SUR L.V II IULE
les mœurs orientales, le père de famille et l’époux sont des chefs absolus dans leur maison, les rois de leurs femmes et de leurs enfants, on, retrouvera dans ces expressions métaphoriques l’idée de la théocratie qui forme une des bases essentielles du mosaïsme.
Je ne voudrais pas prétendre que les prophètes aient eu tous et à un égal degré une connaissance historique de l’œuvre de Moïse ; ce serait vouloir se heurter contre des diflicultés insurmontables. Ce n’est en général que par la tradition, et bien souvent par une tradition vague, incertaine, incomplète, qu’ils ont connu le système du grand législateur des Hébreux' ; mais les principes mosaïques n’ont jamais péri ; ils se sont transmis, d’un prophète à l’autre, peut-être sous des broderies diverses, mais toujours sous une forme assez distincte pour en laisser en relief les points essentiels. Considérée dans ce qui fait son esprit, la prédication des prophètes, dans la maison de Jacob, resterait une énigme inexplicable, non pas précisément, comme l’assure M. Hengstenberg, si l’on n’admettait pas l’existence antérieure du Pentateuque', mais si l’on ne supposait pas l’existence antéiâeure des idées fondamentales du mosaïsme.
• Kuencn, Histoire criliq. des livres de l'Ane. Testant., l. i, p. 215-237.
* tlciij(:>lonberg, Autenth. des Tentât., t. i, p. 140.
Digilized by Coogh
Les faits que je viens de signaler s’expliquent facilement, du moins quand on les prend dans leur ensemble, dès que, rentrant dans la réalité historique, on considère le mosaïsme comme une réforme de l’antique hébraïsme, réforme qui porta, non pas seulement sur les conceptions religieuses, mais encore sur toutes les sphères diverses de la vie humaine. Moïse trouva les Hébreux en possession de certaines croyances religieuses; ilseproposadeleur en donner de plus parfailrs. Ils se représentaient Dieu sous l’idée de la puissance suprême; le légi>laleur ne crut pas cette idée capable de donner une connaissance suflisante de Dieu ; il lui sembla, et avec raison, qu’elle pouvait l.iisser quelque accès à l’idolâtrie; il voulut y substituer une conception de Dieu tirée de la considi ration de sa nature. Il enseigna que le Tout-Puissant est en même temps l’Étre qui existe par lui-même. Par cette manière de saisir le divin, il le mettait au-dessus de toutes les analogies avec les êtres créés et rendait impossible toute espèce d’idolâtrie.
Il prit les enfants de Jacob nomades et pasteurs ;
il conçut le dessein de les former à la vie agricole qui lui semblait plus conforme à la nature humaine et plus capable que la vie errante de favoriser la douceur et la pureté des mœurs. Enfin il les trouva sans autres lois que des coutumes qui, quand elles ne laissaient pas un libre cours au désordre, étaient impuissantes à réprimer les excès des passions ; il entreprit de leur imposer une législation morale, fondée sur des principes religieux et capables d’assurer la sainteté de la vie, soit dans la famille, soit dans la cité. Des changements aussi profonds ne peuvent être entrepris sans rencontrer de vives oppositions. On sait aujourd’hui quelle lutte eut à soutenir, au milieu de la famille aryenne, le législateur mazdéen, qui se proposait un but singulièrement analogue à celui de Moïse. Les traditions hébraïques nous parlent aussi de séditions qui s’élevèrent contre le législateur hébreu'. 11 trouva des adversaires môme dans le sein de sa propre famille*. Les livres saints ne s’expliquent pas fort clairement sur les causes de ces oppositions ; mais on peut, en s’appuyant sur les analogies de l'iiistoire, supposer avec une grande vraisemblance qu’elles furent soulevées au nom de l’ancien ordre de choses, contre des innovations dont on ne comprenait ni la valeur
* Exode, XIV, 10 et suiv.;xvi, 2 cl suiv. ; Sombret, u, 1 et suiv. ; XIV, 1 ei sniv ; xvi, 1 cl suiv. ; xxi, 3 et suiv.
• \ombrct, \n, 1 cl suiv. ; teV.7., x, 1 cl suiv.
ni encore moins la nécessité. Miiise en triompha, U est vrai, moins peut-être par la puissance de ceux qui s’élaient ralliés à ses principes, que par le secours que lui prêtèrent tous les Israélites qui sentaient combien il importait de le conserver à la tête des tribus d’Israël, dans les circonstances difficiles dans lesquelles ils étaient engagés depuis la sortie d’Égypte. Mais il ne paraît pas que, dans le désert, le législateur réussit à faire accepter ses institutions à un nombre assez considérable d’Hébreux pour que le succès définitif en fût assuré. On peut en juger par ce qui arriva après lui.
Quand ses disciples immédiats, Josué et les soixante-dix anciens qu’il s’était associés, furent morts, il ne se conserva quelques traces de ses principes que dans un cercle fort restreint de prophètes. Tout le reste du peuple, l’immense majorité, suivit les coutumes et les traditions qu’il avait voulu réformer. Israël n’avait pas évidemment cédé à son influence ; le mosaïsme ne s’était pas rendu maître des esprits. Ce que M. Éwald raconte de l’administration florissante de Josué et des soixante-dix anciens' est un tableau de fantaisie plus poétique que conforme aux données de l’histoire.
En outre des obstacles ordinaires que tout réfor-
I EwalJ, GetchichU du Volkes Israël, t. ii, p. 336-341, 404-409.
SLR LA BIBLE
maleur voit s’élever devant scs pas, Moïse rencon* tra des difficultés particulières, provenant soit du caractère spécial du peuple auquel il s’adr. ssait, soit des circonstances extraordinaires au milieu des^ quelles son entreprise dut d’abord se produire. Quand je dis que le caractèie du peuple d’Israël était peu favorable à la réforme mosaïque, je n’entends pas parler de cette tïnacilé pour les anciennes coutumes, de celte raideur obstinée, de ce défaut de flexibilité d’esprit que, sur une expression dos saintes Écritures, à irioa avis, mal entendue, on a' pris l'habitude d’attribuer aux descendants de Jacob. En un certain sens, les masses populaires obéissent à la loi d'inertie ; le passé pèse sur elles à peu près également, dans tous les temps et dans tous les lieux. Cet attachement obstiné aux anciennes traditions dont on accuse les Hébreux, aurait été partout un obstacle au libre développement du mosaïsme. 11 ne furme pas plus le fond du caractère des descendants d’Israël que celui du caractère de toute autre race. Et quand on y regarde de près, on est forcé de reconnaître que jamais peiqde ne fut moins fermé aux conceptions nouvelles que les Israélites. Certes une race qui a passé successivement de la vie nomade à la vie agricole, et qui, obligée, plusieurs siècles après, de quitter la charrue, devint en uni clin d’œil d’une rare habileté dans les calculs dè la banque et du commerce ; qui a su s’approprier tour
278 ÉTUDES CBITIQUF.S
à tour les doctrines mazdécnnes à Babylone, plus tard la science grecque à Alexandrie, plus tard encore la pbilosopliic arabe en Espagne ; une race qui a montré constamment une si rare flexibilité â’espril, ne peut être accusée d’entêtement dans ses croyances, ni d’obtuse obstination dans sa manière de vivre.
Qu’on n’cn appelle pas à la résistance qu’elle a opposée, depuis la destruction de Jérusalem jusqu’à nos jours, à l’esprit de la société moderne au milieu du la<pielle elle a vécu. Ce lieu commun de déclamation a grandement besoin d’ôtre révisé. Les débris d'Israël sont entrés dans le mouvement général de l’esprit moderne, disons mieux, ils ont marché aux premiers rangs, partout où on les a laissés jouir des droits que la nature accorde à tous les hommes. N'ont-ils pas en Espagne, sous les Maures, cultivé avec le plus grand succès toutes les sciences de ce temps ? Et dans les villes municipales du midi de la France, avant la destruction de toutes les libertés par les croisés du Nord, n'ont-ils pas donné naissance à une foule d’iiommes éminents? S'ils ont résisté à la persécution, s’ils ont repousse les bienfaits d’une civilisation qui ne se présentait à eux que sous la forme de la déraison et de la cruauté, cette résistance les honore, et si, pour conjurer des dangers sans cesse renaissants, ils ont eu trop souvent recours à des moyens peu honorables, les seuls
SLR LA BIBLE
d'ailleurs qui leur fussent laissés, ce n’est pas sur eux, c’est sur leurs persécuteurs aussi alisurdes qu’odieux, qu’il faut en faire retomber la honte.
