses; il introduit dans les évolutions les plus contradictoires Télément indispensable,— le Temps. Le printemps ne nie pas l'hiver; il le continue ; révolution de la chaleur et son absorption s'opèrent par une transition graduée ; sans quoi il n'y aurait ni printemps ni hiver; des boutades destructives et des caprices furieux anéantiraient tout. « Nos marmites (dit sir Humprey Davy) (( nous tueraient en éclatant, et nos rivières gèle- « raient tout à coup à 32 degrés Fahrenheit.»
Le progrès le plus actif se réalise par la conservation vitale et par la vie conservatrice.
§ Il
Des erreurs liUéraires de la période précédente. — De la mercantilité appliquée aux arts et ii la vie littéraires, — Un type et ses dangers.
Quelles causes ont retardé ou altéré la marche du progrès pendant le demi-siècle précédent? Examinons avec un soin attentif, les maladies qui pendant les cinquante années précédentes ont pu s'attacher à la littérature et lui nuire.
La première et la plus fatale maladie anti-littéraire, la spéculation commerciale , a envahi depuis cette époque un domaine qui jamais ne lui avait appartenu,
DE LA CONDITION
qui ne doit et ne peut pas lui appartenir. C'était le résultat nécessaires de certaines doctrines ; leur fond même et leur essence ne pouvaient manquer d'introduire dans le royaume des intelligences l'élément mercantile. Si le cerveau élabore la pensée, il est clair que le fruit de cette élaboration, qui est Tidée, le style, enfin l'œuvre littéraire, peut aussi très-bien, ou plutôt doit se vendre et se mettre en commandite, exactement comme le sucre et le café, le poivre et le tabac.
De là est née cette théorie bizarre et qui ne pouvait se produire que dans ce temps-ci, à savoir que la rémunération pécuniaire est toujours égale à la somme de mérite ou de talent; — que l'homme de lettres est esclave du marchand, — et qu'il mérite après tout très-peu d'estime. De là encore ce singulier personnage qu'un humoriste allemand appelle le c( Philistin « littéraire » ou le c( maître droguiste » de la littérature. « — Son premier caractère est de n'avoir rien « de littéraire, et de n'avoir jamais rien écrit, ni lu, c( ni rêvé, ni pensé. S'il faisait des vers, il pourrait « avoir de l'imagination, ou du moins l'oreille as- « souplie au rhythme; ce serait une séduction et un « danger. S'il était philosophe, rêveur, spirituel, quel « péril! S'il était homme du monde, tout serait com- « promis. Qu'il soit donc stupide, malvenu et avide, « tout sera dit. Je ne connais pas de plus bizarre « preuve de la matérialisation grossière de nos « mœurs. L'instinct brutal et l'intérêt égoïste se sont « emparés de l'esprit et l'ont traîné en servitude. »
Mais, nous dit-on, Tintelligence est incapable de gérer les intérêts; elle est nécessairement et inévitablement capricieuse, fantasque, étourdie et impuissante î
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Cela est faux et prouve seulement qu'elle est devenue, malgré mille belles phrases, l'objet d'un profond mépris. Que Ton veuille seulement regarder autour de soi. Deux ou trois des hommes de ce temps qui ont le plus d'esprit savent admirablement conduire un journal, calculer et mener à bien de grandes entreprises. L'homme d'esprit qui a de la verve et du style se fait spéculateur s'il le veut. Il descend, voilà tout. J'ai eu entre les mains les livres de compte de Voltaire, et je vous assure que pas un fermier n'enregistre plus curieusement sa paille et son blé. Shakspeare et Beaumarchais, Molière et Caldéron dirigeaient très-bien leurs affaires et l'ont prouvé cent fois.
