Revue d'Histoire littéraire de la France, 1902, p
2. On trouvera ci-après la reproduction de deux de ces pages en fac-similé.
Observations tirées de l'examen du fac-similé
ET formation d'une HYPOTHÈSE.
Première observation. — Considérez Tune quelconque de ces pages : elle est couverte de ratures et Naigeon y apparaît, semble-t-il, comme un écrivain difficile pour lui-même, qui rarement trouve d'emblée Texpression définitive de sa pensée et qui la cherche à grand effort. Mais regardez aux additions marginales : cherchez-y des ratures. Vous en trouverez une seule, page 25, insignifiante « Quinaut'Dufresne (était-il) est-il Orosmane * ? » Elles sont fort longues pourtant, ces additions : sur les six pages du fac-similé, ce sont quatre cents mots qui encombrent les marges, soit quarante lignes pleines d'une impression compacte. Pourquoi ces quarante lignes ne sont-elles jamais raturées, tandis qu'on ne saurait dans les pages elles-mêmes lire plus de dix lignes sans se heurter à quelque retouche? Quelle est cette admirable influence des marges sur le talent de Naigeon?
1. S'il vaut la peine dc^ rendre compte d*un accident si menu, on peut proposer l'explication que voici : Naigeon vient seulement d'effacer cette phrase : « Mais Quinaut-Dufresne n'était-il pas Orosmane? » Il subit encore la suggestion de cet imparfait.
Dès qu'il y écrit, son style, si laborieux ailleurs, soudain coule de source, pur et facile comme le style de Fénelon. Que n'écrit-il seulement dans les marges?
Deuxième observation. — Regardons aux corrections introduites par surcharge dans les six pages du fac-similé. Veuillez y chercher un seul mot qui ait à son tour été raturé et remplacé par une troisième leçon. Cherchez, vous n'en sauriez trouver un seul. Pourtant, lorsque nous -corrigeons nos propres écrits, n'arrive-t-il jamais que la correction par nous essayée nous déplaise? Ne nous arrive-t-il jamais de la sacrifier, soit pour revenir au texte primitif, soit pour préférer une troisième expression? C'est là une mésaventure coutumière, à tel point que les parties les plus fragiles de nos écrits, les plus exposées à des remaniements, sont à l'ordinaire celles mêmes que nous avons déjà remaniées. Chez Naigeon il n'en va pas ainsi : rarement la première forme de sa pensée le satisfait, mais toujours la seconde; la première lui semble souvent gauche et mal venue, la seconde est toujours immuable; toujours il s'y complaît et s'y admire. Tout à l'heure nous constations que les marges conféraient à son style une impeccable sûreté; mais de même les interlignes. Il se corrige
volontiers, jamais aux marges, jamais dans les interlignes : admirable puissance des interlignes et
des marges
Troisième observation, — Voici une singularité nouvelle : Naigeon ne connaît (outre le renvoi aux marges) d'autre mode de correction que la surcharge; jamais, lui qui remanie tant, il n'éprouve le besoin de remanier que lorsqu'une fois il a rempli d'un texte continu les lignes de son papier. Faites Tépreuve sur une phrase quelconque du facsimilé : lisez ce qui est dans les lignes sous les ratures, jamais vous n'aurez lieu, pour compléter le sens, de recourir aux interlignes. Partout vous trouverez dans les lignes un texte suivi, cohérent, écrit d'une seule tenue de plume, sans hésitation d'aucune sorte; puis, dans les interlignes, utilisant les mots non biffés du premier texte, un second texte suivi, cohérent, écrit d'une seule tenue de plume, sans hésitation d'aucune sorte*.