Eu indiquant le caractère propre de la famille d’Israël comme un obstacle au succès du mosaïsme, j’eiilends parler de sa nature intellectuelle peu propre à saisir les choses sous un point de vue abstrait. C’est contre sa tendance aux représentations concrètes que vint se lieurter une réforme qui inaugurait dans la vie humaine le spiritualisme religieux et moral. Jéhovah est un Dieu qui ne se voit ni ne se touche , qui ne peut être conçu par analogie avec aucun des êtres sensibles, que l’esprit humain ne peut penser que comme ce qui existe par sa propre force. Le souverain que Moïse donne aux Hébreux est un être qui siège, invisible, sur le propitiatoire, et qui ne se manifeste que par l’harmonie qu’il entretient dans le monde physique et dans le monde moral. Ce spiritualisme trouve sans doute un écho dans toute intelligence se comprenant ellemême; mais il est partout peu accessible à la masse ; il ne pouvait être saisi au premier mement par des hommes appartenant à une race dont le génie est essentiellement lyrique et enclin à ne voir en général ses idées que sons une forme concrète' .
• Le caractère de la race hébraïque sc révèle très-Deltement
ÉTUDKS CniTIQl'KS
Le Dieu des tribus israéliles était le fort, le puissant ; il était conçu par analogie avec les grands, les rois, les héros de ce monde. Il y avait, il est vrai, une transition de cette notion de la force suprême à celle de l’Être existant par lui-même; mais elle n’était pas de nature à être saisie facilement par des hommes manquant de culture. L’antagonisme qu’il faut reconnaître entre les principes spiritualistes du mosaisme et les aptitudes d’esprit les plus prononcées de la famille de Jacob, ne pouvait disparaître que peu à peu, à la suite d’une longue éducation.
Cette éducation du peuple d’Israël fut un des premiers soins de Moïse après la sortie d’Êgypte. Il ne tarda pas à se convaincre qu’il n’avait à peu près rien à attendre des hommes d’un âge mûr, habitués à des opinions, à des préjugés, à des traditions qu’il était impossible d’eiïacer de leurs esprits incultes. Il reporta son espérance sur la génération qui na-
dans Ra langue, dont un des traits les plus marqués eU l'absence complète de termes abstiaits. Pour exprimer une idée abstraite, elle a recours soit à des formes plurielles, soit à des formes féminines dérivatit d’adjectifs. Le peuple qui a donné au monde le spiritualisme religieux, n’avait cependant point de termes pour exprimer la spiritualité, l’invisibilité, l’immensité, l’éternité, etc. Ouand les Juifs, entraînés dans le courant de la civilisation générale, furent initiés à la philo.>0|diic, ils furent obligés, pour en parler le langage, d’emprunter des* mots aux littéialures classiques on d’en composer sur le modèle des termes grecs.
SIH LA llini.K :281
quil au désert. C’est à elle qu’il promit la possession de la terre de Canaan, et c’est pour travailler à la façonner à ses lois, non moins (jue pour l’endurcir à la fatigue et la rendre capable de combattre et de vaincre les populations cananéennes, qu’il retint pendant quarante ans Israël dans les solitudes de l’Arabie.
Soit que ses plans fu.ssent dérangés par la fâcheuse influence que les pères exercèrent sur leurs enfants. Soit qu’il ne trouvât pas des coopérateurs assez nombreux ou assez capables dans ceux qu’il avait associés à son entreprise, soit par suite de toute autre circonstance dont les traces ont disparu, il ne parait pas que la jeune génération répondit entièrement à son attente. Elle ne se pénétra pas, du moins assez profondément, de scs principes pour s’en faire comme une seconde nature et ne plus pouvoir vivre sans eux. 11 est cependant probable que les hommes de cette génération, peut-être niéme ceux de la génération précédente, se seraient pliés aux lois mosaïques, s’ils avaient été immédiatement transportés dans un milieu où elles auraient régné. Mais la législation mosaïque eut cette destinée, unique dans l’histoire, d’être faite en vue de circonstances futures, et non point, du moins dans une foule de points, pour le moment présent.
O Quand vous serez entrés au pays que l'Eternol vous donne, voici ce que vous fciez... w, tel est le
ETUDES CniTIOUF.S
préambule d’un grand nombre de lois’. Le but essentiel de Moï>e était de faire un peuple d’agriculteurs; la plupart de ses lois sont rédigées dans ce sens; n ais il les adressait à un peuple encore nomade. Il recommandait le repos du septième jour à desliommesqui n’avaient aucun travail à exercer. Il ordonnait de ne point ensemencer la terre pendant l’année sabbatique à des hordes errantes entièrement étrangères à l’agriculture, et qui n’avaient pas encore un pouce de terrain à cultiver. Ces lois ne concernaient que l’avenir; en attendant, elles étaient une lettre morte.
Il n’est pas douteux que si Moïse avait pu présider à l’établissement des Israélites dans la terre de Canaan, il n’eùt mis aussitôt en pratique sa législation. Les difficultés inséparables des premiers moments de la prise de possession du paj-s auraient obligé la famille d'Israël à lui rester soumise. La tenant tout entière sous sa main, il aurait, dans ces circonstances critiques, jeté l’organisation de l’Etat dans le moule que sa législation avait préparé. Une fois l’ordre social établi sur ses plans, le peuple l’aurait accepté, d’abord par nécessité, puis par habitude, et, par la marche même des choses, l’esprit des institutions mosaï'ques aurait fini
' Lévit., XIV, .34; xxin, 10; xxv, 2; .Yombrw, xv, 2; Deut., VI, 10.
SUR LA HIRLE
par dominer dans la maison de Jacob. Mais Moïse mort, il n’y eut plus de main assez ferme pour régir les événements. Josué ne put s’occuper de l’organisation du peuple que vers la fin de sa vie', soit qu’il fût plus propre à commander des armées qu’à fonder et à diriger des institutions, soit qu’il eût dû se consacrer tout entier à veiller à la sûreté d’Israël, en combattant et en contenant les popidalions cananéennes. Mais déjà des coutumes contraires à la loi mosaïque .s’élaient établies, et si, d’un côté, 1e texle sacré nous dit qu’Fsraël servit l’Élernel tout le temps de Josué et tout le temps des anciens qui lui survécurent’, ïosué nous apprend lui-méme, dans le dernier discours qu’il adressa aux chefs du peuple réunis autour de lui à Sichem’, que les enfants de Jacob n’avaient point abandonné les dieux qu’ils servaient avant d’entrer dans la terre .sainte, et qu’il y avait même parmi eux des dieux des étrangers'.
Ajoutons encore que l’établissement d’Israël dans la terre de Canaan ne s’accomplit pas ainsi que l’avait entendu Moïse. Il entrait dans son plan d’isoler les Hébreux de tout commerce avec les peuplades d’une autre origine. C’est dans ce des-
‘ Josué, XXIV, 25 .
• Ibid., XXIV, 31 .
» Ibid., XXIV, 1.
♦ Ibid.. XXIV. I l-2i.
