Aa Journal des DébtUs
y est écrit en caractères indélébiles ; la terrible verve et Temportenient superbe qu'il déploya dans la polé mique serviront d'éternels modèles. D'autres que nous, ceux qui ont mieux vu et mieux connu M. dé Chateaubriand , pourraient mieux dire quelle splendeur il jeta dans le pamphlet et dans le journalisme. Il faut un nom comme le sien et une main comme la sienne pour prolonger le souvenir de celte œuvre de tous les jours et de toutes les heures. Le public qui absorbe chaque matin cet éphémère et ingrat travail de nos veilles, ne se demande pas ce qu'il s'y dépense de labeur, de courage, de persévérance et de cœur. La voix jette toutes ses notes dans Tan*, qm n'en renvoie pas même l'écho ; l'arbre livre une à une ses feuilles à tous les vents du ciel, qui n'en laissent pas même la trace.
A mesure que M. de Chateaubriand entre plus activement dans la vie politique , dans le monde des affaires, nous laissons parier l'histoire. Dans toutes ses vicissitudes , dans toutes ses grandeurs et dans toutes ses disgrâces, nous retrouvons toujours Tamant fidèle de la liberté , le défenseur dévoué et courageux de celle qui , selon ses propres paroles , les vaut et les remplace toutes , la liberté de la presse. A travers les révolutions qui sont tombées au milieu de nous les unes sur les autres , on se rappelle et l'on admire encore les efforts qu'il fit pour rattacher les anciens rois aux institutions nouvelles. Ils ne l'écoutèrent pas. Il avait voulu relier le passé à l'avenir par la main de la
liberté ; cette chaîne de salut fut violemment brisée y et le passé retomba dans Tabîme.
Sur le déclin de sa vie, le chantre de la religion et de la royauté se retrouva au milieu des ruines de sa jeunesse. Il en conserva le culte , car, comme toutes les âmes nobles , il aimait le malheur ; comme toutes les natures fortes, il éprouvait le besoin de protéger. Il avait une sorte de tendresse chevaleresque pour toutes les grandeurs tombées ; et , au milieu des jeux de la force et du hasard , il semblait toujours chercher l'idée morale et libre dans la cause vaincue.
Depuis .plusieurs années, M. de Chateaubriand s'était complètement retiré du monde. Cette part de sa vie n'appartient qu'à lui et à un petit nombre d'élus ; c'est la propriété sacrée de l'amitié , au seuil de laquelle l'admiration elle-même doit s'arrêter. Il est de doux et pieux sentiments envers lesquels le respect se prouve surtout en ne s'exprimant pas. Comme dans cette œuvre du plus grand de nos peintres contemporaiils, laissons dans le fond du tableau la douce et céleste figure de la muse , immobile au-dessus de la tête du poète, et l'illuminant du pieux sourire de sa tendresse.
