‹ Études critiques et biographiquesChapitre 7 sur 19 · PAHTAGE DE LA POLOGNE · texte numérisé non relu

PAHTAGE DE LA POLOGNE

Sous ce titre , Études diplomatiques et littéraires , M. le comte Alexis de Saint-Priest , membre de TAcademie française; ancien ministre plénipotentiaire, à publié deux volumes du plus haut Intérêt. J'ai chorsî dans cet ouvrage le morceau capital qui traite dtt Partage de la Pologne , et qui présente ce grand événement sous un jour tout à fait nouveau.

Je me 'souviens que j'étais à TAssemblée constî* tuante, en mon humble qualité de journaliste , le 15 mai 1848, quand elle fut envahie au nom de la PolognCi J'avais suivi sur lés boulevards la procession démocratique et sociale qui , quelques instants plus tard, devait se ruer dans l'enceinte de la législature, et qui portait écrits sur ses bannières les mots de vive la Pologne ! Je vis le citoyen Raspail monter à la tribune , et donner lecture d'une pétition dans laquelle

on demandait PaiTranchissement de la Pologne ou la guerre générale ^ et que les faux Polonais qui encombraient la salle accueillirent avec ce cri : Dt« pçin et du travail/ Je vis ensuite une face blême et terreuse apparaître au-^dessus du marbre de la tribune; le citoyen Blanqui commença par dire quelques mots de la Pologne , et de la Y istule , et de la Bakique , et de 1772 9 puis tout à coup il laissa cette cpmédie et demanda vengeance pour le sang répandu dans les rues de Rouen. Aussitôt après lui , une voix furieuse proposa de frapper un impôt d'un milUard sur les riches; la salle retentit d*acclamations frénétiques^ et un homme à barbe rouge proclama , du haut de la tribune , la. dissolution de l'Assemblée. Le masque était tombée la Pologne avait joué son rôle, et avait disparu en laissant la place au drapeau rouge.

En présence de cette saturnale, je me rappelai le mot de Rosciusko mourant ^ et je dis avec lui i Finis PolonUe. Cette journée fbt à mes yeux le coup de grftce delà Pologne. Quand le malheureux Rosai tomba sous le poignard d'un assassin , ce ne fut point seulement un homme , ce fut une idée qui succomba ; ce Alt la nationalité italienne qui reçut le coup de couteau. De la même manière y le crime du i5 mai a porté à la cause de la nationalité polonaise une atteinte moiv telle. Les citoyens Raspail, Blanqui et Barbes ont prononcé à la tribune française son oridBôn funèbre ; ce cortège que nous avions vu passei* sur les boulevards , c'était en réalité le convoi de la Pologne. Der-

nière et triste victime de l'anarchie, on exposait et on exploitait son cadavre pour soulever le peuple, comme ces corps sanglants que le 23 février on colportait dans des tombereaux au bruit des armes et au son du tocsin. Ce fut bien véritablement la fin , finis Poloniœ.

Cette impression que nous laissa la journée du io mai n'a pu être que confirmée par la lecture du lumi* neux travail de M. de Saint-Priest. Nous y avons trouvé la preuve malheureusement trop claire que le partage delà Pologne avait été amené.par des causes pour ainsi dire fatales : à Tintérieur , par une anarchie mortelle ^ et, à Textérieur, par des influences au siyet desquelles l'histoire a conomis de grandes méprises.

i.'histoire a toujours rendu la Russie responsable du partage de 1772; c'est sur ce^ point important que M. de Saint-Priest a parfaitement rétabli la vérité. La Russie n'avait aucun intérêt à partager la Pologne , car elle y régnait déjà, elle y était maîtresse; et, en la partageant, elle ne faisait que diviser un héritage qui lui serait un jour revenu tout entier. Si aujourd'hui, par exemple , il était question du partage de la Turquie d'Europe , croit-on que la Russie en prendi*ait l'initiative? Elle aimera bien mieux attendre. Ce n'est donc pas du côté de la Russie qu'il faut chercher le véritable auteur du partage de 1772 ; c'est du côté de l'Allemagne. Le plus grand coupable, c'est Frédéric de , Prusse ; la première cause , c'est l'antagonisme historique de rAllemagne et de la Pologne.

