LORD MALMESBURY
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James Harris, vicomte Pîtz-Harris, ppemier comte de Malmesbury, était né à Salisbury le 11 avril 1746. Après avoir quitté Puniversité d'Oiford , il alla étudier à celle de Leyde, ât un premier voyage à Berlin et en Pologne^ fut nommé en 1767 secrétaire d'ambassade à Madrid; en 1771 , à Tftge de vingt-quatre ans , ministre à Berlin; resta quatre années à la cour de Frédéric; et paâsâ ensuite, en 1777, comme ministre plénipotentiaire, à la cour de Russie, près de l'impératrice Catherine. Il quitta ce poste important en 1782, fut nommé ministre à La Haye^ et retourna , en 1793 , en Allemagne, où il négocia le mariage du prince de
* Diaries and Correspondence of J ornes Barris , firsi earl QfUal" mtshury.
Galles avec la princesse Caroline de Brunswick, si fameuse depuis par ses aventures et son procès. En 1796 et 97, il fut chargé de négocier avec la republique française a Paris et à Lille, mais en iSOO il fut atteint de la surdité à un tel point ^ qu'il se vit forcé de refuser toute fonction publique. Il continua à vivre dans le commerce des hommes politiques et des hommes de lettres les plus éminents de son temps. Whig de principes, étroitement lié avec M. Fox , il suivit néanmoins le parti de M. Burke lors de la séparation célèbre de 1793. Il mourut à l'âge <le soixante-quinze ans, le 20 novembre 1820. Comme on peut le voir par ce simple aperçu , lord Malmesbury fut mêlé activement, pendant plus de trente ans , aux plus grands événements de la fin du xvni° siècle ejt du commencement du XIX® } il vit de près Frédéric le Grand et Catherine la Grande; et assista à l'élévation et à la chute de Napoléon le Grand.
Les mémoires publiés par les soins de son petit-fils , le comte de Malmesbury actuel , se composent de sa correspondance diplomatique et du journal de sa vie. Nous connaissons peu de livre$ contemporains aussi riches en matériaux pour Thistoire secrète des cours dans les gouvernements absolus , et des partis dans les gouvernements libres. Le journal et la correspondance de M. Harris pendant son séjour à Berlin et à Saint- Pétersbourg ressemblent souvent aux mémoires de Tellamant des Réaux. On ne peut parcourir cette chro-
nique scandaleuse sans se dire que noire temps vaut , après tout, infiniment mieux que celui qui l'a précédé, et que chez tes souverains , comme chez les hommes mêlés aux affaires publiques , il y a sans contredit un plus grand respect de soi-même et d'autrui, une plus grande déférence pour les lois de la morale comme pour le contrôle de Topinion , en un mot un sentiment plus profond , pluis sincère de la dignité humaine.
Le premier spectacle qui s'offrit à M. Harris, à son entrée dans la vie publique, fut celui de l'agonie de la Pologne. Il arriva à Varsovie pour assister à Tensevelissement de cette nationalité^ui , selon le paragraphe annuel de nos adresses, ne doit point périr. L'impératrice Catherine avait donné la couronne de Pologne à un de ses anciens amants , Stanislas Poniatowski , mais elle avait envoyé avec lui un ambassadeur chargé de régner à sa place. La diète siégeait environnée d'un cordon de troupes russes , et quiconque ne parlait pas selon le bon plaisir de Catherine était saisi et transporté en Sibérie. Pendant les séances , l'ambassadeur russe se tenait dans une chambre qui avait une fenêtre sur la salle, et de temps en temps lui et ses généraux y passaient la tête pour rappeler à Tordre les récalcitrants. Bien peu osaient braver la colère impériale ; les deux évêques de Kiow et de Cracovie, qui eurent un jour ce courage, disparurent pendant la nuit. La cour de Rome encourageait seule la résistance et fulminait des brefs; mais les Polonais disaient : Le pape
est fou ', que v&éiAl que nous fassions avec un morceau de papier contre trente mille hérétiques bien armés ? L'ambassadeur russe, le prince Repnin, ne traitait guère mieux le roi que ses sujets. C'est pitié que de voir rabaissement de cette royauté. Stanislas était une moitié de philosophe égarée sur un trône ; il avait du sens y de la littérature et de bonnes intentions, mais il était pusillanime et incapable; il sentait le caractère humiliant de son rôle, mais il n'avait là force ni de le relever, ni môme de l'abandonner. « Je ne sens que a trop, disait-il en français à M. Harris , les épines dont a une couronne est semée. Je l'aurais déjà envoyée à a tous les cinquante mille diables , si je n'avais pas «honte d'abandonner mon poste. Groyes-moi, ne « courez jamais après les grands emplois, il n'en ré- « suite que des amertumes... J'osai prétendre à une a ëouronne, j'ai réussi , et je suis malheurenx. » Cet impuissant Dioctétien, auquel il n'était pas même permis de se réfugier dans un petit jardin , écrivait à un de ses amis d'Angleterre : a Si jamais on vous otfve la a couronne de Pologne, je ne vous conseille pas de a l'accepter, pour peu que vous aimiez votre repos. » D'autres fois cependant, ce malheureux prince montrait dea sentiments d'une véritable noblesse, et 41 les exprimait dans un langage qui ne manquait pas d'éloquence. C'est ainsi qu'il écrivait à sir Joseph Yorke, ambassadeur d'Angleterre à La Haye : « Le sort se a lassera, à la fin , de se jouer de moi , et Dieu , qui
« ne fait rien en vilin , ne m'a pas fait roi d'une façon a si peu ordinaire, et ne m'a pas donné cet opiniâtre c( désir dé faire le bien de ma nation, pour que tou . « cela soit perdu pour elle. Peut-être cette nation doitce elle apprendre à vaincre les préjugés par les malce heurs même qu'elle s'attire, plus vite que mes sera mons n'auraient fait dans une suite de temps plus « paisibles. Peut-être aussi dcfis-jè devenir la victime « de sa folie, afin qu'un grand exemple et une grande a révolution servent à ceux qui viendront après moi. et Eh bien, si je me trouve être ce malheureux chaînon c( de la grande chaîne des événements sur lequel est « écrit sacrifice, il faudra que je remplisse ma des- « tinée. »
Quand M. Harris, devenu, en 1772, minisire à Berlin, annonça à sa cour que îa Prusse, TAutriche et la Russie avaient conclu un traité pour le partage d'un tiers de Iji Pologne, le gouvernement anglais ne vou-^ lut i)as d'abord le croire. Il ne fut persuadé que lorsque la nouvelle devint publique, et que les troupes des trois puissances commencèrent l'occupation. On est émerveillé, en lisant les dépêches de M. Harris, de l'indifférence avec laquelle l'Angleterre envisagea alors cette usurpation. Lord Suffblk, ministre des aflaires étrangères, l'appelait simplement une' affaire curieuse {eurxm$ transaction). Il est vrai que l'Angleterre. était alors tout entière occupée par l'insurrection dé ses colonies d'Amérique, tandis que la France, après la
chute de M. de Ghoieeul^ était tombée daus la caducité de Louift XV. Les trois puissances spoliatrices purent donc accomplir leur œuvre sans obstacles. Ce fut une véritable curée. L'avidité avec laquelle le roi Frédéric, en particulier, se jeta sur sa proie, a quelque chose de révoltant.
Bien que le caractère de ce prince philosophe, de cet ami de Voltaice, soit déjà suffisamment connu , les lettres de M. Harris fournissent cependant encore à ce sujet des traits curieux. Frédéric offrait les contradictions les plus étranges, quelquefois jetant l'argent par les fenêtres , mais plus régulièrement d'une avarice sordide. Aussi , lorsqu'il donnait des fêtes , il réglait tout lui-même, jusqu'au nombre des bougies. A une de ces fêtes à laquelle assistait le ministre anglais, tous les appartements, sauf la salle du souper, étaient éclairés avec une seule bougie. Le souper était mau* vais ,^es vins étaient frelatés. Après la danse, M. Harris demandait du vin et de l'eau; on lui dit : Il n'y a plus de vin, mais on peut vous donner du thé. Le roi dirigeait lui-même l'éclairage dans la salle de bal , et , pendant cette opération , la reine, la famille royale et tout le monde attendaient sans lumière, le roi n'ayant pas voulu qu'on allumât d'avance. Étant à Postdani, il eut à traiter à Berlin la landgrave de Hesse-Gassel et la princesse de Wurtemberg. Il écrivit à son contrôleur de la bouche une lettre dans laquelle, après avoir fait une sortie contre la filouterie des domestiques en
général , il faisait un menu très-détaillé des dtners y fixant le nombre des plats , et toujours celui des bougies, qui paraissaient le préoccuper beaucoup. Un jour qu'il faisait venir une douzaine de bouteilles de vin de Bordeaux , il disait : a II faut que a j'écorcbe un paysan saxon pour me rembourser. » Heureux temps 1 II disait aussi à son ministre en Danemark; qui demandait des frais de représentation : a Vous êtes un prodigue-, sachez qu'il est beaucoup « plus sain d'aller à pied qu'en voiture, et que, pour a manger, la table d'autrui est toujours la meilleure. » En revanche, ce grand guerrier jouait parfaitement de la flûte, et il attachait à ses talents d'artiste un excessif amour-propre. Il n'invitait presque personne à ses concerts , et , quand il devait jouer un nouveau morceau , il s'enfermait des heures entières dans son cabinet pour répéter; et même alors, quand il commençait, Frédéric, hélas! le grand Frédéric , le prenûer capitaine de son siècle, tremblait comme une débutante. Il parait qu'il avait une belle collection de flûtes; il avait créé un conservateur pour les tenir en ordre. Il n'avait qu'un seul faiseur, et payait chaque flûte cent ducats. Il fallait qu'il fût bien malade un jour qu'il en cassa une sur le dos d'un hussard. « Dans sa a dernière guerre, dit M. Harris, quand il donna de la a fausse monnaie a tout le monde, il prit soin que son a fabricant de flûtes fût payé en bon argent , de crainte a qu'a itrement il ne lui donnât de mauvais instru-
- Tiff ments. » Un cbanieur ayant (Ut un jour que le roi entendait mieu^ la guerre que la musique, Sa Majesté renvoya au corps de gard^, h la discrétion de ses soldats. Ceux-ci mirent à Tinfortuné chanteuf un uniforme et des moustaches, et lui firent fair^ Tei^ecçice pendant deux heures à coups de c£^nne; après quoi , ils le firent danser et chanter pendant d^ux heures encore^ et fini* rent par lui faire tirer une quantité considérable do sang par le chirurgien. Ils le renvoyèrent phe« lui dans cet état.
Une autre des manies du grand Frédéric , c'étaient les tabatières; mais il en était si jalom^, qu'il ne les laissait voir à personne. Il en avait toujours sur lui une énorme, dans laquelle il prenait du tabac par poignées. On rie pouvait pas approcher de lui sans éternuer. Il paraît que ses valets de chambre faisaient l'opération qu'on peut voir faire ici par les invalides sur l'esplanade, aux jours de soleil : ils faisaient sécher ses mouchoirs, et en récoltaient une quantité considérable de tabac; puis ils le vendaient.
