Lisez : Mistregs Cosway
plus d'un titre, c'est qu'il a été composé en vers français par le poète polonais, qu'il est écrit de sa main, et inédit :
Trop heureux Niemcewicz dont la muse fidèle Ouvre à ta renommée, etc.... »
Au-dessous des vers que Gabriel de Chénier transcrit ici, Niemcewicz a ajouté cette ligne :
Niemcewicz sera toujours ami de S*-André,
et c'est là, dit G. de Chénier, « la signature du poète polonais, accompagnée de mots affectueux ».
Personne, à ma connaissance, n'a jamais contesté cette attribution. Becq de Fouquières l'accepte expressément dans ses Lettres critiques *, et Louis Moland ^ a rélégué ce fragment aux Appendices de son édition parmi les Pièces adressées à André Chénier^ sous ce titre :
Fragment d'une poésie adressée à Miss Cosway
par Niemcewicz.
Tout récemment encore, M. Paul Glachant* classait Niemcewicz parmi les littérateurs qui, comme Le Brun, Florian ou Alfieri, « ont deviné et encouragé André Chénier de son vivant », et disait :
1. Lettres critiques sur la vie, les œuvrea, les manuscrits cVA. Chénier, Paris, €haravay, 1881, p. 117.
2. Œuvres poétiques d* André Chénier, Paris, Garnier, 1878, t. II, p. 271.
3. André Chénier critique et critiqué y Paris, Lemerre « 1902» p. 271.
Niemcewicz, poète polonais, en 1786, a composé ' en l'honneur d*André des vers français assez insignifiants, publiés par G. de Chénier dans sa Notice. » Ces vers, les voici :
A Mss COSWAY. ,
Trop heureux Niemcewicz dont la Muse fidèle Ouvre à ta renommée une porte nouvelle ; A sa langue étrangère enseignant tes vertus, Te présente à l'encens de peuples inconnus, Et fait luire tes traits et ton âme et ta grâce Jusqu'aux bords nébuleux que la Baltique embrasse ! Les sept astres du Nord, parmi les chênes verts, Le verront, aux pasteurs de fourrures couverts. Tel qu'Orphée au milieu de sa troupe farouche, Apprendre ce doux nom qui vivra sur sa bouche, Ton nom, ton nom si doux, l'honneur de sa chanson. Pour entendre sa voix et redire ton nom.
De l'âpre Niémen les Naïades sacrées, Brisant les durs remparts de glaces azurées.
Lèveront à l'envi leurs beaux visages blancs, Ceints d'humides roseaux et de glaçons brillants. Ton nom réveillera, chanté par les feuillages. L'écho de Podolie en ses grottes sauvages.
Les belles, dont la martre au noir duvet luisant Presse le jeune sein, quand sous leur char glissant Le froid hiver durcit la Vistule écumante, Diront : Cette étrangère est donc bien séduisante ! Prêts à braver le Russe en un combat mortel.
Les Polaques guerriers invoqueront le ciel Pour qu'une autre Cosway, comme toi noble et pure, De son écharpe blanche entoure leur armure.
Niemcewicz sera toujours ami de S^-André,
Il semble d'abord, à bien lire ces vers, que Niemcewicz n'est pas « la personne qui parle », mais celle « de qui Ton parle »; que quelque autre le loue ici, et Yenvie de ce qu'il sait chanter Marie Cosway, non pas en vers français, mais en vers polonais.
Pourtant, comme cette interprétation, probable, n'est peut-être pas nécessaire, voici quelques remarques pour la confirmer.
Ces « belles », dont les « chars glissants » sillonnent la Vistule durcie, sont du plus pur style Louis XVI, et pareillement ces fiers Polaques, semblables aux galants chevaliers du comte de Tressan, qui rôvent de voler au combat parés d'écharpes aux couleurs de leur dame : mais n'apparaît-il pas que les touches de ce coloris exotique ont été disposées par un poète parisien plutôt que par un « Orphée » du Nord?