KTUDES CIIITIQUES
sein qu’il avait voulu que les Cananéens fussent exterminés ou chassés du territoire qu’ils occupaient'. Les événements trompèrent son attente. Les tribus d’Israël, isolées les unes des autres, mélées aux anciens possesseurs du pays, furent bientôt soustraites à toute direction centrale et incapables de tout mouvement d’ensemble. Une fois que le lien fédéral fut rompu, chacune d’elles s’organisa d’après les traditions antérieures au mosaïsme. Cette division, que la marche des événements rendit peut-être inévitable, fut funeste aux institutions de Moïse. Elle arrêta le développement de son œuvre et paralysa l’impulsion qu’il pouvait avoir réussi à imprimer aux esprits dans le désert, ün peut le supposer avec d’autant plus de vraisemblance que , aussitôt que vers la fin de la période agitée des juges, Israël, maître du pays tout entier, fut eu mesure de former un seul peuple, il se trouva un second Moïse pour reprendre l’œuvre du grand législateur. On ne peut douter, dans tous les cas, que le désordre qui fut la conséquence de cette position des Hébreux dans la terre de Canaan, et que les prophètes déplorent si amèrement % n’ait été une des principales causes
• Exode, XXIII, 27-33; xxxiii, 2; xxxiv, 11-13; \ombres> XXI , 2 el 3 ; xxxi, 2-17; xxxiii, 51, 52, 65 ; Dcute'r., vu, 2, 16, 24-26.
< Juges, XVII, 6 ; xxi, 25.
qui rendirent impossible pour des siècles la réalisation des plans de Moïse.
Au reste, l’isolement de la famille d’Israël, qui était une des conditions essentielles de son éducation mosaïque , ne put pas même être maintenu dans le désert. Soit qu’il ne fût pas maître de dominer les événements, soit qu’il crût nécessaire de fortifier les tribus sorties d’Ègyple, des diverses hordes errantes qu’on rencontra dans le désert, le législateur admit, dans les campements d’Israël, un nombre plus ou moins considérable d’étrangers'. Ces étrangers se fondirent , en général , dans les diverses tribus d’Israël. Il y en eut cependant qui conservèrent une existence indépendante, et qui, après avoir suivi les Israélites dans la terre de Canaan, y formèrent à côté d’eux des établissements particuliers. Telle fut celte famille de Kéniens \ dans laquelle Moïse avait pris sa première femme. Ces hordes errantes appartenaient probablement à la race sémitique, peut-être même à la descendance d’Âbraham ; mais elles n’avaient vraisemblablement rien de commun avec les Israélites, si ce
< Il est continuellement question des étrangers qui se trouvaient dans le camp des Israélites, dans le Lévitique (xvii, 8, 10, 12 ; x\, 2 ; xxii, 18, etc.) et dans le livre des Nombres (ix, 14; XV, 14; XVIII, 4, etc.). Déjà un certain nombre de familles non Israélites étaient sorties de l’Égypte avec les Hébreux et les avaient suivis dans le désert. Exode, xii, 38, 48 et 49.
* Juges, I, 16; iv, 11, 17, 22 ; v, 24.
n'esl quelques traditions monothéistes plus ou moins défigurées. Elles introduisirent dans la famille de Jacob des éléments qui durent porter la confusion dans les coutumes antiques, et, à plus forte raison, élever de nouvelles difficultés à la réforme mosaïque.
Si l’on veut maintenant se rendre compte des faits qui viennent d’être constatés, on ne pourra le faire, ce me semble, qu’en supposant que, tandis qu’une très-faible partie de la famille d’Israël s’était rangée sous la loi de Moïse, la grande masse de la nation, restée fidèle aux traditions patriarcales, défigurées cependant en plusieurs points par des influences étrangères, n’eut pas d’autre religion qu’un inono- Ihéisiiie idolâtrique. Tous les historiens du peuple hébreu parlent d’un parti aniithéocratique , c’està-dire anlimosaïque, qui persista jusqu’à la captivité de Babylone. Cette dénomination est loin d’être exacte; car ce parti, c’était en réalité l’immense majorité d’Israël. Les partisans du mosalsme ne formèrent, jusqu’aux derniers temps de la monarchie, qu’une imperceptible minorité.
Depuis Moïse jusqu'à la ruine de Jérusalem par les Chaldéens, il y a en présence au milieu des Hébreux, non sans doute deux religions radicalement différentes, mais deux formes très-diverses d’une même religion. C’est d’un côté le monothéisme spiritualiste , dans lequel le grand législateur avait transformé le monothéisme simple et spontané des patriarches, et qui n’eut pendant des siècles qu’une poignée de partisans; c’est de l’autre un monothéisme idolâtriqiie qui dérivait aussi des traditions religieuses des patriarches, mais altérées pendant le long séjour des enfants d’Israël au milieu des peuples païens et qui, profondément enraciné dans l’imagination peu mobile du peuple, ne céda pas de longtemps aux conceptions si pures du mosaïsme
L’état religieux des Hébi eux n’est pas sans offrir quelque analogie avec l’état religieux des chrétiens dans l’Europe occidentale. De même que le monothéisme hébraïque, le christianisme s’est divisé en deux conceptions qui, partant de la même base, suivent deux routes fort distinctes. C’est, d’un côté, dans l’Eglise catholique, un chi istianisme quelque peu idolâtrique , s’appuyant plus sur la tradition que sur les documents sacrés, et groupant autour de lui, du moins dans notre pays, la grande masse de la population. Tous les traits qui le distinguent s’appliquent au monothéisme idolâtrique que corn-
288 KTiîDKS r. lUTiyuES
battirent Moïse et les prophètes parmi les Hébreux, et qui fut la religion de la majorité des enfants d’Israël jusqu’aux derniers temps de la monarchie. C’est, d'un autre côté, dans les diverses Églises protestantes, un christia’iisme spiritualiste, se fondant, ou du moins prétendant se fonder uniquement sur un texte écrit, et ne comptant parmi nous, et en général dans les pays latins, qu’un nombre fort restreint de disciples. Il en était à peu près de même du monothéisme mosaïque dans la maison de Jacob.
Quelques-uns des faits sur lesquels repose celle analogie ont été mis en lumière par plusieurs critiques allemands. J’ai déjà eu occasion de faire remarquer que M. Ewald compare l’adoration de Dieu représenté par des figures symboliques au milieu des Hébreux au culte des images dans l’Église catholique, et qu’il explique très-bien que la première n’est pas plus que le second une négation de l’imité de Dieu. Seulement il se trompe en prétendant que les prophètes voyaient le culte hébraïque des symboles de Dieu du môme œil que le sacerdoce catholique considère le culte des images. J’ai prouvé que les prophètes condamnaient au contraire très-positivement ce culte, et je puis ajouter que c’est principalement avec leurs propres expressions que les controversistes protestants réfutent la doctrine catholique des images. Un
sun LA ninLK
trait plus important à mentionner ici, c’est qu’il n’est presque pas un seul des critiques qui ont écrit sur le prophétisme hébreu , qui n’ait cru devoir indiquer qu’il y a entre le sacerdoce lévitique et les prophètes les mêmes rapports qu’entre le sacerdoce catliolique et les prédicateurs protestants'. Nonseulement le sacerdoce hébreu doit, comme le sacerdoce catholique, l’autorité morale qu’il s’attribue à la caste à laquelle il appartient, tandis que le prophète n’a , comme le prédicateur protestant, d’autre valeur que celle qu’il tire de lui-même; non-seulement le prêtre hébreu n’est, comme le prêtre catholique, qu’un officiant, que l’homme des rits et des cérémonies, tandis que le prophète a pour affaire essentielle, comme le prédicateur protestant, d’éclairer, d’instruire, de moraliser par la parole ; mais encore, et ceci va plus au fond des choses, le sacerdoce lévitique ne peut séparer la religion, tout comme le sacerdoce de l’Église catholique, de l’accomplissement des pratiques du culte, tandis que le prophète hébreu ne fait pas plus de cas que le docteur protestant des formes extérieures de la religion, et ne reconnaît pour indispensable que le sentiment d’une bonne conscience devant Dieu.
Si l’on considère que le sacerdoce lévitique,
• Wincr, Bibl. Realu œrterb., l. ii, p. 326, 333.