Frédéric n'aimait pas les Anglais; c'était héréditaire. Il y avait eu une haine mortelle entre les deu^^ précédents rois de Prusse et d'Angleterre. Le roi George II appelait Frédéric P** : « Mon frère le sergent; » à quoi Frédéric répondait par : a Mon frère le maître à dan- « ser. » Quand Frédéric était sur son lit de mort , il demandait au ministre qui l'assistait s'il devait pardonner à tous ses ennemis pour aller en paradis. Sur la ré*
ponse aflSrmative du ministre, il se tourna vers la reine (sœur du roi d'Angleterre) , et lui dit : « Eh bien donc, « Dorothée, écrivez à votre frère, et dites-lui que je lui « pardonne tout le mal qu'il m'a fait. Oui, dites-lui que « Je lui pardonne; mais attendez que je sois mort. » Quiconque a lu les mémoires si originaux de la margrave de Bayreuth sait quelle sordide et misérable éducation reçurent les enfants de Frédéric î*^. On dirait que le grand Frédéric avait juré de se venger sur son propre héritier des persécutions et des avanies qu'il avait lui-même subies sous le despotisme paternel. Il n'avait pas d'enfants; on sait d'ailleurs qu'il avait peu de goût pour les femmes , surtout pour la sienne. L'héritier de la couronne était son neveu. Le roi semblait ravoir dans une profonde aversion , et le tenait très-serré; il en résultait que le prince royal faisait d'énormes dettes, quand toutefois il trouvait des prêteurs, n quêtait partout; mais, comme lui rendre service était une manière sûre d'irriter le roi , il trouvait rarement. Du reste, il vivait scandaleusement, composant sa société habituelle de gens de bas étage et de filles pèrdufes. « Sa maîtresse favorite, écrit M. Har- « ris, jadis danseuse de théâtre, préside à ses réjouis- « sances, et joue le premier rôle dans les scènes indé- « centcs qui s'y passent. Elle est grande, a les yeux a très-animés, est très-décolletée dans ses allures, et « donne l'idée d'une parfaite bacchante. Le prince lui « donne beaucoup d'argent; elle dépense à elle seule
(( tout le traitement que lui fait le roi. Elle répond de c( 6on n^ieux à cette générosité, car, en même tenjips « qu'elle l'assure de sa fidélité, elle ne lui demande a pas la sienne, et s'efforce au contraire dç satisfaire « ses désirs quand , par satiété, ils se fixent sur quelque <x nouvel objet. Dans ce cas, elle a toujours soin de a ne lui laisser connaître aucune femme qui pourrait a devenir sa rivale : son choix , heureusement pour a elle, ne tombe jamais que sur des créatures de la a dernière espèce. C'est à ces plaisirs qu'il emploie la a plus grande partie de son temps ;le reste, il le passe, « soit à la parade auprès du roi , soit à s'habiller, ara ticle sur lequel , toutes les fois qu'il peut quitter « l'uniforme, il est extrêmement difficile et recherché. a II fait même la dépense d'avoir un valet de chambre « favori appelé Espère-en- Dieu ^ qui est constamment « sur la route de Postdam à Paris , pour l'unique objet a de le tenir avant tout le monde au courant des chancr gements dans les modes ; et , comme Ëspère-eu-Dieu <( ne prend ses informations quç chez ses confrères « (les perruquiers), il arrive que ceux qui suivent ses a avis peuvent parfaitement passer pour tels. »
Le futur roi de Prusse envoya un jour un de ses confidents chez M. Harris pour négocier un emprunt particulier auprès du roi d'Angleterre. Le ministre anglais ne se souciait guère de la commission et faisait la soui*de oreille, malgré les doléances piteuses de l'émissaire du prince, qui disait a qu'il n'avait pas de
et quoi payer sa blanchisseuse. » M. Harris le renvoyait
à la Hollande, à Vienne et à Pétersbourg ; mais le
négociateur répondait (en français) a que le prince
a d'Orange n'avait pas le sou , que Tempereur (d'Au-
« triche) n'avait pas la bourse, que l'impératrice-reine
« (Maçie-Thérèse) ne donnait qu'aux églises, et que
<r rimpératrice de Russie le dénoncerait tout de suite
c< à son oncle. » Puis il ajoutait en parlant du prince :
a II a tout mangé chez les filles ; il en a une qui lui
« coûte trente mille écus par an, et l'argent qu'il lui
a faut pour gagner les espions de son oncle monte
a encore à autant. »
Le roi connaissait les mœurs de son neveu, et on peut juger du cruel plaisir qu'il prenait à le rendre malheureux , par cette anecdote que raconte encore M. Harris : c< L'impétuosité, dit-il en parlant du prince, a avec laquelle il a fait le carnaval l'a jeté dans une c( mésaventure dont il ressent encore les effets dés- (x agréables , et dont probablement il ne sera pas si tôt a quitte, attendu que son oncle, malicieusement peuta être, l'oblige à remplir ses devoirs militaires avec a plus de sévérité encore que d'habitude. L'évoque de « Warmia se trouva, l'année dernière, dans la même « position , et le roi rendit presque son siège vacant « en le forçant de manger à sa table les viandes les « plus épicées, et en l'inondant de vin de Hongrie, (( dont, disait-il, il devait être, en sa qualité de Polo- « nais y aussi bon juge qu'amateur. »
On peut suflSsartiment juger, par ces détails domestiques, de la valeur morale de la cour de Berlin sotis Frédéric le Grand. La ville ne valait pas mieux ; du moins M. Harris en fait une peinture qui n'a rien de flatteur. « Berlin , écrit-il , est utie ville où , si le mot « foriis peut être traduit par honnête, il n*y a xnr fortis funec fœmina easta. Il règne dans toutes les classes « des deux sexes une entière corruption de mœurs qui , « jointe à une pénurie résultant soit de l'oppression du « roi actuel, soit des habitudes dispendieuses mises à la « mode par son grand-père, forment le pire des carac- (( tères. Les hommes cherchent sans cesse le moyen « de soutenir une vie extravagante avec dés ressources
à bornées. Les femmes sont des harpies , débauchées « faute de réserve plus que faute d'autre chose. Elles il prostituent leurs personnes au plus haut enchéris- « seur, et toute délicatesse de sentiment ou de ma- « nières leur est inconnue. »
Nous devons le répéter, notre temps vaut mieux que cela. Quand on rapproche de ce spectacle celui qu'offre la Prusse d'aujourd'hui , avec son travail intellectuel , avec ses agitations religieuses et politiques, encore confuses , mais toujours empreintes de gravité et de sincérité, on se réconcilie aisément avec une époque injustement dépréciée.
La correspondance de M. Harris pendant son séjour à Berlin offre d'ailleurs peu d'intérêt politique ; elle ne devient réellement sérieuse que lorsqu'il est envoyé à
Pétersbourg. Là aussi nous fericontrons de la chronique, beaucoup plus scandaleuse rilême qu'à la cour de Berlin, mais mêlée à là discussion des sujets les plus graves. Du reste, c'est une remarqué toute simple que dans les gouvernements absolus les vices comme les vertus des souverains occupent une bien plus grande place que dans les gouvernements libres. C'est à ce titre que les débordements dé Fimpératrice Catherine sont des éléments de l'histoire comme ceux de Tibère.
Ce fut au commencement de Tannée 1778 que M. Harris se rendit comme ministre à Pétersbourg. Il y allait pour essayer d'amener l'impératrice à la conclusion d'une alliance offenéive et défensive avec Fa Grande-Bretagne. Il y resta jusqu'à la fin de 1783, et retourna en Angleterre sans avoir rien obtenu. Pendant ces cinq années , il dépensa beaucoup d'habileté, beaucoup d'esprit d'intrigue et une très-grande persévérance ; mais il échoua surtout contre ce sentiment de répulsion qu'inspiraient déjà à tous les peuples les prétentions de l'Angleterre à la domination arrogante et absolue des mers. Les façons hautaines que montraient trop souvent et le gouvernement britannique et ses agents avaient indisposé contre eux presque toutes les cours. Catherine, d'ailleurs, quoique philosophe, était femme; elle aimait la flatterie, et elle l'aimait surtout en langue française. Que de fois le ministre
anglais^ voyant tous ses efforts déjoués par quelques compliments de Paris ou de Versailles, ipaudit la vanité, la coquetterie et toutes les faiblesses de la grande Catherine ! a Cette grande dame, écrivait-il un jour «avec presque autant d'esprit que de dépit, cette a grande dame dégénère souvent en une femme ordi- « naire, et joue avec son éventail quand elle croit mac( nier son sceptre. La France a appris l'art de la ca- QJoler, et elle a peur d'encourir le déplaisir et la a critique d'une nation qui écrit des mémoires et des a épigrammes. »
Quand donc M. Harris arriva à Pétersbourg, il trouva la cour de Russie entièrement française. L'impératrice était entourée d'hommes gagnés aux intérêts des Bourbons, et qu'il appelait des garçons perruquiers de Paris. D'un autre côté, le roi de Prusse, qui détestait les Anglais, et qui avait à ce moment l'oreille de l'impératrice, les desservait de tout son pouvoir. Aussi M. Harris rencontra dès le début des difficultés à peu près insurmontables. Pendant une année entière, il négocia avec le ministre de Catherine, le comte Panin , et finit par s'apercevoir qu'il était joué par lui. Le comte Paiiin , qui était bien décidé d'avance à ne pas conclure avec l'Angleterre, transmettait à l'impératrice les demandes de M. HaiTis de façon à les rendre inacceptables , et un jour il répondit au mmistre anglais cr que la Grande-Bretagne avait, par sa conduite
« arrogante, attiré sur elle tousses malbeurs, et qu'elle a ne devait attendre ni secours de se3 amis ni clémence a de ses ennemis. »
Alors M. Harris, voyant que de ce côté il n*avait rien à espérer, se tourna d'un autre. Il s'adressa à un ancien amant de Catherine, principal pourvoyeur des nouveaux favoris, au prince Potemkin^ et, par son entremise, il obtint plusieurs conférences personnelles avec l'impératrice. Il était spirituel , insinuant , hardi : quand il pouvait causer longuement avec Catherine, il la gagnait presque à sa cause ; mais il reperdait vite le terrain qu'il avait gagné avec tant d'efforts. Outre les sentiments personnels qui poussaient alors Catherine vers la France, il y avait la grande question des neutres, qui mettait toutes les nations maritimes aux prises avec TAnglelerre. M. Harris reconnaît lui-même que le gouvernement anglais perdit par ses exigences l'occasion de se concilier la cour de Pétersbourg. Lors de la fameuse déclaration neutre de 1780, il avait conseillé à son gouvernement de céder momentanément à la nécessité, et de suspendre, à Kégard de la Russie seulement, la police que la Grande-Bretagne exerçait sur les mers. Il ne fut pas écouté, et Catherine ne pardonna jamais aux ministres tories.
Dans une autre occasion, M. Harris avait déterminé son gouvernement à céder à la Russie l'ile de Minorque. Ce projet donna lieu à de très-curieuses conversations entre le ministre anglais et Timpératrice, comme on
le verra plus tard. Catherine tenait beaucoup à avoir une station dans la Méditerranée , à cause de ses vues sur Constantinople. Sa grande ambition était de reconstruire un empire d'Orient. Elle avait fait baptiser le grand-duc du nom de Constantin , et lui avait donné une nourrice grecque du nom d'Hélène; elle faisait construire une ville du norti de Constanfingorod. Elle hésitait^ pour le choix du siège de l'empire nouveau , entre Constantinople et Athènes. Elle était très-frappée de la supériorité de la race grecque , du grand rôle qu'elle avait joué dans l'antiquité , et elle parlait souvent de la possibilité de la voir reparaître à la tête des peuples.
Dans les instructions données à M. Harris par lord Suffolk, on peut voir que le gouvernement anglais cherchait à inquiéter Catherine en lui persuadant que la France avait promis à la Turquie d'exclure les flottes russes de la Méditerranée. Minorque serait devenue pour la Russie ce qu'est aujourd'hui Malte pour l'Angleterre. L'impératrice avait donc accueilli ce projet avec enthousiasme, mais son ardeur sembla se calmer tout à coup, et M. Harris dut renoncer encore. à ce dernier espoir de voir Talliance se former. Dès ce moment ^ il paraît abandonner la partie , et nous le voyons solliciter à plusieurs reprises son rappel de Saint-Pétersbourg. «L'Angleterre, disait-il, devait se tenir à l'écart, «ne plus rechercher d'alliances continentales, et at- « tendre qu'on vînt chercher. » Ce fut dans ces dis-
positions qu'il p^sa les derniers mois do soa séjour à la cour de Rus$ie, qu'il ne quitta qu'après la conclusion c|e la paix entre l'Angleterre , la France et l'Espagne.
Telle e^t l'esquisse rapide d^ ce que fit, ou du moins de ce que t«nta M. H^rris à Pétersbourg. S'il ne réussit pas, ce ne fut pas faute d'avcnr employé tous le^ moyens possibles de succès. Il écrivit à lord Stormont ^ alors ministre des affaires étrangères à Londres, qu'à tfadrid et à Berlin il n'avait pas eu besoin de subsides, mais qu'à Pétersbourg , dans une vour amie^ il avait été obligé de changer de système* Là i les secrets ne ^'obtenaient qu'à prix d'argent. Il en dépensi^ beaucoup, au delà même des crédits qui lui étaient ouvects, et il parait que, lorsqu'il quitta la cour de Russie, il se trouva personnellement endetté d^ plqs dé 500,000 francs , qu'il paya sur sa fortune particulière.
C'est qu'il avait à lutter avec des habitudes de somptuosité tout orientale. Le prince Potemkin , son principal agent, donnait des fêtes qui lui coûtaient 50,000 roubles. L'impératrice avait des services de dessert de 50 millions; quand on jouait chez elle au macao , un jeu fort à la mode alors , elle donnait au gagnant un diamant de 50 roubles , et en distribuait ainsi cent cinquante dans une soirée. Elle gratifiait ses amants de sommes inouïes , de terres , de milliers de paysans et de bijoux. On a compté que la famille du prince Orloff avait reçu^ en dix ans , quatre à cinq mille paysans et
17 millions de roubles en argent, bijoux, vaisselles et palais. Un simple lieutenant aux gardes, Wasilschikoff , avait reçu , durant vingt-deux mois de faveur, 100,000 roubles en argent, 50,000 en bijoux, un palais de liK),000 , une vaisselle de 50,000 , une pension de 20,000 , et sept mille paysans ; le prince Potemkin , en deux ans de faveur , trente-sept mille paysans et environ 9 millions de roubles en pensions , palais, bijoux, etc.; Savodowsky, en dix-huit mois, diiL mille paysans et plus de 300,000 roubles ; Zoritz , en un an , plus de 1,300,000 roubles ; Korsakoff , en seize mois , quatre mille paysans et près de 400,000 roubles; Landskôy dans la même proportion.
Catherine , comme on le voit , savait récompenser ses serviteurs. A l'un, elle donnait le trône de Pologne; aux autres , ce qu'on vient de voir. Il est vrai que le métier était rude. La chronique de cette cour dépasse en cynisme tout ce que l'histoire a raconté des césars romains. C'était un mélange extraordinaire de barbarie et de civilisation. L'Occident ne donnait qu'un vernis pour couvrir ces débordements de l'Orient. Les traditions du Parc-aux-Cerfs pâlissent devant le journal de la cour de Catherine , car ici les positions sont interverties, et le rôle de l'homme, usurpé par une femme, prend un caractère plus dégradant.