1. Je prends comme exemple Tune des phrases les plus remaniées du fac-similé, page 20, ligne 18. Lisant sans tenir compte des ratures et des surcharges, je trouve cette phrase grammaticalement excellente : « Mais un autre trait où un même personnage vous montrera dans un même moment la sensibilité plate et sotte, et dans le moment suivant, la sensibilité étouffée et le sens froid sublime, le voici. » Si par l'opération inverse, je tiens maintenant pour nuls les mots raturés, et si je leur substitue les mots écrits en surcharge,
Pourtant, regardez parmi vos papiers un brouillon de lettre pris au hasard, un manuscrit raturé quelconque : vous y trouverez des « repentirs », les uns (comme ceux du manuscrit Naigeon) dans les interlignes, les autres dans les lignes mêmes. Ce sera tantôt une phrase qui commence et, brusquement biffée, ne s'achève pas; tantôt une proposition coordonnée qui s'est tournée soudain sous votre plume en une subordonnée, tantôt un mot raturé auquel a succédé sur la même ligne un synonyme choisi à sa place. Par exemple (page 24 du fac-similé, ligne 18), Naigeon a remplacé « il croira » par « il se persuadera » : il n'a fait cette correction qu'alors que la ligne était déjà toute remplie. Il a superposé un mot à l'autre ; lui arrivet-il ailleurs, comme à chacun de nous, de les juxtaposer? — Jamais. — Lui arrive-t-il, commençant une phrase, de se repentir sur l'instant? — Jamais, dans les six pages du fac-similé, sauf une fois (page 24, ligne 24) :
Votre voisine est belle, très belle, d'accord ; mais ce n'est pas la Beauté. Mais Quinaiit [ces deux mots raturés] Il y a aussi loin de votre ouvrage à votre modèle que de votre modèle à Tidéal...
j'obtiens cette seconde phrase, non pas plus correcte que la précédente, mais où la pensée apparaît plus précise et plus nette : « Mais un autre trait où je vous montrerai un personnage dans un moment rendu plat et sot par sa sensibilitéy et dans le moment suivant sublime par le sens froid qui succéda à la sensibilité étouffée t le voici. »
Naigeon a voulu d'abord, semble-t-il bien, passer la parole après le mot Beauté au second personnage du dialogue pour lui prêter à cet endroit l'objection : Mais Quinaut... Il s'est ravisé et il a ajourné à la page suivante cette riposte. Voilà, direz-vous, un « repentir ». Remarquez pourtant qu'après ces deux mots Mais Quinaut l'écriture change d'aspect, les lignes deviennent plus serrées, comme si Naigeon avait ménagé au bas de ce feuillet un blanc qu'il n'a su remplir que plus tard. C'est l'indice qu'il a pu se produire ici quelque accident de copie : réservons tout jugement sur ce cas isolé, qui seul vient troubler — provisoirement peut-être — la pureté et la constance du phénomène : hormis ce cas unique, jamais Naigeon ne se corrige que par surcharge.
Ces trois observations manifestent des procédés de travail bizarres et presque pathologiques : Naigeon se révèle à nous comme un écrivain qui ne s'avise jamais d'une correction qu'après avoir rempli la ligne jusqu'au bout, qui est souvent mécontent de son premier jet et toujours ravi du second, et dont le talent de style s'affermit dès qu'il écrit dans les marges.
Comment dissiper ces merveilles et ces prestiges? Par une hypothèse très simple, que d'aven-
ture le lecteur a déjà pressentie et qu'il a dégagée de ces observations.
L hypothèse. — Ce que nous montrent ces six pages en fac-similé, ce n'est pas un écrivain qui peine à trouver la juste expression de sa pensée, qui hésite, se reprend, choisit, crée. Ce n'est pas un écrivain, c'est un scribe.
Naigeon a tiré d'abord une copie du Paradoxe^ de sa belle écriture posée et soigneuse, si appréciée du baron d'Holbach, et cette copie était vierge de ratures. Plus tard (cinq jours après, cinq ans après, nous ne savons), il s'est trouvé en possession d'un second texte du Paradoxe^ remanié par son auteur. Il aurait pu dresser une nouvelle copie, déchirer celle qu'il avait déjà prise : il s'est avisé que les remaniements pourraient tenir sur celle-ci sans trop la gâcher; pour épargner sa peine, il s'est dispensé de récrire le tout, et minutieusement, raturant lettre par lettre et jambage par jambage les leçons sacrifiées par Diderot, il s'est contenté de collationner.
Par là s'explique tout le mystère.
Pourquoi Naigeon, seul entre tous les écrivains, ne se corrige-t-il jamais dans les lignes, toujours dans les interlignes? C'est que les lignes représentent et reproduisent le premier manuscrit de
Diderot qu'il veut mettre au net. Il ne fait pas Toffice d'un écrivain, mais d'un scribe qui copie.
Pourquoi Naigeon, seul entre tous les écrivains, ne se corrige-t-il jamais deux fois? C'est que ses surcharges représentent et reproduisent les variantes du second manuscrit qu'il veut transcrire. Il ne fait pas l'office d'un écrivain, mais d'un scribe qui coUationne.
