MANON LESCAUT
Manon Lescaut est un de ces chefs-d'œuvre dont on peut dire sans figure qu'ils ont un printemps éternel. On peut en parler à toute heure , saus but, sans occasion y uniquement pour en parier. C'est surtout quand on est aux prises avec les plus beaux livres de notre temps, dans lesquels l'analyse , et, pour ainsi dire, l'anatomie ont remplacé la peinture des passions , où Tamour a cessé d'être un sentiment pour devenir une science , c'est alors surtout qu'on aime à rafraîchir ses impressions en puisant à ces récits limpides où tout coule de source , et dont nous avons perdu la trace à jamais regrettable. Le premier, le plus grand charme de cette composition , c'est la spontanéité dans les sentiments et dans l'expression. Voyez le chevalier Desgrieux quand il rencontre Manon dans l'hôtellerie d'Amiens; il n'a jamais regardé une fille, il voit Manon pour la première fois, il ne sait rien sinon qu'il est jeune et qu'elle est belle ; il se lève et il marche irré-
sisliblement vers cette enfant inconnue qui va devenir le charme et le tourment de sa vie. « Je m'avançai , « dit-il , vers la maîtresse de mon cœur. »
Cependant, quelle que soit la perfection du récit, il est difficile de justifier cette admiration sans bornes qu'on accorde «souvent au personnage de Manon. Manon est naturelle , mais d'un naturel un peu cm. Cela est-plus exact sans doute ; mais la réalité est-elle toujours bonne et belles et sans aimei* le fard, ne peuton préférer une vérité bien mise à la vérité toute nue de la Fable ? Le portrait de Manon a le défaut des portraits mal faits; il est trop ressemblant. Cette fille n*a pas d'amour, elle n'a que de l'appétit ; en elle le sentiment est resté à l'état d'instinct. Mais qu'elle reproduit bien cette aimable et incorrigible faiblesse de son sexe, l'amour du bien-être! Elle aime bien Desgrieux, mai» elle aime encore mieux les diamants, les carrosses, la comédie , et les petits soupers.
Manon est , sous un certain aspect , un portrhit dont le modèle est perdu , que l'on pourra faire encore de mémoire , mais non plus d'après nature. Elle représente une race éteinte et disparue , celle des grisettes. Aujourd'hui ce mot est presque une hardiesse littéraire , car il a dégénéré comme ce qu'il représentait. Et pourtant il ne méritait pas l'abus qui en a été fait. Il y avait autrefois toute une classe d'aimables créatures avec lesquelles on réalisait cet innocent proverbe : « Il feut que jeunesse se passe.» Elles étaient bonnes,
dévouées y p^u ambitieuses et peu embarrassantes. Elle3 n'aspiraient jamais au mariage; tout le charme du lien qui unissait à elles ét^it dans sa fragilité ; et quand venait 1q divorce de peis unions improvisées, on se quittait sans ranoime comme on s'était lié s%ps façons 9 et la grisette finissait par se marier ailleurs ; par s'établir, et devenir bourgeosie. Mais aujourd'hui la grisette a l'ambition du ménage; elle aspire à la légitimité. Elle est atteinte d'un défaut tout à fait contraire h son origine et à sa destination i la fidélité.
La décadence des grisefites est une de§ pop^queaces de la révolution fr^ç^ise. un pi^ut poser en principe que f depuis 4789 , il n'y a plus de gri|»ettes. h^ Déclaration des dr^iti^ les a effacées de la surface du monde. Depuis qu'il n'y a plus de castes, du naoins en tbéwe, depuis qu'il a été reconnu, par d'affreuseis ei^pénences, que je ^ng était partout 4e la piéme cQuleur , depuis que tout homme libre , qu^nd il prend femme, la veut prendre telle qu'elle e^t sortie des bras ()e sqn créatepr ^t ppn den liras de m^ ^WPW t 1^ grisette pour « faire une fin » ^st obligé^ d'apporter ^p 0ot sa fleur d'orapger,
Que Dieu, nous garde de tonte prétention de talons rouges ! Il ne s'agit pas (}e ressusciter le droit de marquette , ou de rébatiiKter le Papc-aux-Cerfs, Pour par* 1er sans une légèreté qui serait coupable , disons que la dignité des femme» , l'honneur du foyer , la pureté des familles , .ce$ droits sappés que la d^oi^atie a
conquis et dont elle était autrefois déshéritée , valent bien un peu de gaieté perdue. Les distinctions sociales résidaient autrefois dans la naissance , elles résident aujourd'hui dans le ûaractërô. Depuis que la a considération h est tombée dans le domaine public y depuis qu'elle edt accessible à tous les rangs, le vicè et la vertu sont devenus tous les deux plus difficiles , parce qu'ils sont devenus plus tranchés. Les chutes sont peutêtre plus rares ^ mais elles sont plus profondes et plus irréparables. Aujourd'hui , pour les femmes , il n'y a plus de compromis , il n'y a plus de péchés véniels. Quand elles tombent, elles tombent dans le crime ou dans le vice^; dans l'adultère ou dans les lieux sans nom. D'un.côté^Je désordre dans la famille, la perturbation dans la société, de l'autre la dégradation de la créature , Toubli de la dignité dans les relations.
Dé ces existences de contrebande qui se glissaient à côté de la société , de cette classe mixte qui se tenait sur les frontières de la loi , une partie s'est élevée dans l'échelle sociale et a contribué à former ce qu'on appelle aujourd'hui la classe moyenne ; Pautre a perdu l'équilibre et s'est jetée dans des écarts d'émancipation et des excès de radicalisme où il serait superflu de la suivre. Mais la grisette primitive , celle qui se laissait quitter, cet oiseau sur la branche, est aujourd'hui un paradoxe, un cygne noir, rara avis in terris.
Voulez-vous connaître la grisette moderne ? Voye;s Geneviève la fleuriste, cette adorable héroïne d'un des
plus charmants et deç plus dangereux livres qui aient été faits depuis longtemps * . La grisette de nos jours , c'est Geneviève telle qu'on nous la dépeint , avec ses deux grands yeux mélancoliques , et son visage pâle sous un petit bonnet blanCv. Une grisette pâle , bon Dieu I Avant 89 , les grisettes ne se mêlaient pas d'être pâles. Leur bonheur n'était pas^ comme celui de Geneviève , de « faire leur prière en regardant la lune. » Geneviève^ c'est Manon Lescaut après la révolution; c'est l'enfant du peuple qui envahit le domaine aristocratique de ridéal. Il y a cinquante ans, jamais on n'eût imaginé de poétiser une ouvrière; entre Manon et Geneviève, on sent qu'il y a eu un renouvellement social.
Mais on n'aborde pas impunément la poésie , et la société nouvelle port^ la peine de son ennoblissement moral. En montant sur les hautes cimes , elle s'est sentie prise par les vertiges. Gomme une fleur des vallées paisibles qui- a été transportée dans l'air des montagnes, elle, s'est desséchée sous ce souffle aride et brûlant, loin des brises plus heureuses, plus douces et plus saines qui l'avaient fait éclore. Qui ne serait pas attristé en songeant aux ravages que produisent dans la démocratie ces livres qui faussent et exaltent ses mœurs ! Ce qui , dans ce siècle , a perverti le plus de cœurs et perdu le plus d'imaginations, ce qui a enfanté