Rien de plus curieux , rien de plus étrange , rien de plus cnj et de plus sauvage que le tableau de ces révo-^ lutions de séraiL Le prince Potemkin avait, comme
nous l'avons dk , les fonctions de pourvoyeur général. Quand M. Harris airiva à Pétersbourg , c'était un nommé Zoritz qui était le favori régnant. Il était menacé dans son poste , mais il n'était pas résigné à l'abandonner de bonne grâce. C'était un soldat , et il . annonçait hautement le dessein d'appeler en duel son successeur, a Je sais bien , disait-il en français , que nje dois sauter y mais , par Dieu, je couperai les oreilles « à celui qui prendra ma place. » Celui qui aspirait à celte place honorable était un lieutenant de la police , appelé Acharoff, un homme bien bâti , dit la dépêche, ' mais taillé plus en Hercule qu'en Apollon. Malgré oes qualités recommandables^ le candidat ne fut pas agréé. C'est que l'occupant était un terrible homme. Potemkin, qui ne l'aimait pas, présenta à l'impératrice un de ses officiers , un grand hussard. Après la présentation , Zoritz suivit Catherine dans sa chambre , lui fit une scène horrible , se jeta à ses pieds, lui dit que, malgré toutes les générosités dont elle l'avait comblé, il ne tenait qu'à ^a faveur et à ses bonnes grâces. Catherine fut touchée ou effrayée ; elle garda Zoritz, et lui ordonna d'inviter Potemkin à souper pour raccommoder Ta/faire y parce que, disait-elle, elle n'aimait pas les tracasseries.
Quelques jours après, cependant, Potemkin rentra en faveur, et Zoritz reçut son congé. L'impératrice le lui donna elle-même en lui dorant la pilule; l'amant congédié l'accabla de reproches et presque d'injures ,
— semais rien n'y fit ; on lui dopna des pensions , uq0 somme énorme d'argent comptant ^ sept mille p^iy^gn» et l'ordre de voyager. Toutefois on n'osa pas lui donner un successeur officiel avant son départ, tant on redoutait son affreux caractère. «La cour et la ville, c( dit M. Harris, n'étaient occupées que de cet événe* « ment , qui donnait naissance k beaucoup de ré-f a flexion^ désagréables. » On le croira sans peine.
Catherine, après des scènes si fatigante^, éprouvait
le besoin d'un régime plus doux. Elle fit rappeler ea
ville un ancien favori y Sabadowsky , un homme d'un
caractère paisible et modeste ; mais celui-là ne plaisait
pas à Potemkin, qui lui en substitua ui^ autre, a Korsak,
« dit sir James Harris , a été introduit dans un mo-
<c ment critique , et, au moment où j'écris, Sa Majesté
a Impériale est retirée dans un des villages da Po-
«temkin, sur les confins de la Finlande, essayant
« d'oublier ses soucis et ceux de l'empire dans la eom-.
« pagnie de son nouveau niiguon, dont le nom vul-
« gaire.de Korsak est déjà changé pour le nom mieux
a sonnant de Korsakoff. »
Mais , pendant ces péripéties , l'ancien favori , Sabadowsky , qui avait été rappelé , était arrivé à la cour , et il demandait d'un ton très-chagrin pourquoi on l'avait dérangé. On lui donna pour indemnité une place dans le sénat; mais, hélas! quinze jours après, le nouveau fonctionnaire était hors de service. « Il y a , a écrivait M. Harris , plusieurs concurrepCs pour la
«r place vacante : quelques-uns «ooteniîs par le prince « Potemkin , d'autres par le prince Orioif et le comte « Panin, qui maintenant sont d'accord, d'autres enfin « seulement par l'impression que leur tournure a faite « sur rimpératrice. Les deux partis s'unissent pour « empêcher le succès de ces hommes indépendants , « mais elle paraît très-disposée à choisir par elle-même. « Potemkin , dont l'insolence égale le pouvoir , a été si « mécontent de n'avoir pas à lui seul la disposition de « ce poste , qu'il s'est absenté de la cour pendant plu- « sieurs jours. Le sort de ces jeunes gens reste incera tain , quoiqu'il paraisse décidé que Korsakoff sera « envoyé aux eaux de Spa pour sa santé., Comme les « dernières traces de décence que Ton gardait encore «à l'époque de mon arrivée ici ont disparu, je ne « serais pas étonné qu'au lieu d'un favori on en prît a plusieurs. »
Cependant le choix de Catherine parut tomber sur un secrétaire du comte Panin, appelé Strackoff, que l'impératrice avait remarqué dans un bal^ mais celui-là n'entra pas officiellement en fonctions , il ne vit l'impératrice qu'en secret, et Korsakoff resta prince régnant. Un autre aspirant , qui n'avait point réussi , se poignarda de -désespoir. On cacha autant que possible cet intéressant malheur à Catherine; pourtant elle finit par l'apprendre , et elle en fut tout à fait affligée. Sa douleur ne pouvait durer bien longtemps ; elle donna à Korsakoff son congé définitif, avec le conseil de voya-
ger ou de se marier. Le successeur fut un nommé Landskoy , un chevalier aux gardes ; comme il n'avait pas été fourni par Potemkin , celui-ci fut très-irrité y et ne fut apaisé que par un présent de 900,000 roubles le jour de sa naissance. Landskoy était jeune , bien fait y et de bon caractère ; mais il avait une nuée de cousins qui s'abattirent sur la cour comme dés saute* relies pour participer à la curée.
Ici la scène change. Tout à Theure nous avions un favori qu'on n'osait pas renvoyer , parce qu'il cassait les vitres ; en voici un maintenant qu'on ne peut pas congédier 9 parce qu'il a trop bon naturel. Ce pauvre Landskoy n'est ni jaloux , ni inconstant , ni impertinent ; il a déjà un remplaçant non ofBciel , mais il se conduit d'une manière si irréprochable, qu'on ne sait comment s'y prendre pour se débarrasser de lui sans mauvais procédé. C'est comme ces domestiques qu'on ne peut pas souffrir ,x|ui le comprennent , et qui alors redoublent d'exactitude, et ne vous laissent pas le moindre motif plausible pour les mettre dehors. Landskoy est condamné à l'avance; son congé est décidé ; déjà on a préparé les cadeaux habituels réservés aux favoris sortants; cependant il garde une facilité d'humeur réellement désespérante ; il ne veut pas se fâcher ni faire une scène; bref, il restera longtemps encore. Quelquefois le drame se mêle à ces comédies honteuses. Il y a au milieu de ces scènes étranges un moment de véritable tragédie. C'est celui où le prince
Orloffy l'amant de Catherine quand son mm, Pierre III, fut détrôné et mourut quelques jours après dans sa prison y tombe dans des accès de sombre folie , et fuit devant les furies vengeresses du remords. On croirait voir Macbeth sortant pâle et effaré de la chambre du vieux roi Duncan. Orloff avait été le premier amant de Catherine et lui était resté le plus cher/Quand il devint fou y elle le traita comme un enfant, avec une douceur et une tristesse sans bornes. Elle le laissait entrer chez elle à toute heure , dans tous les costumes, soit qu'elle fût seule , soit qu'elle fût engagée dans les entretiens les plus graves. Parfois le malheureux s'écriait que les remords avaient détruit sa raison , et que c'était le jugement de Dieu qui était tombé sur lui. Quand il avait de ces accès terribles, Catherine se mettait à pleurer, et tout le reste du jour elle ne pouvait s'occuper ni de plaisirs ni d'affaires.
Orloff était du moins un homme distingué , de sentiments plus élevés que les favoris qui vinrent après lui. Tant que dura son règne d'amant , l'impératrice observa encore une certaine dignité extérieure qui disparut quand Potemkin arriva aii pouvoir. Celui-ci avait acquis sur sa souveraine un empire extraordinaire qu'il conserva méuie après avoir été remplacé dans ses fonctions. C'était un homme audacieux, intrigant, et en même temps des plus bizarres, courant sans cesse les églises au «nilieu de sa vie débauchée , et , au comble de la faveur, soupirant après le cloître.
Catherine gémissait quelquefois sous le joug de ce barbare , mais sans pouvoir jamais le secouer. Un jour elle fit venir Orloff , et le supplia de se réconcilier avec Potemkin pour rétablir la paix dans le palais. c< Vous « savez , Madame , lui dit Orloff, que je suis votre « esclave , que ma vie est à votre service : si Potemkin « vous offusque, donnez-moi vos ordres, il disparaîtra « immédiatement , vous n'entendrez plus parler de lui ; a mais m'èngager dans une intrigue de cour , courtiser « un homme que je méprise , Votre Majesté me par- « donnera si je refuse. » L'impératrice se mit à fondre en larmes ; Orloff se retirait , mais il revint et dit à Catherine que Potemkin était son ennemi et celui de l'État , qu'il cherchait à la plonger dans les plaisirs pour lui faire oublier les affaires et gouverner à sa place. « Vous n'avez qu'à prononcer un mot , dit-il , « ma vie est à vous. » Catherine fut très-affectée , elle avoua que son caractère changeait beaucoup , que sa santé s'altérait j mais elle ne pouvait se résoudre à employer des moyens aussi violents.
C'était au sein d'une pareille cour , au milieu de pareilles intrigues et de pareilles mœurs, que M. Harris avait à conduire des négociations qui demandaient le plus grand secret. Qu'on se représente sa position , quand, après lui avoir transmis le matin les meilleures assurances de la part de l'impératrice, Potemkin venait lui dire le soir : « Vous avez mal choisi vote moment. « Le nouveau favori est dangereusement malade, la
« eause de sa maladie et l'incertitude de sa guérison « ont si entièrement consterné Fimpératrlce , qu'elle « est incapable de pensera autre chose , et toutes ses aidées d'ambition, de gloire, sont absorbées dan« ^tte unique passion... Mon Influence est suspendue, a particulièrement parce que j'ai pris sur moi de lui a conseiller de. se débarrasser d'un favori qui , s'il « meurt dans son palais , causera un tort essentiel à sa « réputation. »
Nous avons dit que le prince Potemkin était devenu l'intermédiaire entre le rtinistre anglais et l'impératrice. Par son entremise , M. Harris avait obtenu de Catherine une audience particulière à l'insu du ministre, M. de Panin. L'entrevue eut lieU à l'occasion d'un bal masqué à la cour; Korsakoff vint prévenir M. Harris , lui dit de le suivre , et le conduisit , par un passage dérobé ,/dans le cabinet de toilette de l'impératrice. Dans cette première conférence , le ministre anglais ne chercha qu'à se concilier la bienveillance de Catherine par des flatteries exagérées, mais il ne paraît pas qu'il fit beaucoup de chemin. L'impératrice se montrait toujours fort gracieuse avec lui , sans cesser de décliner toutes les offres d'alliance. Elle était alors préoccupée d'une seule pensée , celle de former la fameuse ligue des neutres. Pour parer cette attaque indirecte, le gouvernement anglais fit à Timpératrice une concession exceptionnelle ': M. Harris déclara , au nom de sa cour , à M. de Panin , que la navigation des sujets
russes ne sermi jamais interrompue ou arrêtée par les vaisseaux de la Grande-Bretagne; mais le gouvernement anglais , par un de ces actes de mauvaise foi qui justifient les reproches qu'on lui a souvent adressés à cet égard y donnait en même temps à M. Harris des instructions secrètes contraires à ses assurances publiques, a Je fus y dit-il lui-même en parlant des ara ticles de la déclaration des neutres , je fus chargé ajie m'y opposer secrètement , et d'y acquiescer pua bliquement. » •
L'impératrice continua donc à développer le grand projet auquel elle voulait attacher son nom. Elle ne voulait pas s'engager dans une guerre pour le bon plaisir de l'Angleterre, a Si j'étais plus jeune , disait- «elle, je serais peut-être moins sage.» Elle refusa positivement les offres d'alliance de l'Angleterre , et , en même temps , elle fit proposer à toutes les cours étrangères son plan d'une ligue générale pour la pro" tection du commerce des neutres. Le principe de cette ligue était que les vaisseaux neutres pourraient naviguer librement de port en port et sur les côtes des nations en guerre, et que les effets appartenant aux sujets desdites puissances eu guerre seraient libres sur les vaisseaux neutres , à l'exception des marchandises de contrebande. Mais ce qui faisait la force de la convention, c'est que, si l'une des puissances neutres était attaquée dans son commerce , toutes les autres étaient tenues de s'unir à elle pour revendiquer le droit corn-
mun. Cette convention fut conclue et signée malgré tous les efforts de l'Angleterre. Potemkin s*y opposa vainement. «L'impératrice, dit M. Harris, perdit paa tîence, et s'écria qu'elle seule savait ce qu'elle se a proposait , et que là-dessus elle ne souffrirait aucune a observation. »
Quand la convention eut été signée , M. Harris demanda son rappel ; le gouvernement anglais refusa, et lui enjoignit de rester à son poste. Il continua donc ses efforts, mais désormais sans aucun espoir de succès. Potemkin lui-même ne cherchait plus à lui faire illusion, a II n'est au pouvoir de personne au monde , lui a disait-il , de lui faire abandonner son plan de neutra- «lité armée. Contentez-vous d'en détruire les effets; <K mais sa résolution en elle-môme est inébranlable. » Ce fut à cette époque, au mois de novembre i780, que M. Harris eut avec impératrice une conversation des plus curieuses et des plus caractéristiques. Rentré chez lui, il récrivit immédiatement sous forme de demandes et de réponses. Nous en reproduirons les passages les plus saillants. Cette conférence , qui se faisait en français , a tout l'intérêt comme toute la tournure d'un dialogue de comédie.
HABRIS.
