‹ Études critiques sur la BibleChapitre 24 sur 34 · LE PROPHÉTISME HÉBREU § U · texte numérisé non relu

LE PROPHÉTISME HÉBREU § U

Le prophétisB^e n’est pas un phénomène particulier au peuple d’Israël; il n'est pas de société humaine qui, à un certain moment de son existence, n’ait eu, sous un nom ou sous un autre, ses interprètes de la divinité, ou comme s’exprime Niemeyer, ses hommes de Dieu'. C’est un fait que Spinoza avait déjà fait remarquer’, et qu’une connaissance plus étendue de l’histoire a mis aujourd’hui en une complète lumière. Plusieurs théologiens de la fin du siècle dernier, F. -A. Klein, entre autres, se sont attachés à montrer que, chez tous les peuples de l’antiquité aussi bien qu'au milieu de toutes les nations des temps modernes qui n’ont pas dépassé un certain degré de culture et se trouvent à peu près au même degré de développement social que les

I Nicmc-ycr. Charaklerislik dcr Bibel. l. v, p. 252.

« Spinoza, OEuvrcs, irad. franç., t. i, p, t07 cl 109.

ügilized by Googte

r^"20 Ki r ni: s en i t i rj l ks

âges primitifs, on rencontre des hommes qui s’attribuent, avec une entière bonne foi, le pouvoir surnaturel de lire dans l’avenir et de communiquer à ceux qui les entourent les décisions de la volonté divine, dont ils sont ou dont ils croient être les organes. A une époque plus cultivée, les devins, s’il en existe encore, seront des fourbes abusant de la crédulité publique, ou des esprits faux et pervers cherchant à se faire illusion à eux-mêmes pour maintenir une antique domination ; mais dans les temps reculés, ou au milieu des peuplades ignorantes et encore en une sorte d’état d’enfance, ils sont convaincus eux-mêmes, avec autant de naïveté que la foule qui les admire et les redoute, de la réalité de la puissance extraordinaire qu’ils prétendent tenir des dieux. Et, en certain sens, ils sont dans le vrai, car ils sont pour leur temps des échos fidèles de la conscience par laquelle Dieu parle à l’homme.

plupart des écrivains français et anglais du siècle dernier, jugeant les âges primitifs d’après les habitudes d’esprit des époques civilisées, n’ont vu dans ces hommes que d’habiles imposteurs, se servant de la religion comme d’un instrument de domination. La critique moderne, plus impartiale et aussi plus éclairée, a fait justice de ces accusations passionnées. Une élude plus approfondie et de la nature humaine et de l’histoire, qui n’en est que la

Di--'izoô

SL' R LA BIBLE

manifestation, lui a appris à distinguer différentes phases dans le développement social, (i’cst un fait aujourd’hui acquis qu’il y a des âges différents pour les sociétés humaines comme pour les individus, et que, dans chacun de ces âges, la raison ne procède pas d’une manière identique. Dans les temps semblables au nôtre, la réflexion est en général le guide des hommes. Chacun pèse, avec plus ou moins de soin, les motifs d’après lesquels il doit se déterminer; l’examen, devenu un besoin, préside à toutes les actions importantes de la vie ; et ceux qui, plus éclairés, se croient appelés par cela môme à exercer quelijue influence sur leurs conlemporains, en appellent à leur raison et cherchent à les diiiger, en apportant la conviction dans leur esprit par des considérations solidement étahlies. Il n’en était point ainsi dans les âges primitifs. Â la place de la réflexion qui summeillait encore, l’homme ne suivait que les inspirations spontanées de sa nature. Celui chez lequel le sentiment était le plus vif et parlait le plus haut .se trouvait aussi, par cela môme, audessus des autres; il devenait leur guide. S’il ne s’était pas mis à leur tête, la foule l’aurait forcé de pieiidre cette place ; elle serait accourue autour de lui pour le consulter, comme un être extraordinaire’ .

< Benjamin Constani fait remarquer avec raison que l'homme s’adresse naturcllenicnt fi ceux de scs semblables qu’il croit éclai-

tl

La réflexion dépcnJ de noire volonté ; nous savons que les causes en sont en nous-mêmes. Mais le sentimenl ne se produisant pas en nous à noire commandement, nous apparaît, [lar sa nature spontanée, comme l’eflet d'une impression extérieure, comme un mouvement qui nous est imprimé du dehors et auquel nous ne sommes pas libres de nous soustraire. Celui qui l’éprouve avec une grande vivacité, n'en rapportant pas l’origine à lui-même, le prend naturellement pour l’inspiration de quelque puissance surhumaine. Les sentiments qui le dominent, les pensées qui s’agitent en son cœur, sans qu’il croie les avoir provoquées, lui semblent une voix divine qui se fait entendre à son oreille étonnée ; les ins[ùralions de son sens religieux et moral lui paraissent un ordre céleste. Comment ne serait-il pas convaincu lui-même qu’il n’est que l’agent passif d’une force extérieure, l’organe d’un Dieu qui s’impose à lui, quand il sait par sa propre expérience, qu’il essaierait vainement de résister au mouvement qui l’entraîne? Ce qu’il éprouve lui paraît un acte involontaire ; il ne se sent capable ni d’apaiser son agitation . ni de