290 K T r D E s r, in T 1 0 U E s
malgré son origine mosaïque, fut, à peu d’exceptions près, l’ennemi des prophètes , qu’il pactisa, à partir de son premier père Aaron, avec le monothéisme idolàtrique', et qu’il peut être regardé comme le représentant des croyances religieuses de la grande majorité du peuple d’Israël, et que les prophètes, que l’on doit regarder comme les continuateurs de l’œuvre de Moïse , furent à la tète du petit nombre d’Israélites fidèles adorateurs de Jéhovah, on aura, dans le parallèle si souvent indiqué entre le sacerdoce lévitique et le sacerdoce catholique d’un côté, et les prophètes et les docteurs protestants de l’autre, une nouvelle preuve de la réalité de l’analogie que j’ai essayé d’établir entre l’état religieux des Hébreux depuis la mort de Josué jusqu’aux derniers temps de la monarchie, et l’état religieux des chrétiens dans les contrées occidentales de l’Europe, dans les temps modernes. Cette analogie ne doit pas sans doute être trop pressée ; mais prise dans ce qu’elle a de plus général, elle me paraît propre à faire comprendre la présence en Israël des deux formes de mono-
• Depuis Aaron qui élève le veau d’or comme une image symlK>liquc de Dieu, jusqu’à Urie le sacrincateur qui bàlil un auiel sur le modèle que le roi Achaz lui envoya do Damas (2 Rois, xvi, 10-16), il y eul toujours des lévites disposés à célébrer le service religieux sur les hauts lieux et dans les bocages, devant les épbods et devant les ihéraphim -
siMi i,.\ luni. K 291
théisme que j’ai signalées, et la nature de la lutte qu’elles soutinrent pendant des siècles l’une contre l’autre.
L’idolâtrie monothéiste, qui fut la religion de la majorité des Hébreux, doit être distinguée avec soin de l’idolâtrie polythéiste qui ne régna que trop souvent dans la maison de Jacob. Celle-ci fut toujours une importation étrangère parmi les descendants d’Israël. Elle y fut toujours apportée du dehors, comme j’ai déjà eu occasion de le dire, soit par les épouses phéniciennes ou égyptiennes des rois, soit par des princes faibles et pusillanimes qui s’imaginaient, en imitant les coutumes des peuples voisins, se les attacher. L’idolâtrie monothéiste facilita bien en un certain sens l’introduction de ces cultes polythéistes au milieu des Hébreux; mais, au fond, elle n’a rien de commun avec eux. On peut admettre, il est vrai, que l’exemple de l’idolâtrie polythéiste des peuples étrangers pervertit jusqu’à un certain point le sens religieux des Israélites ; mais la source principale de l’idolâtrie monothéiste des Hébreux fut le caractère concret de leur génie. Ils ne purent se faire une idée du Dieu abstrait du mosaïsme ; ils eurent besoin de se représenter Jéhovah sous des images symboliques. Quoi qu’il en soit, c’est un fait certain que ce n’est pas seulement à des statues de divinités étrangères, mais que c’est à des représentations sensibles de leur Dieu, du Dieu unique, qu’ils
rendirent un culte sur les hauts lieux et dans les bocages*. On ne s’expliquerait pas autrement comment tant de rois, loués en un certain sens pour leur piété, auraient laissé subsister ces lieux de culte , après avoir détruit avec le plus grand soin les autels des dieux des peuples polythéistes’.
Les écrivains sacrés ne confoiidentjamais l’idolâtrie monothéiste et l’idolâtrie polythéiste. J’en ai déjà donné des preuves; mais comme on ne saurait trop insister sur ce point qui est capital et qui a été trop méconnu, je citerai encore un passage trèssignificatif du premier livre des Rois. « Les habi- » tants du royaume de Juda , sous le règne de » Roboam, se bâtirent aussi, dit le texte sacré , a des hauts lieux , des stèles et des bocages, sur » chaque haute colline et sous chaque arbre ver- B doyant. Il y eut aussi dans le pays des gens qui » se prostituèrent et qui commirent toutes les abomi- » nations des nations que l’Ëternel avait chassées » devant les enfants d’Israël’. » Les premiers étaient des monothéistes idolâtres qui, contrairement aux prescriptions mosaïques, avaient fait des images symboliques de Dieu; ils étaient en grand nombre, ou pour mieux dire c’était l’ensemble même du peuple
• 8 Chron., xxxiii, 17.
« 1 Rois, XV, 11-14 ; xxii, 43, 44; 2 Rois, x, 28-31 ; xii, 2, 3 ; XV, 3, 4, 34, 35.
i 1 Rois, XIV, 21 et 24.
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’29rî
de Juda qui était tombé dans cette erreur. Les seconds n’étaient qu’une faible minorité ; plus coupables et plus insensés, ils s’étaient laissé séduire par les mœurs étrangères et avaient adopté les dieux des Cananéens.
Que cette idolâtrie monothéiste ait constamment régné parmi les Hébreux, qu’elle n’y ait soulevé aucune opposition, si ce n’est de la part des prophètes et de ceux qui partageaient leurs croyances religieuses, c’est-à-dire de la part des disciples du mosaïsme; qu’elle ait été acceptée partout comme le culte reçu, sorte d’appendice ou de supplément du culte lévitique de Jérusalem, quand celui-ci eut été institué, c’est ce qui ressort de mille passages des livres saints. Le fait ne saurait être révoqué en doute pour les temps qui précédèrent l’établissement de la monarchie. J’ai déjà fait remarquer trop .souvent que les pieux Israélites de cette époque croyaient honorer Dieu en dressant des éphods et des théraphim, pour qu’il soit nécessaire d’y revenir. On sait que ce culte idolâtrique de Dieu fut la religion nationale et officielle des dix tribus. On a prétendu qu’il en fut autrement dans le royaume de Juda. C’est là une erreur manifeste. Le temple de Jérusalem n’exerça pas du tout l’influence qu’on lui attribue et le sacerdoce fut loin d’être l’ennemi, comme l’assure Winer', du culte des hauts lieux et
' Winer, ttiblisch. Renlwœrterb., l. i, p. 213.
des bocages ; j’en donnerai bientôt la preuve. On a vu que sous le règne de David et sous celui de Salomon, il y avait, du consentement même de ces rois, d’autres lieux de culte que Jérusalem, qu’on allait accomplir des vœux à Hébron' et faire des sacrifices à Gabaon et dans une foule d’autres hauts lieux*, et que ces actes, quelque contraires qu’ils fussent aux institutions mosaïques, ne passaient pas pour illicites. Après la séparation des dix tribus, on continua à célébrer un culte sur les hauts lieux et dans les bocages, dans le royaume de Juda*. Ces lieux de culte furent conservés par tous les rois*. Ezéchias et Josias furent les seuls qui les détruisirent".
Ce culte idolâtrique n’eut pas d’autres prêtres que ceux de la tribu de Lévi. Il n’est jamais fait mention d’un ordre spécial de prêtres pour le service des hauts lieux. Ce silence indique déjà qu’il était exercé par le sacerdoce lévitique". Mais on a
• 2 Samuel, xv, 7-9.
« 1 Rois, III, 2-4.
5 1 /iois, XIV, 23cl 24 ; yc'rcmie, VII, 31 ; i’spc/iic/, XX, 29-32.
* 1 Rois, XV, 14 ; xxii, 44 ; 2 Rois, xii, 3 ; xxi, 3 ; 2 Chron., XXVIII, 2S.
s 2/(ois, XVIII, 4 ; XXIII, 0,8, 9 ; 2C/trori.,xxxiii, 1 ; xxxiii, 3.