Pourquoi Naigeon, seul entre tous les écrivains, ne se corrige-t-il jamais dans les marges? C'est que ses additions marginales représentent et reproduisent les variantes plus longues, trop longues pour tenir dans les interlignes, du second manuscrit qu'il veut transcrire. Il ne fait pas l'office d'un écrivain, mais d'un scribe qui collationne.
On dira : l'explication est plausible peut-être, elle n'est pas nécessaire. D'abord le repentir Mais Quinaut la contrarie fortement. Puis, quant aux corrections et additions marginales, il est possible que Naigeon ait pris soin, en ces quelques pages, pour ne pas trop brouiller son texte, de les essayer à loisir sur d'autres feuillets de papier, où il raturait à son aise, ne transportant les leçons nouvelles sur son manuscrit que lorsqu'il les sentait définitives. — Il est possible, certes; mais il est invrai-
semblable qu'il ait pris des soins si minutieux d'un bout à l'autre de son texte. M. Ernest Dupuy n'a publié que six pages du manuscrit en fac-similé; il faut voir les trente autres *. Si les phénomènes observés pour ces six pages se reproduisent sur le manuscrit, la vraisemblance de notre supposition croîtra de page en page, selon une progression géométrique, de la septième à la huitième, à la vingtième, jusqu'à confiner finalement à l'évidence. Notre hypothèse pose cette triple gageure : que jamais dans les trente autres pages du manuscrit nous ne trouverons ni dans les additions marginales une rature, ni dans les interlignes une double correction, ni dans les lignes un repentir qui ne puisse et ne doive s'expliquer comme un accident de copie. Il faudra de plus que le manuscrit nous rende compte du cas Mais Quinaut,
J'ai proposé cette hypothèse sous la forme qui précède en une conférence faite aux élèves de l'École Normale, avant d'avoir vu le manuscrit, les invitant à la vérifier par eux-mêmes, et prêt, si une seule observation la contredisait, à leur donner l'exemple de la soumission aux faits. Le lendemain seulement, 21 janvier 1903, je fus voir le manus-
1. L'appareil critique disposé par M. E. Dupuy au bas des pages de son édition ne dispense pas de cet examen : il a par exemple négligé d'y noter que huit lignes ont été biffées au haut de la page 25, comme le montre le fac-similé. U se peut qu'il ait jugé inutile de relever d'autres accidents du manuscrit, défavorables à notre thèse.
crit NaigeoD à la Bibliothèque Nationale, qui Ta récemment reçu en don de M. Ernest Dupuy : le manuscrit y a reçu la cote : Nouvelles acquisitions françaises 10165.
Vérification de l'hypothèse.
Voici comment le manuscrit, interrogé à ses 36 pages, répond aux trois questions posées :
1* Y a-t'il des ratures dans les additions marginales? — Jamais.
2" Y a-t-il dans les interlignes des doubles corrections? — Jamais, sauf celle-ci, qui ne gêne pas notre hypothèse. P. 14 du manuscrit, p. 29 de rédition E. Dupuy, on lit :
A quel âge est-on grand comédien ? Est-ce à Tâge où Ton est plein de feu? Où le sang bouillonne dans les veines ? Où Tesprit s'enflamme à la moindre étincelle ? Où le choc le plus léger porte le trouble au fond des entrailles? Il me semble que non.
Dans l'interligne, à la fin de la phrase, au-dessus des mots II me semble que non^ Naigeon a écrit une seconde fois les mots Oh l'esprit s'enflamme à la moindre étincelle^ puis les a biffés.
Pourquoi les a-l-il biffés? On peut en proposer diverses raisons, celle-ci par exemple. Si Ton se
reporte au texte du manuscrit de Saint-Pétersbourg (édition Dupuy, p. 109), on voit que les mots Où V esprit s'enflamme à la moindre étincelle y sont bien rejetés à la fin de la phrase. Diderot, les ayant placés d'abord un peu plus haut, aura jugé bon, lors de sa revision, de les transférer à cette place. Naigeon, collationnant d'après un manuscrit où Diderot avait indiqué cette retouche, a voulu l'introduire sur sa copie, et a donc écrit dans l'interligne, à la place requise, les mots Où Vesprit s'enflamme à la moindre étincelle. Puis il les a biffés, sans doute parce que Diderot n'avait marqué que par un signe conventionnel le déplacement à opérer, et qu'à la réflexion Naigeon a hésité sur la signification de ce signe et sur l'intention vraie de l'auteur.
3** Y a-i-il dans les lignes des repentirs?
