‹ Études critiquesChapitre 33 sur 74 · I. — Difficultés chronologiques · texte numérisé non relu

I. — Difficultés chronologiques

Parti de Saint-Malo sur le brick Saint-Pierre^ capitaine Dujardin Pinte-de-Vin, le 8 avril 1791, Chateaubriand ne prit terre en Amérique qu'au mois de juillet. C'est ce qui résulte du récit sans dates qu'il fait de sa longue traversée. Mais sa relation est fort heureusement précisée par le témoignage de ses compagnons de route. C'étaient des prêtres et des séminaristes sulpiciens, conduits par cet abbé Nagot, que Chateaubriand a nommé. Il se trouve que ces ecclésiastiques n'étaient pas des missionnaires quelconques : ils allaient fonder à Baltimore le premier grand séminaire qui ait existé aux États-Unis, et le premier prêtre qui ait été ordonné dans l'Amérique du Nord, Théodore

Badin, était Tun des séminaristes passagers à bord du brick Saint-Pierre. La mission de l'abbé Nagol fait donc époque dans Fhistoire de Téglise catholique en Amérique, et la date de son débarquement à Baltimore a été conservée précieusement. Ce fut le 10 juillet*.

Chateaubriand a débarqué à Baltimore le 10 juillet 1791. Il s est rembarqué le 10 décembre 1791 . Il a donc passé en Amérique cinq mois, jour pour jour.

\En ces cinq mois, voici quel itinéraire il aurait parcouru :

De Baltimore à Philadelphie, puis à New- York ;

— de New- York à Boston, et retour à New- York;

— de New-York à Albany et au Niagara; — exploration des lacs du Canada; — voyage du lac Érié à Pittsbourg sur TOhio; — descente de FOhio et du Mississipi jusqu'à la Nouvelle-Orléans (ou jus-

1. Afcm. d'O.'T., p. 310. Voir la note de M. E. Biré, qui renvoie à Pouvrage de M"* de Barberey, Elisabeth Seton et les commencements de Véglise catholique aux États-Unis^ 4* éd., t. II, p. 482. Cf. G. Moreau, les Prêtres émigrés aux États-Unis^ Paris, 1856, p. 82-4. La petite colonie fut reçue le 10 juillet au débarcadère de Baltimore par le Rév. Sewall, recteur de Saint- Pierre, en Tabsence de M*' Garrol. — Le récit de Chateaubriand concorde, disons-nous, avec ce témoignage externe. Si Ton part du 6 mai {Mém. d'O.-T., p. 334), jour où IMle du Pic fut en vue, si Ton tient compte des relAches à l'Ile Graciosa (p. 339-40), à Terre-Neuve (p. 342), à Saint-Pierre (p. 342) et des longs calmes qui arrêtèrent le brick en vue du Maryland (p. 348-51), il ne restera plus que trente ou quarante jours pour la traversée des Açores à Terre-Neuve et à Baltimore, marche qui n*est pas trop lente.

qu'aux Natchez); — exploration de la Louisiane et des Florides; — voyage vers le Nord par Nashville, Knoxville, Salem, Chillicothe; — voyage de Chillicothe à Philadelphie.

A vue de carte, Fitinéraire semble un peu long. Et c'est pour avoir trop pieusement suivi notre voyageur, d'étape en étape, une carte sous les yeux, que nous avons pour la première fois douté. Mais il ne faut pas douter témérairement. Peut-être les modes de locomotion étaient-ils fort rapides, vers 1791, à travers « les royaumes de la solitude ». Appelons à témoin les voyageurs contemporains de Chateaubriand.

Aidé de leur contrôle, nous tâcherons de restituer la chronologie probable du voyage. Chateaubriand ne marque jamais aucune date; très rarement il spécifie qu'il s'est arrêté, ici ou là, tant de jours. Quand ces indications manqueront, nous admettrons qu'il a voyagé tous les jours, de l'aube à la nuit, par les voies les plus rapides.