6 idroboam prit, il est vrai, les prêtres du culte idolâtrique, qu'il établit h Dan et à Bêtbel, en dehors de la tribu de Lévi (1 Rois, XII, 31 ; XIII, 33). Mais précisément le soin avec lequel l’écrivain sacré fait mention de ce fait est une preuve qu’il n'était pas ordinaire et <|ue les prêtres des hauts lieux étaient partout
s f II I, A K I II L K
des faits positifs qui le prouvent d’une manière incontestable. D’abord, si l’on excepte certains membres de la tribu de Lévi qui, comme Jérémie et Ezéchiel, avaient embrassé les principes du mosaïsme, on ne voit pas que le sacerdoce hébreu ail jamais travaillé à la suppression des hauts lieux et des bocages. Les écrivains sacrés nous apprennent cux-mémes que, même sous des rois pieux qui leur étaient sincèrement dévoués, il y eut des sacrificateurs qui n’entreprirent rien contre ce culte, quand il était en leur pouvoir de le détruire'.
On sait encore que, dans les anciens temps, les lévites n’éprouvaient pas le moindre scrupule d’exercer leur ministère devant les éphods et les théraphilll^ Il ne parait pas que, plus tard, ils aient eu d’autres sentiments, s’il faut en juger du moins par les reproches que leur adressent si souvent les prophètes^ 11 ne saurait rester le moindre doute sur la part que le sacerdoce lévitique prenait à ce culte proscrit par la loi de Moïse, mais devenu populaire en Israël, quand on voit que les ornements qui étaient employés dans ces sortes de chapelles
ailleurs des membres de la caste sacerdotale, cl l’on est confirmé daus cette opinion quand on voit que, d’après l'auteur du premier livre des Rois, celte action de Jéroboam aggrava encore son crime (1 Rois, XIII, 34).
' 2 Rois, XII, 2 et 3.
‘ Juges, XVII, 7-12.
s Esate, XXIV, 2 ; xxviii, 7 ; Osée, iv, 8 cl 9 ; Jérémie, ii, 8; V, 31; xxiii, 1 cl 3; Sophon., i, 4.
désignées dans nos traductions par le noms de hauts lieux et de bocages', se confectionnaient dans le temple de Jérusalem". Enfin, quand Josias réorganisa le culte lévilique, il raya du nombre des sacrificateurs appelés à célébrer le service religieux à Jérusalem, « ceux qui avaient été sacrificateurs des hauts lieux », sans les priver toutefois des moyens d’existence assurés à tous les membres du sacerdoce". Ce fait prouve catégoriquement que le culte idolâtrique des hauts lieux et des bocages n’avait pas d’autres, prêtres que ceux qui appartenaient à la tribu de Lévi.
Ce culte avait sesiirophètes, tout comme le jéhovisme avait les siens. Les écrivains sacrés qui sont placés au point de vue jéhoviste les appellent des prophètes de mensonges, de faux prophètes*. Il est probable qu’un grand nombre d’entre eux ne méritaient que trop ces qualifications flétrissantes. On en voit qui pactisent avec les prophètes du culte de
• Pur quo nos versions iraduiscnl par bocagp. Cl sur
m’D3, qu’ellc.s rcndcnl par hauts Unix, consullcz Génésius
Thésaurus ling. hebr,, p. 1G2 ' t 163 et 188 ; Wincr, Bibl. Realwmrlerb., 1. i, p. S34 el 600 ; Hevue de Théologie, Slrash., 1869, p. 101, noie 1.
* 2 Rois, xxiii, 7.
» 2 Rois, XXIII, 8 et 9. Conip. 2 Rois, xvi, 15 et 16.
♦ Mich., ni 11 ; Ssoïe, XXIX, 1 0 ; 7i’ retm'e, xiv, 13 et suiv. ; XVIII, 18 et suiv. ; xxiii,9 et suiv. xxvi,7-9 ; xxvii, 16 cl suiv. ; xxviii, XXIX, 21 cl suiv. ; Ezéchicl, xiii, xxii, 25 et suiv., etc.
s U II I, A II I II I. K "297
Baal' ; d’autres semblent n’avoir été que les vils approbateurs des caprices des rois’, ou les détestables flatteurs des passions et des préjugés populaires’. On ne saurait douter cependant qu’il n’y ait eu parmi eux d’honorables exceptions. Certainement, ceux qui furent les conseillers de Jéhu dans le royaume du Nord, d’Asa dans celui du Midi, n’étaient ni des impies ni des païens. Ils défendaient sans doute une mauvaise cause, en prenant le parti du monothéisme idolâlrique ; ils ne comprenaient pas la valeur des principes et des institutions mosaïques ; mais sous ces erreurs involontaires pouvaient se trouver des intentions droites et des sentiments religieux.
Le parti opposé à ce qu’on peut appeler l’Église nationale, puisqu’elle était l’Église de la majorité des Hébreux, se rattache au mosaïsme et forme, dans la maison de Jacob, une sorte d’hébraïsme réformé. On en a la preuve dans les discours et les écrits des prophètes de l’Éternel qui en furent les représentants et les chefs. On sait que ces fidèles serviteurs de Dieu n’attaquèrent pas avec moins de vivacité l’idolâtrie monothéiste que les cultes poly-
• 1 /lois, xviii, 19.
« 1 /lois, XXII, 11 cl 12.
5 Jérémie, vi, lO-lS ; xiv, I? et suiv. ; xviii, 18 ; xix-xx, 6; xxiii, 11-18, 21; XXVI, 7 cl suiv.; xxix, 21-30; xxxviii, 2-4 ; Éiéch., XIII, 1 cl suiv. ; Mich„ ni, 5-12 ; clc.
KTUDES CltlTiyUES
théistes. Le second commandement du Décalogue fut le thème le plus ordinaire de leurs exhortations. Ils rappellent sans cesse l’alliance traitée à Horeb par rËtemel avec la famille de Jacob ; ils insistent constamment sur ce point essentiel qu’il n’y a point d’autre salut pour Israël que dans l’observation des clauses de cette alliance. Celte alliance, qui est le fondement du mosaïsme, est, si l’on peut ainsi dire, la charte dont ils ne cessent de réclamer l’exécution, et contre la violation de laquelle ils protestent sans jamais se lasser. Ils en appellent à elle contre le monothéisme idolâtrique de la nation, avec la même persévérance que les écrivains protestants aux textes de l’Évangile contre le catholicisme.
Le tableau que je viens de tracer me semble ren-. verser entièrement l’opinion vulgaire qui ne veut voir dans la lutte du prophétisme et des sectateurs des hauts lieux et des bocages que les oppositions qui, dans toutes les religions, divisent les hommes pieux et les indifférents et les impies. L’indifférence et l’impiété ne sont pas permanentes dans une religion ; elles ne se montrent qu’en certains moments, d’ordinaire à l’époque de sa décadence. Dans Israël, au contraire, le culte des hauts lieux et des bocages dure sans interruption pendant environ dix siècles ; il se montre à l’origine même du mosaïsme ; il le repousse comme une réforme ou inutile ou importune ; et tandis que les religions succombent à la fin
s UH l,A III HUK
devant l’impiété et l'indifférence, ici c’est le culte idolâtriqiie qui cède enfin au mosaïsme. Ajoutez que les indifférents et les impies n’ont été, dans aucun pays, animés d’un esprit persécuteur, par le fait môme qu’ils étaient indifférents et impies ; en Israël, au contraire, le monothéisme idolâtrique ne cesse de persécuter les prophètes et ceux qui partagent leurs croyances. Ce trait seul suffirait pour nous faire reconnaître une religion dominante ou une religion d’État. ,
Tout nous ramène à la thèse que j’ai essayé de prouver, que depuis Moïse jusqu’aux derniers temps de la monarchie, il y eut en Israël deux partis religieux, ou, pour mieux dire, deux Églises : celle de la majorité, qui n’était que l’antique monothéisme patriarcal défiguré par des pratiques idolâtriques, et celle de la minorité, qui était le résultat de la réforme mosaïque. 11 me reste à montrer comment celle-ci finit par vaincre sa rivale.
