‹ Études critiques et biographiquesChapitre 17 sur 19 · JUILLET · texte numérisé non relu

JUILLET

Il est des hommes qui tieonent une si grande place dans rhumanité, qui sont si indissolublement liés auic faits généraux de leur temps, et qui, pour ainsi dire, absorbent une si grande portion de Vm distribué à leurs contemporains , que vouloir raconter leur vie ce serait raconter celle de leur siècle. La seule biographie qui puisse leur suffire , o'est l'histoire. Mais ils sont rares ceux auxquels il a été donné de représenter simultanément les deux faoe§ de la société dans laquelle ils ont vécu , d'en reproduire h la fois le côté public et le côté intime, d'être en même temps l'écho de la pensée de tous et de la conscience de chacun , du sentiment collectif et de la rêverie solitaire. M. de Chateaubriand eut cet honneur et cette grandeur. Sa vie, c'est à la fois l'histoire et le roman de son temps. C'est l'expression la plus complète de la société moderne, avec ses doutes, ses agitations, ses tempêtea.

ses déchirements, ses aspirations à un avenir inconnu. Nul n'a compris comme lui ce vague des passions , cet indéfinissable besoin de croire et d'aimer, et ce dégoût prématuré de la terre , qui sont le fruit amer et maladif des civilisations avancées; nul n'a plus profondément ressenti et plus admirablement dépeint ce tourment inconnu aux anciens , ce mal si cher et si funeste , la mélancolie. A côté de Thomme d'action, il y eut toujours en lui le rêveur; la poésie ne Tabandonna jamais; et, comme il le disait luimême en jetant sur son passé un long et grave regard, sa vie solitaire , rêveuse, poétique , marchait au milieu de ce monde de réalités , de catastrophes , de tumulte, avec les fils de ses songes, avec les filles de ses chimères. En même temps qu'il prenait part aux actes des rois et des peuples , il ne quittait pas cette lyre qui répondait aux cordes les plus secrètes de Pâme. Admirable privilège du génie! le poète d'autrefois est encore le poète d'aujourd'hui ; les couronnes déposées sur ce front octogénaire sont tressées parla main des vieillards et parcelle des enfants. Et, dans cet universel hommage, il y a un sentiment d'égoïsme et de vanité que peut-être nous ne voulons pas tous nous avouer ; car Chateaubriand , c'est vous, c'est nous; c'est cette génération enfantée dans la douleur, dans les larmes et dans les ruines. Vous tous à qui la respiration manque sous les décombres des trônes , des institutions et des croyances, relisez Renéy

et vous verrez comme vous serez irrésistiblement saisis de cette passion de la solitude, de cet amour des forêts ombreuses et de cette soif des ondes cachées qui l'emportaient vers le Nouveau-Monde.

C'est là, nous l'avouons, ce qui nous touche et nous charme le plus dans M. de Chateaubriand. La part qu'il prit aux affaires publiques se racontera toujours «d'elle-même ; mais l'influence intime qu'il exerça sur les esprits, les révolutions individuelles qu'il opéra dans les âmes, voilà 6e qui constitue à nos yeux son originalité la plus puissante et son plus inépuisable attrait, et c'est de ce point de vue surtout que nous aimons à l'envisager.

Les Mémoires qu'il a laissés le révéleront tout entier. Ici nous ne pouvons parler que rapidement de sa vie. François-René de Chateaubriand naquit à Saint- Malo le 4 septembre 1768, d'une famille dont la noblesse remontait au x« siècle. Il fut élevé dans le vieux manoir de Coinbourg ; il grandit au milieu des bruyères ^ à l'ombre des sycomores, au bruit des vagues ; et y dans ces grandes scènes de la nature au milieu desquelles s'écoula sa première enfance, il puisa cette fierté sauvage, cette tristesse religieuse et cette sensation de l'infini qui le suivirent jusqu'à la tombe. Parti pour Paris à dix-neuf ans avec un brevet de souslieutenant, il y passa trois ans, monta dans les carrosses du roi, vit Mirabeau et l'Assemblée Constituante. La Révolution marchait, la noblesse émigrait