Parmi toutes les illusions que l'on s'est faites après

— sala Révolution de février y une des plus grandes a été de croire que le parti libéral , en Allemagne , allait embrasser la cause de la nationalité polonaise. Parce qu'au moment des premiers troubles quelques Polonais furent enlevés aux priscMis de Berlin et portés en triomphe par le peuple , on s'imagina j à Paris , que la Jeune. Allemagne s'empresserait d'expier le crime de ses pères, et inaugurerait son émancipation par une restitution. Ce fut une profonde erreur; et ce ne fut pas seulement à propos de la Pologne qu'elle fut commise ; elle le fut aussi à l'égard de Tltalie. Quand la Lombardie, dans ce magnifique feu de paille si vite tombé, jetait hors de son sein les conquérants tudesques, qui n'aurait cru que les libéraux allemands , ces apôtres de l'unité , applaudiraient à cet effort suprême de la nationalité italienne? A leur grande surprise , les républicains s'aperçurent que ce qu'ils avaient pris pour des passions révolutionnaires n'était que des passions historiques, et que l'Allemagne avait, au fond^ plus d'esprit d'ambition que d'esprit de justice. Oa vit alors la Diète , non point la Diète de 1815^ préposée à la garde des traités, mais celle de 1848, établie pour les détruire ; on vit la Diète de Francfort prendre parti pour la Prusse contre la Pologne , pour l'Autriche contre l'Italie , comme pour les rebelles du Schleswig contre le Danemark. Les Allemands répétaient : a Nul n'aura l'unité, hors nous et nos amis» ; il y en eut même qui songèrent à nous redemander

l'Alsace «t la Lorraine. 11 y a toujours, éans les affaires de r Allemagne I un côté universitaire j et on pourrait dire que ses récentes agitations furent encore des luttes d'école dans lesquelles les professeurs d'histoire remportèrent sur les professeurs de philosophie.

Pour le malheur de la Pologne , ce besoin d'agrandissement et cet esprit de convoitise de l'Allemagne se trouvèrent, à la fin du xvm^ siècle, personnifiés dans un grand homme à la fois politique et guerrier* C'est le roi Frédéric qui fut le véritable auteur du partage ; Texposltion irréfutable de M. de Saint-Priest ne saurai! laisser aucun doute sur ce point.

« On le verra , dit M. de Saint-Priest , à la fois avena tureux et patient , ardent et calme , plein de passion a et de sang-froid , capable d'embrasser Thorizon le a plus vaste , et de se renfermer momentanément dans « la sphère la plus étroite , visant de loin , agissant de « près , marchant pas à pas , et presque toujours par a des chemins de traverse, pour se rapprocher du but, « mais y touchant d'un seul bond... On le verra enfin a niettre la volonté la plus infatigable, la plus tenace , « la plus persévérante au service de son idée, l'échaufa fer, la mûrir par une préparation longue et savante^ a l'imposer à l'Europe, non avec une brusque violence, « mais au moyen de l'emploi successif et habilement a ménagé de la flatterie et de l'intimidation; puis, <x lorsque tout est consommé , il saura en décliner la

« itefiponsabilllé et la rejeter tout entiène surses colla- « borateurs avec un art d'autant plim profond que la < hardiesse s'y cache sous la simplicité et la convoitise a sous Pindifference. Pour couronner une si audacieuse a manœuvre , il n'hésitera pas à déclarer que « puis- « qu'il n'a jamais trompé personne, il trompera encore « moins la postérité. » En effet ^ il les a traités avec a une égalité parfaite ; il s'est joué de la postérité a comme de ses contemporains. »

Dans ce tableau de caractère > il y a toute l'histoire du démembrement de la Pologne. Frédéric était, avec Voltaire, le plus grand représentant des idées qui achevaient de détruire le moyen âge ; et l'infortunée Pologne était f de son côté , la dernière et brillante représentation du moyen âge. Elle ne se défendait plus que par le prestige chrétien et romantique dont l'enviroU'*nait son histoire, mais ce sentiment de pure poésie ne trouvait plus d'écho dans le cœur du siècle. La monarchie française a été accusée d'avoir abandonné la Pologne , et a porté longtemps le poids de ce reproche; M. de Saint-*Priest prouve admirablement qu'elle n'a point pu empêcher cette catastrophe devenue inévitable, et qu'après tout ce fut en France même , mais dans les ennemis de la monarchie , et dans ce que nous aurions appelé l'OpposHion , que Frédéric trouva ses alliés les plus efficaces.