Les enfants d’Israël qui se groupaient autour des prophètes et qui formaient ce qu’on peutappeler l’Église mosaïque, ne furent pendant longtemps qu’une faible minorité. Après avoir été, pour ainsi dire,
300 KTUDKS .(.HITIQrKS
à l’élal latent pendant la longue période des juges, l’action de ce parti devint plus sensible depuis Samuel, saris réussir cependant à prendre la direction des esprits, soit dans les affaires politiques, soit dans les affaires religieuses. Du temps d’Élie, l’Éternel ne s’était réservé que sept mille hommes dans le royaume du Nord', et s’il faut en juger par Abdias’, ils n’étaient pas en état de faire oublier par leur courage leur faiblesse numérique. Ce qui est certain, c’est qu’ils y furent constamment persécutés, ou du moins réduits au silence ; mais le jéhovisme, quoique écrasé par le despotisme militaire, n’y fut jamais entièrement éteint. Quand, à la fin du viii® siècle avant l’ère chrétienne, à peu près vers l’époque de la déportation des dix tribus, Ezéchias invita les jéhovistes du Nord à assister à Jérusalem à la célébration de la Pâque, il en vint de presque toutes les tribus qui avaient composé le royaume d’IsraëP.
L’état religieux du royaume de Juda ne différait que par quelques nuances de celui du royaume d’Israël. Mais ces légères différences étaient à l’avantage du jéhovisme. Dans l’un et dans l’aulrc, l’élohisme dominait ; niais tandis que dans le Nord les cultes polythéistes trouvaient de faciles adhé-
1 1 Rois, XIX, 18 .
* 1 Rois, xviii, 3 cl suiv.
» 2 Chron., xxx, 1-6, 10, 11 el 18.
SUn LA ni BLE
soi
renls, même sur le Irôiie, ils ne semblent pas avoir eu des succès aussi considérables dans le Midi. Il y eut sans doute à Jérusalem des rois qui élevèrent des autels aux divinités étrangères', mais cette impiété s’y produisit moins souvent qu’à Samarie. D’un autre côté, le culte lévitique était un centre de jéhûvisme, de jéhovisme mal entendu et fort imparfait, il est vrai, mais suffisant toutefois pour être une sorte de lien commun entre ce que j’ai appelé l’Église nationale. Église qui n’avait de mosaïque que la forme de son culte, et à laquelle présidait la caste sacerdotale, et l’Église francbementjéhoviste, à la tête de laquelle se trouvaient les prophètes. Il ne faudrait pas s’exagérer sans doute la force de ce lien. Le nom de Jéhovah n’était certainement pas plus une cause de paix et de fraternité entre les deux partis que celui de Jésus-Christ ne l’a été plus lard entre les catholiques et les protestants. Le temple, habitation de Jéhovah, était tantôt profané par les autels de divinités éll■angè^es^ tantôt abandonné pour les bocages et les hauts lieux“, et quand il était rendu à sa destination, il n’étail
< 2 Chroniq., xxi, 6-12, 43; xxii, 3; xxv, 14; xxviil, 2-4, 23 23 ; t /(ois, xiv, 24, 2 Rois, xvi, 3, 4 ; xxi, 3.
« 2 Chron., xxxiii, 4 ; 2 Rois, xvi, 10-18 ; xxi, 4 et suiv ; XXIII, 12; Jérémie, vu, 30.
’ 2 Rois, XXIII, 7 ; Chron., xxviii, 24 ; xxxiv, 18 ; xxi, 6 ; XXII, 3.
KTIJIIKS r.RlTiylj'KS
guère que le théâtre d’un culte formaliste et sans vie. C’était cependant un fait considérable, que le Dieu des prophètes ne fût pas un Dieu absolument étranger à la masse de la population.
Le culte lévitique ne paraît pas avoir eu une grande importance dans le royaume de Juda, soit que le peuple lui préférât les cultes idolâtriques des hauts lieux et des bocages, soit qu’un sacerdoce peu éclairé favorisât lui-méme les actes d’idolâtrie. On a déjà vu que jamais le sacerdoce ne réclama la centralisation du culte. C’est une preuve indirecte qu’il approuvait, ou du moins qu’il ne condamnait pas les cultes des hauts lieux et des J)ocages. Il y a plus encore : en certains temps, les ornements qui servaient à ces cultes furent confectionnés dans l’intérieur môme du temple*. On ne s aurait s’étonner que, dans un tel état de choses, l’idolâtrie monothéiste comptât de nombreux adhérents’. Sauf pendant les quelques années de la jeunesse de Joas les rois de Juda, jusqu’à Ezéchias, maintinrent le culte idolâlrique sur les hauts lieux ou dans les bocages. Ceux d’entre eux qui sont loués pour leur piété, Asa, Josaphat, Joas, Âmasias, ne se distinguèrent des autres qu’en ce qu’ils proscrivirent les
< 2 Rois, XXIII, 7.
« 1 Rois, XIV, 22-24.
2 Rois. XII, 3 cl 4 ; 2 Chroii., xxiv, 18.
DigI';, : by GoOglc
divinités étrangères', et encore ce dernier finit par leur élever des autels ^ La partie riche de la nation et les principaux de Juda semblent avoir constamment pris fait et cause pour l’idolâtrie monothéiste. C’est à leur sollicitation que Joas abandonna la maison de l’Éternel et suivit les idoles des bocages’. Ce fait n’a rien qui puisse nous surprendre, quand 011 voit les prophètes les poursuivre constamment de leurs accusations
Quelle était la force du parti jéhoviste à cette époque, sous les successeurs de Roboam? Il est difficile de le préciser. Il est probable qu’elle alla en croissant, surtout depuis la ruine du royaume du Nord , qui dut être un terrible exemple pour le royaume du Midi. Mais on peut être assuré que ce parti ne formait qu’une faible minorité ; on peut en juger, soit par la contrainte qui pesait sur les prophètes, soit encore mieux par les persécutions auxquelles presque aucun d’eux n’échappa \
Les choses changèrent de face vers le milieu du viii® siècle avant l’ère chrétienne. Le jéhovisme prit alors dans la famille de Jacob une consistance
' t /lois, XV, 11-14 ; XXII, 5, 43, 44; 2 Roi», xii, 3 el 4; 2 Chron., xx^32 ; xxiv, 18 ; xxv, 2.
» 2 Chrôn., xxv, 14.
= 2 Chron., xxiv, 17 cl 18.
* Esaie, x, 1, 2; lix, 3; Jérémie, xiv, 3; xxii, 13-17; xxxviii, 4, 25; Osée, xii, 9; Mich , iii, 9-12; vu, 3, elc.
52 Chron., xxiv, 20-22.
rî04 KTUDES r.niTiQUES
qu’il n’avait jamais eue auparavant. Ce fut sous le règne d’Ezéchias que s’accomplit ce changement. Les traditions hébraïques n'ont pas de termes assez énergiques pour rendre hommage à ce grand prince. « Aucun roi, disent-elles, ne l’a jamais égalé, ni parmi ceux qui lui succédèrent, ni parmi ceux qui avaient régné avant lui '. » Les docteurs de la Synagogue ont remarqué qu’il n’est pas même fait d’exception pour David. Ce fait s’explique, selon Lévi ben Gerson, par cette circonstance que David pécha et qu’Ezécliias ne pécha point^ Il est à la fois plus simple et plus naturel d’y voir l’effet de la reconnaissance des prophètes pour le prince qui, en se rangeant sans arrière-pensée de leur côté, assura la victoire au parti jéhovisle. David avait, en établissant le culte lévitique, réalisé une partie du mosaïsme. « Ezéchias, dit l’écrivain sacré, observa les commandements que l’Éternel avait donnés à Moïse’, » non sans doute qu’il réformât l’Etat tout entier sur le modèle de la constitution mosaïque, — celte réforme radicale était impossible, — mais il paraît qu’il entra bien plus avant que le grand fondateur de la dynastie des rois de Juda, dans l’esprit des institutions mosaïques. Non-seulement il abolit les cultes étrangers et l’idolâtrie élo-
< 2 Rois, XVIII, 6.
