Voir ci-après, p. 202 ss
dispute deux « sylvaines » floridiennes? Pour répondre à ces questions, il n'est que de recourir aux mêmes Voyages de William Bartraniy au tome II de la traduction française. Là, à la page 292, on rencontre ces mêmes trafiquants géorgiens, et on peut les suivre jusqu'à la page 330, non plus déraisonnables en leur itinéraire, mais sensés, pratiques, comme il sied à des hommes nés de mère, et qui vivent de commerce. On y retrouve, comme chez Chateaubriand, la peinture des passions qui agitaient ces traitants, et notamment leur chef, épris de la femme d'un chef creek; on y retrouve le même métis creek que chez Chateaubriand, « métis né d'une esclave chactaw^ et d'un père qui lui-même était issu d'une femme creek et d'un blanc ».
Comment s'expliquer de telles singularités?
Remarquons que toutes celles qu'on peut relever se trouvent dans la seconde partie de la relation de Chateaubriand, à partir de l'instant où il quitte le Niagara pour s'enfoncer dans « les royaumes de la solitude ».
Au début de son voyage, et jusqu'au Niagara, malgré trente ans écoulés. Chateaubriand retrouve dans sa mémoire ou dans ses papiers des souvenirs précis : il sait marquer chaque étape , noter chaque impression, jour par jour, avec
une très suffisante précision, — jusqu'au Niagara.
Quitte- t-il le Niagara, soudain sa mémoire s'offusque, ses notes de voyage se brouillent, ses récits perdent toute précision et toute apparence de réalité. 11 le sait, et nous dit, en un passage que nous avons déjà cité :
« Ici le manuscrit original de mes voyages n'offre plus qu'une masse informe de feuilles volantes, mêlées, déchirées, rongées par l'humidité, sans ordre, sans suite, souvent illisibles. Tout ce pays était alors si inexploré et mon itinéraire est si vague qu'il n'y faut chercher que ce qu'on y trouve : des tableaux à peine esquissés. »
Il est déplorable assurément que l'humidité ait rongé précisément la description des régions où, faute de temps, Chateaubriand ne pouvait pénétrer. Il est admirable en même temps que l'humidité ait épargné quinze pages {Description de quelques sites de rintérieur des Florides)^ qui ne sont, omrnneon verra bientôt, qu'une compilation des aventures courues par un autre explorateur.
On pourrait peut-être, tout en regrettant ces méfaits de l'humidité, ajouter cette seconde explication :
Dans son premier ouvrage, YEssai sur les Révolutions, écrit en 1796 au retour du Nouveau-Monde, Chateaubriand avait donné déjà comme une première relation de son voyage. Par dix fois, il en
avait rapporté des épisodes. Voici les références, classées selon Tordre des étapes : Essai, II, 54;
I, 33, note; 1, 33, texte; II, 23; I, 70; I, 35; II, 56;
II, 57; I, 1; II, 23; I, 46. Or tous ces ressouvenirs concernent exclusivement soit des courses à travers les villes des États-Unis (Baltimore, Philadelphie, Lexington, New-York, Albany), soit des voyages^ « dans Tépaisseur des forêts du Canada », « sur les montagnes du Canada », « parmi les nations indiennes du Canada ». Le terme extrême du trajet, si Chateaubriand n'avait jamais écrit que VEssai, serait le Niagara et le lac Érié, c'est-à-dire précisément le point à partir duquel l'humidité devait plus tard méchamment ronger le manuscrit original de ses voyages.
Dans V Essai, nulles nouvelles du Meschacebé, ni des Natchez, ni des Florides. Plus tard seulement, dans le Génie du christianisme, dans V Itinéraire^ partout, il répétera qu'il a vu les lagunes des Florides, le pays des Natchez, des Siminoles, etc.
Que s'est-il passé dans l'intervalle? Il a publié Atala et fantaisie lui a pris de déclarer qu'il ne peignait que d'après nature, « avec une scrupuleuse exactitude ».
Il semble donc qu'au début de la carrière littéraire de Chateaubriand, ses souvenirs d'explorateur se soient exclusivement référés à une course modeste de Baltimore au Niagara.
De Baltimore au Niagara du moins, ces souve-
ÉTUDES CRITIQUKS' ^2 .
nirs sont-ils purs de toute fiction? Il en est un, un seul, que nous pouvons contrôler en quelque mesure, celui qu'il avait gardé de ses entrevues avec le général Washington.
Chateaubriand a-t-il rendu visite au général Washington?
Chacun connaît le parallèle, devçnu classique, de Bonaparte et du général Washington, publié d'abord dans le Voyage en Amérique, puis dans les Mémoires d'Outre -Tombe. Il a été inspiré par le souvenir ému d'une visite à Washington, ainsi rapportée* :
« Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le général Washington n'y étoit pas. Je fus obligé de Tattendre une quinzaine de jours*. Il revint. Je le vis passer dans une voiture qu'emportoient avec rapidité quatre chevaux fringants, conduits à grandes guides. Washington, d'après mes idées d'alors, étoit nécessairement Cincinnatus; Gincinnatus en carrosse dérangeoit un peu ma république de Tan de Rome 296. Le dictateur Washington pouvoit-il être autre chose qu'un rustre piquant ses bœufs de l'aiguillon et tenant le manche de sa charrue ? Mais quand j'allai porter ma lettre de recommandation à ce grand homme, je retrouvai la simplicité du vieux Romain. Une petite maison dans le genre anglois 3, ressemblant
i. Voyage, p. 20; Mém. cTO.-T., p. 356.