En effet, en ce temps-là, il y avait déjà 4|tix Frances :

celle du gouvernement et celle de l'opinion ; d'un côté la France officielle^ de l'autre la France philosophique et littéraire. La grande unité dont Louis XIY avait été le type et le maître était brisée , et le divorce s'était déclaré entre les temps anciens et les temps nouveaux» Le gouvernement persécutait les philosophes qui lui rendaient guerre pour guerre , mais qui allaient chercher leurs alliances au dehors, a Ce qui fait le grand a mérite de la France , écrivait Voltaire , ce qui fait a son unique supériorité , c'est un petit nombre de géa nies y sublimes ou aimables, qui font qu'on parle a aujourd'hui français à Vienne, Stockholm et Moscou* a Vos ministres, vos intendants, vos premiers commis a n'ojit aucune part à cette gloire, b La jeune France, comme on dirait aujourd'hui , avait la conscience de sa force et sentait l'avenir grandir dans ses flancs ; nous ne pouvons mieux la caractériser qu'en reproduisant cette page charmante de M. de Saint-Priest :

ce Les philosophes surent choisir leurs alliés avec a plus de discernement que nos diplomates et nos mia nist^es. Ils laissèrent ceux-ci s'épuiser dans de stériles « alliances , tandis qu'eux-mêmes virent grossir tous a les jours le nombre de leurs adeptes , et n'en accep- « tèrent aucun de compromettant ou d'inutile. Ils <x abandonnèrent les puissances décrépites et s'adres-i* a sèrenl aux puissances ambitieuses , énergiques , vice vantes enAq^ introduites récemment sur le théAtre

ff de l'Europe, brûlant de s'en emparer et surtout de . « s'y faire vorr. Ils tournèrent le dos au Midi et marc( chèrent droit au Nord. De là une situation très-sin- « gulière. Dans le reste de l'Europe, comme en France, « il se forma deux partis français qui se firent la guerre : a l'un protégea les vieilles mœurs , leç vieilles tradia tiens « tout ce qui était usé , suranné, hors de sera vice ; l'autre , le parti français , qui n'était point le « parti du gouvernement de la France , conduisit gaiece ment la troupe aventureuse et légère des réformes, « des innovations , des idées de toute espèce; et, ce a qu'il y eut de plus surprenant, c'est que le parti a novateur prit pour chefs de file les princes , les soua verains particulièrement hostiles au cabinet de Ver- « saillejs , Frédéric , Catherine , qui , attaquant la a France sur son terrain et avec ses propres armes , a ne pariaient , n'écrivaient et ne pensaient qu'en a français. »

Ce divorce des deux Frances ne fut nulle part plus sensible qu'en Pologne. Là aussi il y avait deux partis, celui de la tradition et celui de l'innovation , celui des vieilles mœurs et celui des réformes. Le tableau de la Pologne , à cette époque , ressemble à un vieux roman de chevalerie. On y retrouve les hauts barons féodaux tenant leur cour et rendant la justice au bi*uit des sabres et des éperons sonores retentissant sur les dalles; exerçant dans leurs châteaux l'hospit^é la plus fas-

tueuse y véritables paladins servant Dieu et les dames , et se croyant toujours au temps des croisades. C'était' là le parti national , fidèle aux vieilles coutumes , mais en même temps à la vieille anarchie ; c'était le parti de ces barons indépendants que le cardinal de Richelieu aurait fait décapiter , et qui pour soutenir une splendeur héréditaire se faisaient la proie des usuriers. A côté de ce parti, il y avait le parti politique et réformateur, par conséquent destructeur de Tordre ancien, composé d'hommes plus jeunes, ][>lus éclairés, plus mêlés à l'Europe; c'était le parti des philosophes.