sur les bords du Rhin. Le jeune Chateaubriand se sentait appelé plus loin ; et pour première excursion , il entreprit d'aller retrouver la mer polaire , en cherchant le passage nord-ouest de TAmérique septentrionale. C'était en 4791; il arrive en Amérique, touche en passant la main vénérée de Washington , s'enfonce dans le nouveau continent. Échappé de la poudre du vieux monde , il bondit dans les prairies comme uii daim libre ; il embrasse le désert avec transport , se perd dans les savanes, se suspend aux torrents, et se plonge dans Técume des cataractes. Face à face avec le ciel dans la solitude , il y retrouve l'idée de Dieu qu'il rapportera un jour dans sa patrie. Mais la goutte amère était toujours sur ses lèvres; âme tourmentée, dégoûtée par les faits et inassouvie par les rêves , le inonde l'envoyait à la solitude, et la solitude le renvoyait au monde. Un jour qu'errant de forêt en forêt il avait fini par demander l'hospitalité dans une ferme , il s'assied au coin de la Cheminée , ramasse à terre une feuille d'un journal anglais , et y lit : Flight ofthe King (fuite du roi) . Ce fut ainsi qu'il apprit la fuite de Louis XYI à Varennes , son emprisonnement et la formation de Tarmée de l'émigration, a Je crus, dit-il dans sesMémoi- (i reSy entendre la voix de l'honneur, et j'abandonnai a mes projets, d II part pour l'Europe ; il arrive , après une tempête effroyable , en Angleterre , puis à Saint- Malo. Ce fut à cette époque, au commencement de 1792, qu'il épousa mademoiselle Céleste de La Vigne Buisson.*

A peine marié, il partit pour aller rejoindre rarmée de Condé, et fit la campagne de 1792. Dangereusement blessé , abandonné dans un fossé , ramassé et jeté dans un fourgon , puis traversant TAlIemagne en demandant son pain , il gagna Ostende et de là FÂngleterre. Il y vécut huit ans dans la maladie , dans le travail et dans la misère. Ce fut là qu'en 1797 il publia le premier et un des pins originaux de ses ouvrages, V Essai sur les Révolutions,

En 1800, Bonaparte ayant rouvert la France aux émigrés , M. de Chateaubriand y rentra, et un an après parut Atala.

ïncessu patuit Dea. C'est le réveil , c'est l'aurore, c'est la vie ! Oh ! reportez- vous au temps où cette étoile descendit subitement du ciel, apportant sa lumière et sa chaleur à la terre désolée ! La pairie 's'échappait palpitante des embrassements sanglants de la révolution } elle cherchait son Dieu dans la poussière de ses temples et dans les débris de ses autels. La société matérielle commençait à se reconstruire , mais le monde intérieur, le monde des âmes était encore plongé dans les ténèbres du doute et du désespoir. Oh ! quelle consolation ce dut être pour tous ces cœurs dévastés que cette lyre aérienne qui se mit tout à coup à chanter au milieu des ruines, en murmurant les chants mystérieux de l'enfance !

La Bible raconte qu'après le déluge , le père des hommes laissa sortir de l'arche une colomlie , qui re-