Contre quel abus faut-il doncs'armer? Contre le principe même delà mercantilité littéraire ; contre la substitution d'une maison de commerce ou d'une agence de chemins de fer aux libres opérations de l'esprit; contre rusurpatio.n de la stupidité avide et aveugle qui au nom de rintérêt personnel essaye d'anéantir les gens de lettres; contre le travestissement des choses de l'esprit en une balle de laine ou de coton; contre cet appel général des intérêts grossiers à la curée des produits de l'esprit ; contre cette énorme invitation faite aux corbeaux de dévaster nos jardins et de dévorer nos fleurs.
L'intelligence, au lieu d'être la maîtresse suprême, est devenue l'instrument infime et vénal ; tantôt une échelle pour arriver, tantôt une dague pour tuer l'ennemi ; quelquefois une marotte. Il s'est établi une sorte de religion à rebours, un culte pour le fait brutal et un profond et très-illégitime dédain pour l'esprit, les arts et ceux qui les culti vent.
— « Si cette place vous est donnée, disait un des der-
DR LA CONDITION
niers gouvernants de la France à l'un des plus bassement influents parmi les hommes sans esprit que j'indique, me répondez-vous des gens de lettres?
— « Je les mènerai comme un troupeau, » répondit rhomme.
Ce fut une des causes les plus réelles et les plus profondes de la chute d'un trône que cette mauvaise et perverse réponse, qui n'était pas un mot, mais un fait, et qui révélait une situation tout entière. Au moins du temps de Louis XIV, c'était Colbert qui les menait : alors aussi, dans sa tranquille solitude, Pascal, en bas de laine grise, était plus vénéré que Colbert ; et Molière, honnête poëte^ fils de tapissier, celui que Loret appelait dans ses pauvres vers
Molière assez joli danseur^
dînait à la table de Louis XIV pendant qu'on le foudroyait du haut de la chaire chrétienne. Nul n'avait imaginé de demander si le vers de Racine valait, en livres et deniers tournois, un plat de Vatel, ou une bouteille de Bousingault. Le génie mercantile ne régnait pas sans contrôle.
«Aujourd'hui, quand un maître droguiste en littérature, » dit le même Allemand, auquel il faut pardonner ses humeurs en faveur du sérieux de ses vues, ce a réussi « à se passer des gens de lettres, il s'estime heureux. « C'est tout simple. Tout écrivain gêne le commerce. c( Tout penseur gêne le spéculateur. Un poète lui déplaît a davantage. Je ne connais rien de plus digne de la (( comédie que cette situation du marchand droguiste « littéraire, exécrant du fond de son âme le tonneau « même dans lequel il puise ses ressources, voulant le
tf brûler et ne Tosant pas de peur de détruire sa propre « fortune, et tendant tous les ressorts de son intellic( gence pour se passer de ce malheureux être néces- (( saîre à sa vie, mais odieux à son cœur. Lord Byron « dit quelque part : « Nos vendeurs sont envieux de (c nous comme un eunuque d'une belle esclave. » Et Hazlitt, cet autre homme de talent, s*écrie : — « Ah ! « ciel, si ce marchand de Revues savait épeler l II me « pardonnerait peut-être de savoir écrire I »
s ni
Destruction de l'originalité par l'esprit mercantile. — Mouvements littéraires des derniers temps. — Styles et manières diverses. «— p Style rectiligne^ gothique^ matérialiste. — Style-Moniteur,
Je mets de côté et en réserve pour les jours de ma vieillesse la charmante histoire des mouvements littéraires modernes depuis cinquante ans; petite pièce amusante et pleine d'intérêt, — saynète de la tragédie confuse qu'on appelle notre époque.
