Paris, chez A. Lemerre, in-S
de CauSvSade, nulle part ils n'ont jugé utile de la fournir : comme si nous devions nécessairement attribuer une sorte de précellence mystique à tout manuscrit sur tout imprimé. Si vous interrogez Charles Read, il vous répondra, aux seules pages xvi et XVIII de son Avant-Propos^ par quelques lignes étrangement obscures : à les bien méditer pourtant, on croit comprendre que Charles Read a choisi comme base de son texte le manuscrit pour cette raison singulière que l'édition sans lieu ni date donne à l'ordinaire des leçons meilleures.
Donc les éditions modernes des Tragiques ^ont fondées sur deux systèmes : le premier, d'entrée de jeu, apparaît illégitime, l'autre n'a jamais été justifié par ses auteurs, ni contrôlé par personne. La question vaut d'être traitée : ou faudra-t-il attendre qu'un nouvel éditeur, pour la quatrième fois, fasse subir à ce beau poème l'affront d'un nouveau traitement arbitraire?
L'étude qui suit se fonde sur la critique des variantes que nous offrent, pour le premier livre des Tragiques {Misères)^ l'édition princeps(A), l'édition sans lieu ni date (B), le manuscrit de Londres (L),le manuscrit Tronchin(T). Grâce à l'obligeance de M. Henri Tronchin, M. Edmond Flegenheimer a pu collationner pour nous le manuscrit de Bessinges. Nous devons à l'amitié de M. Charles Bonnier un relevé des variantes qui différencient le manuscrit de Londres du manuscrit Tronchin.
Dès qu'on y regarde, on s'aperçoit qu'il ne s'agit pas, à vrai dire, de choisir entre quatre formes du texte, mais entre deux seulement : car on a vite fait d'éliminer le manuscrit de Londres et l'édition de 1616.
Le manuscrit de Londres, d'abord. Sans jamais apporter une leçon nouvelle S il reproduit toutes les leçons propres au manuscrit Tronchin^, bonnes ou mauvaises. Puisque, reproduisant toutes les fautes de ce manuscrit', il ne s'en sépare jamais que pour en ajouter d'autres de son cru*, le manuscrit de Londres n'est qu'un dérivé du manuscrit Tronchin, et nous n'avons qu'à rejeter ce double inutile.
Il convient aussi, sous peine de retomber dans
1. On ne peut considérer comme telle la substitution de permet à promet au vers 246 : elle s'explique aisément par une faute, heureuse d'ailleurs, du copiste, ou, à la rigueur, par une timide correction.
2. Exemples : v. 12 au lieu — v. 38 en connoistre — v. 82 Eschevelee, affreuse — v. 102 donnoit — v. 108 Ayant dompté longtemps — v. 258 gaignee — v. 289 leurs demeures plus franches, etc.
3. Exemples : v. 65 non ma commune pour ma non-commune — V. 143 Rend le sang non plus sang pour Rendent le sang non sang — v. 313 il prend réfection Des herbes, des charongnes, des viandes non prestes pour Des herbes, de charongne, etc.
4. Exemples : v, 9 fit pour vid — v. 221 voix pour croix — V. 323 Fortune pour Font une, etc,
Terreur de Ludovic Lalanne, d'éliminer Tédilion de 1616 : c'est Tédilion princeps, et la plus superficielle comparaison montre qu'à partir de ce premier texte, d'Aubigné a profondément remanié son ouvrage : des additions nombreuses y ont été introduites, qui sont entrées dans l'édition sans lieu ni date et pareillement dans le manuscrit Tronchin, lequel se révèle ainsi comme postérieur à l'an 1616.
Et c'est ainsi que nous restons en présence de deux textes seulement : le manuscrit Tronchin, l'édition sans lieu ni date.
Quel est le rapport de cette édition à ce manuscrit? C'est là tout le problème.
Ou bien ce manuscrit T représente un travail de revision antérieur à l'édition B : auquel cas, il perd toute valeur, et ne peut servir qu'à corriger les fautes d'impression de l'édition.
Ou bien ce manuscrit T représente un travail de revision postérieur à l'édition B, donc un texte établi en vue d'une troisième édition : auquel cas, c'est ce manuscrit qu'il faut suivre, et l'édition B perd toute valeur; elle ne peut servir qu'à corriger les fautes de transcription du copisle.
