C. — Du Niagara à Pittsbourg sur VOhio
Ici le Voyage en Amérique nous offre, en huit pages descriptives fort belles (p. 48-55), un aperçu des lacs du Canada. Il semble bien, à les lire, que Chateaubriand ait vogué sur le lac Érié, le lac
1. « Lorsque je voyageais chez les Cinq-Nations, je ne fus pas peu surpris, en entendant dire que j'avais un compatriote établi à quelque distance dans les bois. Je courus chez lui... Je restai deux jours chez Philippe Le Coq, pour Tobserver. » {Essai sur les révolutions^ partie II, chapitre lvi.)
Huron et le lac Supérieur : « En entrant dans le lac Supérieur par le détroit de Sainte-Marie, on voit à gauchedes îles qui se courbenten demi-cercle, et qui, toutes plantées d'arbres à fleurs, ressemblent à des bouquets dont le pied trempe dans Teau; à droite..., etc. » — Si nous prenions Chateaubriand au mot, notre enquête géographique se terminerait ici. Sur sa nacelle d'écorce, vainement ses matelots sauvages pagayeraient sans relâche : revenu au point de départ après une navigation de deux mille kilomètres au moins, notre voyageur n'aurait plus qu a reprendre au plus vite le chemin d'Albany, pour atteindre à temps, à Philadelphie, le navire qui doit remporter le 10 décembre.
Heureusement, dans les Mémoires d'Outre- Tombe, il n'est plus question du lac Huron, ni du lac Supérieur. Il est dit simplement : « Je jetai, avant de partir du Niagara, un coup d'œil sur les lacs du Canada *. » Sans trop nous attarder à demander quels lacs, — car du Niagara Toèil le plus perçant, môme armé d'une lunette d'approche, ne peut apercevoir que le seul lac Érié, — nous admettrons donc que ce coup d'œil sur les lacs du Canada a été jeté le 8 septembre, et que le même jour Chateaubriand, guéri de sa fracture, a repris sa route.
1. P. 399-400. — Les Mém. d'O.-T. disent ici : « Nous vînmes à Pittsbourg au confluent du Kentucky et de TOhio. » C'est une méprise de transcription ou d'impression. Corrigez : « Nous vînmes à Pittsbourg, [et de là] au confluent... »
Les Mémoires sont ici 1res sobres de détails : « Mon guide, le Hollandais, refusa de m'accompagner au delà de la cataracte. Je le payai, et je m'associai avec des trafiquants qui partaient pour descendre TOhio... Partis des lacs du Canada, nous vînmes à Pittsbourg. » Mais une page inédite des Mémoires d'Outre -Tombe est plus explicite. La voici* :
« Je le payai, et il retourna à Albany. Je m'associe à des planteurs dont les familles sont établies à Saint-Louis des Illinois, et je m'achemine avec eux. A la sixième journée de marche, ils se querellent. Divisés en trois bandes, chaque bande prend une route diverse; je demeure avec celle qui descend vers l'Ohio [dont la pérégrination me semble plus conforme au plan de mon voyage] 2.
« Ici le manuscrit original de mes voyages n'offre plus qu'une masse informe de feuilles volantes, mêlées, déchirées, rongées par l'humidité, sans ordre, sans suite, souvent illisibles. On y trouve des descriptions de la nature; des fragments d'un journal sans date, ou
1. Cette page est tirée du manuscrit de la Bibliothèque nationale, f. fr. 12454, f 73, où sont, entre autres précieux documents inédits, des pages sacrifiées des Mémoires, C'est d'après ce manuscrit que M. Victor Giraud a publié, pour la première fois en son texte intégral, et enchâssé dans un bel article de la Revue des Deux Mondes (l"' avril 1899) la grande lettre d'amour écrite par Chateaubriand âgé de soixante-trois ans à sa « jeune Occitanienne ».
