‹ Études critiquesChapitre 30 sur 74 · Voyage en Italie, Le Vésuve · texte numérisé non relu

Voyage en Italie, Le Vésuve

les déserts du Nouveau- Monde *. » — En vérité, une foi si profonde ne se serait pas laissé ébranler par nos doutes.

Aussi s'esl-elle fortement imposée aux critiques de Chateaubriand. A la première apparition à'Atala^ les Mqrellet et les M.-J. Chénier avaient bien pu regarder d'un air surpris ces ours enivrés de raisin, qui, tout le long du Meschacebé, « chancellent sur les branches des ormeaux ». Mais Chateaubriand avait aussitôt écrasé les sceptiques sous le poids d'autorités respectables, et certain de la scupuleuse exactitude de ses peintures, il avait lancé à la critique cette manière de défi : « Les deux traductions anglaises d'Alala sont parvenues en Amérique. Si les tableaux de cette histoire eussent manqué de vérité, auraient-ils réussi chez un peuple qui pouvait dire à chaque pas : « Ce ne sont pas là nos fleuves, nos montagnes, nos forêts? » Atala est retournée au désert, et il semble que sa patrie Tait reconnue pour véritable enfant de la solitude 2. » — Morellet et M.-J. Chénier se le tinrent pour dit.

Cependant, en 1832, un voyageur, qui signe René de Mersenne, eut communication, à New-

i. Mémoires d'Outre-Tombe, t. II, p. 267.

2. Défense du Génie du Christianisme, et Atala, Préface de 1805.

York, par w un vieil émigré français », d*un article de V American quarterly Review (déc. 1827, p. 460), où il lut ceci :

« M. de Chateaubriand dit être allé à Richmond dans la Virginie, avoir vu George Washington à Philadelphie, avoir visité le champ de bataille de Lexington et être allé à Niagara et au Canada. On voit qu'il voudrait persuader qu'il a longtemps vécu parmi nos Indiens et fait de longues courses dans nos déserts, surtout qu'il connaît parfaitement la Louisiane, le Mississipi et les Florides. Mais cela est impossible. Les scènes descriptives A^Atala et des Natchez sont entièrement fausses. Une personne capable de peupler les bords du Mississipi de perroquets, de anges et de flamants n'a jamais vu ce pays. Et, quoiqu'il y ait quelque possibilité qu'il ait parcouru nos forêts dans la direction de Niagara et qu'il ait vu de ces Indiens dont il y avait alors un grand nombre des deux côtés de la ligne du Canada, il n'est pas croyable qu'il ait jamais visité le Sud-Ouest, dont les aspects sont si différente; et nous ne pensons pas qu'il en sache rien de plus que ce qu'on en peut recueillir dans les livres des voyageurs. »

Fort surpris, M. René de Mersenne prit le railroad d'Albany à Niagara, muni de son exemplaire d'Atala, et confronta la cataracte à la description du poète. Il n'y trouva guère de ressemblances, et

publia ses doutes *. 11 s'en prit exclusivement à deux pages de Chateaubriand : à la description du Mississipi, qui ouvre Atala, à celle du Niagara, qui la termine. Voici, pour indiquer sa manière, la somme de ses critiques sur le tableau du Meschacebé :

« Il faut donc confesser que les hérons bleus de M. de Chateaubriand, ses flamants roses, ses perroquets à tête jaune, voyageant de compagnie avec des crocodiles et des serpents verts sur des îles flottantes de pistia et de nénuphar; plus son vieux bison à la barbe antique et limoneuse, dieu mugissant du fleuve; plus ses ours qui s'enivrent de raisin au bout de longues avenues, là où il n'y a pas d'avenues; plus ses cariboux qui se baignent dans des lacs, là où il n'y a pas de lacs; plus la grande voix du Meschacebé qui s'élève en passant sous les monts, là où il n'y a pas de monts; plus les mille merveilles de ces bords, qui font du Mes-

i. Sous la forme de deux lettres, insérées d'abord dans Vinvariable, nouveau mémorial catholique, Fribourg en Suisse, t. II (1832), p. 302-324, et t. VIÏ(1835), p. 76-li2; puis publiées à part à deux reprises : cf. Kerviler, Répertoire général de bio-bibliographie bretonne. Rennes, 1894, article Ghasteau- BRiAND, n°' 235 et 245. — Sur l'identification (fort douteuse) de ce R. de Mersenne avec Jacques Bins de Saint-Victor, voir le Diclionnaire des ouvrages anonymes de Barbier, sous CotTespondance littéraire, découverte d^une petite mystification, — Je n'ai pu réussir à me procurer V American quarlerly Review, Sainte-Beuve ne la connaissait aussi que par Mersenne. Mais il est visible que toute la substance utile de l'article américain a passé dans les lettres de Mersenne.

chacebé run des quatre fleuves du Paradis terrestre, sont des contes à dormir debout, et que les bords de la Garonne eux-mêmes n'auraient pu inspirer*. »