Je viens pour représenter à Votre Majesté Impériale la situation critique dans laquelle nos affaires se trouvent. Elle connaît notre confiance en elle; nous osons nous flatter qu'eUe détournera l'orage...
l'impératrice. *
Vous connaissez , Monsieur , mes sentiments pour votre nation, ils sont aussi sincètes qu'invanables ; mais j'ai rencontré si peu de retour de votre part , que je sens que je ne devrais plus vous compter parmi mes amis...
EARRIS.
Si Votre Majesté Impériale eût jeté les yeux sur la note que j*ai remise au prince Potemkin , elle aurait vu sur quoi mes craintes sont fondées.
l'ivvéeataice.
Je Fai lue. Je vous répète, MonsieuT , que j'aiine votre nation; c'est une faiblesse de croire à tous les commérages que les petits politiques répandent.
BARRIS
Nos ennemis soùt parvenus à tourner toutes les opérations de Votre Af a-jesté Impériale si fort à leur avantage , qu'à l'heure qu'il est on croit à Londres qu'elle est secrètement en InteUigence avec la France , qu'elle s'entend avec la maison de Bourbon pour décider du sort de la guerre.
l'ihpératricb, woec wm extrériie vivacité.
Je vous donne ma parole d'impératrice que non. Je n'ai jamais Qu d'inclination pour les Français ; je n'en aurai jamais. Gepen* dant je dois avouer qu'ils ont eu à mon égard des attentions biea plus marquées que vous autres.
HARRIS
Ils n'ont eu, Madame, que leurs intérêts en vue ; leur politesse est toujours suspecte...
l'impératrice.
Que voulez-vous que je fasse pour vous ? Vous ne voulez pas faire la paix.
HAftlIS.
Nous ne désirons rien tant ; mais nous ne sommes pas les agresseurs, et nous sommes sans amis.
L'HfPÉBATHICE.
C'est (pie vous ne voulez pas eu avoir , Monsieur. Vous ètç» si raideSj ^ réservés ; vons n'avez point de confiance en moi.
HAïais.
Je suis au désespoir de voir que Teifet des intrigues qui n'ont que trop réussi en Europe ait pcÀrtésur un esprit aussi éclairé que celui de Votre Majesté Impériale. Je n'avais que trop raison de la croire prévenue contre nota.
l'ivpéhataice.
le parle d'après des faits; les faux bruits ne me font rien. Je suis an-dessus des préventions ; mais toute votre conduite a été dure vifi-à-vis de moi. Je vous avoue , cela m'a été sensible , car j'aime votre nation comme la mienne.
BARRIS
Sauvez-la donc , Madame , la nation qne vous aimea ; eUe a recours à vous.
|.'l]|»XaATRICE. ,
Quand je saurai vos sentiments , je vous le dirai.
BARRIS
Daignez nous donner des conseils.
l'impératrice.
Quand vous me parlerez clairement.
BARRIS
Le comte Panin pr6ne le parti français partout; il est entièrement dévoué au roi cLe Prusse , et le sert plutôt que Votre Majesté. n l'a invité d'accéder à la neutralité armée.
l'impératrice, avec hauteur.
Je serai bien aise qu'il accède , moi. Je soutiendrai mon projet ; je le crois salutaire.
BARRIS
On dit , Madame (mais je crains d'oifenser) , que c'est le projet des Français , et que le vôtre était bien différent.
l'impéaatrice, avec violence.
Mensonge atroce ! Vous devez savoir que je puis rendre politesse pour politesse ; mais je n'aurai jamais de la confiance en eux. Mais quel mal vous a fait cette neutralité armée , ou plutdt * cette nulUtë armée ?
HAKEIS.
Tout le mal possible. Elle établit de nouvelles lois... elle sert encore à confondre nos amis avec nos ennemis...
l'impératrice.
Vous molestez mon commerce , vous arrêtez mes vaisseaux. J'attache à cela un intérêt particulier ; c'est mon enfant que mon commerce , et vous ne voulez pas que je me fâche'I ... Ne parlons plus là-dessus, nous nous brouillerions. Mais écoutez ce que je vais vous dire : faites la paix ; le moment est venu. Ouvrez-vous à moi avec une entière confiance ... Je désire ardemment vous tirer d'embarras ; mais prétez-vous-y vous-mêmes ; soyez plus souples, moins réservés... Point de méfiance , point de raideur , je ne réponds alors de rien; mais soyez ouverts , clairs et francs , je répondrai alors de tout.
HARRI8.
Je sais d'avance que rien moins que la paix de Paris, renouvela en entier , peut nous satisfaire.
l'impératrice, avec flnessê.
Je ne dis rien. Parlez-moi franchement de chez vous ; désabusezmoi de cette réserve , de cette méfiance que je crois apercevoir dans votre ministère ; je vOus dirai tout alors... Faites la paix; traitez avec vos colonies en détail , tâchez de les désunir; leur alliance avec les Français tombe alors d'elle-même , et cela leur servira d'échappatoire... Je vous réponds de mon amitié , de ma justice. Je suis charmée que vous ayez témoigné une envie de me voir; j'ai voulu vider mon sac... Tenez, mon cher Harris, je vous parle très-sinçèrement... Si , après tout ce que je viens de vous dire , je lui trouve ( à la cour d'Angleterre ) la même indifférence^ la même raideur , que sais-je , moi ? le môme ton de supériorité avec moi, je ne me mêle plus de rien; je laisse les affaires aller leur train...
HARRIS
Votre Majesté Impériale a Time trop élevée pour jamais nous abandonner. Elle ne voudra pas que la postérité dise que de son règne l'Angleterre a pensé succomber, sans^ qu'elle ait tendu la main pour la secourir.
l'impératrice
Je suis lasse d'être généreuse ; faut-il toujours l'être sans qu'on le soit pour moi ? Soyez-le à mon égard , vous verrez comme je le serai au vôtre. Laissez mon commerce en repos , n'arrêtez pa& le peu de vaisseaux que j'ai; je vous dis qu'ils sont mes enfants. Je voudrais que mon peuple devînt industrieux. Est-ce dans le caractère d'une nation philosophe de s'y opposer ?
HARRIS
Nous ferons tout pour vos vaisseaux; mais Votre Majesté Impériale ne prétend sûrement pas , par cette neutralité armée , que toute nation jouisse du même droit ?
l'impératrice
Je vous dis que c'est une nullité armée , mais je la soutiendrai toujours... ( En se levant, ) Adieu , Monsieur, n'oubliez pas l'importance de notre conférence... Faites un pas de votre côté. Pour une femme, c'est peu exiger...
Cette conversation est fort piquante , mais que produisait-elle? Rien. Si M. Harris était un fort habile homme, il ayait aiSaire à aussi habile que lui. Potemkinlui répétait sans cesse : Flattez-la, caressez ses faiblesses; vous obtiendrez d'elle tout ce que vous voudrez. Il avait beau flatter, il n'obtenait rien. Au contraire, rjmpératrice se faisait tout concéder, et ne donnait rien en retour. Son ambition était , comme on le voit, d'être prise pour médiatrice. L'orgueil britannique ne voulait pas fléchir. Ainsi l'impératrice de-
manda Minorque : l'Angleterre consentit encore; elle voulut bien céder Minorque, à la condition que Catherine effectuerait le rétablissement de la paix avec la France et l'Espagne sur les bases du traité de Paris de 1762; «mais, écrivait lord Stormont , aucune proposia tion ne sera faite concernant les sujets rebelles de Sa ^Majesté Britannique (les Américains), qu'on ne « laissera jamais traiter par V intermédiaire d^uné « puissance étrangère. » Quand cette réponse fut communiquée à l'impératrice , elle ne voulut pas y croire; elle s'écria très-spirituellement : La mariée est trop belle ; on veut me tromper. Elle dit qu'on voulait la compromettre et l'entraîner daûs la guerre. Bref, elle ne vit dans cette facilité du gouvernement anglais qu'un piège; elle transmit cette nouvelle, qui devait rester secrète , à l'empereur d'Autriche , et se fit uu mérite d'avoir refusé une proposition qu'elle avait provoquée. Lord Stormont écrivait qu'il regrettait sa concession , et qu'il aurait désiré qu'elle n'eût jamais été faite.
En effet, Timpératrice n'en montra pas plus de dispositions pour servir l'Angleterre. La paix se fit sans elle , peut-être malgré elle , et avec la guerre finit en même temps la mission de M. Harris. Sa santé était gravement altérée, et il reçut enfin de M. Fox, qpi était alors au pouvoir , la permission de revenir ea Angleterre.
De retour à Londres vers la fin de 1783, il accepta
la légation de La Haye. II négocia une alliance entre TAngleteite , la Hollande et la Prusse , et tevint à Londres en 1T88.^réé baron de Malmesbury, il resta en Angleterre jusqu'en 1793, soutenant dans le parlement la politique de M. Fox ; mais , lors de la scission du part! whig , quand M. Fox se déclara prêt à reconnattre la république française, il suivit M. Burke. M. Pitt renvoya àEerlin; puis, en 1794 , son gouvernement le chargea de demander pour le prince de Galles la main de la princesse de Brunswibk» qui depuis devint la fameuse reine Caroline. C'est ici que nous retrouverons lord Malmèsbury dans une des phases les plus curieuses et les plus originales de sa carrière diplomatique.
Lord Malmèsbury avait toujours ^té Jusque-là dans la plus grande faveur auprès du prince de Galles , qui fut ensuite le roi George TV. Il était pour lui un homme de bon conseil, et souvent consulté. Le prince lui confiait ses embarras, qui étaient toujours des embarras d'argent , et le prenait pour intermédiaire entre lui et les ministres de son père. Ses dettes étaient devenues si considérables , qu'il ne voyait plus d'autre moyen de se tirer d'affaire que d'aller voyager, et, quand M. Barris partit pour La Haye, le prince vint lui demander s'il pouvait y aller avec lui , et s'y faire présenter incognito. M. Harris eut beaucoup de peine à le détourner de ce projet. « Que puis-je faire, mon « cher. Harrist disait le prlhcé. Le roi me hait : il veut
« me mettre aux prises avec mon frère. Je n'espère a rien de lui. Il empêchera le parlement de m'aider « jusqu'à ce que je me marie^ » Et comme M. Harris le pressait de se réconcilier avec .son père : a C'est a impossible, dit-il ; nous sommes trop loin Tun de <c l'autre. Le roi m'a trompé; il m'a fait tromper les a autres. Je ne puis me fier à lui , et il ne me croira a jamais. &
Dans une autre conversation , M. Harris offrit au prince de proposer à M. Pitt de porter sa pension à 100,000 liv. par an (2,500,000 fr.), s'il voulait en mettre de côté la moitié tous les ans pour payer ses dettes et se réconcilier avec son père; mais le prince restait convaincu que son père ne ferait rien pour lui. a Le roi me Ivait, » répétait-il sans cesse. Alors, comme M. Harris lui conseillait de se marier, il s'écria avec violence : « Je ne me marierai jamais ; ma réso- « lution est prise. J'ai arrangé cela avec Frédéric (son (1 frère). Non , je ne me marierai jamais ! — Permettez- « moi, Monsieur, répondit M. Harris, de vous dire, « avec le plus grand respect^ que vous ne pouvez pas a avoir réellement pris cette résolution. // faut que a vous vous mariiez, vous le devez à votre pays, au « roi , à vous-même. — Je ne dois rien au roi, réplia qua le prince; Frédéric se mariera, et la couronne a ira à ses enfants. »
A cette époque, le prince de Galles avait pour maîtresse mademoiselle Fitz-Herbert, qui exerçait une
grande influence sur hii. Il changea ensuite d'avis en changeant de maîtresse; car^ quelques années plus tard y lord Malmesbury allait , comme nous Favons dit, demander pour lui en mariage la princesse Caroline.
Lord Malmesbury avait pour mission purement et simplement de demander la main de la princesse. S'il avait eu des pouvoirs discrétionnaires , nul doute qu'il en aurait usé pour ne pas conclure cette union si malheureuse. On verra quelle triste commission lui était imposée.
Lord Malmesbury arrive à Brunswick. A sa première entrevue avec la princesse, il trouve une jeune fille fort ordinaire, assez embarrassée de sa personne, avec une jolie figure, de beaux yeux, des dents qui commencent à se gâter, des cheveux blonds , et , dit-il , avec ce que les Français appellent des épaules imper-tinentes. Le 2 décembre 4794, il signe le contrat. La petite cour de Brunswick est dans le ravissement, et la princesse prend le litre de princesse de Galles.
Alors, comme il arrive souvent, les défauts de la mariée paraissent Pun après l'autre après la noce. Le père prend à part lord Malmesbury et lui tient un long discours sur sa fille. « /://e n'est pas bêle, dit-il, mais « elle n'a pas de jugement; elle a été élevée sévèrece ment, il le fallait. Recommandez-lui , ajoute-t-il , ce de ne pas faire de questions , de ne pas se montrer «jalouse avec le prince; s'il a des goûts, qu'elle n'y « prenne pas garde. » Le duc avait écrit tout cela pour
Tusâge de sa fille; maiâ, appuyées par lord Malmesbury, ses observations n'en auraient que plus de force.
Vient mademoiselle de Herzfeldt , la maîtresse du duc , qui fait aussi ses recommandations. (( Il faut , « dit-elle, tenir sévèrement la princesse ; elle n'est pas « méchante, mais elle manque de tact. » La pauvre princesse arrive à son tour, et parait faire assez bon marché d'elle-même, car elle prie lord Malmesbury de la guider. L'ambassadeur lui donne le conseil sommaire de garder un complet silence sur tous les sujets pendant les six premiers mois après son arrivée en. Angleterre. Effectivement, en ne disant rien, il était difficile de dire quelque chose de trop. Une autre fois, il lui recommande de n'exprimer, autant que possible, aucune opinion , de ne parler ni politique tii affaires. Cela ressemble à la liberté de la presse dont parle Figaro ; on peut parler de tout , excepté de religion , de politique, etc., eh un mot de tout ce dont on parle.