Mais comme l'anarchie était , pour ainsi dire , une institution nationale de la Pologne , et même la plus chère et la plus respectée, il se trouvait que les réformes étaient fatalement autant d'atteintes à la nationalité. Les novateurs , les hommes qui voulaient introduire dans leur pairie l'ordre , la régularité, en un mot le gouvernement, ne pouvaient trouver de points d^appui qu'au dehors ; ils ne le trouvaient qu'en France y dans le parti philosophique; et en Russie, auprès d'une impératrice philosophe. Il en résulta que le parti que nous pourrions appeler libéral, que l'élite de la société polonaise eut pour allié le parti français, celui de l'opinion , nouvelle reine du monde , et en même temps pour adversaire le parti de la France , celui du gouvernement oflBciel. La guerre engagée en France entre la cour et les philosophes , entre les faits et les idées , se continua en Pologne.

L'ancienne Pologne devait succomber et mourir dans ce déchirement. Rempart catholique deTEurope, élevé comme une digue contre le flot envahissant de Tislamisme ^ son rôle finissait dès que la marée orientale avait cessé de monter. Cette brillante et romanesque milice polonaise était comme un de ces ordres religieux et militaires plantés d'un autre côté dans les îles de la Méditerranée, pour y garder le drapeau de la chrétienté. Aussi ne se faisait-elle aucun scrupule d'appeler à son aide les étrangers. Ils n'y venaient point d'eux-mêmes , ils y étaient demandés; la Pologne se disait qu'elle était une institution européenne et clu'étienne , que par conséquent l'Europe et la chrétienté devaient la soutenir, la protéger , l'entretenir comme leur propre armée, comme leur forteresse, comme leur frontière. Mais précisément parce que le mouvement ascendant de iMslamisme s'était arrêté , la niission providentielle de la Pologne était terminée. C'était la force de la Turquie qui faisait la nécessité. de la Pologne. C'est un des points que M. de Saiiit-Priest a le mieux saisis et fait ressortir quand il dit : c< L'erreur de «l'Europe occidentale sur les forces respectives de « la Porte et de là Russie est la clef véritable des évéc( nements qui amenèrent le partage de 1772. »

Cette erreur, M. de Ghoiseul la partagea plus que tout autre. Ce grand ministre, que Catherine avait surnommé le cocher de VEuropcy s'abusa complètement sur les progrès et les destinées de la Russie. Il

était , par l'intelligence autant que par le rang , un aristocrate ; on aurait dit que la cour de Russie était à ses yeux une i^ouvelle venue, presque une intruse dans la grande famille des cours européennes. Toivné tout entier vers le Midi , il avait consacré toutes ses facultés à l'accomplissement de l'œuvre illustre du pacte de famille, qui donnait aux Bourbons la conduite de l'Europe méridionale. Il ne croyait pas au Nord) il ne sut ni deviner ni prévoir Catherine^ et Catherine marcha sans lui.

Cette femme supérieure avait la conscience de sa force, a On ne pourra me juger, disait-elle, que dans a quelques années ; il me faut au moins cinq ans pour rétablir l'ordre; en attendant, je suis vis-à-vis tous a les princes de l'Europe comme une coquette ha- « bile.» De plus, l'impératrice, qui ne connaissait pas les maximes constitutionnelles, régnait et gouvernait. Elle traitait directement les affaires avec les ambassadeurs, et les déroutait par la verve de son improvisation. M. de Choiseul et l'ambassadeur de France, M. de Breteuil , s'y trompèrent. « Ce type si neuf, dit « M.* de Saint-Priest , échappa à leur intelligence. Per- « sonne, au premier abord , ne sut rien comprendre à a ce mélange d'énergie et de finesse, de prudence cai< chée et d'indiscrétion apparente, à tant de sérénité c< avec de tels soucis, à tant de grâce au milieu de a commotions si vives. Tout celtf était imprévu et dé- « rangeait la vieille routine diplomatique, d