Je note ici tous les accidents, si menus soient-ils, que j'ai observés. Les mots en italique sont raturés dans le manuscrit.
P. 8 du ms., p. 19 de Téd.: « Ce sont les entrailles qui troublent qui tro sans mesure la tête de l'homme sensible. » — P. 24 du ms., p. 51 de Téd. : « elle corrigea les défauts grossiers de ceux-ci, puisque les défauts moins grossiers, jusqu'à ce que... » — P. 2b du ms., p. 52 de Téd. : a et — et pourquoi? » — P. 29 du ms., p. 61 de l'éd. : « quelque illustre débauché ou riche débauché. » — P. 30 du ms., p. 62 de Téd. : « une troupe de comédiens n'est point, comme elle devrait l*ôtre chez un peuple où l'on attacherait chez un peuple
à la fonction... » — P. 31 du ms., p. 64 de Téd. : « ce despotisme, ils l'exercent sur les auteurs auteurs, et... » — P. 33 du ms , p. 66 de Téd. : « Je vous devine... — Ah tr — Ah traître. » (Naigeon a remplacé Ah tr par le trait indiquant le changement d'interlocuteur.)
Pas une de ces ratures ne mérite qu'on s'arrête à expliquer que ce sont des accidents auxquels n'échappe aucun copiste, si attentif qu'il soit. Plusieurs même (par exemple puisque au lieu de puxs)^ faisant non-sens, ne peuvent guère être le fait que d'un copiste qui s'attache à peine à comprendre ce qu'il transcrit. Si on les néglige, il reste ce seul cas :
P. 15 du ms., p. 31 de Téd. : « Il n'y a qu'un moment qu'après dix ans d'absence du théâtre la Clairon voulut y rentrer reparaître. Si elle joua.... etc. »
Est-ce nécessairement ici une retouche d'auteur? Remarquez que reparaître est le dernier mot de la phrase. Comme fait tout scribe, à moins qu'il ignore tout à fait la langue de son modèle, Naigeon ne devait pas reporter les yeux sur le manuscrit original à chaque mot qu'il copiait. Il lisait d'un coup une ligne ou deux, et transcrivait de mémoire. Au dernier mot de la phrase, Texpression rentrer au théâtre s'est substituée dans sa mémoire et sous sa plume à l'expression presque synonyme reparaître au théâtre. Mais revenant au manuscrit, pour y chercher le début de la phrase suivante Si elle
joua...,i\ s'est aperçu de son erreur. Ici, par la substitution involontaire d'un mot à un autre, il a failli collaborer avec Diderot : c'est la seule fois, je crois.
C'est ainsi que le manuscrit a répondu à nos trois questions. Mais il nous a donné par surcroît un renseignement imprévu : tout le manuscrit avant les ratures est écrit d'une même encre; toutes les surcharges des interlignes et toutes les additions marginales sont écrites d'une autre encre, plus étendue d'eau et plus pâle. N'en voulant croire mes yeux, j'ai soumis cette impression à M. Auvray, le savant bibliothécaire du département des manuscrits, qui a vu comme moi. C'est la confirmation de ma thèse par un indice matériel *.
1. Je crois cet indice réel, et le croyant tel, je le produis donc. Il se peut cependant qu'en quelques passages examinés par d'autres yeux sous un éclairage autre, la différence des deux encres n'apparaisse pas. Mais Ton ne gagnerait rien à nous contester la constance du phénomène : notre remarque est-elle juste, elle nous sert; est-elle fausse, elle ne nous nuit pas. En effet, si d'autres observateurs constatent comme nous, partout et toujours, la différence des deux encres, ils seront obligés d'en conclure que notre thèse est vraie : étant absurde qu'un écrivain change de plume et d'encrier chaque fois qu'il éprouve le besoin de modifier quelque chose à la phrase qu'il est en train d'écrire. Au contraire, si d'autres observateurs nient que ce contraste soit constant, notre thèse n'en recevra nulle atteinte : n'étant pas absurde qu'en certains passages, l'encre ait blanchi plus qu'aux autres, ou bien que Naigeon, au jour où il collationna, ait eu sur sa table deux encriers contenant des encres de qualité différente, et que, se servant à l'ordinaire de l'un, il ait accidentellement trempé parfois sa
De cet examen du manuscrit il semble résulter jusqu'à Tévidence que le manuscrit Naigeon n'est pas un « brouillon d'auteur ». Ce n'est pas un manuscrit de travail, sur lequel un écrivain a pensé. C'est une copie de scribe, collationnée ensuite par le même scribe.
