I. Andrét de George|Sand
le plus de misère, le plâs de vices y le plus de crimes , ce qui arrivera devant le trône de Dieu avec le plus lourd cortège de malédictions , ce sont les romans. Autrefois, sans doute , il y avait dans les livres autant de corruption et plus de cynisme ; mais alors il n'y avait que tes richeà qui lisaient, et dans ce qu'ils lisaient ils ne retrouvaient jamais que leur image. Ce que racontaient les romans -, ce que chantaient les poésies , c'^étalent les aventures, les mœurs, les passions et les douleurs des oisifs. Les souffrances et les jQies plus humbles croissaient et mouraient à l'ombre, sans laisser ni trace ni souvenir. C'est pourquoi, quand ces livres venaient à tomber aux. mains des classes laborieuses , comme elles n'y rencontraient que la peinture de mœurs et de vices trop haut placés pour qu'elles pussent y atteindre, elles ne tentaient point une imitation inutile, et leur impuissance arrêtait leur ambition. Mais aujourd'hui que l'idéal corrupteur a tout envahi, aujourd'hui que les romans sont devenus révolutionnaires, que l'ouvriète , le prolétaire et l'artisan s'y voient poétisés , qui dira combien de fois a retenti ce cri amer que Geneviève jetait à ses livres : a Vous avez changé mon âme, il fallait donc aussi changer, mon sort ! d
. On peut pardonner ce qui trouble le repos des heureux du siècle; ils ont le temps d'inventer et de nourrir des passions inutiles ; mais ce qui portje la perturbation dans les classes vouées au travail , ce qui leur
donne lo dégoût de leurs mains ^ voilà ce. qui appelle une réprobation sans bornes. Cette malheureuse tille que vous faites lire et rêver , suivez-la le soir dans sa chambre solitaire ^ voyez ces joues qui se décolorent sous les larmes , ces yeux qui , à la lueur de la lampe qui'devait éclairer le travail ^ dévorent avidement le poison f ces mains émues qui laissent tomber l'aiguille iûactiye pour tourner impatiemment les pages. C'en est fait i la voilà prise par cette peste maudite de la psychologie 1 adieu la gaieté , la fleur du cœur 1 adieu le repos de l'ftme ! adieu le sommeil du corps ! adieu les déjeuners sur le' gazon , la solitude à deux sous les grands arbres ^ si touffus et si discrets ! adieu , adieu la jeunesse !
Poètes néfastes 9 voilà votre œuvre! Ce n'était pas assez et de la faim , et du froid y et desHmaladies, et de tout ce qui accable les malheureux , vous avez doublé la scHnme de leurs douleurs ^ vous y avez ajouté les souflfrances qui sont les sœurs du luxe et de Toisiveté , vous avez popularisé la Mélancolie 1 Et alors nous Tavdns vue^ cette misère de grand seigneur, monter les escaliers déserts qui mènetit aux mansardes , et Vâair s'asseoir au foyer des pauvres, comme si les pauvres avaient le temps de rêver et de pleurer. Ëh ({ui pourrait te résister, fatale et chère ^chanteresse, ({uand tu viens comme Ârmide agiter devant nous ta tfttè souriante à travers les larmes^ et secouer sur notre tîsage ébloui les perles de tes yeux I
Ce travail d'initiation^ cette lutte de la soeiété émancipée aux prises avec une civilisation qu'elle ne connaît pas encore , sorte de glaive à double tranchant qu'elle a saisi par la lame et qui ensanglante ses mains , est un des plus douloureux spectacles auxquels il soit donné à notre génération d'assister. Mais y par malheur^ le peuple embrasse avec une sorte d'ambition ces souffrances qui sont au-dessus de* lui, il veut boire aussi à la coupe de ces douleurs qui semblent accuser des organes plus nobles et des sens plus dédaigneux. Il rêve, et le travail réclame à grands cris les mains oisives; il rêve, et la faim s'avance à pas pressés , et tandis que le riche s'éteint dans le luxe et dans Tennui, le pauvre, déshérité môme du droit de l'ennui, se jette dans la mort ou dans le trime.