On disait donc en France que le règne de la czarine ne durerait pas un ad y et pendant ce temps-là Cathe* rine enlevait par ruse et par force l'élection de Stanislas Poniatowski au'trône de Pologne. Le puli philosophique et réformateur y dont elle était la tête, et dont les Gzartoryski étaient les bras , émancipait les dissidents, et faisait prévaloir le principe de tolérance religieuse, aux applaudissements de Voltaire,- de d'Alembert et de Diderot. Le malheur voulait que les réformes les plus impérieuses dans l'administration , que la suppression des abus, que les idées d'ordre et de gouvernement fussent précisément combattues par le parti national, et appuyées par les influences étrangères. Ce ne fut point la cour de France qui laissa périr la Pologne ; nous devons le répéter, la cause polonaise était impopulaire en France; elle avait contre elle la philosophie et la littérature, qui étaient Topinion. La cour n'avait pour point d'appui, en Pologne, qu'un parti de grands seigneurs provinciaux ou de gentilshommes campagnards , qui semblaient descendus tont armés des panoplies de leurs châteaux , qui tiraient leurs épées au milieu des Diètes ou battaient la plaine en rançonnant et brûlant leurs voisins. Engager la lutte avec de pareilles forces , c'est comme si on avait voulu faire la guerre avec des armures et des ari[>alètes après l'invention des armes à feuj^

M. de Choiseul finit cependant par agir. Catherine voulait faire, d&son côté, une /i^uedtt Nord; c'était

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un plagiat qiie l'auteur de ia ligue du Midi. ne pouvait pardonner. Au commencement de 1768, une insur^ rection ^ fomentée par lui , éclata sous le drapeau na^ tional et catholique. M. de Saint^Priett a retrouvé aux archives des affaires étrangères le serment des confédérés, qui commence ainsi : « Je jure devant Dieu , fai et Sainte^Trinité, la Baintc^Vierge, et tous les saints p»* Qt trons du royaume de Pologne^ et vous , Saint-Ptee < de Rome, chefxle l'Église de Jésus-Christ. » La de-* vise des conjurés était MiUê et Marié; la solde était Dieu êi la sainte Prm^idenee} le sceau était a le cruce ciflx dans la poitrine d'un aigle, tenant des deux a càtés une épée^ans ses serres, avec cette légende : cr Vainere au mourir. » Ne croirait-on pas lire un ro* man du moyen âge? Qu'il y eût dans ce mouvement national un véritable caractère de grandeur, de vertu , de foi , on ne saurait le contester ^ mais ce n'était plus qu'tm anachronisme, une représentation théâtrale. « Devant qui , dit M. de Saint-Priëst , ces fils des cr croisés parlaient-ils ainsi! Non-seulement devant les a fils de Voltaire, mais devant Voltaire lui-même ! n» En même temps , et par un étrange contre*sens , les confédérés catholiques demandaient le secours de la Porte. La Pologne de Sobieski implorant la protection des Turcs , n'était-ce pas la fin ? Ici encore, M. de Choiseul se'lrompa ; il croyait toujours à la supériorilê des forces de la Turquie sur cdles de la Russie ; les victoires de Cadierine désabusèrent bientôt la vieille

traditicm de VEuropê. La Porte demanda la médiation du rai de Prusse, et c'est dans ces négociations que se révèle le patient et infatigable préparateur du partage*

La Russie devait nécessairem^t réclamer une indemnité des frais de la guerre ; elle aurait voulu la prélever soit dans les principautés danubiennes , soit dans la mer Noire ; aussi refusa-t-elle d^abord la proposition que lui fit Frédéric de s'indemniser aux dépens de la Pologne. Le roi de Prusse se tourna alors vers le cabinet de Vienne, qui entra complètement dans ses vues. Le meilleur moyen d'amener Catherine au partage de la Pologne, c'était de le commencer sans elle ; les Autrichiens occupèrent tout à coup une des provinces de la république. Voici comment le roi de Prusse, dans ses Mémoires, raconte cet épisode :