Et le cas Mais Quinaut^ dira-t-on. C'était là contre vous — vous en avez convenu — une difficulté grave. Là du moins, Naigeon manifestait l'activité, non d'un copiste, mais d'un remanieur. L'examen du manuscrit a-t-il pu écarter cet obstacle? — Certes, et au delà de noire espérance. L'explication est un peu malaisée à suivre, pour qui n'a pas le manuscrit entre les mains. Nous ferons effort pour exposer la chose avec clarté; nous osons promettre au lecteur que cette discussion, s'il veut bien y prêter quelque attention, le conduira à un résultat d'un certain intérêt.
Si l'on veut bien regarder à la page 25 du facsimilé, on verra qu'elle commence par huit lignes, soigneusement annulées. Sous les ratures, on lit :
mieux fait qu'elle! Nierez-vous qu'on embélisse la nature ? N'avez-vous jamais loué une femme en disant qu'elle était belle comme une vierge de Raphaël?
plume dans Tautre. — Cela dit pour éviter que cette discussion ne dégénère en une expertise d'écriture.
LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? d03
N'avez-vous jamais dit d'un paysage qu'il étoit romanesque ? D'ailleurs vous me parlez d'un instant fugitif de la nature, et moi je vous parle d'un ouvrage de l'art projette, suivi, qui a sa conduite et sa durée. Prenez chacun de vos acteurs, faites varier la scène dans la rue comme au théâtre et montrez-moi vos personnages successivement, isolés, mais Qmnani-Dufresne, glorieux de caractèrey jouait merveilleusement le Glorieux,
Ces phrases, vous pourrez les retrouver dans leur vrai contexte aux pages 26 et 27 de Tédition Dupuy :
Quelle e$t donc cette magie de Vart si vantée^ puisqu'elle se réduit à gâter ce que la brute nature et un arrangement fortuit avaient mieux fait qu'elle? Nierez-vous qu'on embélissela nature? N'avez-vous jamais loué une femme en disant qu'elle était belle comme une vierge de Raphaël? N'avez-vous jamais dit * d'un paysage qu'il étoit romanesque? D'ailleurs vous me parlez d'un instant fugitif de la nature, et moi je vous parle d'un ouvrage de l'art projette, suivi, qui a sa conduite et sa durée. Prenez chacun de vos acteurs, faites varier la scène dans la rue comme au théâtre et montrez-moi vos personnages successivement, isolés, deux à deuxy trois à trois ; abandonnez les à leurs propres mouvements; qu'ils soient maitres absolus de leurs actions, et vous verrez Vétrange cacophonie qui en résultera.
Par quelle bizarrerie ce passage se trouve-t-il, sur cette page 25, associé à celui où il est question
1. Ce que nous transcrivons ici, c^est le « premier état » du manuscrit, sans tenir compte du • second état », des surcharges écrites de Tencre pâle que Ton sait.
de Quinaut-Dufresne, alors que ces deux passages sont séparés dans le Paradoxe par de longs développements intermédiaires, par vingt-six pages de l'édition Dupuy?
Pour le comprendre, il faut savoir que le manuscrit est écrit au recto et au verso, que la page 24 est un verso et que la page 25 est le recto du feuillet suivant. Il faut savoir en outre que le manuscrit se compose de 18 feuilles de papier pliées par le milieu , de manière à former un cahier de 36 pages, cousu comme un cahier d'écolier, c'est-à-dire que le fil se trouve entre les pages 18 et 19. Dans un cahier de 36 pages écrit au recto et au verso, le feuillet attenant au feuillet 25-26 est nécessairement paginé 11-12.
Or, si l'on se reporte à cette page 12, on constate qu'elle se termine précisément par ces mots :
Quelle est donc cette magie de Vart si vantée^ puisqu'elle se réduit à gâter ce que la brute nature et un arrangement fortuit avaient
c'est-à-dire qu'elle se raccorde au feuillet attenant, numéroté 25, qui commence par les mots :
mieux fait qu'elle ?
Il faut donc que ce feuillet 25 ait été d'abord le feuillet 13, et chacun peut en voir la preuve matérielle sur le fac-similé, où le nombre primitif 13 reste visible sous la surcharge 25.
Naigeon avait donc formé d'abord, pour y établir sa copie, un cahier de 24 pages seulement; parvenu à la page 12, il avait continué, comme de juste, sur la page 13, puis sur la page 14, etc.