I Bible (le Cahen, i. viii, p. 171.
I 2 Rois, XVIII, 6.
svn LA BIBLK
hisle', mais encore, ce que n’avait pas fait David, il centralisa décidément le culte à Jérusalem, dont l’autel seul resta debout’.
A quelle influence faut-il faire honneur de la réforme accomplie par Ezéchias ? On doit probablement la rapporter en partie à ses sentiments religieux ; mais on peut croire qu’Esaïe ne fut pas étranger à cet événement. On trouve dans les livres saints des preuves évidentes des bons rapports, de l’entente cordiale, peut-on même dire, du prophète et du roi. Ezéchias est-il menacé de quelque danger, c’est à Esaïe qu’il demande conseil ’. Est-il atteint de la peste et en danger de mort*, le prophète se rend spontanément auprès de lui", soit pour l’engager à mettre ordre aux affaires de l’État, de manière qu’après lui les mesures qu’il avait prises ne périssent point®, soit, s’il reste quelque espoir, pour rappeler à la vie ce puissant soutien de la cause de l’ÉterneF. A-t-il commis une imprudence telle qu’elle peut attirer sur Juda les armes du puissant roi de Babylone, Esaïe vient le trouver pour
< 2 Boit, XVIII, 4.
* 2 Rois, XVIII, 22.
‘ 2 Rois, XIX, 2 et suiv.
* 2 Rois, XX, 1 ; Bible de t'ahen, i. viii, p. 180, Dote. ’ 2 Rois, XX, 1 ; 2 Chron., xxxii, 24.
* 2 Rois, XX, 1 ; Esaie, xxxviii, 1.
’ 2 Rois, XX, 4-7.
300 K T U n K s C II I T I Q r F. s
lui faire comprendre la portée immense de sa faute'.
Ces bons rapporls entre le roi et le prophète s’expliqueraient facilement si, comme le raconte la tradition talmudique, Esaïe appartenait à la famille royale et était un arrière-grand-oncle d’Ezéchias^ Celle tradition est pleine d’invraisemblance ; peutêtre n’a-t-elle d’autre origine que la ressemblance du nom d’Amots, père d’Esaïe, et de relui d’Amatsia, bisaïeul d’Ezéchias. Il est plus probable qu’elle naquit d’un souvenir confus de l'amitié qui avait lié le roi et le prophète, souvenir qui dut se conserver longtemps parmi les prophètes, et après eux parmi les docteurs de la loi. Quoi qu’il en soit, cette bonne entente d’Ezéchias et d’Esaie est un fait incontestable, et quelle qu’en ait été la cause, elle peut rendre compte de la révolution opérée par le roi dans les choses religieuses.
Ce changement ne s’accomplit pas sans de vives oppositions. Il fut suivi d’une longue agitation. On peut se faire une idée de ce que cet événement avait d’extraordinaire et de la profondeur de l’émotion qu’il excita, par ce fait que le bruit en arriva jusqu’à Ninive, et que Senuachérib se décida aussitôt à profiter des troubles intérieurs du royaume de
• 2 Rois, XX, 14-19.
* Winer, Biblisches Realtcœrierb., nrlitlc Jesuias.
Sun UA ninuK
Juda pour s’en emparer sans coup férir. Le roi d’Assyrie comptait que le mécontentement de la grande majorité du peuple lui ouvrirait les portes de Jérusalem et lui livrerait un roi qui s’était rendu odieux en abandonnant la religion établie pour favoriser des opinions jusqu’alors proscrites. Ce plan du monarque chaldéen nous est dévoilé dans la curieuse scène racontée dans le second livre des Rois (xviii, 17-37) et dans le deuxième livre des Chroniques (xxxii, 9-19). L’armée assyrienne arrive devant Jérusalem ; les capitaines qui la commandent s’approchent de la ville, non pour faire entendre une simple sommation, mais pour adresser en hébreu un long discours à la foule accourue de tous les côtés sur les remparts, et ce discours a pour but manifeste de pousser le peuple à la révolte contre son roi. Tant que les capitaines assyriens ne parlent que de choses politiques, les officiers d’Ezéchias les laissent poursuivre sans les interrompre : mais dès qu’ils annoncent que le grand roi vient au nom du Seigneur, les officiers hébreux les arrêtent. « Nous vous supplions, leur disent-ils, de parler à vos serviteurs en langue syriaque que nous entendons parfaitement, et fie ne pas parler en langue judaïque devant le peuple qui écoute de dessus les murailles. — Notre maître, leur répond un des capitaines assyriens, ne m’a pas envoyé vers ton maître ou vers toi, il m’a envoyé vers les hommes qui se
;Î08 KTUDKS »;iiITI(,'UKS
tiennent sur les murailles. » Alors Rabschaké s’écria à haute voix en langue judaïque: « Qu’Ezéchias ne vous abuse point, car il ne pourra point vous délivrer de nos mains. Ezécbias vous pousse à vous exposer à la mort, en vous disant : rÉlernel noire Dieu nous délivrera de la main du roi des Assyriens. Cet Ezécbias n’a-t-il pas ôté les hauts lieux et les autels de l’Ëternel ? N’a-t-il pas fait ce commandement à J uda et à Israël: Vous vous prosternerez devant un seul autel et vous y ferez fumer vos sacrifices ! » Ce perfide discours jeta dans la consternation les conseillers du roi et le roi lui-même. Heureusement un événement imprévu trompa l’attente du roi d’Assyrie et sauva Ezécbias.
Le parti qui arriva au pouvoir avec Ezécbias ne sut pas user de sa victoire avec modération. Il avait été persécuté ; il eut le tort, dans le premier moment de sa puissance, de devenir à son tour persécuteur. Le second livre des Chroniques nous raconte le fait à sa manière ; mais il ne faut pas une grande connaissance des mouvements religieux et politiques pour pouvoir lui rendre sa forme historique et véritable
Après avoir rétabli le culte lévitique dans toute sa pureté, Ezécbias, en partie inspiré par son zèle, en partie peut-être pour provoquer une manifestation jéhovisle en faveur des réformes qu’il venait d’opérer, fit publier dans toute la famille d’Israël la
Sun LA niBLF.
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célébration de la Pâque'. Un certain nombre d’hommes pieux des tribus d’Acer, de Manassé, de Zabulon, d’issachar et d’Éphraïm*, se rendirent à cet appel et vinrent à Jérusalem prendre parta cette cérémonie depuis des siècles tombée en désuétude’. Une réaction presque inévitable fut le résultat de ce concours extraordinaire d’hommes peu habitués jusqu’à ce moment à voir triompher leurs croyances religieuses. Ceux qui étaient venus du Nord, soit parce qu’ils avaient le plus longtemps gémi sous l’oppression, soit parce qu’ils s’étaient exaltés mutuellement dans leur pèlerinage, se laissèrent emporter par l’ardeur de leur zèle. Ils se répandirent dans les tribus de Juda et de Benjamin, brisant les statues et les autres images d’Elohim, coupant les bocages, démolissant les hauts lieux. Cette œuvre de pieuse destruction achevée dans le Midi, ils la continuèrent, en rentrant dans leur pays, dans les tribus d’Éphraïm et de Manassé, et quand il ne resta plus de traces aussi bien des cultes idolàtriques que
I i Chron., xxx, 1-10. Colle célébraiion de la Pique n’eut pas lieu à l’époque légale ; elle fui décrélée dans un consqil royal (2 C/iron., xxx, 2 cl 3) qui décida de convoquer les pieux Israéliles dcloulcs les parties de la Palcslino. N’y a-t-il pas là un indice qu'il s’agit ici d’une mesure pol tique destinée à donner une force nouvelle aux réformes opérées par Ezécliias dans l’intérêt du jéhovisme?
» 2 Chron., xxx, 11 cUS.
» 2 Chron., xxx, 26.