vint vers le soir apportant dans son bec des feuilles d'olivier. C'était le signe que Dieu était apaisé, et que les eaux s'étaient retirées. Ainsi , après le déluge de la Révolution qui avait tout submergé ^ Afaia, c'est la colombe sortie de l'arche pour voir si le monde est li-* bre ; elle revient , et rapporte au peuple puni et repentant le signe de Tespérance et de la foi , le rameau d'olivier. Le monde tressaille; les oiseaux gazouillent et chantent dans tous les cœurs le lever de Taurore ; le soleil rend son sourire à la verdure et la rosée répand ses perles sur les fleurs consolées. Devancé par cette messagère divine, le Génie du Christianisme sort des mines ; il secoue sa chevelure , revêt sa robe mystique , et rentre dans le monde qui se jette à ses pieds et baise ses mains. Ce sera une éternelle gloire pour l'auteur de ce grand livre d'avoir le premier rendu à la société ridéal qu'elle avait perdu, le sentiment religieux et spiritualiste qu'elle avait oublié. Ce moment est le plus éclatant , le plus véritablement immortel de la vie de M. de Chateaubriand, parce que ce fut le moment créateur;. c'était comme la découverte d'un nouveau monde. L'auteur du Génie du Christianisme ne doit point porter la peine de toutes les faiblesses écloses à l'abri de son nom; il ne faut pas que nous le rendions coupable de cotte religion romanesque que la débilité de notre âge a puisée sur sa bouche d'or. Son livre n'était pas un catéchisme; ce n'était point la religion pratique, la doctrine austère et laborieuse; mais le

poète parlait sa langue , il faisait la seule prédication possible de son temps ; il prenait la nature humaine par son côté éternel et le plus sensible , par le cœur, par l'imagination, par la passion. Il nous ramenait au christianisme par le spiritualisme.

L'éclat de son œuvre ne fut pas moins grand dans le monde purement littéraire. En ce temps-là un livre était un événement. Nous ne pouvons pas de nos jours nous figurer quelles passions se donnaient alors carrière sur un mot. Les lettres , d'ailleurs , étaient le seul refuge de Texercice de l'esprit, le seul asile de la liberté. La poésie seule pouvait franchir le cercle tracé autour de la pensée , parce qu'elle avait des ailes. La discussion , ce pain quotidien de notre vie , n'existait pas ; c'était dans la littérature que se sauvait la liberté , comme autrefois dans les fables. Le Génie du Christianisme fut comme une invasion dans les anciennes formes ; ce fut la naissance, Texplosion du romantisme. Dans la forme , dans le style , c'était un retour à la nature et à la liberté. C'étaient les rameaux libres sortant du cloître des avenues régulières et taillées ; c'étaient les ondes pures brisant le moule des bassins de marbre pour répandre leur indépendance dans les prairies ; enfin, dans l'idée et dans la forme, c'était la renaissance , la résurrection.

Il y, eut donc, dans l'eiFet incomparable que produisirent ces premières œuvres, il y eut deux causes : leur beauté propre , et le moment de leur apparition. Na-

poléon devina cette grande force qui venait de se révéler; il envoya M. de Chateaubriand à la légation de Rome, puis dans le Valais. Mais, le 21 n)ars 1804, le due d'Enghien tomba fusillé dans les fossés de Vincennes, et le même jour M. de Chateaubriand donna sa démission. Il rentra dans le grand chemin des voyages, il reprit sa course à travers le monde. De ce pieux et glorieux pèlerinage il rapporta les Martyrs et Vltinéraire, et au retour il entra dans TAcadémie. Par un paradoxe étrange, il y prenait la place d'un régicide. Il refusa de faire l'éloge de MarieJoseph Chénier. Ce qu'il faut dire aussi , c'est que dans son discours de récep'tion , qui fut interdit , il avait Taudace de parler de la paix , et ce n'était pas du goût du maître. M. de Chateaubriand aimait trop la liberté pour bien vivre avec l'empereur; ces deux natures indomptables ne pouvaient pas se rencontrer sans se heurter et sans se briser. Retiré à la campagne, dans la vallée d'Aulnay, M. de Chateaubriand n'en sortit qu'au moment de la chute de Napoléon , et alors commença pour lui une nouvelle vie , celle qu'ij appelait le troisième acte de son drame.

' Ce moment de sa carrière est présent à beaucoup de mémoires. Ce n'est pas ici , ce n'est pas dans la maison oii nous écrivons ces lignes * que ce grand souvenir pourrait être perdu. M. de Chateaubriand fut la gloire de notre journal; son génie, sous une nouvelle face,

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