La princesse montre, du reste, un fort bon naturel. Elle prend bien tous les avis, et même elle les demande. Ceux de lord Malmesbury sont fort sages; c'est un vrai catéchisme. Il engage la princesse à ne pas écouter les commérages, à ne pas confondre la bienveillance avec la familiarité. Mademoiselle Hertzfeldt le prend à part , et lui dit (en français ) : a Je vous « en prie, faites que le prince fasse mener, au com- «mencement, une vie retirée à la princesse. Elle a « toujours été très-gênée et très-observée, et il le fal-
« lait ainsi. SI elle se trouve tout à coup dans Je monde « sans restriction aucune, elle ne marchera pas à pas a égaux. Elle n'ai pas le cœur dépravé; elle n'a jamais (( rien fait de mauvais, mais la parole en elle devance « toujours la pensée ; elle se livre & ceux à qui elle « parle sans réserve, et de là H s'ensuit (même dans « cette petite cour) qu'on lui prête des sens et des in- « tentions qui ne lui ont jamais appartenu. Que ne « sera-t-il pas en Angleterre, où elle sera entourée de a femmes adroites et intrigantes (à ce qu'on dit) auxa quelles elle se livrera à corps perdu (si le prince « permet qu'elle mène la vie dissipée de Londres) , et <r qui placeront dans sa bouche tels propos qu'elles « voudront, puisqu'elle parlera elle-même sans savoir a ce qu'elle dit. De plus, elle a beaucoup de vanité, « et, quoique pas sans esprit, avec peu de fond; la a tête lui tournera si on la caresse et la flatte trop, si « le prince la gâte. Il est tout aussi essentiel qu'elle le « craigne que qu'elle l'aime. Il faut absolument qu'il a la tienne serrée, qu'il se fasse respecter, sans quoi a elle s^égarera. »
Le même soir, il y a bal masqué à l'Opéra. Lord Malmesbury fait la promenade avec la princesse Caroline. En véritable Anglais, il la sermonne; il l'engage à ne pas manquer le service divin quand elle sera à Londres. « Le prince va-t-il à l'église? demanda la « princesse. — Vous l'y ferez aller. — Mais s'il ne veut a pas? — Alors vous irez sans lui, et à la fin il ira avec
a vous. — Voilà de bien sérieuses remarques pour un a bal masqué, reprend la princesse. » Mais l'ambassadeur garde le plus grand sérieux. Il est toujours occupé à ramener à la gravité cette cour légère , et semble vouloir lui donner une plu3 haute idée de Thonneur que lui fait l'Angleterre. II traite la princesse en véritable enfant ; perpétuellement il la conjure de réfléchir avant déparier. Quand elle lui dit qu'elle voudrait être aimée du peuple , il lui répond q qu'elle n'y réussira (( qu'en se faisant rare, que l'idée de se faire aimer du « peuple est une illusion , que ce sentiment ne peut Cl être partagé que dans un cercle très-restreint , que c( toute une nation ne peut que respecter et honorer a une grande princesse, et que c'est en réalité ce sena timent qu'on appelle faussement l'amour d'une uaa tion; qu'on ne peut se le concilier par la familiarité, a mais par un strict respect des convenances , en ne a descendant jamais au-dessous de son rang. »
Un autre jour, à souper, la princesse lui demande qui serait la meilleure princesse de Galles, d'elle ou de sa belle-sœur? Lord Malmesbury lui répond qu'elfe a ce que n'a pas sa belle-sœur : la beauté et la grâce, et que les autres qualités , la réserve, la discrétion , le tact , elle les peut acquérir, a Je ne les ai donc pas ? a dit-elle. — Vous ne sauriez en avoir assez. — Mais a comment se fait-il que ma belle-sœur, qui est plus a jeune que moi , les ait plus que moi? — C'est qu'elle a a été élevée dans les épreuves , et elle a maintenant
a l'avantage éP avoir mangé son pain bis le premier. « — Je n'apprendrai jamais cela ; je suis trop commu- «c nicative, trop légère. — Réfléchissez seulement, et a vous vous corrigerez. »
Tout le séjour de lord Malmesbury à Brunswick se passe dans ce travail d'éducation. Quand il se met en route pour l'Angleterre avec sa pupille, il continue son œuvre de chaperon. Cette pauvre princesse, sortie de son petit duché et de sa petite cour pour devenir la femme de l'héritier de la couronne de la Grande-Bretagne, fait tout l'effet d'une parvenue. Elle n'a jamais eu d'argent, et ne sait comment s'y prendre pour en dépenser. Elle est comme ces enrichis qui ont peur de se servir de leur voiture. Elle donne un louis pour des billets de loterie ; lord Malmesbury en donne dix de sa part. Puis elle appelle ses femmes : Mon cœur, ma chère j ma petite y ce qui choque beaucoup son mentor, qui la gronde. Cette fois, la princesse se pique; mais lord Malmesbury n'y fait pas attention. Il donne de l'argent pour elle et dit tout haut ce qu'il s'est aca quitté de ses ordres. — C'est bien à moi , réplique-ta elle d'un air mécontent, de vous donner des ordres î » Cependant le chaperon garde toujours le plus grand sang-froid, et la princesse, qui voit qu'elle ne gagne rien à être de mauvaise humeur, finit toujours par se calmer.
Ce malheureux lord Malmesbury est obligé de jouer jusqu'au rôle de femme de chambre. La princesse se
piquait de savoir s*habîller vite; il lui en fidt un reproche, n lui dit que le prince de Galles est très-exigéant sur la toilette de propreté y dont elle n'a aucune idée, et le lendemain elle revient très-blen lavée du haut en bas. Ici nous citons.
<c J'ai eu , dit lord Malmesbury, deux conversations « avec la princesse Caroline, une sur la toilette, sur la a propreté et sur la réserve dans les termes. J'ai tâché, « autant que peut le faire un homme y de la convaincre a deia nécessité de beaucoup d'attention dans toutes a les parties de son habillement, soit en ce qui se « voyait, soit en ce qui était caché. (Je savais qu'elle « portait de gros jupons, de grosses chemises et des ff bas de fil , et encore n'étaient-ils ni bien lavés ni (( changés assez souvent.)... C'est étonnant comme sur c( ce point sou éducation a été négligée, et combien sa « mère, quoique Anglaisé, y faisait peu d'attention. « Notre autre conversation a été sur la manière légère c( dont elle parlait de la duchesse (sa mère), se mo- « quant toujours d'elle et devant elle. . . Elle comprend « tout cela, mais elle l'oublie... »
Ce fut, hélas! en cet état, avec ces gros jupons, avec ces bas de fil , avec cette profonde ignorance de la propreté et ce parfait mépris pour la toilette, que la future reine de la Grande-Bretagne fit son entrée sur cette terre des convenances. Ce n'est pas que le prince son mari se piquât de les observer vis-à-vis d'elle, car la première politesse qu'il lui fit fut d'envoyer au-
devant d'elle sa maltresse d'alors, lady Jersey. La princesse de Galles arrive à Greenwich ; ses voitures se font attendre, parce que lady Jersey n'était pas prête. La maîtresse du prince finit par arriver ; elle trouve la princesse mal mise, et en dit son avis. La réception que le prince fait à sa femme est encore plus curieuse, si curieuse, que nous citerons lord Malmesbury.
a Selon l'étiquette, je lui présentai la princesse Ca- «roline, personne autre que nous n'étant dans la ce chambre. Elle se disposa , comme je lui avais dit de a le faire, à s'agenouiller devant lui. Il la releva (assez a gracieusement) et l'embrassa; il dit à peine une paa rôle, tourna le dos, s'en alla dans un coin de la « chambre, et, m'appelant, il me dit : — Harris, je a ne suis pas bien 3 ayez-moi, je vous prie, un verre « (Teau-de-vie. — Je lui dis : Monsieur, ne feriez-vous « pas mieux de prendre un verre d'eau? sur quoi , de « très-mauvaise humeur, il me dit : — Non ; je m'en « vais chez la reine. Et il s'en alla. La princesse, laissée a seule, était dans la stupéfaction, et elle me dit : Mon a Dieu ! est-ce que le prince est toujours comme cela ? i( Je le trouve très-gros , et nullement aussi bien que a son portrait. Je dis que Son Aitesse royale était natua rellement très-affectée de cette première entrevue, « mais qu'elle le trouverait certainement différent au a dîner. »
Au dîner, ce fut le tour de la princesse : elle voulut faire de l'esprit, et fut de mauvais goût; ellejança de»
volées de plaisanteries assez vulgaires à la princesse de la main gauche, qui était aussi à table, et qui ne disait rien; mais, dit lord Malmesbury, le diable n^èn perdait rien. Cette première entrevue décida du sort des deux nouveaux mariés, et chacun sait ce qu'il en advint dans l'histoire. -Quant à lord Malmesbury, il porta la peine de sa négociation : le prince de Galles ne lui pardonna jamais.
En 1796 et 97, lord Malmesbury fut chargé d'aller à Paris et à Lille pour négocier la paix avec la république française; nous le suivrons dans cette nouvelle mission.
Il y eut rarement un négociateur plus spirituel, il n'y en eut jamais peut-être un plus malheureux que lord Malmesbury. Toute» les missions dont il fut chargé se terminèrent par des échecs complets. Nous l'avons vu à Saint-Pétersbourg dépensant pendant plusieurs années beaucoup d'intelligence, de zèle, d'activité, pour aboutir à une déception. Nous le verrons , dans ses deux missions à Paris et à Lille , recueillir , pour autant de peines , aussi peu de succès que par le passé.
Les négociations furent ouvertes deux fois, la première fois à Paris en 1796, la deuxième à Lille en 1797. Bien qu'elles n'aient eu aucun résultat positif, elles sont cependant intéressantes à suivre. C'est comme une rentrée de la France de la révolution dans le monde des gouvernements oflBciels. La France était à cette époque, pour le reste de l'Europe , à peu près comme
la Chine ; les étonnants bouleversements qui en avaient * changé la face en faisaient un monde nouveau et inconnu , dans lequel on pénétrait pour la première fois ; et par la correspondance de lord Malmesbury , on peut voir de combien de questions il était accablé sur le nouvel état social établi par la révolution , et quelle curiosité cette grande et mystérieuse merveille inspirait au monde . Le trait le plus saillant qui ressorte aussi de cette correspondance, celui qui intéresse le plus l'histoire et la politique générales, c'est assurément la preuve convaincante , irréfragable , qu'on y rencontre à chaque moment, du sincère désir de l'Angleterre , et en particulier de la fermé volonté de M. Pitt, de faire la paix avec la France. Autant cet homme célèbre se montra plus tard ardent pour la guerre, autant il se montrait alors empressé et prêt à tout sacrifier pour conclure la paix. Cela est *si vrai, qu'en Angleterre il eut à subir de nombreuses et amères accusations, et il est probable qn'il fut appelé alors le ministre de l'étranger. L'illustre Biirke surtout poursuivait de ses plus sanglants sarcasmes la politique paciique du ministre , et un jour qu'on disait devant lui que le mauvais état des routes en France avait rendu la marche de lord .Malmesbury très-lente : a Ce n'est pas étonnant, dit-il, il « a fait toute/la rolite sur ses genoux. » Lord Malmesbury disait à cette occasion : c< Le mot de Burke est (i trpp^^bon ', j'ai bien peur qu'il ne soit pas oublié. » Un autre jour encore que Burke cherchait a eommuni-
quèr à Pitt ses craintes sur le propagandisme révolationnaire de la France, le ministre lui dit : « Ok ! H ^Angleterre et sa constitution sont en sûreté jusqu'au ajour^u jugement! -^ Oui, répondit Borke, mais a c'est justement le jour du jugement^ue je crains, d
Tous les témoignages s'accordent d($)ic pour montra qu'à cette époque Pitt voulait iiermemeiit et réellement la paix. Ce fut lui qui , vers l'automne^de 1796, fit faire les premières ouvertures au Directoire par l'intermédiaire de M. Rœnemann, ministre de Danemark à' Paris. Ces ouvertures furent réjetées assez brusquement, mais le Directoire %i néanmoins savoir qu'il donnerait des passe-ports à un négociateur qui serait nommé officiellement. Les directeurs étaient à cetnoment Barras, Rewbell, Laréviiilère-Lépaux , Gamot et Letourneur. Lord Malmesbury fut envoyé à Paris au mois d'octobre. Ses instructions étaient d'exprimer au gouvernement français le vif désir du gouvernement anglais de terminer la guerre par une paix juste et honorable^ mais cette paix. ne pouvait être conclue qu'avec le consentement et le concours de rempel*eur d'Autriche, l'allié de l'Angleterre. Lord Malmesbury devait, en outre, avoir grand soin de se faire traiter selon les droits et les prérogatives de tout envoyé public , conformément aux usages reçus en Europe.