De plus, regardons le fragment original , ce feuillet écrit de la main * de Niemcewicz. Il est conservé à la Bibliothèque de Carcassonne, sous la cote 11816, 3°. A ma prière, et grâce à l'obligeance de M. Izard, bibliothécaire de cette ville,
1. Gabriel de Ghénier y a épingle cette note : • Ce fragment a été envoyé en 1786, et est bien de la main même du poète polonais Niemcewicz. Vérifié sur ses manuscrits à la Bibliothèque polonaise. »
M. H. Busson m'en a envoyé une copie. Niemcewicz a écrit au vers 11 : Ton nom^ son nom si doux^ honneur de ta chanson^ et cette faute serait singulière, si Niemcewicz était Tauteur de la pièce. En outre, il devait savoir assez bien le français, puisqu'il a traduit A thalie en vers polonais. Pourtant, on voit qu'il a parsemé notre fragment de fautes d'orthographe, dont voici les plus signîlRcatives :
... les Naïades sacrées, Brisant les dures remparts de glaces azurées, Lèveront à Tenvie leurs beaux visages blancs...
Le Polaque qui a pu fausser de la sorte les vers qu'il transcrivait a manifesté par là, non seulement qu'il n'en était pas l'auteur, mais que jamais de sa vie il n'avait rimé deux vers français.
Si Niemcewicz n'a pas composé cette pièce, la note qu'il y joint : Niemcemcz sera toujours ami de S^-André, ne serait-elle pas son remerciement au véritable auteur? On peut supposer queChénier lui a lu ces vers, dans le salon de Marie Cosway par exemple, et que Niemcewicz les lui a demandés : par la suite, Chénier n'a recouvré que la copie qui nous est parvenue, soit que Marie Cosway ait gardé l'original, soit que Niemcewicz ait
attaché quelque prix à un papier écrit de la main de son ami, soit qu'il ait détérioré ou perdu l'autographe, soit par TeiTet de tout autre incident facile à imaginer. Quoi qu'il en soit, cette effusion amicale : Niemcewicz sera toujours ami de S^- André s'explique très bien comme clausule de cette pièce si elle est de Niemcewicz, mieux encore si elle est de Chénier, mais difficilement si elle est d'un tiers. Et c'est là une première raison de l'attribuer à André Chénier.
Elle est de lui, s'il est vrai qu'on reconnaît en ces vers gracieux la manière du Chénier des Élégies^ son vocabulaire, ses coupes, ses tours familiers. Les « bords nébuleux » de la Baltique rappelleront à plusieurs ce Permesse
Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs.
Ces « belles » dont la martre « presse le jeune sein » évoqueront dans leur souvenir maints beaux vers de Chénier, celui-ci par exemple :
Sa ceinture de pourpre ornait son jeune sein.
A ces deux vers :
De Vâpre Niémen les Naïades sacrées Brisant les durs remparts de glaces azurées,
celui-ci fait écho, qui est de Chénier :
En flots âpres et durs brille une mer glacée *.
On pourrait multiplier de tels rapprochements ; mais, comme chacun d'eux est après tout contestable, nous nous en tiendrons à trois rencontres qui ne sauraient guère être fortuites.
D*abord la Pologne est, dans notre fragment, caractérisée géographiquement par les noms de la Baltique, du Niémen et de la Vistule. De même, par ces trois noms seulement, en ces vers d^André Chénier :
De la Baltique enfin les vagues orageuses Roulent et vont jeter ces larmes précieuses Où la fière Vistule en de nobles coteaux Et le froid Niémen expirent dans ses eaux 2.
Voici qui est sans doute plus frappant. Un thème répété avec prédilection par Chénier est Tapparition de Naïades ou d'Oréades « qui avancent leurs belles têtes pour voir et pour entendre un berger qui chante ». Or, dans notre fragment, Tidée jolie, la vraie idée de poète n'a-t-elle pas consisté à transposer ce thème, à transférer ces Naïades, de Tlonie ou de la Sicile, dans un paysage glacial?
De l'âpre Niémen les Naïades sacrées.
Brisant les durs remparts de glaces azurées,