2. Ce membre de phrase a été raturé. Il signifiait (cf. Mém. d'O.'T., p. 369) que Chateaubriand n'avait pas encore abandonné son projet d'atteindre le pûle : c'est pourquoi il descendait vers l'Ohio et le Mississipi.
n'en ayant d'autre que celle des heures, des notes sur la botanique, évidemment destinées à M. de Malesherbes. « Nous partîmes * de la côte du lac Érié, où Ton voit aujourd'hui la bourgade Êrié marquée sur la carte, et d'où l'on peut descendre par Mercer à Pittsbourg ou gagner à l'ouest Columbus et Chillicothe, non loin du canal actuellement creusé pour remonter les rapides de rOhio. Tout ce pays était alors si inexploré, et mon itinéraire est si vague qu'il n'y faut chercher que ce qu'on y trouve, des tableaux à peine esquissés. Je transcris quelques-uns de ces fragments. »
Chateaubriand, parti du Niagara le 8 septembre, atteignit donc Érié le 13*, et (en supposant que ses compagnons aient, à partir d'Érié, pressé leur allure) il dut atteindre Pittsbourg (à 200 kilomètres environ d'Érié) le
iô septembre.
Arrivé à Pittsbourg, Chateaubriand s'embarque sur rOhio.
D. — De Pittsbourg aux Natchez.
A suivre la relation du Voyage en Amérique (p. 83), tout lecteur comprend nécessairement qu'il a descendu le Mississipi jusqu'à ses embouchures.
1. Cet alinéa est dans le manuscrit de la main de Chateaubriand.
2. Au plus tôt, d'après le texte ci-dessus, en admettant que c'est à Érié môme que se sont querellés les planteurs. Us peuvent s'ôtre querellés plus tôt, mais non plus tard, puisque c'est à partir d'Érié que commence la descente d'une seule des trois bandes vers l'Ohio.
Mais, d'après les Mémoires d'Outre- Tombe, il n'a pas dépassé les Natchez. Voici ce texte * :
« Quand je touchai aux Natchez en 1791, rien n'était encore réglé dans ce pays : TEspagne possédait nominativement la Louisiane et ne régnait effectivement nulle part. Je ne savais plus de quel côté aller; j'étais assez tenté de descendre jusqu'à la Nouvelle-Orléans ; j'aurais voulu voir ce marais dépourvu d'arbres, couvert de gros joncs^ et qui s'étend dans le delta du Mississipi ; je ne sais si j'aurais trouvé affreux, ainsi qu'on le répute*, ce désert d'eau dépouillé de ses cyprières et qu'on aperçoit du faîte des mâts en voguant à la Nouvelle-Orléans ; je ne sais si j'aurais rencontré ces nids, blancs comme l'ivoire, où s'embarquent une sorte d'alcyons qui tendent une aile au vent comme une voile. Cet en-bas du fleuve ressemble peu au Mississipi que j'ai décrit; je n'ai peint que l'en-haut, où j'avais passé ; je n'ai reproduit que le vieux fleuve dont La Salle et Gharlevoix nous ont laissé le tableau il y a cent cinquante ans. Mais qu'aurais-je été faire aux embouchures du Mississipi, moi qui voulais cheminer vers le Nord 3? D'un autre côté je reconnus aux Natchez les impossibilités que m'avait annoncées M. Swift d'Albany, et tout ce qui me manquait pour attaquer les Montagnes Rocheuses. J'avais besoin de me rapprocher, mes ressources commençant à s'épuiser. Du reste, j'étais si
1. Cette citation est encore empruntée au manuscrit de la Bibliothèque nationale, f. fr. 12454, f^ 14.
2. Je crois que cette page est une réplique aux articles de Mersenne, qui reproche précisément à Chateaubriand de peindre comme un nouvel Eden V affreux en-bas du Mississipi.
3. En effet; mais les Natchez ne sont qu'à quatre jours des embouchures, et, si depuis tant de semaines Chateaubriand cheminait vers le sud, quatre jours de plus ne l'auraient pas sensiblement écarté de la mer Polaire.
charmé de mes courses que je ne pensais presque plus au pôle : le poète avait vaincu le voyageur. »
Donc Chateaubriand n'a pas dépassé les Natchez : du moins, il le dit expressément, il a touché aux Natchez.