Cependant, dès son arrivée à Paris, le ministre anglais fut obligé de transiger avec les exigences révolutionnaires. Tout le monde portait la cocarde trioo-
lore y et il était impassible de paraître dans les rues sans cet insigne, que le peuple forçait tous les passants à arborer. LordMalmesbury en prit son parti. Il écrivit à lord Grenville que jamais les gens de sa suite ne porteraient la cocarde quand il serait dans son caractère officiel y mais que , quand il sortait le matin , il aimait mieux I9 leur faire porter que de s'exposer à des insultes désagréables, a La faiblesse de ce gouvernement, a disait-il , quand il a à lutter contrôles dispositions du « peuple, est telle que, si j'étais insulté ^ il ne pourrait « pi^.me donner une réparation satisfaisante. i> Lord Malmesbury demandait aur ce point un avis , mais il n'eo reçut point. 8on gouvernement, ne voulant /sans doute ni lui permettre de porter la cocarde ,.^ni le lui défendre, ne lui répondit rien du toutl Ce fut plus tard seuleinent que^M. Ganning, qui était son intermédiaire avec Pitt, lui écrivit qu'on ne voulait pas lui donner une réponse à ce sujet, et qu'il ferait mieux de ne pas en attendre, et d'agir comme il le jugerait convenable. Ce n'est pas pour rien que les Barris papers .sont appelés^'oi«ma/ et .correspondance. Lôrd Malmesbury y tient en effet un compte journalier des moindres i^ciden^ de son. existence. Quiconque a lu des impressions de voyage de touristes anglais sait avec quelle scrupuleuse exactitude y sont consignés les changements de chevaux et l'appréciation des cuisines, aussi bien que les plus graves événements historiques. Lord Malmesbury est, sous ce rapport , un
parfait modèle. Il écrit tous les soirs ses faits et gestes de la journée. Il est allé aux Italiens. Il a pris une loge pour un mois» Il s'est promené sur les boulevards ; il y avait beaucoup de monde. Il a vu jouer V Amour et Psyché j un charmant ballet. Les ferame&et les enfants le suivent sur la route. Il descend à Tauberge de TAnge. Très-cher. QuereUe de deux femmes qui lui demandent Taumône. Auberge du Cygne. Pas mauvais^ bons hts. Rien de particulier. Bon dîner.
Quelques-unes de ses impressions sont curieuses cependant. Elles révèlent ce profond intérêt dont oou s parlions tout à l'heure , et qu'inspirait auijL étrangers , aux Anglais surtout ^ Tétat de la Franoe nouvelle. 11 regarde tout , écrit tout. A Ëcouen, une députatîon des poissardes de Paris vient à sa rencontre avec des musiciens. Les poissardes ouvrent sa voiture pendant qu'il change de chevaux , et y entrent ; elles lui font une harangue, liri présentent des bouquets, et à toute force l'embrassent , lui ^t ses compagnons. Elles lui souhaitent beaucoup de succès, ,mais en lui demandant la pièce, ce qui le rend un peu sceptique. La physionomie des campagnes' est tracée d'une manière assez pittoresque. «Beaucoup de charrues, dit^il, avaient a des chevaux , mais un certain nombre n'avaient que a des ânes. Quelques-unes étaient conduites par des « femmes, presque toutes par des enfants oui des vieila lards. Il est évident que la population mâle, a beau- « coup diminué, car le nombre des femmes tiue nous
a avons vues sur la route surpasse celui des hommes cr dans la proportion de quatre à un. Le plus grand « changement qui m'ait frappé était le silence qui a semblait régner partout. Pas de bruit aux relais ; « les postillons silencieux ; une immobilité universelle a semblait avoir tout envahi. Mais ce n'était pas comme a le repos tranquille qui vient du contentement ; c'était « plutôt Peffet que la terreur et une crainte perpétuelle a avaient produit sur les esprits... Il ne reste des églises
a que les murailles dans presque tous les villages
a A«-dessus de la porte de plusieurs , on lit ces mots : « Temple de la Raison; mi : Le peuple français recon- « nait l'Être suprême et l'immortalité de l'âme ; et , à a l'entrée des petites villes , on lit sur les murs en a grandes lettres : Citoyens , respectez les propriétés^ ce et les biens d'autrui ; ils sont le fruit de ses travaux et a de son industrie. »
Quant à Paris, lord Malmesbury le trouve peu changé. Il y a seulement moins de voitures et moins d'hommes bien mis. Les femmes , au contraire , sont très en toilette. En sortant du théâtre , lord Malmesbury et ses compagnons se faisaient, à ce qu'il parait, des poU->^ tesses pour monter en voiture , et une sentinelle républicaine, fort scandalisée de ces procédés, leur dit :* Citoyens, pas de compliments. Une des notes les plus curieuses, c'est celle qui concerne Bonaparte, a homme a habile, jacobin enragé, terroriste même. Sa femme, « madame de Beauharnais, dont le mari a été'guillo-
a tioé y on Tappedle maintenant Notre-^Oame^^- Fie* a toires, »
Telle était la réputation dont jouissait alors le jeune général de l'armée d'Italie. Le jugement que portait lord Malmesbury sur les hommes et sur les choses d'alors est intéressant comme venant d'un étranger et d'un contemporain. En rendant compte à son gouvernement de l'état des partis en France , il les divisait en trois catégories : les conventionnels, les montagnards et les modérés. Ces derniers s'appelaient eui^-mémes les honnêtes gens y et leurs ennemis les surnommaient . la faction des anciennes limites. C'étaient eux qui faisaient mettre en U|>erté les vinglmille prêtres encore détenus dans les prisons du royaume, et qui.demandaienl le rappel de la loi portée contre les parents et amis des émigrés. « On s'attend, écrivait lord Malamesbury, à une prochaine et grande révolution (( dans le gouvernement de la France. Q est certain « que la mémoire du dernier malheureux roi n'est plus a envisagée avec malveillance , mais plutôt avec dès a sentiments de compassion et de remords. Le prince cipe de la séparation du pouvoir exécutif et du pouce voir législatif une fois admis,, rattachement à une ' « oligarchie n'est pas de nature à l'emporter longtemps a sur les avantages visibles d'une monarchie tem- « pérée. »
Le développement de la petite propriété et de la classe moyenne frappait aussi beaueoup l'envoyé anr
glais. Les paysans et les petits propriétaires avaient , dès le commencement y refusé de recevoir en paiement les assignats; et, comme leurs produits étaient des articles de première nécessité , ils avaient insensible-^ ment accumulé, puis caché , une- très-grande partie du numéraire en circulation. Lorsque ensuite était venue la période de dépréciation des assignats , ils s'étaient trouvés en mesure de faire des achats de terres à des pris presque nominaux.
La mission de lord Malmesbury avait débuté, comme on l'a vu f sous des auspices peu encourageants , et elle ne fit pas en effet beaucoup de progrès. Les envoyés anglais n'étaient regardés qu'avec une extrême méfiance ; on semblait les prendre pour des observateurs plutôt que pour des négociateurs. Lord Malmesbury priait instamment son gouvernement de ne lui envoyer aucun nouvel attaché , de peur d'inspirer encore plus d'ombrage.
On sait que TAngleterve ne voulait pas traiter sans l'Autriche. Le Directoire prit foH mal cette prétention, et invita lord Malmesbury à demander à son gouvernement d'autres pouvoirs. La requête du Directoire était formulée dans des termes peu polis , mais le gouvernement anglais ne crut pas pour cela devoir rompre les pourparlers, a Si la négociation échoue , a écrivit lord Grenville à lord Malmesbury, il faut qu'il « soit évident pour le monde que c'est la faute des disa positions hostiles de ceux>qui gouvernent la France » ;
et dans la note qui fat remise au ministre des affaires étrangères, Delacroix, il était dit (en français) : a Quant aux insinuations offensantes et injurieuses que « que Ton a trouvées dans cette pièce ( la réponse du c( Directoire) et qui ne sont propres qu'à mettre de c< nouveaux obstacles au rapprochement que le gouc( vernement français fait profession de désirer, le roi c( a jugé fort au-dessous de sa dignité de permettre c( qu'il y fût répondu'de sa part de quelque manière que c< ce fût. »
Toutefois TAngleterre continuait, à vouloir faire du concours des puissances ses alliées la base de la négociation , et le Directoire s'opposait de son côté à toute idée de congrès. Il ne paraissait donc guère possible d'arriver à une conclusion satisfaisante. Delacroix disait qu'on tournait dans un cercle vicieux , et lord Malmesbury écrivait à M. Ganning : « Qu'on m'envoie « donc un projet. Si j'en reste aux notes , autant vaut a me rappeler toirt de suite. »
Le gouvernement anglais proposa alors un projet de compensation territoriale, c'est-à-dire qu'il demanda que la France rendit à TAutriche les provinces belges^ s'engageitnt de son côté à restituer tout ce que l'Angleterre avait pris à la France dans les deux Indes, et les îles de Saint-Pierre et Miquelon ; mais le Directoire, comme pouvoir exécutif, ne pouvait faire de sa propre autorité des concessions territoriales. «Le Directoire, c( disait Delacroix ^ n'est que le mandataire de la repu-
c( blique^ et je ne suis que le mandataire du Directoire. « Nous ne pouvons fair€ acle de souveraineté. » D'ailleurs , même ce triste gouvernement avait Tinstincl de la véritable destinée politique de la France ; il comprenait très-bien que le principal terrain de son action et de son influence était le continent. Delacroix disait à lord Malmesbury : « L'Angleterre et la France ont « deux buts très-différents et très-distinctf. Votre em- « pire , c^est le commerce. Sa base est dans les Indes c< et dans vos colonies. Quant à la France , j'aimerais a mieux pour elle quatre villages de plus sur les fron- « tières de la République, que l'île la plus riche des a Antilles ; et je serais même fâché de voir Pondichéry « et Chandernagor appartenir de nouveau à la France. » Il était clair qu'on ne s'entendrait pas. La France ne voulait se dessaisir ni de la Belgique ni de la nve gauche du Rhin. Le ministre anglais déclarait sans détour que l'Angleterre ne pouvait consentir à ce que la France les gardât. Sur ces entrefaites, l'impératrice Catherine de Russie mourut d'une attaque d'apoplexie. Elle laissait le trône à l'empereur Paul, qui passait pour un ami de la France. Cet événement exerça sans doute quelque influence sur la détermination que prit le Directoire de rompre les négociations Toujours estil qu'à la suite d'une longue et infructueuse conférence avec Delacroix , lord Malmesbury reçut l'invitation d'avoir à quitter Paris avant quarante-huit tieures. La note de l>elacroix disait : a .... Et attendu que le lord
« Malmesbury annonce à chaque communication qu'il (( a besoin d*un avis de sa cour, d'où il résulte qu'il a remplit un rôle purement passif dans la négociation^ (( ce qui rend sa présence à Paris inutile et inconve*a nante, le soussigné est en outre chargé de lui noti-* a fier de se retirer de Paris dans deux fois vingt-quatre a lieures , avec toutes les personnes qu^ l'ont accom- « pagné et suivi y et de quitter de suite le territoire de (c la République, he soussigné déclare, au surplus, au a nom du Directoire exécutif, que, si le cabinet bria tanniqu&désirela paix, le Directoire exécutif est prêt a à suivre les négociations , d'après les bases indiquées c( dans la présente note , par envoi réciproque de « courriers. »
Lord Malme^ury partit immédiatement, le ^ décembre 1796. L'insuccès de sa négociation servit de texte à Fox pour attaquer le ministère anglais dans le parlement. Le roi envoya aux deux chambres un message le 26 décembre, avec les papiers relatifs à la négociation , et une motion de Pitt fut adoptée à une grande majorité malgré les efforts de Fox et d'Erskine. Deux jours avant que lord Malmesbury quittât Paris, Hoche s'embarquait pour tenter, la descente en Irlande , pendant que Bonaparte poursuivait en Italie le cours de ses victoires.
Nous avons dit que M. Pitt, à l'époque où lord Malmesbury fut envoyé à Paris , puis à Lille , avait
vouki réeUement, sincèrement, la paix avec la France. Nous savons que Tc^nion contraire a été répandue et s'est établie sous les autorités les plus populaires, et qu'elle a prévalu jusqu'ici presque sans contrôle ; mais des témoignages nombreux, qui ne sont nulle paH plus positifs que dans les mémoires dont nous parlons en ee moment , ne peuvent laisser aucun doute sur les intentions réelles de l'homme d'État qui gouvernait alors l'Angleterre, et en présence de pareilles preuves c'est un devoir à remplir envers la vérité et la conscience historique que de rétal)lir l'exactitude des faits. Nous sommes lom , dû reste , de vouloir attribuer ces dispositions de M. Pitt à un sentiment d'amitié pour la France. Cet homme célèbre , qui , comme son père, lord Chatam, portait le sentiment national jusqu'à Fexaltation romaine , était animé en cette occasion , comme en toutes les autres , par Tîntérét de l'Angleterre. Qu'on se rappelle en quelle situation se trouvait alors la Grande-Bretagne. Elle avait perdu presque tous ses alliés, dont plusieurs étaient devenus ses ennemis. Paul !«', qu'on croyait un ami de la France, venait de monter sur le trône de Catherine. L'expédition française en Irlande avait échoué , il est vrai , et le tout s'était borné, comme le disaient les faiseurs d'esprit* de Paris, à une insurrection de pommes de terre; mais l'état intérieur de l'Angleterre n'en était pas moins effrayant. Elle pliait déjà sous le poids d'une 4ette énorme ; Pitt faisait suspendre , par un ordre du
conseil privé , lés remboursements en numéraire , et faisait , quelque temps après , consacrer cette mesure radicale par une loi.
