‹ Études critiques et biographiquesChapitre 3 sur 19 · ROMÉO ET JULIETTE · texte numérisé non relu

ROMÉO ET JULIETTE

Nous ne pouvons nous lasser d'admirer que l'homme qui a fait Hamtet, c'est-à-dire le type de la mélan-. colie, de là rêverie maladive et névralgique, ait pu créer en même temps cet amour si. sanguin, si intrépide, si décidé, ôi enthousiaste, de Roméo et de Juliette. C'est là le cachet du génie : l'universalité.

Bornéo et Juliette, c'est l'hymne de la nature, chanté à l'unisson par deux voix jeunes, fraîches et vaillantes. Le poète n*a donné qu'un nom à la rêverie, à la jalousie^ à l'ambition; il les a appelées Hamlet, Othello, Macbeth. A l'amour, il a donné deux noms : Roméo et Juliette; mais ces deux noms n'en font qu'un, .tant les deux charmants êtres qui les portent sont confondus et absorbés l'un dans l'autrCw A la difîérence de tous les drames et de tous les romans de ce monde, la passion , dans Roméo et Juliette , ne marche point pas à pas ; elle s'élance d'un bond au degré le plus élevé. C'est une explosion, c'est un transport perpétuel. Pas de ces gradations, pas de ces développements successifs avec lesquels grandit l'intérêt ; c'est fait sans calcul , sans avarice, sans arrièrepensée, sans art ^ avec la prodigalité des fées qui en ouvrant la bouche laissent tomber des rivières de diamants. Le poëte, dès les premières scènes , verse à flots les trésors de son imagination , avec la confiai»^

et l*insouciance du génie qui se sait inépuisable. 11 peut dire avec Roméo : a II n'y a que les mendiants (( qui comptent leur argent ; » ou avec Juliette : a Ma « tendresse est aussi illimitée que la mer, mon amour (( aussi profond. Plus je donne, plus j'ai encore. » Cette tragédie est un tour de force; mais, si cela peut se dire, un tour de force de la nature. C'est Comme une fleur qui, au lieu de grandir jour par jour, jaillirait du sein de la terre tout éclose, tout ouverte. L'amour de Roméo et de Juliette n'a point de nuances ; point de transitions ; il atteint dès la première minute le comble de Texaltation pour n'en redescendre jamais. Dès que les deux amants se sont vus, ils se jettent à la tête l'un de l'autre, et leurs lèvres ne se quittent plus y même dans le tombeau. Gomme ces deux autres amants du Dante, la mort vient les surprendre et les fixer dans leur baiser "sans fin. Pour soutenir jusqu'au bout la passion à ce degré de hauteur et d'intensité, il fallait une force inouïe. Eh bien, Roméo et Juliette sont aussi éperdus , aussi ivres d'amour à l'heure de leur mort qu'à Finstant de leur première rencontre; et cet hymne éclatant qu'ils ont commencé sur la note la plus haute et la plus aiguë du registre du coeur, ils la continuent jusqu'à la fm sans baisser, sans fléchir, sans trembler.

Regardez-les, ces deux enfants, ïe jour où ils se voient pour la première fois. L'invisible amour les prend par la main et les mène l'un au-devant de

Tautre. Ils ne se sont jamais vus, mais ils -se recon* naissent. Us la retrouvent , cette image qili passait et repassait à travers leurs rêves; leur cœur parle et s'écfîe : C'est lui! c'est elle !

On a quelquefois reproché à Shakspeare de n'avoip pas fait de Juliette la première passion de Roméo, Au début du drame, nous le voyons amoureux^ de Ro-i saline. Mais Rosaline ne parait pas; elle n'est pas Tamour, elle n'est que le besoin d'aimer ; elle n'est que l'ébauche incomplète qui fera place à Timage idéale. A qui donc est*il arrivé de le rencontrer dès les premiers pas , cet idéal tant rêvé? Que de fois n'at^n pas cru l'avoir trouvé? Que de fois aussi n'a-t-on pas cherché à le croire, et n'a-t-on pas trompé son propre cœur par de secrets mensonges? Mais quQ l'astre divin et jusqu'alors invisible ^ autour duquel on gravitait sans le savoir^ vienne tout à coup à se montrer, comme tout le reste de la création s'efface et rentre dans l'ombre { C'est une des choses les plus inexplicables et cependant les plus élémentaires que cette facilité avec laquelle on se dépouille en unç heure d'une passion qu'on croyait éternelle.