«Une démarche aussi hardie étonna la coui* de Rusa sie, et ce fut ce qui achemina le plus le traité de parti tage qui se fit dans la suite entre les trois puissances, a La principale raison était d'éviter une guerre généarâle près d'éclore; il fallait, outre cela, entretenir a la balance des pouvoirs entre de si proches voisins; (X et comme la cour de Vienne donnait suffisamment à «connaître qu'elle voulait profiter des troubles pré- « sents pour s'agrandir, le roi ne pouvait se dispenser a de suivre son exemple. L'impératrice de Russie, a irritée de ce que d'autres troupes que les isiennes

a osaient faire la loi en Pologne^ dit an prince Henri c< qnc si la cour de Vienne voulait démembrer la Po- « logne, les autres voisins de ce royaume étaient en « droit d'en faire autant. Cette ouverture se fit à pro- « pos y car, après avoir tout examiné, c'était l'unique « voie qui restât d'éviter de nouveaux troubles et de « contenter tout le monde» I^ Russie pouvait s'indemc( niser de ce que lui avait coûté la guerre avec les a Turcs, et au lieu de la Yalachie et de la Moldavie, qu'elle ne pouvait posséder qu'après avoir remporté « autant de victoires sur les Autrichiens que sur les tt musulmans, elle n'avait qu^à choisir une province de « la Pologne à sa bienséance. »

Conmie on le voit, le roi de Prusse affectait de suivre l'Autriche et la l^ussie qu'en réalité il conduisait. Il couvrit du même masque d*indifférence et de désintéressement cette longue intrigue. Il écrivait à Voltaire : a Ainsi , le public, trompé par les gazetiers, a fait souvent honneur aux personnes des choses aux- <x quelles elles n'ont pas eu la moindre part. » Il parait que déjà du temps de Frédéric c'était les gazetiers qui faisaient tout le mal. Quant à Voltaire, il écrivait à d'Alembeil : « Le roi de Prusse jouira bientôt de sa « Prusse polonaise ; en digérera-t-il mieux ? en dor- « mira4-ii mieux? en vivra-t-il plus longtemps? » Et M. de Saint-Priest ajoute avec infiniment d'esprit: a Voilà toutes les représailles que le patriarche s'était

a permises, A la vérité, Frédéric lui avait envoyé un « très-joli service de porcelaine , et lui-même était a alors beaucoup moins occupé de la Pologne que de c( Le Rain , qui y malgré Jean-Jacques et ses pamphletSy a venait de jouer Tancrède ou Gengis-Kan sur le « théâtre de Genève. »

Le roi de Prusse n'avait montré que de l'hypocrisie ; Marie-Thérèse manifesta des remords. Elle disait : « J'ai été séduite, entraînée; ma situation est cruelle, a le chagrin me tue; ma seule consolation est dans la « droiture de mes intentions , dans la constance de a mes efforts pour empêcher un résultat auquel j'ai a été forcée de prendre part. » Catherine seule ne fut ni hypocrite ni repentante. Elle n'avait point cherché le partage de la Pologne, mais elle en prit son parti, et en accepta la responsabilité sans crainte devant l'Europe et devant l'histoire.

Ainsi finirent les Polonais, a Ce qui les a perdus, « dit en terminant M. de Saint-Priest, c'est de n'avoir « pas su se défendre d'un autre mal qui vient à bout « des nations les plus vigoureuses , qui paralyse, qui et énerve, qui menace de décadence deâ sociétés bien «autrement constituées, civilisées, influentes, bien « plus puissamment établies au centre même des États a européens que ne le fut jamais la Pologne. Mal afa freîix qu'il suffit, comme la peste, d'appeler par son a nom... la discorde. »

Le travail de M. de Saint-Priest, fait sur les Mé*

moires contemporains , sur les dépêchée inédites des archives des aSaires étrangères , avec une scrupuleuse fidélité, a en même temps tout le charme et tout Tintérét d'un roman. Il est impossible de donner à l'histoire une allure plus vive et p]ps gracieuse, un langage plus correct et plus élégant. Nous ne pouvons mieux définir la manière de M. de Saint-Priest qu'en disant qu'elle procède à la fois de Voltaire et de Walter Scott, par la clarté du style et de lu critique, comme par le coloris pittoresque et toujours vrai des caractères.

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