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Michaux, Voyage à Vouest des Monts AUeghanys^ p

cabines de bardeaux, blindées de plaques de métal à répreuve des balles sauvages, où s'enfermaient les passagers *. Si Chateaubriand avait affronté de tels hasards, il eût peut-être — comme il lui est arrivé en de moindres occasions — célébré son endurance et sa témérité.

Or, des témoignages concordants nous l'apprennent, les bateaux de transport mettaient ordinairement, au printemps, qui est la saison la plus favorable, quarante-cinq ou cinquante jours pour achever le trajet de Pittsbourg à la Nouvelle- Orléans *.

Ce sont donc quarante jours au moins qu'il faudrait compter pour le parcours de Pittsbourg aux Natchez.

Mais la navigation en pirogue était plus rapide :

1. Forman, Narrative of a joumey down the Ohio and Mississipi in 1789-90, p. 23.

2. Nos renseignements relatifs à la navigation sur TOhio et le Mississipi sont tirés de Mac Master, ouv. cité, l, 69, et III, 483; — de Maj. Samuel Forman, Narrative of a joumey down ïhe Ohio and Mississipi in 4789-90 (publié par Lyman G. Draper, Cincinnati, 1888); — de Michaux, Voyage à l'ouest des Monts Atleghanys; — de John F. D. Smyth, Tour in the United States, containing an account of the présent situation of that country (Londres et Dublin, 1782; traduction française de Barenton-Montchal, 1791). — A vrai dire, Imlay {A topographical description of the western territory of North Amenca, Londres, 1791, p. 110) assure que la navigation de Pittsbourg à la Nouvelle-Orléans ne dure guère plus d'un mois. Mais le livre d'Imlay est composé tout entier pour attirer, à force de renseignements optimistes, les immigrants dans ces parages, et les données statistiques y sont volontairement fausses.

elle pouvait s'achever en vingt jours *. Donc admettons que notre voyageur ait prit une pirogue et pagayé vingt jours. Cette supposition est presque absurde, mais il est de notre jeu de l'accepter. Parti de Pittsbourg le 16 septembre, il débarqua donc aux Natchez le 5 octobre.

E. — Des Natchez à Philadelphie,

Nous sommes au 5 octobre et il faut que notre voyageur soit rentré à Philadelphie le 8 décembre au plus tard, s'il veut s'embarquer le 10 pour la France ^ . Sur la route de plusieurs milliers de kilomètres qui le ramènera des Natchez à Phila-

1. Michaux (p. 65 de son Voyage) dit que « deux ou trois personnes en pirogue mettent ordinairement vingt & vingtcinq jours à faire le trajet de Pittsbourg à la Nouvelle-Orléans ». Lui-même a voyagé en pirogue de Weeling à Limestone (p. 110 ss.). Smyth a descendu, aussi en pirogue, depuis le confluent du Kentucky jusqu'à la Nouvelle-Orléans (Smyth, p. 181-7). Or, défalcation faite des journées passées à terre, Michaux a navigué dix jours, et Smyth trente-quatre jours. Si Ton met bout à bout ces deux itinéraires, et si Ton ajoute quatre jours pour les compléter de Pittsbourg à Weeling et de Limestone au confluent du Kentucky, on trouve un total de quarante-huit jours pour la descente de ces deux voyageurs en pirogue de Pittsbourg à la Nouvelle-Orléans. Il semble donc que la durée de vingt à vingt-cinq jours, indiquée par Michaux, représente un minimum souvent dépassé.

2. En effet, il nous dit (Mém. cVO.-T,, p. 433-4) qu'en arrivant à Philadelphie, il n'y trouva pas les lettres de change qu'il attendait, et qu'il dut négocier avec un capitaine de navire pour voyager à crédit. Nous admettrons que ces démarches et ses préparatifs de départ (vente de ses chevaux, etc.) ne lui ont coûté que deux jours.

delphie, nous compterons un seul jour consacré au repos, puisque les Mémoires d'Outre- Tombe ne relaient qu'un seul arrêt d'une journée « dans une île de rOhio » (p. 402-10). Chateaubriand ne dispose donc plus que de soixante-trois jours.

Quel itinéraire a-t-il suivi pendant ces soixantetrois jours? Voici, reproduits m ea:^emo, les quelques passages où il s'en explique. Ils sont peu précis. Pour les interpréter, j'ai eu la bonne fortune de pouvoir recourir à la science géographique de mon ami M. Lucien Gallois.

— Mém. d'O.'T,^ p. 402. « Une compagnie de trafiquants, venant de chez les Creeks, dans les Florides, me permit de la suivre. Nous nous acheminâmes * vers les pays connus alors sous le nom général des Florides, et où s'étendent aujourd'hui les États de l'Alabama, de la Géorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee. Nous suivions à peu près des sentiers que lie maintenant la grande route des Natchez à Nashville, par Jackson et Florence, et qui rentre en Virginie par Knoxville et Salem. Les planteurs de la Géorgie et des Florides maritimes venaient jusque chez les diverses tribus des Creeks acheter des chevaux et des bestiaux demi-sauvages, multipliés à TinGni dans les savanes que percent ces puits, au bord desquels

1. A partir des Natchez, car la phrase qui précède se rac* corde à la page qui raconte l'arrivée aux Natchez (voir ci-dessus, p. 153).