A. — De Baltimore à Albany,

— {Voyage, p. il ^=Mém. d'O.-T., p. 354.) Débarqué le 10 juillet à Baltimore, Chateaubriand donne un dîner d'adieu au capitaine, et part en stage-coach, à quatre heures du matin, pour Philadelphie, soit le / / juillet,

1. Toutes nos citations du Voyage en Amérique renvoient aux pages de Tédition Pourrat, 1836.

C'est un trajet de 200 kilomètres, et « la route était plutôt tracée que faite ». Les renseignements rapportés ci-après sur la lenteur et l'incommodité des stage-coaches nous indiquent qu'il dut atteindre Philadelphie le J 3 juillet,

— [Voyage, p. 20 = Mém, d'O,-!., p. 356.) « Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le grand Washington n'y était pas; je fus obligé de Tat-

endre une quinzaine de jours. » C'est la version du Voyage ; les Mémoires rectifient : « Je fus obligé de l'attendre une huitaine de jours. » Disons donc « une huitaine », et nous voici au 21 juillet,

— {Voyage, p. 21 = Mém, d'O.-T,, p. 358.) Il rend visite le 21 à Washington, qui l'invite à dîner « pour le jour suivant », soit pour le 22 juillet,

— « Washington partit le lendemain, et je continuai mon voyage », le 23 juillet.

•^{Voyage, p. 26 = Mém. d'O.-T,, p. 366.) « Un stage-coach, semblable à celui qui m'avait amené à Baltimore, me conduisit de Philadelphie à New- York. » Or, nous apprend Mac Master\ « on met-

1. John Bach Me Master, A histoi^ of the people of the United States from the Révolution to the War^ t. I, p. 44-5. — On trouvera en ce livre d'abondants extraits des mémoires du temps, qui déterminent, pour les dernières années du xvin* siècle, la durée des trajets en stage-coach entre New-York, Philadelphie et Boston. « En 1811, ditMc Master(t. 111, p. 492), la diligence ne mettait plus que trente-six heures entre Philadelphie et New-York », et Tauteur note avec satisfaction ce progrès. On trouvera dans Jansen, Slranget' in America, 1807, une planche (la dernière du volume) qui représente le stagecoach de Philadelphie, et, p. 171, une description plaisante de

ItiDérairo de Chateaubriand ,

tait alors deux jours en stage pour le trajet de

a séjourné en

New-York à Philadelphie. » Chateaubriand y parvint donc le 24 juillet, et, bien qu'il décrive la ville, nous admettrons qu'il ne s'y est arrêté que la nuit du 24 juillet.

— « J'allai en pèlerinage à Boston saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine. J'ai vu les champs de Lexington. Je revins à New-York. » Or, « en 1789, le stage-coach partant de New- York atteignait Boston à la fin du sixième jour de voyage * ». Nous accorderons que Chateaubriand ne consacre que le septième jour à faire la course de Boston à Lexington, et qu'il remonte aussitôt dans la rude diligence, qui le ramène donc à ï^lladeiphie au treizième jour après son départ, le soir du 6 août.

— {Voyage, p. 27 = Mém. d'O.-T., p. 367.) « Je m'embarquai à New-York sur le paquebot qui faisait voile pour Albany. Vers le soir de la première journée... » La montée de l'Hudson (200 kilomètres) a donc exigé au moins deux journées', et Cha-

1. Mac Master, I, p. 41, cf. 45 et p. 46. « Les lettres mettaient (vers 1784) six jours de New-York à Boston en été; jusqu'à neuf jours en hiver. Lenteur qui ne paraîtra pas excessive, si Ton considère que la rareté des ponts obligeait à d'étranges détours. En 1789, pour aller de Boston à Philadelphie, il fallait passer le Connecticut à Springfield, le Housatonic à Stratfort, THudson à New- York, la Hackensack et le Passaic entre Paulus Hook et Newark, le Raritan à New- Brunswick, la Delaware à Trenton et le Neshamung à Bristol.

2. Saint-John de Crèvecœur, qui a remonté THudson de New-York à Albany vers le même temps que Chateaubriand et dans les mêmes conditions, se félicite d'avoir pu achever ce

teaubriand a débarqué à Albany le soir du 8 août.