rés par plus d’expéripnco. Ce germe encore informe de l’ordre sacerdulal n'est point, ajoulc-t-il, un efl'et de la fraude, de l'ambiiion ou de rmuiosiurp, connne on l'a souvent répété. Ce ne sont point les prêtres qui se constituent; ils sont constitués par la force des choses. (De la religion, t. i, p. 320 et 32I.I

donner un autre cours à ses sentiments ; il ne dépend môme pas de lui de se taire ; il parlera, non en son nom, mais au nom de la divinité qui le domine. La foule, de son côté, est persuadée que le devin n’esl qu’un organe passif de la divinité et qu’il n’a pas conscience de ce que le Dieu prononce par sa bouche'.

Celte exaltation du sentiment , cette surexcitation de l’élre moral, était naturellement un état pénible pour celui qui l’éprouvait. Ses forces physiques en étaient brisées ; d’oniinaireil était suivi d’une grande prostration ; il n’élail même pas rare qu’il ne se terminât par un évanouissement plus ou moins pro-

< C’esi ce qui explique commcni presque en tous lieux on a pu pren Ire le» insensi's cl les épileptiques pour des êtres iDspiré», ou du moins pour des éires d'auiaiit plus capables de recevoir l’inspiration qu’ils avaient moins de volonté propre. Celte croyance se rcirouve clii’i les insulaires de la mer du Sud (Dernier voyage du capitaine Cook, t. ii, p. 131) aussi bien que citez les Turcs, les Persans, les Arabes, les Groënlandais (Georgi, Besekreib., p. 376). Les anciens Giccs eux-mômes ii'étiient pas éloignés d» suppO'Or un certain mouvement surnaturel dans le délire et le dérangement de l'intellig'-ncc. Arisloieles cos qui valeiuJinis vilio lurfrcnl et mélancliolici dicerenlur, censebat haberc nliquid in animis priesagiuin nique divinum (Cicéron, De Divin., lib. I, cap. 37). Cela ne veut pas dire sans doute que les prophètes et les devius soicnl des insensé-, comme ont voulu le soutenir plusieurs médecins aliénistes ; mais ce préjugé, répandu prc.'^que en tous lieux, nous indique que l'on regardait les liommes inspirés par la Divinité comme aussi peu maîtres d'eux-inémes pendant la durée de l’inspiration que les êtres malUeureox qui sont privés de 1' sage do la rai-on.

longé. Aussi le proplièie recule parfois devant l’insi)ii alioii ; il se désole d élre sous la main puissante du Dieu qui l’agile : « Assez, û Éiei nel ! prends » maiiUenanl mon âir.e, » s’écrie Élie’. « Que ne » m’a-t-on fait mourir dans le sein de ma mère, » dit à son tour Jérémie ^ La pythie, pleine de terreur, essaie de se dérober à l’action du dieu. Prolée prend mille formes diverses pour échapper à quiconque veut le consulter ; il ne cède enfin qu’à la contrainte.

Tels furent, dans les âges primitifs, les interprètes du sentiment moral et religieux. Bien différents des hommes qui, dans les âges où domine la réflexion, défendent la même cause par des considérations puisées dans leur raison , ils furent spontanément entraînés par leur nature élevée. Le cri de leur conscience fut leur inspiration; mais celte inspiration ne venait-elle pas de Dieu? Sans doute, selon les aptitudes diverses des races, aplilndesqui .sont aussi des dons de Dieu, celle inspiraiion varia en degré de pureté , cl par une dispcn.salion parlicuüi're de la Providence, elle dut au génie moral de la famille d’.\brah.im sa forme la plus parfaite. .Mais, abstraction faite des différences essentielles des conceptions religieuses propres à chaque peuple , et considéré dans son mode de manifestation, le prophétisme

• 1 Rois, XIX, 4.

• Jérémie, xx, 14-18. Comp. i, 4-8.

s’offre à rhislorien avec les mfmes caractères et sous des traits analogues, aussi liien chez les peuples païens qu’au milieu des Hébreux, et les récits que ceux-ci nous ont laissés de la vie et de la forme de la prédication de leurs prophètes, présentent des ressemblances frappantes avec les récits de ceux-là sur leurs anciens devins.

l.e proj)liète hébreu est appelé parfois un songeur*. La connaissance de l’avenir ou de la volonté divine lui était en effet souvent communiquée dans des rêves’. Les songes ne jouent pas un rôle moins considérablcsdanslcs prédietions p lïennesou dans la manifestation des desseins de Dieu. Homère suppose qu’ils sont envoyés par les immortels’. La vertu fatiiü jueen est admise partons les peiqdes de l’antiquité’, Grecs’, Romains*, Phéniciens, Babylo-

i taS'n, Deuter., xm, 2, i, 6, ; Jerém., xxvii, 9.