KTUnKS r.RITIOt'ES
des cultes polythéistes, « les enfants d’Israël, dit le texte sacré, retournèrent dans leurs villes, chacun en sa maison'. » N’est-ce pas là une scène analogue à ces expéditions des fervents puritains , faisant main basse à la fois sur les églises romaines et sur les églises épiscopales et ôtant, pour me servir de leurs expressions, l’idolâtrie du milieu des saints ?
La réforme tentée par Ezéchias n’eut pas le temps de pousser de profondes racines. Elle se maintint tant que le prince vécut. Lui mort, on en revint purement et simplement à l’ancien ordre de choses. Ezéchias laissa en mourant le pouvoir à un enfant de douze ans. Les grands de l’Etat, que nous avons toujours vus à la tête du parti élohiste, n’eurent pas de peine à s’emparer de son esprit, et sous leur influence le culte idolâlrique des bocages et des hauts lieux fut rétabli *. Le jeune roi se laissa même entraîner vers les dieux étrangers", et le parti jéhoviste, victime d’une réaction violente, paya chèrement les quelques années de domination que lui avait données Ezéchias'.
' 2 Chron., xxxi, 1.
» 2 /Joii, XXI, 3 ; ï Chron., xxxili, 2-'.
s 2 /lois, XXI, 4-9 ; xxill, 12.
* 2 Ruù, xxi, 16. D'après une iradilion juive postérieure, Esale aurait été la victime de ce retour aux anciennes coutumes. Manassé l’aurait fait scier en deux. Josèphc ne dit pas un mol de ce supplice, mais il est probable que Uébr., xi, 37, y fait allusion.
si: H LA lUHLK
S’il faut s’en rapporter à l’auteur du deuxième livre des Chroniques , l’adversité aurait changé le cœur de Manassé. Vaincu et emmené captif à Babylone, il aurait gémi de ses égarements, et, rendu à la liberté, il aurait repris l'œuvre commencée par son père de faire triompher en Israël les véritables principes religieux du mosaïsme', sans y réussir cependant entièrement et sans pouvoir ramener le peuple de ses habitudes idolâtriques*. Le second livre des Rois ne parle pas de ce changement ; il laisse mourir Manassé dans les sentiments d’idolâtrie dont il donna de si déplorables témoignages en persécutant les prophètes et leurs partisans ’ ; et l’on serait assez disposé à préférer son témoignage à celui du deuxième livre des Chroniques, quand on considère que son fils Âmon ne fut, pendant son règne éphémère, qu’un idolâtre obstiné*. Cependant la tradition de la conversion de Manassé est tellement constante ’ qu’il paraît difficile de la révoquer entièrement en doute. D’autre part, il a dù y avoir, depuis la mort d’Ezéchias jusqu’au règne de Josias, quelque victoire des
t 2 Chron., xaxiii, H-16 • 2 Chron., xxxiii, 27.
5 2 /lois, XXI, 16.
‘ 2 Rois, XXI, 19-22 ; 2 Chron., xxxill, 22 cl 23. s Dahlcr, De fide chronic. hislor., p. 139. — Prière de Manasse', plac(!c dans les Septante à la fin du deuxième livre des Chroniques.
3l"2 KTUDES CniTIOlJES
Chaldéens sur les Hébreux, victoire à la suite de laquelle le royaume de Juda se trouva sous une sorte de dépendance vis>à-vis du grand roi. On ne comprendrait sans cela ni la conduite de Josias qui s’efforça d’arrêter l’expédition des Égyptiens contre l’empire babylonien ' , ni les divers événements qui suivirent de près sa mort’. Il faut, ce semble, admettre nécessairement que Manassé fut battu par les Cbaldéens et qu’il ne fut rétabli ou maintenu sur son trône qu’après s’être reconnu vassal du grand roi.
Si l’on se demande maintenant sous quelle influence s’opéra le changement religieux de ce roi. on pourra l’attribuer, avec l’auteur du livre des Chroniques, à son changement de fortune, et peutêtre aussi aux souvenirs de l’éducation jéhoviste qu’il avait dù recevoir, dans ses premières années, auprès de son père Ezéchias. Mais il serait possible que son changement religieux et son rétablissement sur le trône fussent dans des rapports plus étroits qu’on ne le croirait au premier abord. On sait que, tandis que les principaux de la nation, que l’on rencontre constamment à la tête du parti élohiste, conseillaient sans cesse de prendre l’Égypte pour
• 2 Rois, XXIII, 29 el 30 ; 2 Chron., xxxv. 20-24.
• 2 Rois, XXIII, 33 ; xxiv, 1 el 2 ; 2 Chron., xxxvi, 2-4, 6, 10, 13.
SUR I.A lUHI.?; 318
appui contre le grand roi les prophètes et le parti religieux à la tête duquel ils marchaient, adversaires décidés de toute alliance avec l’Égj'pte, penchaient pour l’alliance babylonienne ^ Est-ce en se tournant vers eux et en donnant ainsi des garanties à Babylone, que Manassé fut rendu à la liberté et replacé sur le trône? Cette supposition ne manque pas d’une certaine vraisemblance. Mais ce qui ne saurait être douteux, c’est que, vassal du grand roi, il dut rompre avec ses anciens conseillers et s’appuyer principalement sur le parti de l’alliance babylonienne, qui se trouvait être le parti jéhoviste.
Dans cette seconde phase du règne de Manassé, le mosaïsme dut prendre une plus grande consistance dans le royaume de Juda, et les Israélites qui le professaient, croître en nombre et en influence. Amon, son successeur, s’entoura, il est vrai, d'Iiommes du parti contraire et rétablit l'idolâtrie en Israël’. Mais sa fin tragique’ fut un coup funeste pour les ennemis du mosaïsme. Le pouvoir qui leur échappa tomba de nouveau dans les mains des jéhovistes. C’était encore un enfant qui
I 2 Rois, xvni, 21 ; Jérémie, xxiii, 6-15.
« Esaïe, XXX, 7 ; Jérémie, xxvii,ll, 17 ; xxxvii, 7, 8 ; xlii, 3 cl suiv. ; xLvi. 1-26.
’ 2 Rois, XXI, *>0-22; 2 CAron.,xxxm, 22 cl 23.
‘ 2 Rois, XXI, 23 ; 2 Chron., xxxii , 24.
KTUrtKS CBITIOlTKfS
montait sur le trône’. Élevé dans les principes mosaïques, il travailla, sous l’inspiration d’Israélites dévoués à la gloire de l’Éternel, à les faire dominer dans la nation. Un règne de près de trente ans lui permit de les rendre à jamais inébranlables. L’ancienne idolâtrie monothéiste ne disparut pas sans doute entièrement. Jéhoacha, pendant son règne éphémère de trois mois’, et Jéhojakim , que le roi d’Égypte lui donna pour successeur’, rétablirent le culte des idoles’. Une réaction violente marqua même le règne de ce dernier qui, créature des Pharaons, remplit Jérusalem du sang des jéhovistes®, ses adversaires religieux et politiques à la fois. Jojachim, un enfant de huit ans', qui ne resta que trois mois sur le trône, et Sédécias, qui lui succéda, marchèrent dans la même voie’. Celui-ci, égaré par des conseillers inintelligents*, rêva pour son pays une indépendance désormais impossible, et s’appuya nécessairement sur le parti égyptien, qui finit par
1 2 üois, XXII. 1 ; 2 Chron., xxxii, 1.
’ 2 Rois, XXIII, 31 ; 2 Chron., xxxvi. 2.
5 2 Rois, XXIII, 34; 2 Chron., xxxvi, 4.
* 2 Rois, XXIII, 32 et 37 ; 2 Chron., xxxvi, 5.
» 2 Rois, XXIV, i.
“ Le 2' livre des Rois lui donne dix-huit ans, xxiv, 8 ’ 2 Rois. XXIV, 9, 19, ; 2 Chron., xxxvi, 12.
• Jérémie, xxvtii, 2-4 ; xxxviti, 22.