Mais qu'entend-il par les Natchez? Peut-on supposer qu'il veuille désigner non pas la ville même des Natchez, mais le territoire de parcours de la tribu des Natchez? Ces nomades pouvaient, selon lui, étendre leurs courses jusqu'à TOhio, et c'est, on s'en souvient, dans le lit de l'Ohio que le chef Chactas raconte à René l'histoire d'Atala, « une nuit, à la clarté de la lune, tandis que tous les Natchez dorment au fond de leurs pirogues, et que la flotte indienne, élevant ses voiles de peaux de bêtes, fuit devant une brise légère. » Si on admet que Chateaubriand n'a vu de sauvages Natchez qu'aux alentours de l'Ohio, il sera possible peut-être de lui épargner la peine de voguer sur le grand Meschacebé.
Mais Chateaubriand tenait trop à cette descente du Mississipi pour qu'il ait laissé subsister un tel doute.
D'abord, dans le texte même que nous venons de transcrire, l'expression « Je touchai aux Natchez en 1791 » serait d'une langue singulière, si l'auteur avait voulu lui faire dire : « Je rencontrai les sauvages Natchez en expédition de chasse à quelque cent lieues au-dessus de ce village que
j'appelle les Nalchez dans mes romans, mais auquel en 1791 je ne touchai pas. »
De plus, en d'autres passages, il a pris le soin de dire en toute précision à quels Natchez il a touché.
A la page qui suit immédiatement celle où il écrit : « Je louchai aux Natchez en 1791 », il dit :
« Nous suivions à peu près des sentiers que lie maintenant la grande route qui va des Natchez à Nashville par Jackson et Florence^ et qui rentre en Virginie par Knoxville et Salem *. »
Dans cette phrase, Salem désigne une ville, Knoxville une ville, Nashville une vilîe, Florence une ville, Jackson une ville ; il ne dépend du désir de personne que les Natchez n'y désignent pas une ville. Il n'a jamais existé, il n'existe pas, il n'existera jamais de grande route qui, pour relier le Mississipi à la hauteur du 35* parallèle à Florence sur le même parallèle, passe absurdemént par Jackson sur le 33'. Au contraire, une grande roule relie depuis cent ans les deux villes voisines des Natchez et de Jackson, distantes de 149 kilomètres, et cette route se prolonge en ligne droite vers Florence, Nashville, etc. De plus, à quiconque voudra bien ouvrir un atlas, il apparaîtra qu'à l'heure où Chateaubriand écrit cette phrase, il n'est pas un poète qui recueille à grand'peine de lointains sou-
i. Mém. d'O.'T,, p. 402.
venirs et jette distraitement sur le papier quelques vagues réminiscences lopographiques, mais qu'il a sous les yeux une carte moderne de l'Amérique et qu'il suit du doigt sur cette carte la route presque rectiligne qui, du S.-O. au N.-E., va des Natchez à Jackson, à Florence, à Nashville.
Le même Chateaubriand écrit, le même jour peut-être, quelques pages plus loin * :
« Si je revoyais aujourcThui les États- Unis ^ je ne les reconnaîtrais plus; là ou j'^ai laissé des forêts^ je trouverais des champs cultivés. Aux Natchez y au lieu de la hutte de Céluta^ s'élève une ville de cinq mille habitants. »
Il n'est que d'ouvrir le roman des Natchez pour voir que Chateaubriand situe la hutte de Céluta dans certain village situé à une centaine de lieues en amont de la Nouvelle-Orléans, au milieu d'une plaine parsemée de bocages de sassafras, au pied de trois collines, dont l'une est dominée par un fort français, le Fort-Rosalie. Il n'est que d'ouvrir ensuite une vieille carte et un dictionnaire de géographie pour voir que la ville mpderne des Natchez est bâtie sur l'emplacement même de cet ancien établissement sauvage et du Fort-Rosalie, au pied de ces trois collines, à 347 kilomètres de la Nouvelle-Orléans.
Lors donc que Chateaubriand dit qu'il a touché