Ainsi , quand on dit à Roméo qu'il y en a d'autre^

aussi belles que Rosaline, il répond : et Une autre plus

(< belle que mon am«ur! Ah! le soleil qui voit tout n'^

« jamais vu sa pareille depuis le commencement di|

cr ntoude. 9 Mais à peine a-t-il vu Juliette qu'il se dit

tout ^ coup :. a Mon cœur a-t-^il aimé jusqu'à pràse|[^t ? t}

C'est en vain que le gm Méi^utio Fadjure par les beaux yèuxâesaRosaline^ « par salëvrè éearlate, pardon joli é pied ^ pàt éA cuisse frétriissante , » il ne Int répond pas. « Rosaline! j'ai oublié ce noifl! » dH^U au Frêî*e Laureiicë> ({tii é'écrie fialvekneiit t « Mais je vois encore « là j Sur ta joué, lu îmûe d'une larfne qui n'est pas « encore essuyée ! »

C'est cette soudaineté, c'éSt, î)ô!tf aifiéi dire, Cé coup de soleil de Pamour, qui sont lé ti*aît dîstinctîf de Moméo et Juliette. En passant du domaine de l'idéal dans celui de la réalité, nous retrouverions quelque chose de ce caractère dans Manon Lescaut. Quand Delsgrieux voit pour la pi*émièrd fois cette charmante et cruelle fille qui doit devenir le tourment de sa vie, il dit §impîèment : a Je m'avançai vers la mater tresse de mon cœur, h

Ce qu'il y a encore de ffàppant dans Roméo et Juliette j t'eti le perpétuel accord , la simultanéité des impressions des deux amants* Ils se répondent comme des échos. Roméo aperçoit Juliette au bat , et il dit i a Qui est cette dame?... Mon cœur a-t-il aimé jusqu^â « présent? Nonj cai* jamais jusqu*â ce Soir je n'avais vu a la vraie beauté I d Et en même temps Juliette dit à sa nourrice : a Qui est celuî-lâ , qui ii*a pis dansé ? Va 5 et demandé Son nom , eaf s'il est marié, c*cst mon tom- «r beau qui sera moh lit de noces^ t Et plus tard> après que Roméo a été exilé, la noturiee vient le chercher chez4e Frère, et elle dit : « Oh est Rotnéo? — - Le voilà

c là^ couché par terrei ivre 4e fes {nroprcs lanw». -«a Ah i diHU^i p'est j|ii|te cpmme Tautre ; jp^ floflltresse u aussi. 9

L'amour a fopdu sur eux comme répervier im u proie, et dès ce n^om^nt |'4ctioa mapphâ ffv^ »ne rg* piditp foudroyant^. Pious retrouvons Roméo soos le balcon de son amante, et disant ; a Si s^s deux yeux étaient daps 1q ciel , les oiseaux crcHr^ieut qu'il ne fait u pas nuit et s^ mettront à chanter. » Et jjiim^is rir<^ résistible eritrainem^t de 1^ passion > jamais la tendre et confiiint ttbandop 4n pr^i^? amoiir oi)t-i)s été ipienx ^xprimé^ qqe par ces ayeux dç Jiflie^te : » Tu sais que le masque de la nuit est jnir jna ft|w^ î ^Ans a quoi une rougeur vir^nale colqrçrait iff^f^ jpues^pour « ce que tu ip'^ entendu dire pe SQjr. Mais vainefl ment voudrais-je di^ssirpuler. ^dieu , v^i|e$ formes. « M'aimes-tu? Je sais bien que tu diras oui , et que je a te croirait.» aimab(Q Roméo | si tu aimes, dis^-le aloyaleineqt^ OU bien ^i tu trouves qvie je fne donne « trop vitiç, alQrs je ^m Û^^i j§ wai cri^elle, je te dirai pou I et je t^ fi^rv souffrir ][ (autrement , pas a pour un ^inpire. J'^nie trop, et ^)ors Ut peux trouver «ma conduite légère; m^is » croiss^moi , je serai plus « 6dèle que celles qui |E|ont p)us haj^iiefie d

Qttô) étopnant contraste fait pet ai^our eu ligue droite avec )es passions chauffées fil, quintess^neiées de notre société n)oderne I Mais qs n'est rien encore : il y a dans Shakspearç une sç^ne que Ton ^tranche

au théâtre; c'est un hymne de bonheur et de plaisir qui atteint au lyrisme le plus élevé. Dans^ les aveux que Juliette fait à sou amant , Tabandon est encore tempéré par la pudeur, par cette rougeur que cache la nuit ; mais lorsque la bénédiction donnée par le prêtre a légitimé son amour; lorsque, n'ayant plus à rougir même devant ses pensées , elle attend non plus son amant, mais son époux; lorsque^ seule dans cette chambre de jeune fille où monte la senteur des myrtes et des orangers , elle appelle le bonheur et plonge sa pensée dans le mystère des voluptés inconnues, alors elle chante un cantique d'amour dont la Bible seule égale la hardiesse et Tinnocence : a Étends ton voile « épais, ô nuit aux œuvres amoureuses? afin que tous « les yeux se ferment , et que Roméo puisse sauter <X' dans ces bras sans qu'on le voie ! Pour accom^dir « leurs amoureux mystères , les amants , pour y voir, a n'ont besoin que de leurs propres beautés; et d'aila leurs, si l'Amour est aveugle, la nuit lui va mieux. « Viens, nuit commode, discrète matrone, toute vêtue « de noir, et apprends-moi comment l'on perd une