— (Voyage, p. 28-9= Mém. d'O.-T., p. 368-9.) « Arrivé à Albany, le voyageur cherche un M. Swift, trafiquant des pelleteries, pour lequel il avait une lettre. M. Swift lui fait des objections « très raisonnables » sur la difficulté de découvrir le monde polaire. Chateaubriand, fort déçu, en reconnaît pourtant la justesse et prie M. Swift de lui procurer des chevaux et un guide qui le conduise au Niagara et à Pittsbourg. Pour modifier son plan de route, pour en combiner un nouveau, pour déterminer à le suivre ce « grand Hollandais qui parlait plusieurs dialectes indiens », pour disposer réquipement nécessaire à un voyage de plusieurs mois à travers les déserts, — il ne s'agit de rien moins en effet, comme on verra, que « d'attaquer les Montagnes Rocheuses », — ïious comptons que trois jours ont suffi à Chateaubriand. Il quitte donc Albany le iJ2 août.

Et c'est en ce jour mémorable qu'il vit pour la première fois les « hommes de la Nature », « ces messieurs les Sauvages et ces dames les Sauvagesses », que M. Violet, ancien marmiton du général Rochambeau, en habit vert-pomme et veste de droguet, faisait danser au violon.

trajet en cinquante-quatre heures (Voyage dans la Haute- Pensylvanie et dans VÉtat de New-York par un membre adoptif de la nation onéida, Paris, an IX (1801), t. I, p. 402.

148 ÉTUDES camQUfig

B. — D'Albany au Niagara.

Chateaubriand décrit ici avec précision la route parcourue, la seule d'ailleurs qu'on pût suivre à répoque. Il franchit la Mohawk (à 14 kilomètres d'Albany), en remonte la vallée jusqu'au petit lac des Onondagas, longe ce lac, puis la Seneka et se dirige vers la Genésée. Ici « la route devient plus pénible; elle est à peine tracée par des abatis d'arbres ». Il parvient à la Genésée, la franchit, en descend la vallée jusqu'au village indien du Niagara. C'était un parcours de 4 à 500 kilomètres, qu'on pouvait, à grande journées, achever en sept ou huit jours*. Mais ici le voyageur s'est attardé sur la route; il mentionne plusieurs arrêts : deux demi-journées pour la chasse au carcajou et au rat musqué {Mém. d'O.-T,^ p. 372), et plus tard au strix exclamator (p. 375); un jour chez le sachem des Onondagas, « vieil Iroquois dans toute la rigueur du mot » {Voyage^ p. 36-8); deux jours consacrés à Philipe Le Coq, « poitevin devenu sau-

1. Je n'ai point ici d'autre contrôle que la relation de Ralm, qui se rend de Niagara à Albany en dix-sept jours (du 14 août au 1" septembre), et qui se félicite d'avoir pu voyager si rapidement. Mais c'était en 1750, et dans l'intervalle les défrichements avaient assurément raccourci la route. (John Bartram, Observations on the inhabitants, climatey soil.., made by Bartram in his travels, Londres, 1751, p. 79.)

vage * » ; un jour au moins pour recevoir Thospitalilé de ces planteurs « dont les filles, le soir venu, lui chantaient au piano des mélodies de Paisiello » {Voyage, p. 39; Mém. d*0.-T., p. 381); deux jours dans le village indien du Saut du Niagara ( Voyage, p. 41; Mém. d'O.-T., p. 385). Ce sont donc, au minimum, quinze jours dépensés depuis le départ d'Albany, et nous sommes au. ... ^6 août.

Le 27 août, « après une marche de quatre heures » {Mém. d'0.-T.,p. 385), Chateaubriand parvient à la cataracte. Il ose descendre dans le bassin inférieur, « sur le flanc d'un rocher presque à pic ». Il tombe jusqu'à un demi-pied de Tabîme, et se casse un bras. Il demeure douze jours chez ses médecins, les Indiens du Niagara. Il les quitte^ donc le 8' septembre.

Page 1