Ce fut dans le salon de l'Abbaye-aux-Bois, devenu un sanctuaire, que l'auteur de René, que l'Homère de la mélancolie acheva paisiblement sa vieillesse vénérée. Ce fut là qu'il déroba à l'avenir de sa tombe quelques fragments de ses Mémoires , que recueillirent des amis choisis. Nous en lisions aujourd'hui des pas-
sages dans lesquels on rencontre des prophéties d'une réalité elfrayante. Ainsi c'est dans un fragment publié il y a quinze ans que nous lisons ceci :
a L'Europe court à la démocratie. La France est-elle (( autre chose qu'une République entravée d'un dictaa teur?... Depuis David jusqu'à notre temps » les rois a ont été appelés ; les nations semblent Tétre à leur « tour... Maintenant la société quitte la monarchie... (( Les doctrines les plus hardies sur la propriété , Véa galité , la liberté , sont proclamées soir et matin à la « face des monarques qui tremblent derrière une triple a haie de soldats suspects. Le déluge de la démocratie (c les gagne ; ils moment d'étage en étage , du rez-dea chaussée aux combles de leurs palais , d'où ils se ((jetteront à la nage dans le flot qui les engloutira... (( Mais si l'on touche à la propriété , il en résultera des « bouleversements immenses qui ne s'accompliront pas « sans efifusion de sang. La loi du sang et du sacrifice (( est partout. »
Écoutez encore cette prédiction terrible qui déjà a commencé à s'accomplir. Voici ce que dit le prophète :
a Vraisemblablement l'espèce humaine s'agrandira ; a mais il est à craindre que l'homme ne diminue, que (( quelques facultés éminentes du génie ne se perce dent , que l'imagination , la poésie, les arts ne meu- (K rent dans les trous d'une société-ruche où chaque a individu ne sera plus qu'une abeille , une roue dans
(f une machine, un atome dans la matière cprganîsée. « Si la religion chrétientie s'éteignait , on arrirerait « par la liberté à la pétrification sociale où la €Mne a est arrivée par resclavagc. »
Dans ces accents sortis du tombeau , on retrouve M. de Chateaubriand tout entier. C'est le protestant de la pensée et de la liberté qui , au milieu des dé* serts comme sous la main de César, arrachait la personne humaine à l'étreinte de la force et du despotisme. C'est la plainte et la révolte du roseau pensant, écrasé ' sous l'univers , mais plus grand que Funivers qui le tue j parce qu'il sait qu'il meurt. Voilà pourquoi, dans ces jours de confusion, nous nous rattachons avec un redoublement d'amour à cette grande mémoire. Avec le voyageur, avec le poète , avec l'homme d'action , nous retrouvons toujours la liberté ; elle le suivit dans Texii , dans les prisons , dans la misère , dans la faim, dans la fièvre, dans l'or et dans la gloire ; elle le reconnut à son grand air et à sa noble figure sur les barricades de i830, où elle l'emporta dans ses bras enthousiastes, et hier encore elle raccompagnait à sa demeure dernière.
Ceux qui ont eu l'honneur de vivre dans l'intimité de M. de Chateaubriand peuvent seuls dire ce qu'il était dans la vie privée. Quant à nous , nous ne potivons le peindre qu'avec les paroles de René , quand il parle des poètes , et qu'il dit :
« Leur vie est à la fois naïve et sublime; ils célè-
abrentles dieux avec une bouche d'oi\ et sont les a pJus simples des hommes ; ils causent comme des « immcHrtels ou comme des petits enfants; ils expli-> « queiit les lois de F univers et ne peuvent comprendre a les affaire» les plus innocentes de la vie ; ils ont des a idées merveilleuses de la mort, et meurent sans s*en « apercevoir, comme des nouveau-nés. »
Ce fut ainsi qu'il mourut ; gravement , simplement , dignement, souriant à Tamitié et à la religion , à une femme et à un prêtre qui pleuraient et priaient auprès de son lit. Entendant le bruit de Thorrible bataille qui se livrait dans Paris, il se réveilla et voulut sortir ; il s'écriait avec la fin de son énergie : a Je veux voir ! » Mais les rues n'étaient pas libres. La mort héroïque de Tarchevéque de Paris lui arracha ses dernières larmes. Quelques jours après , le 4 juillet , il rendit à Dieu son âme immortelle.
Son corps ira reposer sur le rocher solitaire qu'il avait choisi pour lui, auprès de TOcéan qu'il aima toujours. Inclinons-nous devant cette tombe et devant le grand homme dont elle gardera la dépouille. N'oublions pas , ô ingrats ! que nous sommes tous ses fils ; qu'il est le père de tous ces poètes que nous avons ai-, mes, et aux chants desquels nous avons été bercés. C'est lui qui le premier nous a relevés et réhabilités ; c'est lui qui a ramassé l'âme de notre siècle abandonnée dans les ruines ; c'est lui qui a ouvert à la Psyché chrétienne les portes de la prison que lui avait faite le
matériansme , et qui est allé chercher la goùtle d'eau du Jourdain pour i a* rapporter sur ses lèvras desséchées. C'est hii qui nous a rendu la fierté du cœur, ie mépris de la réalité , le dédain des faits, l'amour et le culte de Tidéal , source éternelle des grandes vertus. Enfin n'oublions jamais qu'au nom de Chateaubriand sera toujours associé celui de la liberté , de la liberté de la pensée , de la parole et de l'écriture.