Mais, tandis qu'il copiait, se produisit un grave accident. A son insu, il avait égaré ou déplacé, par telle mésaventure qu'il vous plaira d'imaginer, tout un cahier ou tout un lot de feuillets du manuscrit qu'il avait à transcrire. A la ligne 8 de la page 13 de sa copie, il parvenait au bas d'une page de son modèle, laquelle finissait par les mots successivement, isolés; il copia ces mots, tourna la page du manuscrit à copier, passa à la suivante : elle commençait par ces mots : mais Quinaut Dufresne^ glorieux de caractère, jouait merveilleusement le Glorieux; il les copia, mettant bout à bout successivement j isolés, mais Quinaut Dufresne, sans remarquer la lacune, en bon scribe passif et machinal qu'il était, tout occupé à calligraphier. Longtemps* il continua, tant qu'enfin il retrouva ce lot de feuillets égarés ou déplacés, qu'il n'avait pas transcrits. Il s'étonne, cherche la vraie place de ces feuillets, la trouve. C'est à la page 13, ligne 8, qu'il constate la lacune : il se décide à la combler.
1. En admettant qu'il eût paginé son cahier d'avance, de 1 à 24, il reste pourtant qu'il n'a pas sur l'heure reconnu sa méprise : s'il l'avait remarquée avant que la page où elle s'est produite fût écrite tout entière, il lui aurait sulfl de bilîer douze, ou vingt, ou vingt-cinq lignes au lieu de huit, et il aurait réparé l'accident sur cette page même.
Il annule soigneusement les huit premières lignes de la page 13 (puisqu'il devenait impossible de les conserver), et suppute combien de pages de son écriture il faudra pour y faire tenir les pages retrouvées de Toriginal. Il estime qu'il lui en faudra douze, grossit en conséquence son cahier de six feuillets nouveaux formant douze pages, les insère après la page 12 et commence à copier sur un nouveau feuillet 13 à partir des mots mieux fait quelle. Il se trouve qu'il a calculé juste, à un tiers de page près. Lorsque, au feuillet 24, il a achevé sa besogne de raccord et qu'il l'a terminée par les mots mais Quinaut qui rejoignent enfin les mots Dufresne^ glorieux de caractère^ il n'a rempli sa page qu'aux deux tiers et, n'ayant plus rien à y mettre, il laisse donc le bas de la page en blanc. Il ne lui reste plus qu'à corriger sa pagination devenue fautive, et l'on peut voir sur le manuscrit qu'il a été obligé de la changer toute à partir du feuillet 25 : comme on lit 13 sous 25, de même on lit nettement 14 sous 26, 15 sous 27, 16 sous 28, et ainsi de suite jusqu'à la page 36 et dernière du cahier, primitivement cotée 24.
Plus tard, quand, pourvu d'un manuscrit remanié du Paradoxe^ Naigeon fait son travail de collation, Diderot a introduit un développement nouveau dans son œuvre : à la page 24, après mais ce n'est pas la Beauté, il a continué par les mots : il y a aussi loin de votre ouvrage à votre modèle que de
votre modèle à l'idéal^ etc. C'est alors que Naigeon efface les mots Mais Quinaut^ puisque Diderot les avait effacés, et il profite du blanc qui reste au bas de la page pour y insérer le développement nouveau; il a beau serrer les lignes, le tout ne tient pas sur ce feuillet, et il se voit obligé d'utiliser la marge du feuillet suivant, où, après tant d'aventures courues, Quinaut rejoint enfin Dufresne,
Ce qui prouve la validité de notre interprétation, c'est d'abord qu'il est impossible, croyons-rious, d'en imaginer une autre; c'est ensuite, pour quiconque regardera le fac-similé, que le bas de la page 24, depuis les mots il y a aussi loin, n'est pas du môme train d'écriture que le haut de la page; c'est, pour quiconque regardera le manuscrit lui-môme, que le bas de la page 24 est de l'encre plus pâle qui est celle dont Naigeon s'est servi pour transférer sur sa copie primitive le second état du texte *.