Sainte-Beuve, qui lisait tout, connut ces lettres. Elles sont de tour vif et joli. Il s'y amusa donc un instant, mais ne s'y arrêta point. Si curieux qu'il fût à l'ordinaire de chercher noise à Chateaubriand, il était trop fin pour oser faire fonds sur de telles critiques. Elles se réduisent toutes à dire : ce n'est pas ressemblant. Mais la vérité de l'artiste n'est pas celle du topographe. Chateaubriand ne décrivait pas le Niagara tout à fait comme M. de Mersenne? ce n'était pas preuve certaine qu'il n'y fût pas allé, et l'on pouvait tirer de là, au grand dam de M. de Mersenne, quelque autre conclusion. Le Meschacebé ne ressemble pas au Mississipi? nous le soupçonnions, et qu'importe? Ce qui importe seulement, c'est de savoir si la sublime page incriminée doit sa première origine à des sensa-

i. Vers le même temps, un autre voyageur, le fils du maréchal Ney, rapportait d'Amérique la même conviction que Mersenne. On peut lire son témoignage (je dois cette indication à M. F. Baldensperger) au tome I (1883) de la Revue des Deux Mondes^ p. 531-2 : a Avant d'avoir vu le Mississipi, dit Michel Ney, je ne m'en faisais pas une image moins séduisante que celle du Meschacebé d^^Atala,,. Mais c'est en vain que je cherchais à me reconnaître dans le pays que j'avais sous les yeux, par les descriptions du livre... J'étais réellement désappointé en me trouvant ainsi en face de la réalité. La description de ce fleuve, dans Atala, est faite par quelqu'un qui ne l'a jamais vu. »

lions réelles — toutes transformées soient-elles par l'opération du génie — ou à des sources livresques.

Aussi Sainte-Beuve ta'a-t-il retenu des articles de Mersenne que ceci : « Les critiques qu'on a faites des premières pages d'Atala, quant au peu de fidélité du dessin et des couleurs, nous démontrent que Chateaubriand n'a pas cherché l'exactitude pittoresque réelle; qu'après une vue générale et rapide, il a remanié d'autorité ses souvenir^ et disposé à son gré les riches images réfléchies moins encore dans sa mémoire que dans son imagination*. »

Depuis, la critique s'en est tenue à ce jugement. Sans doute, Chateaubriand a conservé des zélateurs assez fidèles pour repousser jusqu'aux timides soupçons de Sainte-Beuve, et j'en sais plusieurs qui s'écrieraient encore volontiers avec l'un d'eux : « Savez-vous comment Chateaubriand expose sa vie en Amérique? Savez-vous quelles sont les chances aventureuses du vrai soldat des Muses? C'est en allant surprendre les mystères poétiques dans les horreurs de la nature; c'est en assistant aux furieuses agonies de l'abîme; c'est en se plaçant sous le coup de ces scènes fortes qu'il tire de son génie d'inépuisables gerbes de foudres! »

1. Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I, p. 207; cf, p. 130 et p. 202.

Mais, en général, les critiques ont retenu quelque chose des doutes proposés par Mersenne, dans la mesure où Sainte-Beuve les avait malignement propagés. Et Tétat actuel de la question est assez bien rendu, je crois, par le contraste de ces deux passages de la belle étude de M. É. Faguet sur Chateaubriand : page 3 : « Il vit les États- Unis, salua Washington, parcourut le Labrador, la région des Lacs, les prairies du Centre, la Louisiane, la Floride, plus peut-être, et peut-être moins; car on le soupçonne d'en avoir décrit un peu plus qu'il n'en a vu. » Mais, page 55 : a II n'a jamais décrit que ce qu'il a regardé *. »

Gomment sortir de cette incertitude?

Le principe de la recherche est très simple. Chateaubriand a enfermé son voyage entre deux dates précises. Entre ces deux dates, lui était-il. possible

i. La contrariété est, à vrai dire, plutôt dans les termes. — Depuis Mersenne la question n*a pas été reprise, que jp sache. Du moins j'ai vainement cherché trace d'une étude critjque sur le voyage au Nouveau-Monde sôit chez les biographes récents de Chateaubriand, soit dans la précieuse édition des Mémoires d'Outre-Tombe de M. Biré, soit dans Texcellente Bio-bibliographie bretonne de Kerviler. Il est singulier que les Américains n'aient pas institué cette recherche : V Index to periodical Literature de Poole mentionne une cinquantaine d^Essays consacrés à Chateaubriand; pas un d'entre eux, à en juger par les titres, ne semble considérer particulièrement le voyageur en Amérique.

de voir tout ce qu'il dit avoir vu, de faire tout ce qu'il dit avoir fait?

Au temps de Mersenne, on ne pouvait raisonnablement poser ainsi la question. On ne connut, en effet, du vivant de Chateaubriand, qu'une seule relation de sa course d'outre-mer, le Voyage en Amérique, publié en 1827. Or, à lire ce récit, il semble que le voyage ait duré fort longtemps. Chateaubriand y donne la date de son départ, « en avril 1791 », et il n'aurait pu la reculer — y eût-il songé — puisqu'il l'avait déjà livrée au public, dès son premier livre, trente ans auparavant *.

Mais, outre cette date du départ, vainement on en chercherait d'autres dans cette relation ^, comme chez les voyageurs ordinaires : plus nulle indication des jours, ni des mois, ni même des saisons. A la dernière page du livre seulement, on lit : « Revenu à Philadelphie, je m'y embarquai. Une tempête me poussa en dix-huit jours sur la côte de France. Je pris terre au Havre. Au mois de juillet i 792, j'émigrai avec mon frère. » D'avril 1791 à juillet 1792, s'écoulent quinze ou seize mois. C'était plus qu'il n'en fallait pour achever l'itinéraire décrit, et Mersenne, ni personne, n'y pouvait rien trouver à reprendre.

Page 1