Il faut être parfaitement sûr de soi-même et sympathique au talent et au génie pour essayer cette curieuse peinture que gâterait la haine amère de Laharpe et que les jalousies naines de Ragotin rendraient insupportable. Mais dire par quels excès et quelles fautes, dans quelles subtiles exagérations s'est égarée l'intelligence française de ces derniers temps, serait assurément un curieux travail; — comment est né le style ullra-
DE LA CONDITION
romain et ultra-grec de la révolution française, ce style creux, plein de déclamations d'après le Selectœ è profanis? — comment s'est formé ensuite le style rectiligne et d'nne sobre affectation, qui a dominé longtemps sous l'Empire; style dont M. Auger, avec M. àignan étaient le type suprême; — dans quel berceau a été nourri le style gothique, hérissé de pointes et d'ogives, d'ornements imaginaires et de volutes exorbitantes; — d'où en suite est venu le style matérialiste pur, celui qui parle des « langues )> des flots, des « perruques» des montagnes; style machiné, exactement comme Dubartas, style qui fausserait les plus beaux dons naturels; car les manières gâtent toujours les talents.
Nous n'avons plus à craindre aujourd'hui que le style pédantesque, gourmé, strapassé du xvi^ siècle nous envahisse; personne n'écrira comme Janotus à Bragmardo ni comme cet Anglais, homme d'esprit cependant : « La périphérie de ma vanité est d'une .( si considérable étroitesse, qu'elle ne touche pas à « la particule ombilicale de mon être. » D'autres pédantismes et d'^autres manières nous menacent; la manière est de tous les temps, parce que les sots sont immortels. Savoir comment ces ridicules sont éclos, ce n'est pas chose frivole ou peu importante pour les mœurs; toujours un personnage intéressant, un ■portrait agréable et comique se rattachent à ces excès littéraires; le Janotus à Bragmardo est immortel, Dubartas ne l'est pas moins.
La manière détruisait l'originalité. C'est notre second malheur.
Se consulter, s'écouter, rêver, suivre le penchant de
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ses goûts naturels, y conformer son style; vivre ou de la vie sobre et aimante de Racine^ ou delà vie belliqueuse et ardente de Voltaire ; — s'attrister comme Tun avec une religieuse et excessive tendresse ; — combattre comme le second avec une infatigable véhémence; — c'est une destinée difficile et âpre, qui répugne au génie mercantile , laborieux sans doute, mais pour le gain. Que d'angoisses afin de trouver son originalité propre et d'achever noblement son œuvre! Quel difficile travail! quelle folie! Quel emploi perdu de ses forces! En littérature, le sage fabricant satisfait l'entrepreneur. Le style d'autrui lui suffit ; il emploie peu de capital à de bons produits; les « Recettes » de style et d'érudition font son affaire.
Delà le style-Moniteur. Le caractère propre du style-Moniteur est la diffusion, jointe à la pâleur, à la lourdeur, à Fempâtement et à la confusion des teintes. Ce n'est plus une âme qui écrit, c'est une machine qui fonctionne. Il suffit que la phrase possède ses membres nécessaires; l'idée se dévide lentement et pesamment; l'image se présente comme elle veut, sans relief, sans grâce et sans pureté. Tout le monde peut fabriquer un tel style, qui « à cet égard, « dit Gutz^ow^ contente le marchand d'épiceries litce téraires, heureux de trouver sa fourniture. Avec une c( éducation un peu soignée, chaque singe de la grande c( espèce écrirait ainsi. Le chaland n'aurait rien à dire. « Ce serait bien pesé; les pages seraient remplies jusce qu'au bord ; quant â la qualité intellectuelle, perce sonne n'y connaît rien.
ce Non., certes, grossier spéculateur (continue le railce leur inexorable), vous n'y connaissez rien; et pou.
ilik DE L4 CONDITION
« VOUS tout le monde écrit de même. M. Sainte-Beuve « ou Wordsworth écrivent comme M. Cousin ou « Burke, qui écrivent comme M. Villemain ou Mon- (( tesquieu; M. Poquelin de Molière écrivait exacteot ment comme M. Pascal. Marchand! Il n'y a pas la (( plus légère différence pour vous. Vous jugez la mar- (( chandise par l'intérêt et d'après M. Barème, à tant (( la ligne.
« Nous jugeons d'après l'esprit, qui est le plus im- « palpable de tous les gaz, et qui est votre ennemi « mortel. »