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EST-IL DE DIDEROT

ÉTUDES CRITIQUES. ô

Quand le Paradoxe sur le Comédien fut publié pour la première fois, en 1830*, personne n'hésita à y reconnaître une œuvre authentique de Diderot; et soixante-dix ans passèrent, sans que nul songeât à révoquer en doute cette attribution. De fait, comment aurait-on pu douter? Il était acquis que le Paradoxe avait été vendu en 1830 au libraire Sautelet par ce même Jeudy-Dugour, Français naturalisé Russe, qui lui avait aussi vendu la Correspondance avec ilf"® Volland^ une partie des Lettres à Falconet, les Voyages^ la Promenade du sceptique^ le Rêve de d'Alembert. Il éfait acquis que Jeudy- Dugour avait copié tous ces inédits sur les manuscrits de Diderot que possède la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, c'est-à-dire sur ces manuscrits mênies que M°*^ de Vandeul, fille de

i. Paradoxe sur le Comédien^ ouvrage posthume de Didei'ot^ Paris, A. Sautelet et C'% 1830.

Diderot, avait envoyés à Catherine II, en l'assurant qu'ils contenaient les œuvres posthumes de son père. Si le Rêveded'AlembertéisLiiaiuiheniiquet comment le Paradoxe sur le Comédien aurait-il pu être apocryphe?

Pourtant M. Ernest Dupuy fit une trouvaille singulière. Un jour, il y a quelques années, sur les quais, il retira de la boîte d'un bouquiniste certain manuscrit. C'était le Paradoxe^ conforme, à quelques variantes près, au texte connu de tous, mais criblé de corrections : ratures, surcharges, additions marginales. Ce n'était pas un manuscrit de copiste, c'était un manuscrit d'auteur. Or ce manuscrit d'auteur n'était pas de la main de Diderot, mais de la main de Naigeon. La conclusion s'imposait : l'auteur du Paradoxe n'était plus Diderot, mais le citoyen Naigeon.

Il fallait bien, il est vrai, que certaines parties fussent authentiques, puisqu'elles reproduisaient un article de Diderot pubHé dès 1770 dans la Correspondance de Grimm; mais M. Ernest Dupuy se persuada que tout le reste (plus des deux tiers de l'œuvre) n'était qu'une audacieuse fabrication de Naigeon, rien qu'un délayage insupportable de l'article de la Correspondance, une amplification pauvre d'idées, pauvre de forme, pastichée de Diderot, plagiée de Grimm, de Meister, voire de Cailhava d'Estandoux et de la Clairon. Pour le démontrer, il publia en 1902 un livre, qui est une

édition critique du Paradoxe *, où sa thèse est soutenue avec une extrême ingéniosité.

Si elle prévaut, on voit la conséquence immédiate et grave qu'elle entraîne : ce n'est pas seulement le Paradoxe qui est en cause, ce sont à peu près toutes les œuvres posthumes du pseudo- Diderot. Comme le dit justement M. René Doumic, « les conséquences de la découverte de M. Dupuy vont loin : songez que tous les écrits posthumes de Diderot nous sont arrivés après une série de pérégrinations et d'aventures de toute sorte et par l'entremise de Naigeon, ou d'autres Naigeons, qui s'appelaient Grimm, l'abbé de Vauxcelles, Jeudy- Dugour, Brière et Walferdin ! C'est plus qu'il n'en faut pour éveiller nos doutes sur l'authenticité elle-même d'une bonne partie de l'œuvre de Diderot, de la plus significative, de celle dont on a coutume de se servir pour caractériser l'homme et l'écrivain, dessiner sa physionomie, marquer sa place parmi les penseurs de son temps et déterminer la part qui lui revient dans le mouvement des idées. Pour peu qu'on y regarde de près, on

1. Diderot. Paradoxe sur le Comédien, édition critique avec introduction, notes, fac-similé, par Ernest Dupuy, Paris, Société française d*imprimerie et de librairie, 1902.

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verra les questions se presser, et Ton s'apercevra combien de points obscurs, intéressant à la fois Toeuvre et la vie du philosophe, ont échappé jusqu'ici à la diligence de ses éditeurs et à la clairvoyance de ses biographes *. »

On comprend que de tels doutes aient ému les critiques, et qu'une querelle littéraire se soit engagée, fort brillante, dont M. Faguet résume ainsi les phases :

u 1° Articles : de M. Gustave Lanson dans la Jtevue Universitaire du 15 mai 1902, très favorable à la thèse de M. Dupuy ^; — de M. Gustave Larroumet dans le Temps (septembre 1902), absolument favorable à la thèse de M. Dupuy et rappelant que M. Larroumet avait lui-même, il y a bien des années, avant la découverte du manuscrit Naigeon, élevé des doutes sur l'authenticité du Paradoxe sur le Comédien; — de M. Faguet dans les Débats (septembre 1902), très plein d'admiration pour le talent de dialectique de M. Ernest Dupuy, mais ne pouvant admettre, pour des raisons de goût, que le Paradoxe, qu'il trouve agréable, soit de Naigeon;

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