‹ Études critiques et biographiquesChapitre 6 sur 19 · MÉMOIRES · texte numérisé non relu

MÉMOIRES

Je lis dans rexcellente Introduction que M. Richelot a mise en tête de m, traduction des Mémoires de Goethe : « Non-seulement en Allemagne , mais en « France, en Angleterre, et dans tous les pays où Ton (c pense, on a écrit déjà beaucoup, et l'on ne cessera « d'écrire sur un homme qui sera toujours nouveau , « comme la Bible et comme Homère, comme Shak* c( speare et comme Molière , et dont on ne croira ja- « mais avoir sondé toutes les profondeurs. J'ai voulu « aussi payer un tribut à cette imposante mémoire, (( en écrivant la courte notice qui précède d'après les « renseignements qu'a laissés l'auteur lui-même, et « sur les impressions vierges que j'ai cherchées dans « la lecture de ses ouvrages , et en l'écrivant avec a cette satisfaction intime qu'on éprouve à remuer de

I. Mèmeiref de Qoëlhe^ tradoils fiar Henri Bicbelot, précédés d'une Inlroduclion.

« grandes choses ^t de grands noms; en traduisant « les morceaux les plus intéressants des Mémoires de « Goethe, j'ai voulu ériger à celui-ci un petit monu- « ment qui, par Fexiguïté même de ses proportions , « servit mieux sa renommée qu'un travail plus vaste, « et concourir aussi , pour ma faible part , à Tune des <K oeuvres les plus graves du xix' siècle , dans la poli- « tique aussi bien que dans la littérature et dans la a science; le rapprochement de la France et de TAlu lemagne. o

Je cite ces lignes comme une précaution oratoire, afin qu'elles me servent au besoin de justification auprès de ceux des admirateurs de Goethe qui pourraient ne pas me trouver assez respectueux envers cette grande métnoire. On commente la Bible; on critique Homère, Shakspeare, Molière; il est donc permis de ne pas se prosterner devant Goethe. J'exprimerai tout d'abord le doute que le génie de Goethe soit le mieux fait pour servir de lien entre TAllemagne et la France. J'avoue que je n'y trouve rien de sympathique, ri^ quksoit de nature à engendrer ces courants invisibles et électriques qui mettent en rapport les cœurs des peuples comme ceux des individus. S11 y eut jamais un grand poète, un grand penseur, un grand écrivain , qu'on pût admirer sans Tainrer, assurément ce fut Goethe. On l'a souvent comparé à Voltaire. Peut-être eut-il de lui l'universalité des connaissances, rétendue encyclopédique de l'esprit, la

justesse souveraine du jugement, la sûreté infaillible de la critique; mais ce qu'il n'eut jamais, ce qu'on chercherait en vain dans sa vie et dans ses œuvres , c'est cet amour infatigable de Thumanité qui fait pardonner tant de fautes au grand représentant de la philosophie sociale du xvui* siècle. Voltaire, quelque aristocratique qu'il fût dans ses mœurs, tenait aux entrailles de cette démocratie dont il était le fils et dont il prépara les destinées. Ce n'est pas lui qui serait resté spectateur impassible de la révolution française, c'està-dire de la révolution du monde. Ce n'est pas lui qui, au milieu des déchirements et des cris de la liberté en travail , se serait retiré de la lutte pour composer de paisibles et égoïstes pastorales. En ce temps-là , que faisait Goethe? Je laisse parler M. Richelot. « Sans a fermer les yeux à ces grandes scènes du monde poa litique, il se retira dans le monde paisible d^ ses a idées et de ses travaux; au milieu des tempêtes de a la société, il étudiait la nature, et pendant que les a institutions périssaient , il comj)osait avec une séréa nité parfaite, semblable à ce paysan du siège de aMayence, qu'il avait vu, derrière un faible retran« « chement, à la portée du canon , continuer tranquila lement ses travaux champêtres, d Je comprends et je respecte le paysan de Mayence ; il ne savait pas lire, et peu lui importaient les querelles enfantées par les livres. Je comprends encore, dans l'histoire, Ârchimède cherchant un problème pendant le sac de Syra-

cuse ; et dans la poésie Jocelyn se réfugiant sur la cime des montagnes avec son amante et avec Dieu , et y chantant des cantiques sublimes et solitaires pendant que la tragédie, révolutionnaire s'accomplissait dans la plaine. Mais qu'un homme du siècle, mêlé à ses pompes et à ses œuvres ; qu'un poète qui devait devenir ministre; que Goethe enfin, qui lisait tout, voyait tout, comprenait tout, ne se sentit au cœur ni amour ni haine, ni enthousiasme ni colère à la vue des événements miraculeux qui agitaient alors ses semblables , et se mit à versifier Hermann et Dorothée pendant que Rome brûlait, voilà ce que je ne comprends pas, ou du moins voilà ce que je ne puis ni respecter ni admirer. En France, presque dans le même temps, il y eut aussi un poète. Lui aussi était un amant de la rêverie ; lui aussi adorait la solitude, mais il courut après elle comme après son ombre, car ir avait trop de cœur pour l'atteindre. Ni les mers lointaines , ni les savanes inexplorées ne purent l'arracher à l'action et à l'histoire, et la plume du grand René écrivait chaque jour de brûlants et îneflaçables pamphlets. Mais , pour Goethe, le drame contemporain fut comme un drame de théâtre, où il fut spectateur, critique, juge, mais jamais acteur.