c< partie engagée pour deux virginités sans tache

« Viens , nuit ! viens , Roméo, toi qui es le jour dans « la nuit ! Viens , chère nuit , nuit amoureuse, nuit aux «sourcils noirs! donne-moi mon Roméo... Oh! j'ai « acheté une maison d'$iraour, mais je n'en ai pas en- « core pris possession ; je suis vendue, mais je ne suis a pas encore prise. Ah ! ce jour est aussi long pour

fit moi qu'est longue la nuit avant une fête pour un en- « fant impatient qui a des habits neufs et qui ne peut a pas encore les metti'e. »

Pour mettre à côté de cette aspiration brûlante, nous ne connaissons que Te cantique' de Salomon, ce furieux dialogue de Tépoux et de réponse : « Mon biena aimé est pour moi un sachet ^e myrrhe ; il passera « la nuit entre mes mamelles. Tel qu'est le pommier «entre les arbres d'une forêt , tel mon bien-aimé ce entre les jeunes hommes ; j'ai désiré son ombre et c( m'y suis assise, et son fruit a été doux à mon palais. « Il m'a menée dans la salle du festin ; et sa livrée , « laquelle je porte, c'est amour. Faites-moi revenir le a cœîir avec le vin , faites^ihoi une couche de pommes, d car je me pâme d'amour. Que sa main gauche soit c< sous ma tête, et que sa droite m'embrasse... C'est la et voix de mon bien-aimé; le voilà qui vient, sautelant « sur le& montagnes , et bondissant sur les coteaux... a J'ai cherché durant les nuits sur mon lit celui qu'aime à mon &me ; je l'ai cherché et ne 1- ai point trouvé... a LèvC'-toi , bise, et viens , vent du midi , souffle dans «( mon jardin... Mets-moi comme un cachet sur ton d coeur, comme un cachet sur ton bras , car l'amour a est fort comoie la mort » et la jalousie est dure ce comme le sépulcre ; leurs embrasements sont des a embrasements de feu. Les eaux né pourraient pas « éteindre cet amour-là, et les fleuves mêmes ne pour- »• raient le noyer, »

Mais ce qui fait la beauté, fait au$si )a difficulté du drame ; car, ea gépéral , qaaod oq s'est dit de p^rt et d'autre : Je t'aime ! raction est terminée. Mais ici les deux amants se le disent depuis le cpmmenc^ment jusqu'à la fin ; ils jouent sur la lyre du cqeur sans jamais en briser les cordes. Ils passent sans transition du su-préme bonheur au dernier désespoir, et de la jouissance à la pfiort. Dès qu'ils sont séparés , ils veulent S0 tuer; la vie Tun sans l'autre ^'existe pas pour eux, Juliette court chez le Frère et lui dit ; a Parle to|it de « suite ; j'ai soif de mourir si tu n'as pas de remèdes. x> Quant à Roméo, il s'abandonne, dans son exil, apx plus doux rêves, comme il arrive souvent à l^ v^ill^ du plus grand malheur. « J'ai rêvé qu'elle venait et ^^ a trouvait mort, et qu'avec ses baisers elle soufflait a une telle vie dans mes lèvres que je ressuscitais et « devenais un empereur, 9 Au même instant son messager vient lui annoncer la mort de Juliette. Il ne crie pas, il ne pleure pas ; de pareils coup§ brisent tous les ressorts intimes de la vie, et le corps ne continue de marcher que par l'impulsion qn'il ^vait reçue, lipméo demande simplement des chevaux , de l'encre et du papier, et il dit : ç Juliette, je serai qonobé près de toi a cç soir.

Un pareil amour w pouvait en effet se terminer que par la mortt Conmie 1q dit le Frère L^urenc^ s 9 Ces 9 transports violents ont une fin violente, et meurent a dans leur propre triomphe. C'est eonnfa^ 1^ feu et la

a poudre qui se consument dans un baiser. » Nous ne faisons pas ici une analyse de Roméo et Juliette; nous avons voulu seulement en faire ressortir les traits caractéristiques : la spontanéité, l'emportement y la furia. Ordinairement , c'est dans la lutte de la passion contre le devoir quç consiste Pélément dramatique, et c'est dans le développement des sentiments que consiste l'intérêt. Mais ici, l'Amour, T Amour de la Fable avec son flambeau , vient dès le çompaencement allumer ces deux cœurs et les poser sur l'autel^ ils brûlent avec une r^pi4ité dévorinte, et qwand ils sont conjun)és, le drame s'éteint et tout disparaît.

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