Ce sont bien là, semble-t-il, les deux termes nécessaires de Talternative, et pourtant on s'aper-
çoit à répreuve qu'il faut les rejeter Tun et l'autre.
D'une part, en effet, il semble impossible d'admettre rantériorité du manuscrit : car souvent l'édition B s'accorde avec A pour donner une leçon meilleure.
D'autre part, il semble impossible d'admettre l'antériorité de l'édition : car souvent le manuscrit s'accorde avec A pour donner une leçon meilleure.
Ainsi — et c'est là que réside la singularité de ce petit problème, — il semble bien qu'il n'y ait que deux hypothèses rationnellement concevables, mais toutes deux sont démenties par les faits. Et l'on oscillerait sans fin entre Tune et l'autre, si la critiqne du passage que voici n'apportait la solution souhaitée.
On lit, aux v; 179-190, dans le manuscrit Tronchin :
La France donc encor est pareille au vaisseau Qui outragé des vents, des rochers et de Teau, Loge deux ennemis : l'un tient avec sa troupe La proue, et l'autre a pris sa retraite à la pouppe. De canons et de feux chacun met en esclats La moitié qui s'oppose, et font verser en bas L'un et l'autre enyvré des eaux et de l'envie Ensemble le navire et la charge et la vie :
En cela le vainqueur ne demeurant plus fort Que de voir son haineux le premier à la mort
Qu'il seconde, autochire, aussi tost de la sienne, Vainqueur y comme Ion peut vaincre à la Cadmeenne *.
A la place de ce dernier vers, on lit en A :
Vainqueur, mais hélas! c'est vaincre à la Cadmeenne,
et en B :
Vainqueur, comme Von peut c'est vaincre à la Cadmene.
On comprend que le poète, mécontent de la coupe de son vers, ait remplacé la leçon primitive Vainqueur y mais hélas! c'est vaincr^e à la Cadmeenne, par la leçon du manuscrit Vainqueur, comme Von peut vaincre à la Cadmeenne ; mais comment a pu se produire le vers absurde de l'édition B? A le regarder, on voit qu'il suppose les deux autres leçons, et qu'empruntant à T son premier hémistiche Vainqueur comme Von peut, à A le second c^est vaincre à la Cadmene, il est un hybride dérisoire de A et de T.
Dès lors l'explication apparaît. Après la publication de l'édition princeps en 1616, d'Aubigné a remanié son poème en vue d'une seconde édition; il ne Ta remanié qu'une fois, et ce travail de revision est représenté pour nous par le manuscrit Tronchin. Ce travail achevé, et quand il s'est agi de réimprimer, il n'a pas voulu se dessaisir de son
1. Allusion aux hommes nés des dents du dragon lue par Cadmus, qui s'entr'égorgèrent. Cf. IV, 203, Fers :
L'insolence parmy les doux camps se pourmeino, Les faict vaincre vaincus tout à la Cadmeene.
LE TEXTE DES « TRAGIQUES » il
manuscrit : pour une raison quelconque et sans doute parce que les typographes composent plus correctement un texte déjà imprimé que de la « copie » manuscrite, il a préféré leur envoyer un exemplaire de Tédition princeps corrigé à la main : il y avait introduit dans les marges, en surcharge, ou sur des feuillets intercalés, les additions et les leçons nouvelles du manuscrit, sans s'interdire d'ailleurs, quand il le jugeait à propos, de les modifier ou de revenir à son texte primitif.
Au v. 190 s'est produit l'accident heureux qui nous témoigne de ces faits : en transportant la correction comme Von peut à la marge de l'édition, d'Aubigné n'a barré par inadvertance que les mots mais hélas! Sa rature, arrêtée trop tôt, n'a pas atteint le mot c'est de l'ancienne leçon, et l'imprimeur l'a religieusement reproduit : de là le vers absurde de l'édition B.
Cet accident est le plus caractéristique : il n'est pas le seul, même à s'en tenir au livre des Misères. Voyez, par exemple, le v. 1216 :
A : On void, sans qu'on s'estonne,
La pantoufle crotter les fleurs de la couronne,' Dont, ainsi que Néron, ce Néron insensé * Escrit en sang ces mots que son âme a pensé.