MADAME RÉQAMIER.
4«r lUILLBT IM9.
Dans le cœur de ceux qui ont eu la gloire et la douceur de vivre auprès d'elle , madame Récamier restera l'objet d'une adoration qu'il ne nous appartient pas d'exprimer; et dans le souvenir de ceux même qui n'ont fait que l'entrevoir, elle a laissé une empreinte que la poussière de notre histoire de tous les jours ne saurait couvrir.
Un des derniers vœux de madame Récamier a été que plusieiœs volumes manuscrits , confidents des souvenirs intimes de toute sa vie , fussent brûlés aussitôt après sa mort. La main pieuse et obéissante qui a rempli cet ordre cruel a dû le faire eu tremblant; et cependant c'est une des pensées qui à nos yeux honorent le plus madame Récamier. Dans un temps où chacun se croit le droit d'exposer au grand jour toutes les *
fausses palpitations de son cœur; oii Ton aime, non pas pour aimer, mais pour écrire son amour et pour rimprimer ; où tant de gens emploient leur vie à préparer leur mémoire , et font des collections avec leurs sentiments comme on en fait avec des papillons , on s'incline avec piété et avec une sorte de reconnaissance devant cette sainte pu&eur de Tftme , qui veut emporter avec elle toute sa gloire mondaine.
Il nous semble qu'on doit toujours avoir un certain scrupule à mettre le nom d'une femme dans des livres et dans tout ce qui appartient an public; mais enfin on n'a point le droit de dérober à l'histoire cette touchante figure qui y apparaît au milieu du cortège le plus brillant de ce siècle. Madame Récamier, d'ailleurs, offre le plus rare, peu-étre le seul exemple d'une femme qui se soit toujours fait pardonner sa gloire, et que la célébrité ait autant respectée qu'entourée. Au milieu du bruit et de la lumière du monde , elle garda cette grâce privée , ce charme secret que le poète donne aux roses qui rougissent ignorées , roses ihat blush unseen : elle ne chercha jamais la célébrité que pour les autres, et ne la rencontra pour elle-même que sans le vouloir et sans le savoir.
L'image de madame Récamier est arrivée jusqu'à nous comme une sorte de symbole; comme le type de la beauté sous tous ses aspects, de cette beauté que Platon appelait la splendeur de la vérité; et , dans le tableau de Gérard , elle s'offre à nos yeux sous une forme pour
ainsi dire mythologique, avec toute labardiesse et toute la chasteté de l'art. Sa vie est de celles qui ne se ra-
content pas , parce qu'elle fut composée de sentiments beaucoup plus que d'événements. Disons donc en trèspeu de mots que Jeanne-Françoise-Adéla!de Bernard, née à Lyon en 1777, se maria en 4795 avec. M. Récamier, qui avait alors une des plus grandes fortunes de France , et dont la maison était le rendez-vous de tous les hommes distingués de l'Europe. La société nouvelle , qui secouait à peine la poussière des tombeaux , dut voir dans cette jeune femme d'une incomparable beauté l'idéal de sa renaissance. De même que dans les cités ensevelies on retrouve des statues qui ont gardé la perfection de la forme antique et en perpétuent la tradition , ainsi du sein des ruines révolutionndres on vit sortir, mais vivante, mais animée , l'héritière de la beauté , de la vertu et de la grâce des anciens jours. L'apparition de madame Récamier dans le monde réel fut quelque chose comme celle d'Atala dans le monde imaginaire.