Que si l'on suit Goethe dans sa vie privée, je ne parle naturellement que de cette partie de sa vie qu'il a livrée lui-même au public, surtout, dans ses Mémoires et dans Wilhelm Meister, on trouve encore qu'il aima -

toujours beaucoup plus en artiste qu'en amant. Quand il arriva en Alsace, nous dit M. Richelot, trois attraits d'une nature bien diverse le saisirent et le captivèrent : la cathédrale de Strasbourg, Herder, et Frédérique, la fille du pasteur de Sesenheim. Je ne sais si je suis injuste, mais je ne puis m'empécher de craindre que la cathédrale n'ait eu la meilleure part dans le culte du poète. De Marguerite, d'Annette, de Frédérique, aimables créatures qui passèrent comme des éclairs à travers sa vie, que lui reste-t-ilj Des fype* pour ses œuvres d'imagination, des sujets de composition. Pour se guérir de ses plus grands chagrins , il lui suffit de les écrire. Mieux encore, pour se pardonner ses fautes, c'est assez pour lui de les confesser orgueilleusement au public. Voyez-le quand il a brisé le cœur de Frédérique : a J'eus encore, dit-il , suivant une vieille ha- « bitude, recours à la poésie. Je poursuivis ma confies- « sion poétique accoutumée,^ afin, par cette expiation « volontaire , de mériter l'absolution de ma con « science. »

Ce fut ainsi encore qu'il composa la pièce intitulée h Caprice de l'Amant pour se consoler d'avoir perdu par sa faute l'affection d'Annette. Cet épisode d'Annchen est un des plus intéressants qui soient dans les Mémoires; un de ceux qui peignent le mieux l'homme. Goethe, de plus , y montre une rare connaissance du cœur humain ; et la peinture qu'il fait d'un état de l'ftme très-commun est d'une simpHcité cruelle, mais

profondément vraie. C'est la nature prise sur le fait. Le tout est dît en quelques lignes : « Je fus , dit-il , c( saisi de ce noauvais esprit qui nous porte à chercher « un sujet d'amusement dans les tourments de celle « que nous aimons, et à abuser du dévouement d'une « jeune fille par des caprices tyranniques. La mau- « vaise humeur que m'avaient fait éprouver la nonce réussite de mes essais poétiques, l'impossibilité ap- « parente où j'étais de m'éclairer sur ce point , et les <K coups d'épingle que je recevais de côté et d* autre, Je a crus pouvoir la décharger sur Annette, parce qu'elle « m'aimait réellement de tout son cœur, et qu'elle c( s'efforçait constamment de me plaire. Par de petites ((jalousies aussi injustes qu'absurdes, je flétris pour ce elle et pour moi les plus beaux de nos jours. Elle a supporta longtemps cette conduite avec une in« a croyable patience dont j'eus la dureté d'abuser, mais « à ma honte et à mon désespoir, je m'aper^^us à la fin a que son cœur s'était éloigné de moi , et que la folle a jalousie que je m'étais permise de gaieté de cœur et (c sans motif, alétait peut-être plus dénuée de fondea ment. U y eut entre nous des scènes terribles qui ce n'aboutirent à rien ; je sentis alors que je l'aimais c( véritablement , et que je ne pouvais vivl'e sans elle, a Mon amour redoubla... je finis même par prendre le « rôle qui jusque-là avait appartenu. à la jeune fille... «Mais il était trop tard; elle était perdue pour moi... « Cette perle même m'aurait peut-être anéanti tout à

a fait , si le talent poétique ne m'avait prodigué ses a abondantes ressources de guérison. »

Ce fut donc le Caprice de F Amant que composa Goethe à cette occasion , pour appliquer son principe littéraire. J'emprunte ces derniers mots à M. Richelot, qui , sans le*vouloir, me prête la meilleure expression que je puisse donner à ma pensée. On me dira peutêtre qu'il en a été ainsi depuis le commencement du monde; et que les créations des poëtes n'ont jamais été que Tidéal plus ou moins fidèle de leurs propres passions. Mais notre temps a cela de ptirticuliér et de caractéristique, que cette sorte d^nstinct auquel les poètes obéissaient autrefois spt)ntanémeuty y a été pour ainsi dire systématisé. Jamais ce travail d'analyse et de dissection y jamais cette clinique du cœur qu'on a appelée a la littérature intime, x> n'étaient arrivés h la perfection qu'ils ont atteinte de nos jours. On en est venu à ne plus ehereher les émotions que pour les peindre. On a excité, chauffé, que dis-je ? on a créé les passions pour y trouver une veine de poésie. On n'a plus aimé pour aimer, mais pour chanter. Malheur aux femmes qui tombent dans la vie de ces poètes ergoteurs , aux Ophélies qui se donnent à ces avocats de la passion! Leur cœur ne sera, pour ainsi parler, qu'une lyre vivante dont toutes les cordes seront brisées sans pitié, et dont les accords les plus secrets seront prostitués au public et au grand soleil. Pauvres nobles créatures qui croyez qu'on vous aime ! Eh non !