Ce n'est pas tout : à ce moment , licconvulsion intérieure la plus grave peut-être que l'Angleterre ait jamais eu à subir éclatait dans les fondements même -de sa puissance , dans sa marine. Une révolte se déclarait presque en môme temps.dans Fescadre de Portsmouth et celle de la Nore. Pendant plusieurs semaines, les rebelles , maîtres absolus de la flotte , le furent aussi de la fortune de rAngieterre. La tempête passa , mais le gouvernement anglais dut se souvenir avec terreur du danger qu'il avait couru.
L'Angleterre avait donc besoin de la paix. La voix publiquela demandait, et M. Pitt la désirait sérieusement. Ce fut lui qui voulut recommencer les négociations; l(H*d Grenville, le ministre des affaires étrangères , combattit longuement son opinion , mais Pitt persista , déclarant à plusieurs reprises a qu'il était de a son devoir, et comme ministre anglais et comme « chrétien, de faire tous les etforfs possibles pour mettre « un terme à une guerre aussi sanglante. »
Pendant tout le cours de la négociation de lord Malmesbury, on voit se continuer cette lutte intestine entre lord Grenville et Pitt , qui avait pour confident , pour interprèle et pour auxiliaire , M. Gauning. Il y a, dans les papiers de lord Malmesbury , une lettre de George Canning à M. EUis, un des attachés à la mis-
sion , qui est une preuve éclatante de tout ce que nous venons de dire. C'est une sorte de cri de désespoir et de sauve gui peui échappé dans un moment de crise et de solitude^ Il fallait que TAngleterre fût dans une situation bien critique pour que Canning pût écrire des paroles comme celles-ci :
a Si je vous écrivais le 13 décembre dernier au lieu « de ce présent 43 de juillet, aurais-je pu supporter la a pensée de renonciations et de restitutions » sans con- « cessions pour les balancer et les compenser? Mais « nous ne pouvons pas, et nous ne devons pas nous a dissimuler à nous-mêmes notre situation. S'il est « possible d'avoir la paix^ il nous la faut» Je crois « fermement qu'il nous la faut , et c'est une conviction a qui se fortifie chaque jour. Quand Wyndham me dit « que non , je lui dis : Pouvons-nous avoir la guerre? a C'est hors de question ; nous n'en avons pas les «c moyens , et , ce qui est de tous les moyens le plus a essentiel y nous n'en avons pas le cœur. Si nous ne « sommes pas en paix , nous ne serons en rien du
a tout Quant à moi , j'ajourne mes idées d'hon-
a neur et de grandeur pour ce pays-ci au delà du toma beau de notre importance militaire et politique, que a vous êtes en ce moment à creuser à Lille. Je crois en a notre résurrection^ et c'est là ma seule consolation, jd
/Canning ajoutait , il est vrai : « Bien que je prêche
« la paix aussi violemment, ne croyez pas que je sois
a prêt à prendre n'importe laquelle vous pourrez of-
« frir. » Mais il finissait par dire : <r Nous ne pouvons et rompre que pour quelque chose qui nous arrachera c< du sommeil et de la stupidité pour nous rendre à une « nouvelle vie et à l'action , quelque chose qui créera et une âme soUs les os de la mort , car nous sommes a maintenant sans âme et sans cœur, o
Quelques années plus tard , alors que Napoléon arrivait à Tapogée de. sa fortune , un autre Anglais célèbre , Walter Scott , jetait aussi un cri d'épouvante presque semblable à celui de Canning. Il écrivait à l'historien Mackintosh que c'en était fait de la civilisation , que le monde était livré à l'étoile du soldat vainqueur, e.t qu'il ne restait plus aux amis de la liberté qu'à se réfugier dans quelque coin retiré du globe. Canning, il e^t vrai, était, lui aussr, un poète; cependant il était déjà dans les affaires publiques quand il écrivit cette lettre , et il devint depuis premier ministre, et, pour qu'un homme politique confessât avec un tel désespoir qu'il n'espérait plus qu'en la résurrection de son pays, il fallait que ce pays lui-même fût alors dans une situation bien précaire.
Nous pourrions multiplier ici les citations pour montrer avec quelle sincérité M. Pitt devait désirer et désirait en effet la paix «vec la France ; mais ces preuves se présenteront naturellement dans le cours de la négociation.
Il y eut d'abord quelques tiésitations sur le choix du négociateur. Les relatiohs établies à Paris entre Delà-
croix, le ministre des affaires étrangères^du J)irectoirey et lord Malmesbury, dans la première négociation , ne s'étaient pas terminées assez poliment pour qu'il fût très-agréâble à aucun de ces deux personnages de se retrouver mutuellement en présence. Le Directoire crut même devoir exprimer au gouvernement anglais l'opinion qu'un autre choix que celui de lord Malmesbury lui eût paru d'un plus heureux augure pour le succès de la négociation. Toutefois le gouvernement anglais s'en tint à sa première résolution, et d'ailleurs cette difficulté personnelle se trouva aplanie par le choix de la ville de Lille pour siège des conférences. Lord Malmesbury n'eut ainsi affaire qu'à des commissaires, et non à Delacroix lui-même. ^
Les commissaires du Directoire étaient Letourneur, l'amiral Pléville le Peley et Maret, depuis duc de Ba^ sano : le secrétaire de la commission , assistant aux séances, était Colchen; mais on verra plus tard que la véritable négociation fut une négociation secrète qui s'engagea entre le ministre britannique et Maret, qui étai^ le représentant et Torgane de la portion pacifique du Directoire.
Lord Malmesbury avait comme attachés à sa missipn M. George EUis , lord G. Leveson, depuis lordGranville, et longtemps ambassadeur à Paris, et M. Wellesley , depuis lord Cowley et aussi ambassadeur à Paris. Cette fois, lord Malmesbury fut mieux reçu qu'il ne l'avait été la première, lors de son voyage à Paris. Le;5
autorités des différentes villes par lesquelles il passa vinrent au-devant de lui pour l6 complimenter, et dès la première conférence, les commissaires tinrent le langage le plus conciliant , et exprimèrent le désir et Tespoir d'arriver à une heureuse conclusion.
Les bases des propositions do l'Angleterre étaient celles-ci. Lord Malmesbury passait cette fois sous silence , comme faits accomplis , les conquêtes de la France en Belgique , en Allemagne, en Italie; il offrait la restitution des colonies françaises prises par les Anglais. D'un autre côté, il demandait, à titre de compensation , la cession de quelques-unes des colonies prises par l'Angleterre à l'Espagne et à la Hollande, alliées de la France: la Trinité , le Cap , Trinquemale, Ceylan , Gochin ; il demandait en outre qu'une indemnité fût donnée au prince d'Orange , et que le Portugal, l'allié de l'Angleterre, fût compris dans le traité.
Les commissaires français commencèrent par poser des conditions qui faillirent rompre la négociation. Ils demandèrent d'abord que les souverains de la Grande- Bretagne renonçassent à prendre le titre de rois de France , qui se trouvait précisément dans le préambule du traité. Ce n'était, il est vrai , qu'un vain titre, et dans les traités avec la France on insérait habituellement un article séparé pour déclarer que ce titre n'impliquait aucun droit ; néanmoins les commissaires insistaient pour qu'il fût effacé.
La seconde demande était celle de la restitution des vaisseaux pris ou détruits à Toulon , ou d'une indemnité pour leur perle. Lord Hood , en recevant les vaisseaux français à Toulon , avait déclaré qu'il les gardait seulement eti dépôt pour le gouvernement que reconnaissait l'Angleterre, et qui était alors celui des Bourbons. Or, disaient les commissaires , puisque Sa Majesté britannique reconnaît la république, elle admet que le gouvernement français est investi du droit de souveraineté, par conséquent elle doit compte de son dépôt à la république.
La troisième demande était relative à une hypothèque que l'on supposait avoir été réservée par l'Angleterre sur les Pays-Bas, au nom de l'empereur d'Autriche, pour de l'argent prêté.
Lord Malmesbury se borna d'abord à faire ses réserves sur ces trois réclamations. La dernière fut , du reste, promptement réglée, lord Grenviile ayant déclaré que le gouvernement anglais n'avait aucune intention de démander au gouvernement français ni l'intérêt ni le capital d'un emprunt qui était hypothéqué sur tous les revenus de l'empereur d'Autriche sans désignation spéciale.
Il n'en fut pas de même sur les deux autres points. Quant au titre de roi de France, lord Malmesbury représentait qu'il n'affectait ni les intérêts ni la sécurité de la république ; que de pareils titres avaient toujours été considérés comme indélébiles, et comme de simples
mémoriaux d'anciennes grandeurs; que les rois de Sardaigne, de Naples , en avaient de même espèee* M. Canning écrivait à M. Ëllis : « Quant au titre de roi <t de France, [j'incline à croire avec vous que, si Ton CI raisonne là-dessus sérieusement , nous serons battus «sur les arguments, et que nous ferions mieux de ic( chercher quel serait le mode de renonciation ^e plus (( Imaginatif et le plus innocent. Notre meilleure chance « est que cette question frivole soit en dernier lieu aba sorbée dans les considérations plus importantes du « projet (de traité) et de son commentaire, et que si a on arrive à un traité, ou à peu près, en peu de temps, « vous puissiez , dans Tardeur de Taction , sauter parce dessus les affaires de pure forme, et alors faufiler à « la fin votre vieil article apologétique (d'excuse) sans « qu'on y fasse^eaucoup d'attention, a
Lord Grenville, de son côté, écrivait à lord Malmesbury qu'on pourrait se servir dans le traité seulement du mot de <c Sa Majesté britannique, » mais en conservant le titre de roi de France dans les pleins pouvoirs, dans la ratification , et dans les autres documents venant du gouvernement anglais , et qu'on pourrait ajouter à l'article séparé quelques mots déclarant que l'usage de ce titre n'impliquait en rien une objection du roi d'Angleterre à la reconnaissance d'une forme de gouvernement républicaine en France.
En fait, cette difficulté de forme embarrassait passablement le ^uvernement anglais , non pas tant à
cause de rimportânce qu'il pouvait attacher à un titre inutile qu'à cause de cette ténacité traditionnelle avec laquelle les Anglais adhèrent aux précédents, a Aban- « donner formellement ce titre !*écrivait Canning, mais « les Français savent^ils ce que cela signifie? Qu'il fau- <c dra changer toutes les formes officielles dans toutes a les procédures civiles du royaume; que ce changea ment même ne peut être fait que par un acte du parce lement; qu'agir autrement serait un acte de haute « trahison , une violation de l'acte de règlement qui « est pour npus ce qu'est pour eux leur acte de confie stitution , ou du moins peut être représenté comme « tel sans beaucoup d'exagération ! »
La question de la restitution de la flotte paraissait , au début , n'offrir pas moins de difficultés. En somme^ comme le traité ne fut pas conclu , ces discussions n'aboutirent à rien. .
La négociation allait ^ du reste, devenir encore plus difficile par suite des exigences nouvelles manifestées par le Directoire. Le gouve^ement britaimique, comme bases du projet de traité, laissait à la France ses conquêtes , et lui restituait presque toutes celles qu'il avait lui-même faites sur elle. Certes, les conditions étaient brillantes ; mais le Directoire voulut plus : il demanda que TAugleterre restituât aussi tout ce qu'elle avait pris aux Espagnols et aux Hollandais. Il prétendait être lié à cet é^rd par des traités secrets^ et la' note des commissaires disait : « Le gouvernement français, ne
« pouvant se défaiYe des engagements qu'il a cona tractés par ces traités , établit , comme préliminaire « indispensable de la négociation pour la paix avec a TAngleterre, le consentement de Sa Majesté britan- « nique à la restitution de toutes les possessions qu'elle a occupe, non-seulement sur la république française, « mais encore et formellement sur TEspagne et la réa publique batave. »
£n réponse aux reproches de lord Malmesbury , les commissaires déclarèrent qu'ils avaient ignoré euxmêmes jusqu'à ce moment Texistence de ces traités secrets , et qu'ils n'agissaient que d'après de nouveaux ordres du Directoire. Toutefois lord Malmesbury, qui ne voulait pas rompre, lit demander des instructions à sa cour.