On sait comment les amitiés les plus illustres , les aflfoctions les plus immortelles vinrent se grouper autour d'elle et l'environner d'une sorte de culte. Tous ceux qui l'aimèrent lui furent fidèles jusqu'à la mort. C'est que sa vie tout entière fut donnée plus encore à ses amis qu'au monde; elle les aima pour leurs malheurs autant que pour leur génie. Quand Chateaubriand, quand madame de Staël furent punis par TEm-
pereur du crime d'être nés avec une âme libre, madame Récamier, avec ce courage de femmes qui défie et désespère la force , se fit comme eux condamner à Texil. Atteinte en même temps dans sa position et sa sécurité par des revers irréparables , elle sut les supporter avec cette aisance des cœurs nobles et des natures choisies qui ne sont étonnés ni de la bonne ni de la mauvaise fortune. £lie alla vivre pendant plusieurs années, d'abord en province , puis en Italie, et elle ne revint à Paris qu'après la fin de l'empire. Trois ans après, elle alla demeurer à TÂbbaye-aux-Bois, fu'elle ne quitta que pour mourir.
Ce nom de l'Abbaye-aux-Bois éveille tout un monde de souvenirs. L'imagination repeuple cette aimable retraite avec tous les grands noms qui y ont laissé leur trace. Le salon de madame Rccamier était comme un de ces asiles du moyen âge, où les plus grands et les plus illustres venaient chercher un abri contre les blessures du monde et contre les orages du cœur. C'était là qu'ils trouvaient la paix, la sérénité, et cette musique de Tâme qui suspend les larmes et endort la douleur. Madame Récamier fut toujours entourée d'adorations ; mais on ne saurait dire si elle ne fut pas plus aimable encore qu'elle ne fut aimée. On ne rencontre point dans sa vie ces tempêtes sublimes qui dévorent en même temps qu'elles illuminent le cœur ; on y retrouve plutôt cette sérénité et cette douceur qui répondent à l'idée de l'ordre , de la proportion et de la per-
fection dans la beauté. Si elle n'avait été que belle, même de cette beauté souveraine dont le souvenir vit encore, elle n'aurait eu qu'un règne passager; mais elle avait aussi la beauté morale et la grâce immortelle que le temps n'atteint point.
Cette puissance durable de la grâce s'est manifestée par les amitiés constantes , dévouées y inaltérables qui ont entouré madame Récamier pendant toute sa vie. Chateaubriand, Ballanche , madame de Staël, David, Canova, Benjamin Constant, Camille Jordan, La Harpe, M. Mathieu de Montmorency, M. le duc de Noailles, M. Ampère , M. de Barante , enfin tous les plus illustres génies et les esprits les plus distingués du siècle ont subi cette charmante influence , d'autant plus irrésistible qu'elle ne se laissait ni voir ni sentir. Elle a inspiré leurs plus belles œuvres ; et quand peut-être ils croyaient l'idéaliser, ils ne faisaient que la prendre pour idéal. D'aucune femme on n'a pu dire avec autant de vérité qu'elle était plus que poète , car elle était la poésie.
Un grand artiste du siècle dernier, Diderot, disait : <x Pourquoi dit-on toujours de beaux vieillards, ef jamais de belles vieilles? » Madame Récamier a fait mentir cette sentence, ou plutôt son nom n'a jamais pu être associé à l'idée de la vieillesse. Deveria Fa dessinée morte ; et dans ces traits calmés par le repos éternel on retrouve encore un charme indestructible. C'est qu'il y a dans la douceur, dans la piété et dans la bonté un parfum mystérieux, une essence divine qui
conserve et pour ainsi dire embaume la beauté. Ce don , qui^ comme la grâce, ne peut venir que de Dieu , madame Récamier l'avait au suprême degré , et elle inspira jusqu'à son dernier jour autant d'amour et de respect que sa mort inspire aujourd'hui de regrets.