CRITIQUE DE L'iriNÉRAItlE DE GHATEAUBRUND 161

j'ai fait reposer Chactas et Atala. Ils étendaient même leur course jusqu'à TOhio.

« Nous étions poussés par un vent frais. L'Ohio, grossi de cent rivières, tantôt allait se perdre dans les lacs qui s'ouvraient devant nous, tantôt dans les bois. Des îles s'élevaient au milieu des lacs. Nous fîmes voile vers une des plus grandes. »

— Mém. d'O.'T.y p. 418. « Il y a chez les Muscogulges, les Siminoles, les Chikkasas, une cité d'Athènes, une autre de Marathon, une autre de Carthage : la gloire de tous les pays a placé un nom dans les mêmes déserts où j'ai rencontré le p. Aubry et l'obscure Atala. »

— Mém, (ÏO,'T.y p. 414. « Nous repassâmes les Montagnes Bleues, et nous rapprochâmes des défrichements américains vers Chillicothe. » C'est là qu'un soir (p. 416), s'amusant à lire à la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre, il aperçut, écrits en grosses lettres, ces mots Flight of the King. « C'était le récit de l'évasion de Louis XVI... J'interrompis brusquement ma course et je me dis : « Retourne en France. » — P. 433 : « Je revins du désert à Philadelphie ».

— Voyage en Amérique ^ p. 98. Si nous passons au Voyage en Amérique, nous trouvons que Chateaubriand y décrit Cuscowilla, village siminole, Apalachucla, la ville de la paix, puis le fleuve Chata-Uche : « Lorsque, placé de l'autre côté de

la rivière Chata-Uche, on découvre ces vastes degrés couronnés par rarchitecture des montagnes, on croirait voir le temple de la Nature, et le magnifique perron qui conduit à ce monument.... Ici finit, à proprement parler, Yltinéraire, ou le mémoire des lieux parcourus. » — Et, p. 307-10 : « En errant de forêts en forêts, je m'étais rapproché des défrichements américains. Un soir... je m'amusai à lire, à la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais, etc.. Revenu à Philadelphie, je m'y embarquai. »

Essayons de dessiner le tracé de cet itinéraire. 1° D'après les deux relations, Chateaubriand a voyagé « dans les Florides ». Il l'a répété d'ailleurs vingt fois dans ses divers ouvrages. « C'est le pays, dit-il, où s'étendent aujourd'hui les États de l'Alabama, de la Géorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee. » Il ne veut pas dire, sans doute, qu'il ait parcouru toutes ces régions, car des mois y seraient nécessaires. Pourtant force est bien de le conduire jusqu'aux lieux qu'il tenait entre tous à visiter : au pays qu'il a rendu glorieux de « l'obscure Atala ». Il l'a dit et redit : il a peint de visu et sur place « avec une scrupuleuse exactitude » les paysages d' Atala, S'il décrit longuement en son Voyage Cuscowilla et Apalachucla, c'est que l'action d' Atala se déroule principalement dans ces deux villages; c'est qu'il veut montrer qu'il a bien réellement erré dans lia patrie de la vierge musco-

gulge. Or, il ne pouvait voir de Siminoles et de Muscogulges que dans les états actuels d'Alabama et de Géorgie. Vérification faite, la Cuscovvilla de Chateaubriand, qui est « située à 400 toises d*un lac », est identique à la Cuscow^illa portée sur les cartes anciennes aux bords du lac Halwai, en Géorgie, sous le trentième parallèle, presque à rentrée de Tisthme de la Floride. Chateaubriand dit y être allé avant de revenir à Apalachucla : cette illustre ville d*Apalachucla, où Chactas a chanté sa chanson de mort, où Atala a fait tomber les liens, du prisonnier, était située sur le Chata- Uche, à 240 kilomètres environ du golfe du Mexique, à la même latitude que les Natchez *.

2o D'Apalachucla et du fleuve Chata-Uche, où, dit Chateaubriand, « finit, à proprement parler, ritinéraire^ », il s'agit de retourner à Philadelphie. Comment et par où? Le voyageur pouvait, abandonnant les « royaumes de la solitude », rentrer sans plus de retard en Géorgie et remonter vers Philadelphie à travers les États baignés par l'Atlantique. Ce n'est pas ce qu'il dit avoir fait. Dès lors,

1. Voir, par exemple, la carte dressée par J.-B. Poirson, ingénieur-géographe, « pour servir à l'histoire des voyages de Bartram », dans la traduction française de ces Voyages. Cette carte n'a pas été contrôlée, que je sache, par Bartram ; mais, à suivre les divers parcours décrits par celui-ci pour gagner Apalachucla et Cuscowilla, on voit que ces établissements sauvages ne pouvaient être placés que là même où Poirson les place.

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