Les prétentions du Directoire n'étaient pas de nature à fortifier le parti de la paix dans te cabinet britannique. Pitt et Ganning étaient toujours dans les mêmes dispositions. Ganning écrivait à un dé ses oncles : « Pas de courrier de Lille encore. G'est un intera valle d'anxiété et d'impatience qui m'empêche de « penser, d'écrire, de parler d'autre chose. Je me lève, « je me couche, je mange, je bois, je sors avec rien <t que ce courrier dans ma tête, ei toute la journée je « n'entends rien autre chose que : Eh bien ! pas en- « core arrivé? Quand viendra ce courrier, et qu'aptt porlera-t-il ? Sera-ce la paix? »
Pitt partageait les vœux de Ganning; lord Grenville
Pavait même soupçonné de chercher dans l'opinipn publique un appui contre l't)pposition qu1l lui faisait dans le cabinet, et il avait fait prendre dans le conseil une résolution obligeant ses membres au secret le plus absolu sur tout ce qui concernait la négociation. Cette résolution , disait Ganning, avait été suggérée par lord Grenville pour lier la langue de Pitt, et il écrivait à lord Malmesbury : a Ce sera la faute des Français, s'ils a q'ont pas une paix à d'aussi bonnes conditions qu'ils a peuvent raisorlnablement le désirer. Mais s'ils veua lent être non-seulement exigeants in re, mais encore « ofifensants et insultants in modoy même le désir de (c paix qu'il y a ici et la difficulté de faire la guerre, si a grands qu'ils soient l'un et l'autre, doivent céder à (( la conviction que, bien qu'acheter la paix à un haut « prix puisse être un déshonneur qui laisse encore a vivre, se soumettre à la loi du Directoire si insoiema ment dictée, même dans une circonstance de peu <K d'importance, serait marcher, à travers le déshona neur, à la destruction... Quant à présent, leurs dea mandes sont tellement extravagantes, que je ne puis (( les croire sérieuses. Et pourtant que peuvent-ils vou- « loir? Dites-le-nous sincèrement et vite. »
La négociation n'était donc pas en voie de succès^ et elle eût été probablement rompue dès cej instant , si elle n'eût été reprise sur un autre terrain. Ce fut alors que s'établirent entre Maret et le plénipotentiaire anglais ces relations secrètes qui seront désormais les
seules sérieuses y et qui auraient eu sans doute une issue favorable si le parti de la paix en France ji* avait été renversé par une révolution intérieure \
Le 14 juillet, un Anglais appelé Cunningham^ qui résidait à Lille depuis plusieurs années , vint trouver un des attachés de la mission, M. Wellesley. Olui montra une note qu'il disait tenir d'un nommé Pein, proche parent de Maret , et qui était ainsi conçue : a II serait peut-être nécessaire que, pour presser la « négociation , lord Malmesbury eût les moyens de « s'entendre et préparer les matières avec la perscmne a qui est vraiment la. seule en état de conduire l'afa faire; dans ce cas, on pourrait ménager au lord c Malmesbury un intermédiaire qui a la confiance ena tière de la personne en question , et qui ^ comme elle, a n'a d'autre but que l'intérêt de tous, et un arrangea ment également convenable. » A la suite de cette communication , il fut convenu qu'une conférence au-
4. Nous croyons devoir reprodaire le passage de V Histoire de la Révolution de M. Tbièrs <|i]i se rapporte k cette donble négoeiaiioD, et qai diffère de la relation de lord Malmesbory. M. Thiers dit, tom. IX, chapitre xxxti :
« Lord Malmesbury, qui voulait arriver à des résultats réels, vit bien qne la « négociation ofQcielle n'aboutirait à rien, et chercha à amener des rapprochet mtnts plus intimes. M. Maret. pins habitné que ses coUègoes aux nsages ■ diplomatiques, s'y prêta volontiers ; mais il fallut négocier auprès de Letourc neur^t de Pléville le Peley pour amener des rencontres an speetade. Les t jeunes gens des deux ambassades se rapprochèrent les premiers, et bientôt « les communications devinrent plus amicales... Lord Malmesbury fit sonder • M. Maret pour l'engager à une nègoeiation particulière. Avant d'y consentir, < M. Maret écrivit à Paris pour être antorisé par le ministère français. Il le fat I sans difficulté, et sur-le-champ il entra en pourparlers avec les négociateurs «uglite,*
rait lieu le soir même entre M. EIKs et Pein. Dans cette entrevue, Pein déclara a que les opinions de Maret sur « tous les sujets politiques étaient très-différentes de « celles des autres plénipotentiaires , qu'il était Kami « intime de Barthélémy ( un des directeurs) qui l'avait « fait nommer un des commissaires pour traiter de la « paix avec l'Angleterre, que par conséquent ses sen- « timens ne pouvaient étr^i douteux , car il était bien « connu que Barthélémy désirait sincèrement le réta- « bassement de ta paix. » Pein ajouta que Maret n'avait pas grande confiance dans la bonne volonté du Directoire, mais que l'opinion publique était pour la paix , et que l'important était de gagner du temps.
Les communications secrètes s'établirent ainsi rapidement. Lord Malmesbury eut nne preuve de rintelligence qui régnait réellement entre Maret et Pein par un signe convenu entre eux. Maret prenait son mouchoir dans une poche, le passait sur sa figure, puis le remettait dans l'autre poche. Il y avait aussi des noms de convention dont lord Malmesbury se servait dans sa correspondance. Letourneur s'appelait sir Gregory ; Pein, Henri; Mâret, William ; Talleyrand, Edward. Cette seconde négociation fut aussi cachée à la plus grande partie des membres du cabinet ang^aîs. M. Pitt seul , avec lord Grenvilie, ministre des affaires étrangères, et M. Canning, en eurent connaissance. Cela était souvent fort embarrassant pour lord Malmesbury, obligé d'écrire 4eux dépêches , une pour ceux qui
étaient dans le secret, et Tautre pour le reste du cabinet.
A la même époque, il y eut un remaniement dans le ministère français. Pléville le Peley fut rappelé de Lille pour être fait ministre de la marine, et , ce qui était plus important, Delacroix, qui avait toujours manifesté des dispositions si peu conciliantes , fit place, dans le département des affaires étrangères, à Talleyrand^ Néanmoins le parti de la révolution et de la guerre dominait encore dans le Directoire, où Barras, Rewbell et Laréveillère-Lépaux formaient la majorité contre Carnot et Barthélémy. Ld lutte s'engageait de plus en plus entre eux et les Conseils. Barthélémy écrivait à Maret que Paris était dans une crise abominable^ et, jusqu'à ce qu'on en fût sorti , il était difficile de négocier sérieusement. Aussj lord Malmesbury écrivait-il à Londres que le sort de la négociation dépendait bien moins des conférences de Lille que de ce qui pouvait survenir à Paris.
Barthélémy et Maret désavouaient les prétentions émises par le Directoire au sujet des engagements secrets avec TEspagne et la Hollande. Pein montra à M. Ellis une lettre de Barthélémy dans laquelle il disait : a Comment , avec du sens commtun , peut-on « insister sur un raisonnement aussi absurde, dans un
4. NoDS devons faire observer qoe, si nous disons simplement Talleyrand, Haret, etc., e'est ponr ue pas faire d'anachronismes, toot le monde, à l'époque dont il s*agit, s'appelant nniformément citoyen.
« ternps où ia paix nous est absolument nécessaire, et a où nous sommes sûrs de la faire glorieuse? Gepen* « dant cela est. Vous ne sauriez vous figurer la jalousie, « les sottes préventions de certaines gens. » C'est à Maret que cette lettre était adressée. M. Ganning envoyait aussi à M. Ellis copie d'une petite note écrite par Talleyrand à un de ses amis d'Angleterre, M. Robert Smith , et qui disait :
« J'ai reçu aujourd'hui seulement le résultat des , a conférences de Lille depuis vos dernières dépêches. « Il est vrai que je le connaissais un peu avant.
« Je suis prêt, et aujourd'hui je me mettrai en cama pagrîe. Ge soir j'aurai une idée, sinon une résolution.
« J'ai bonne volonté, mais j'ai beaucoup à réparer « et à faire. Il faut prendre patience. Adieu. »
En même temps, l'agent sebret protestait tellement des intentions pacifiques et de Maret et de Talleyrand et de Bailhélemy, que les Anglais ne pouvaient s'empêcher d'y croire, et M. Ellis écrivait à Ganning : « Sérieusement, ce Directoire est un corps si singulier, a et cette nation est une nation si étrange , que j'ai « encore des doutes ; mais pourtant cette lettre con- • a tient des motifs raisonnables d'espérer. »
Les doutes de M. Ellis et ceux de lord Malmesl^ury n'étaient pas sans fondement , car, malgré leurs protestations et leur bonne volonté peut-être, les agents .de la négociation secrète n'aboutissaient à aucun ré- :SuUat positif. La lutte engagée à Paris ôtait toute sécu-
Tité à le«rs (^marches. Le parti militaire paraissait prêt à s6 porter à toutes les extfémit^» Le progrès de cette lutte est curieux à suivre dans les dépêches de lord Mâlmesbury : ce D'après la positioii des deux <x grands, partis dans ce pays, écrivait-il à lord Oren- « ville , on pourrait croire que Paris doit être à ce a moment dans un état d'appréhension et d'alarme. c( Tout au contraire, la plus grande dissipation y règne, a On dirait que la politique du Directoire est d'essayer « d'arracher les esprits de la nation à toute réflexion , a en lui donnant toute sorte d'amusements pour cap- « tiver soit son amour du plaisir, soit sa curiosité , et « la légèreté incurable des Français le sert beaucoup « en cette occasion. Il règne cependant une profonde « inquiétude parmi les hommes d'argent et les négoet ciants sérieux. Ils redoutent la continuation de la « guerre , sachant bien que la seule ressource du pays a est un emprunt forcé... En fait, dans l'état présent a des partis , ils semblent avoir oublié qu'ils ont un « ennemi étranger. »
Le temps se passait ainsi dans des alternatives d'espérance et de découragement. M. Ellis avait avec Pehi de nombreuses entrevues , dans lesquelles celui-ci fai« sâi{4oujours bon marché du Directoire; inais rien de positif ne sortait de ces éternels pourparlers. Maret venait, au spectacle, trouver lord Mâlmesbury dans sa loge , il traitait fort légèrement la révolution , affectant de dire : Du temps de la révolution , ou bien :
la fét>êMion €$t finie. Un aatve JQar, il disait de Delacroix qne c'était un jacobin effréné^ que le principe» de ces gens-là était de éout révolution^ ner à coups de eimon, sans savoir le pourquoi. li disait aussi que, jusqu'à ce qu'il fût arrivé (Delacroix) au ministè]^ , tous les anciens chefs de bureau du dépar* (ement des affaires étrangères étaient restés en place pendant tout le règne de la terreur, mais qu'il les avait destitués; que Talleyrand voulait replacer quelquesuns de9 anciens coHunis, Rayneval et d'autres.
En attendant, le Directoire faisait ses affaires. U venait de port^ un coup fatal à l'Angleten» en amenant • le ministre de Portugal à conclure un traité séparé avec la France. Le traité stipulait^ de la part de la cour dç Lisbonne , le refus d'approvisionnements à la flotte anglaise, et Texciusion des vaisseauic anfj^ais, au delà d'un certain nombre, des ports portugais. L'Angleterre considérait ce traité comme contraire aux engagements du Portugal envers elle ] et se déclarait prête à s'y opposer. Lord Grenvilie y vit une preuve manifeste de la fausseté des assurances du gouvernement français. M. Pitt ne pouvait guère considérer la chose sous un meilleur aspect ; toutefois il ne désespérait pas encore entièrement, et il écrivait à lord M^lmesbury : a Je sens la nécessité de faire une a balte ; cependant j'avoue que je ne suis pas aussi a découragé que certains autres. Je crois que c'est un « jeu naturel y quoique peu digne y de la part de ceux
a avec qui nous négocions ; mais-je ne crois pas que , a si d'autres points pouvaient être réglés , cela dût a empêcher la paix.* »
Mais lord Malmesbury lui-même avait perdu > cette fois, tout courage. L'affaire du Portugal l'avait tout à fait déconcerté, ainsi qu'on peut le voir dans cette lettre qu'il écrivait à M. Canning : a Vous verrez mes a lettres particulières à lord Grenvilie ; elles parleront a pour elles-mêmes. J'ai senti toutes les horreurs de la «vilenie d'Aranjo (le ministre de Portugal) dès que « j'en ai eu connaissance ; mais je désire je ne sais a comment que vous ne les sentiez pas là-bas, et que a vous laissiez à la Providence le soin de réparer cette a œuvre du diable ; car je ne sais qui le pourra , si ce « n'est pas la Providence... Que faire si Sa Majesté a très-fidèle a déjà ratifié? Devenir fou comme qlle ! »
Lord Malmesbury voyait juste à la fin. Les affaires se gâtaient de plus en plus; tout dépendait de Paris, et Paris ^tait dans le trouble et à la veille d'un changement que chacun pressentait. L'argent tenait une certaine place dans cette anarchie. Lord Malmesbury eut À ce sujet avec Maret une curieuse conversation que nous le laisserons raconter, a Comme il ( Maret ) a nie lisait une lettre assez courte de Guiraudet, je le « vis en mettre une beaucoup plus grande dans sa a poche, qu'il en avait tirée en même temps. Il me dit a d'un air trisie : « Ceci regarde mes affaires particu- « lières, qui sont très-dérangées par des vols qu'on
« m'a faits , tant chez l'étranger qu'en France. » Je dis que «je comptais bien que l'ambassade d'Angleterre a réparerait tout cela, » et, sans attendre saréponse, « je m'étendis sur l'extrême importance d'avoir pour « cette ambassade une personne bien disposée et à « tête calme, une personne qui , comme lui , eût les <( usages du grand monde , l'habitude des affaires , et « aussi fût sans préjugés. Je vis quexela lui faisait « plaisir. Il affecta de la modestie et de la défiance de «lui-même, mentionnant Talleyrand et Chauvelin « comme les hommes qu'il fallait. Je dis que Talley- « rand ne quitterait sûrement pas les fonctions qu'il ff occupait , et que Chauvelin n'était pas en mesure. c( Maret fut de cet avis, et il insinua que, s'il était dea mandé, cela servirait sa nominaiion. Il me conta tf alors toute l'histoire de ses deux voyages en Anglece terre en 1792 et 1793, et ses rapports avec Lebrun*, a II me dit que M. Pitt l'avait bien reçu , et que l'intf succès de sa négociation pouvait être attribué au a gouvernement français , qui était décidé à la guerre; u que la grande et décisive cause de la guerre était « quelques vingtaines d'individus marquants et en place qui avaient joué à la baisse dans les fonds, et <x avaient porté la nation à nous déclarer la guerre. » a Ainsi , dit-il , nous devons tous nos malheurs à un « principe d'agiotage. »