Les Mémoires suppriment ces mots : dans le genre anglois
aux maisons voisines, étoit le palais du président des États-Unis : point de gardes, pas même de valets. Je frappai : une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général étoit chez lui ; elle me répondit qu'il y étoit. Je répliquai que j'avois une lettre à lui remettre. La servante me demanda mon nom, difficile à prononcer en anglois, et qu'elle ne put retenir. Elle me dit alors doucement : Walh in, Sir, « Entrez, Monsieur » ; et elle meircha devant moi dans un de ces étroits et longs corridors qui servent de vestibule aux maisons anglaises : elle m'introduisit dans un parloir, où elle me pria d'attendre le général.
Je n'étois pas ému. La grandeur de l'âme ou celle de la fortune ne m'imposent point : j'admire la première sans en être écrasé ; la seconde m'inspire plus de pitié que de respect. Visage d'homme ne me troublera jamais.
Au bout de quelques minutes le général entra.
Nous nous assîmes, je lui expliquai, tant bien que mal, le motif de mon voyage. Il me répondoit par monosyllabes françois ou anglois, et m'écoutoit avec une sorte d'étonnement. Je m'en aperçus, et je lui dis avec un peu de vivacité : « Mais il est moins difficile de découvrir le passage du nord-ouest que de créer un peuple comme vous l'avez fait. >> Well, well,young man! s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dîner pour le jour suivant et nous nous quittâmes.
Je fus exact au rendez-vous : nous n'étions que cinq ou six convives....
Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et je ne l'ai jamais revu ; il partit le lendemain pour la campagne, et je continuai mon voyage. »
Rappelons-nous que Chateaubriand, parti pour Philadelphie le lendemain même de son débarque-
ment en Amérique, y parvint le 13 juillet. Washington n'y est pas : où donc est-il? Washington revient au bout d'une huitaine (ou d'une quinzaine) : d'où revient-il? Washington reçoit Chateaubriand en visite le 21 juillet, au plus tôt ; il le reçoit à sa table le 22 et repart le lendemain, 23 juillet : où donc va-t-il?
Pour le savoir, nous avons interrogé les seuls documents dont nous disposions à Paris, la correspondance imprimée de, Washington. De plus, nous avons demandé à deux de nos amis d'Amerique, M. W.-H. Schofield et M. Lucien Foulet, de dépouiller pour nous les journaux du temps. Enfin, M. Edgar S. Ingraham a eu l'extrême obligeance de mener une petite enquête du côté des Archives du Congrès à Washington. Voici la substance des renseignements recueillis.
Après un long voyage à travers les États du Sud, Washington était rentré à Philadelphie le 6 juillet * : à cette date, le brick de Chateaubriand louvoyait encore sur les côtes du Maryland.
Washington était à Philadelphie le 10 juillet '.
1. Lettre à La Fayette datée de Philadelphie, 28 juillet 1791 : « On the 6"' of this month, I returned from a tour through the Southern states, which had employed me for more than three months (éd. Sparks, p. 180).
2. The Gazette of the United States^ of wednesday, July IS'", 1791 : « Sunday evening [donc le 10], an express arrived from Pittsburg with dispatches from Major General Butler, which were immediately laid before the Président of the U. S. hy the Secretary of the Department of War. - — Même nouvelle dans le Dunlap's american daily advertiser du 14 juillet.
Il y était le 13 juillet.
Il y était le 14 juillet*.
11 y était le 19 juillets
Il y était le 20 juillet'.
Il y était le 25 juillet*.
Il y était le 28 juillet».
Il y était dans la première semaine d'août*.
Donc Chateaubriand n'avait que faire d'attendre Washington ni une « quinzaine », ni une « huitaine de jours ». Il pouvait lui rendre visite soit le premier jour de son arrivée (le 13), soit le second
1. Extrait d'une communication adressée à M. Edgar S. Ingraham le 14 août 1901, et qui émane du Department of StatCy Bureau of Rolls and Library^ à Washington : « The Library of Congress has transcripts of letters from Philadelphia, written by Washington or by Tobias Lear, Secretary of the Président, bearing dates of July 7'", July 14^", July 25'**, and July 28"' respectively. In addition to thèse, printed éditions of Washington's writings in the Library give copies of letters from Philadelphia bearing dates of July 19*" and July 20"' -.
2. Lettre de Philadelphie, à Gatharine Macaulay. — Cf. The Fédéral Gazette, of July 20'", 1791 : « Yesterday the honourable Don Joseph Ignacio de Viar, chargé d'affaires from the Court of Spain, and the honourable don Joseph de Gaudenes, had the honour of a private audience with the Président of the U. S., to whom they were presented by Th. Jefferson, Esq., Secretary of State. •»