on vous observe; on vous étudie, on vous analyse ; eûsperimentum in animé nobUi. Je ne veux point dire que Goethe ait poussé jusqu'à ce point son principe littéraire, mais il a fait écoley et l'on sait que les disciples dépassent et exagèrent toujours les tendances du maître. La menue monnaie des génies originaux est toujours de la fausse monnaie.

Nul ne flit plus propre que Goethe à écrire ses Mé* Moires, c'est-à-dire à rendre compte de lui-même, car nul ne sut jamais mieux ce qu'il faisait. Ce qui nous parait être le caractère distinctif de son génie, c'est Tunion du calme et de la force, de l'ordre et de la fécondité. Il sait tout conq)rendre et tout rendre, sans que les orages du cœur altèrent jamais la sérénité de son intelligence. 11 n'y a peut-être qu'un homme en ce temps*cî qui puisse lui servir de terme de comparaison, c'est Rossini. Tous deux sont comme d'immenses miroirs qui réfléchissent admirablement les sentiments et les passions , mais sans les éprouver* On rencontre dans Goethe dès pages religieuses qui figureraient très-bien à côté du Stabai de Rossini.

Goethe ne fut ni méchant , ni amer. Il ne se plaignait guère de la vie, la sienne était heureuse ; ni de la société, qoi n'eut pour lui que des couronnes. Il préférait à tout le repos et la quiétude du cœur, que les bonnes passions peuvent troubler aussi bien que les. mauvaises. Il fut, dans le véritable sens du mot, un ë^curien ; c'cst-à-diré en tout un homme de goût ,

de choix et de distinction. Il était né pour avoir de l'ordre dans ses sentiments comme dans ses affaires. Werther fut une crise ; mais il en sortit radicalement guéri , et il n'eut jamais -de rechute.

Chose rare chez les grands poètes, et en général chez les hommes de génie, Goëlhe posséda tout d'abord le bien-être et les loisirs. Il eut ainsi le temps de porter sa pensée dans son cerveau et de l'y laisser mûrir, pour ne l'en faire sortir que tout armée. Je cite encore ici avec plaisir M. Richelot :

(( OiJttre ces dons de l'intelligence, dit-il , qui pro- « curent la gloire et tant de joies secrètes , la Provia dence lui donna tous ceux qui embellissent et élèa vent la vie, la vigueur et la beauté du corps , les « loisirs de l'aisance, le crédit , la puissance, l'affec- « tion des femmes , de sorte qu'on vit rarement une c( existence plus comblée. Quelquefois, comme le sa* c( crificateur pare sa victime, la Providence orne ainsi « pout quelques courts instants une jeune tête choisie; cr elle accumula ses faveurs sur la tête de Goethe pence dant l'espace de quatre-vingt-quatre années , afin de (( nous montrer, dans cette persévérante vitalité du « génie , le plus majestueux de tous les spectacles. »

Je ne reproche point à M. Richelot la prédilection qu'il montre pour Goethe ; elle lui a servi à le mieux pénétrer et à le mieux rendre. On sent qu'il aime son sujet, ce qui est une des premières conditions d]un bon Uvre. De quelque manière qu'on le juge, Goethe

aura toujours exercé sur la littérature et sur les mœurs de son pays et de son temps une très-grande influence. Que Werther y ou Faust ^ ou Goëtz soient l'œuvre d'un génie du premier ordre, c'est ce que nul ne songe à contester. L'immortalité de Goethe est , en littérature, ce qu'on appelle en politique un fait accompli. Mais parmi ceux qui acceptent le fait, il en est qui aimeront l'homme autant qu'ils Tadmirent; il en est d'autres, et nous sommes de ceux-là, qui ne pourront que l'admirer conime ils feraient d'un chef-d'œuvre de l'art, d'une statue réalisant l'idéal de la forme, mais qui ne sentiront pour lui aucune sympathie. Plus, en effet, nous considérons l'ensemble de la vie et des ouvrages de Goethe, plus nous sommes confirmés dans cette pensée, qu'à ce grand poète, à ce grand penseur, à ce grand écrivain il manqua toujours quelque chose : la bonté, ce don inné qui ne s'acquiert pas plus que la beauté, et qui, comme la Grâce, ne peut venir que de Dieu.

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