Quel est l'enseignement imprévu de cette longue discussion? C'est que Naigeon, recopiant le Para-
1. U m'avait semblé d'abord — et quelquesunes des personnes que j'ai consultées ont eu la môme impression — que les huit lignes raturées de la page 25 étaient d'un autre train d'écriture que le reste de la page : lignes plus rapprochées, écriture plus menue. Vérification faite, ce n'était qu'une illusion de l'œil provoquée par les ratures : on pourra mesurer que ces huit premières lignes ont précisément le même écartement que les autres ; on pourra compter qu'elles ont le même nombre de lettres.
doxe^ a passé, sans s'en apercevoir, douze pages de développements. Supposera-t-on que ce sont des développements intercalaires, écrits après coup par Fauteur, quel qu'il soit? On le supposerait vainement, car jamais, en aucun état du texte, le passage où intervient Quinaut-Dufresne n'a pu légitimement faire suite au développement : « Nierez- vous qu'on embellisse la nature? » et nous sommes en présence d'une erreur matérielle de scribe *.
Or, je le demande, l'homme capable d'une bévue de cet ordre peut-il être l'auteur ou le fabricateur du Paradoxe^ Quel écrivain, mettant au net Tune
t. Il y en a plusieurs autres, qui nous montrent pareillement en Naigeon un scribe passif et machinal. Voici la plus apparente. La Correspondance de Grimm (p. 25 de Tédition Dupuy) donnait cette phrase excellente : « Le spectateur délicat sentirait que la vérité d'action dénuée de tout apprêt est mesquine et ne s'accorde pas avec la vérité. Du reste ce n'est pas que... » Il faut que Naigeon n'ait pas eu sous les yeux la Correspondance^ et qu'il n'ait pas toujours compris ce qu'il copiait, puisqu'il a écrit : « avec la poésie du reste. Ce n'est pas que... », car cette coupe de phrase forme un nonsens. — Comme ce non -sens se trouve aussi dans le manuscrit de Saint-Pétersbourg, cette faute commune associe le manuscrit Naigeon et celui de Saint-Pétersbourg en une môme famille. Mais procèdent-ils l'un de l'autre? ou, indépendamment l'un de l'autre, d'un même modèle? Nous devrions, semble-t-il, quelque part en cette étude, tâcher de déterminer la nature de ce rapport. Nous avons fait ce travail, mais nous avons nos raisons de ne pas en publier ici les résultats. Nous laisserons le soin de reprendre cette petite enquête aux futurs éditeurs des œuvres de Diderot. Qu'il nous suffise de remarquer qu'il ne ressort rien, qu'il ne peut rien ressortir contre notre thèse de la comparaison de ces deux manuscrits, comment que l'on conçoive leurs rapports de filiation.
LE <e PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? 109
de ses propres œuvres, pourrait en omettre douze pages, sans s'apercevoir qu'il les omet, alors qu'à l'endroit où il commet cet oubli, il juxtapose absurdement deux développements qui furent toujours disjoints dans son ouvrage et dans sa pensée?
Jusqu'ici l'on pouvait dire : Si vous montrez que Naigeon fait par tout son manuscrit office de scribe, il reste possible pourtant que le scribe Naigeon y copie la prose de l'écrivain Naigeon. Désormais il est bien défendu de le dire : non seulement Naigeon ne peut être Fauteur du Paradoxe^ mais il est acquis que, copiant le Paradoxe^ il le connaissait fort superficiellement et peut-être ne l'avait-il seulement pas lu. Bref, si l'on maintient que le Paradoxe a été composé, à partir du texte de la Correspondance de Grimm, par quelqu'un qui n'était pas Diderot, ce quelqu'un, ce fabricateur pourra être Grimm, ou Marmontel, ou Morellet, ou Le Franc de Pompignan, ou Palissot, ou la Clairon, ou Cagliostro peut-être, ou l'ex-jésuite Nonotte encore : qui Ton voudra, l'un quelconque des personnages qui fleurirent entre 1770 et 1785, un seul excepté : et c'est Naigeon.
Conclusion.
