SUR LA H I B L E
le plus réel de l'Étre divin, considéré en lui-méme*.
Que ce raisonnement ait été l’œuvre de plusieurs générations, ce qui me parait le plus probable, ou qu’on soit arrivé presque immédiatement, du point de départ d’un Dieu différent de l’homme par sa puissance, à la conclusion d’un Dieu qui en difllère encore plus par sa nature, peu importe en vérité; la seule chose essentielle est de pouvoir se rendre compte de la manière dont l’idée d’Elohim a donné naissance à celle de Jéhovab. Cette transformation s’explique par un travail de la réflexion sur la croyance antique ; l’historien n’a pas à chercher d’autres causes; celle-là lui suffit pour résoudre le problème.
^ Le second fait est d’une certitude encore plus manifeste. La morale primitive des différents peuples de la race indo-européenne n’a pas ses racines dans la conception que ces peuples se font de leurs dieux. S’ils sont justes et bons, c’est en dépit de
■ C'est d'après nn système analogue qu’ont été formés les noms propres grammaticalement semblables à iTirp- Jscob reçut ce nom parce qu'en naissant il tenait son frère par le talon ; le nom de Joseph indique qu'il fut ajouté )>ar une bénédiction spéciale de Dieu à la famille de Jacob, etc. Le verbe qui désigne le caractère saillant, ou le fait qui frappe le plus l'esprit du spectateur, devient le nom de l’agent, et le verbe se met à la troisième personne sing. masc. du futur, temps qui, en hébreu, est nne sorte d’aoriste. C’est ainsi que ,«0,11, il est, il existe par /ui-mém». indiquant le fait essentiel de la nature d’Elobim, peut avoir été pris pour sa dénomination, pour le nom qui le désigne en propre.
leurs poétiques croyances religieuses. Personne n’ignore quel profond contraste éclate entre la morale publique de la Grèce et les mœurs des divers habitants de l’Olympe. Il n’en est pas sans doute de même chez les patriarches hébreux. S’ils se représentent Elohim sous l’image de la puissance» ils le vénèrent aussi comme juste, et la voix naïve de leur conscience pouvait leur faire en secret une loi d’imiter dans leur vie sa justice. Celte conception fondamentale de Dieu était cependant peu propre à devenir un principe de morale. Ils pouvaient lui obéir comme un serviteur obéit à ^son maître ; ils ne pouvaient avoir le dessein de devenir semblables à lui. La crainte de Dieu fut pour eux le principe de la sagesse, comme elle ne cessa pas de l’être pour ceux de leurs descendants qui ne s’élevèrent pas au-dessus de l’élohisme. Dans le mosaïsme, au contraire, Jéhovah est le modèle de l’homme pieux. « Soyez saints, car je suis saint, moi Jéhovah, votre Elohim’, » tel est le principe fondamental de la morale mosaïque ; il est répété én maintes circonstances’, et la qualification de saint devient en Israël la désignation ordinaire des Israélites pieux’.
> Livit., XIX, 2.
« Lévit., XI, 44; xx, 7, 26; xxi, 6, 8; Nomb., xv, 40; Deut., XIV, 2, 21; xxiii, 14; xxvi, 19 ; xxviii, 9.
^ Deutér., xxxiii, 3; Ps., xxxiv, 10; lxxxix, 6,8; xcvii,
Ce n’esl pas toutefois que ce mot ait dans les écrits de l’Âncienne Alliance, dans ceux surtout qui remontent à des temps reculés, exactement le sens que nous lui donnons aujourd’hui. La pratique des cérémonies et des prescriptions légales entre pour une grande part dans la sainteté hébraïque. Mais il serait injuste de ne pas reconnaître qu’elle implique aussi la pureté morale, ce que le Deutéronome appelle la circoncision du cœur'. La loi mosaïque n’interdit pas seulement les actes mauvais ; elle condamne encore formellement les mauvais desseins ^ , et l’on a la preuve évidente qu’elle se propose bien d’agir sur le sentiment moral , quand on l’entend invoquer la gratitude pour les bienfaits de Dieu comme un mobile à l’humanité et à la bienfaisance’, recommander l’amour du prochain', et faire même un devoir sacré de la charité envers les étrangers’.
La conception de Dieu devint ainsi la base delà vie morale de l’Israélite, comme la conception théo-
10; cxxxii, 16; Prov., ix, 10; xxx, 3; Es., Lxn, 12; Dan., XII, 7, etc.
* Deut., X, 16; Jérém., iv, i. On connaît l'emploi que saint Paul a fait de celte énergique expression, Rom., ii, 29; iv. H; compar. Philip., ni, 3; Coloss., ii, 10.
« Exod., XX, 17.
5 Lévit., XXV, 35-38.
* Lévit., XIX, 17 et 18.
s Exod., XX, 21; Lévit., xix, 10, 34; xxiii, 22, xxiv, 22‘» XXV, 35; Deut., x, 19; xxiv, 17; xxvii, 19.
craüque, ainsi que nous allons le voir, fut celle de sa vie sociale. C’est d’elle que découle tout ce qui dans la législation mosaïque se rapporte à la morale, de même que c’est de l’idée de la théocraüe que dérivent les institutions capitales de celte législation qui se rapportent à l’organisation de l’Ëtat et de la famille. Et comme cette conception de Dieu est d’une remarquable pureté, il arriva naturellement que les prescriptions qui en sont les conséquences en portèrent l’empreinte. Le spiritualisme de la théologie mosaïque ne pénétra pas moins profondément la morale que la religion. En religion, on l’a vu, elle proscrivit toute idolâtrie, et par là elle prépara l’avénement du culte en esprit et en vérité. En morale, elle produisit des effets absolument analogues. Elle imprima aux lois un caractère de douceur et d’humanité qui ne se retrouve, au moins au même degré, dans aucune législation de l’antiquité ; elle déposa au sein de la rudesse des mœurs primitives, un germe de charité dont le christianisme a été le complet développement.