Le manuscrit Naigeon perd donc sensiblement de son importance. Il en garde assez cependant pour qu'on sache gré à M. Ernest Dupuy de l'avoir
imprimé, muni d'un riche et précieux commentaire historique. En effet, à ceux qui croient que le Paradoxe est de Diderot, il enseignera par un nouvel exemple que Y « improvisateur » Diderot savait à Toccasion reprendre jusqu'à trois fois * le même ouvrage, le repenser, le remanier intimement. De plus, puisqu'il nous laisse discerner et dégager trois états successifs du texte, il invitera les fervents de Diderot à l'observer de près dans le travail de sa composition et de son style. Enfin, nous montrant avec quel soin vétilleux, quels scrupules infinis Naigeon recueille les plus minimes
1. Premièrement en 1770, date où il écrit son article pour la Correspondance de Grimm. Deuxièmement, en 1773, date où il compose le Paradoxe (il y parle comme d'une actualité des débuts au théâtre de M"* Raucourt qui eurent lieu le 23 décembre 1772) : c'est le manuscrit Naigeon en son premier état, avant les ratures et les surcharges. — Troisièmement, en 1778, date où il remanie le Paradoxe (il y fait allusion à la nomination de Necker au Contrôle général (29 juin 1777), à la représentation de la Gabrielle de Vergy de Du Belloy (12 juillet 1777), à Paris sauvé de Sedaine (1778) : c'est le manuscrit Naigeon en son second état, raturé et surchargé : et par là sont confirmées matériellement les excellentes conjectures d'Assézat. Si notre thèse est vraie, elle veut que ces trois allusions se trouvent dans le manuscrit en surcharge dans les interlignes : on peut vérifier qu'il en est bien ainsi pour Necker (p. 40 de î'éd. Dupuy), et pour Pai^ sauvé (p. 41); quant à l'allusion à Gabrielle de Vergy, elle se lirait aussi en surcharge, si Naigeon n'avait pas arrêté trop tôt son travail de collationneur : il l'a, en effet, abandonné à la page 27 du manuscrit. Dans les 26 premières pages, on ne peut lire dix lignes sans rencontrer quelque correction à l'encre pâle; à partir de la page 27 (exactement depuis les mots embrassemenis de ta mère, cf. l'édition Dupuy, p. 57), les dix dernières pages du manuscrit Naigeon sont pures de toute surcharge.
retouches de son maître, ce manuscrit sera garant de sa piété envers Diderot et de sa probité d'éditeur : il dédommagera le bon secrétaire du désagrément qu'il lui a attiré d'être traité pendant quelques mois d' « audacieux mystificateur », d' « impudent plagiaire » et de « plat faussaire » : il sera un gage que les écrits de Diderot publiés par Naigeon en 1798 ont chance d'être authentiques jusque dans le détail du style.
Mais, quel que puisse être notre sentiment personnel, nous n'aurons garde d'affirmer ici que le Paradoxe est de Diderot. Naigeon copie-t-il du Diderot? ou du Meister, ou du Cailhava? Tout ce que nous affirmons, c'est qu'il copie. Nous nous en tenons là, content d'avoir replacé les choses précisément au point où elles étaient alors que le manuscrit Naigeon moisissait encore dans la boîte du bouquiniste, c'est-à-dire alors que le problème n'existait pas. Avant l'impression de ce manuscrit, personne n'aurait osé, faute d'une arme critique, soulever la question de Tattribution du Paradoxe à Diderot. C'est le manuscrit « cuisiné » de Naigeon qui, seul, a fourni à plusieurs cette arme. Elle est brisée, je crois. Leur « brouillon d'auteur » dans les mains, ils disaient.: « Expliquez l'existence de ce manuscrit, c'est là le fond de l'affaire. Prouvez que le Paradoxe n'est pas de Naigeon ». Aujourd'hui qu'ils n'ont plus rien dans les mains, leurs adversaires leur diront : « Prouvez que le Paradoxe
est de Naigeon. » Tout le fardeau de la preuve retombe sur eux. Le « ci-devant chef-d'œuvre » est redevenu chef-d'œuvre. Ils ont tout juste les mêmes droits à révoquer en doute l'attribution du Paradoxe à Diderot qu'à contester l'authenticité d'un autre écrit posthume quelconque de Diderot.
Subsidiairement, ce que nous affirmons, c'est que Naigeon, copiant le Paradoxe^ a copié de la prose de Diderot, ou de Meister, ou de Cailhava, mais non de la prose de Naigeon : s'il est vrai qu'un auteur, qui transcrit une de ses propres œuvres, ne saurait en passer douze pages à son insu dans les conditions ci-dessus décrites. Il reste possible pourtant, à l'extrême rigueur, que lorsque Naigeon a, plus tard, d'une encre plus pâle, transporté sur sa copie du Paradoxe des retouches de style et des additions, ces retouches et additions soient de lui. Le prétendre, soutenir que ces cent lignes environ, cent cinquante tout au plus, sont apocryphes, c'est la dernière ressource qui soit laissée, semble-t-il, à ceux qui veulent que Naigeon ait remanié le Paradoxe, A eux de montrer, s'ils en ont le pouvoir, que ces corrections et remaniements sont indignes de Diderot.
Voudront-ils s'y essayer?
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