« Généré, 3 ; xxxi, 21 ; .\omb., xii, 6 ; Deitl,, xm, 1 cl suiv. ; Juges, vu, 13 13 ; 1 Siimuel. xxvni, 6 ; l Hois, ni, 5 ; Dan, I, n ; Jérémie, \xiti ; 23, 28. üîéc, xii, U, eic.

5 Odijss , XIX, 5i7, 50H-567 ; Virgile, Enéide, vi, 89i-897 ; Horace, Oi/c.«, lili. lu, ode 27.

* Les songes, fait ohscrviT Meiners, sont de tontes les e^p^ces de divination ce le il liqiiere l’antiqi iié ei mCnie le* |didoso|dies aecerdaient le plus do co. fuiice ; e’i st pniir cela tpic li-s anciens dnrm lient dans les temples. K rit. Gesch. der Relig., t. ii. p. 617 et 618 ; .\lf. Manry, Histoire des relig. de la Grèce antiq. I. Il, p. 448.

‘ Xi'iioi'lioii, Cijr. e.rpédil., iii, cap. 1,^2. 4, cap. 3, § 5 ; Plutarque, De vil. secund. Epicur. precepla, § 22.

• Miicrob. Cumm. in somn^ Scip., lib. i, 3, 4, et 7.

niens’. Perses’, Égyptiens’. La divination par les songes était également connue de toutes les populations indiennes de l’Amérique ; elle y est encore aujourd’hui en usage *. Les sauvages habitants de la Sibérie et du Kamtscliatka n’entreprennent aucune expédition , ne font aucun échange , ne s’engagent par aucun traité, qu’ils n’y soient autorisés par des rêves®.

Chez les Hébreux, comine chez les païens, la prophétie est toujours accompagnée d’une violente exaltation de l’imagination. C'est là un fait que Spinoza avait signalé®, et ce fait est confirmé par plusieurs récits de l’Ancien Testament. Saul est saisi de l’esprit prophétique à la rencontre d'une troupe de prophètes chantant et s’accompagnant sur des instruments de musique \ Élisée appelle un joueur d’instrument pour s’exciter à prophétiser*. La harpe est presque constamment mentionnée quand il est parlé de prophéties*. En un mot, le prophète hébreu

t Dan II, 1 ; iv, l et suiv. ; Hérodote, i, J 181.

« Héro toie, vi, J 107.

» Genèse, xl, 5 et suiv. ; xli, 1 et suiv.

«Air. .Maury, Hist. des relig. de la Grèce antiqut, t. n, p. Ü7, note 2.

> Bcnj. Coiistani, De la Religion, t. i, p. 336-338.

• OEuvres, irad. franç., 1. 1 , p. 83 et 81 ; Nieincyer, Ckaraku der Bibel.JL. v, p. 302-305.

’ I Samuel, x, 5-12.

• 2 Roù, tu, io.

» 1 Chron., XXV, 1 ; Sam., x, S ; Ps. xtix, 5, etc.

SUR LA IIIBLE

paraît avoir eu besoin de traverser une phase d’excitation fébrile avant de pouvoir lire dans les mystèjes de l’avenir, il en était de même pour les prophètes païens. Us nous sont toujours représentés comme agités de pénibles convulsions au moment où l’esprit prophétique s’empare d’eux'. Or, les douleurs et les spasmes sont les effets ordinaires d’une exaltation extraordinaire de l'imagination. S’il faut parfois les contraindre par la force à rendre leurs oracles, comme il est raconté de Protée dans l’Odyssée, c’est qu’ils redoutent eu.\-mêmes d’entrer en lutte avec le Dieu qui les possède’.

La prophétie est inséparable de la poésie aussi bien chez les païens que chez les Hébreux. Le poète 'hébreu est un prophète et le prophète est un pdele’. Marie, sœur de Moïse, et Débora sont appelées des prophclesses, uniquement parce qu’elles ont célébré dans leurs chants les victoires du peuple élu *, et, d’un autre côté, les prophètes se servent d’un langage rhythmique très voisin de la poésie. En Grèce, la pythie, dit Herder, croyait devoir répondre en vers, quoique ses vers fussent presque toujours fort

^ In furorem afllatn nuroinis rapli. Paulus, üeber der althebr. Litterat., p. t3l ri <35.

• Odyss., IV, 396, 417, 418, 45Ü-403.

• Niemcycr, Charakl. der Bibel, l. v, p. 300 el 301.

‘ Exode, xw, 20 ; Juge*, v, 1 et suiv.

mauvais', el partout ailleurs, dans les temps anciens, la poésie , ou du moins une prose cadencée et rhylhmique, qui fut chez un grand nombre de peuples la première forme de la poésie, était le langage des oracles’. C’était une opinion générale qu’Apollon présidait à toutes les inspirations, à l’inspiration prophétique comme à rinspiration poétique, et ces deux inspirations n’étaient en quelque sorte, pour les anciens, qu’une même chose’.

Il faut citer encore un trait de ressemblance entre le prophétisme hébreu el le prophétisme païen. L’art de la médecine el l’art de la divination étaient, dans les temps antiques, également attribués à leurs prophètes par les peuple s païens el par les descendants d’Israël. Mélampe fut aussi célehre dans l’art de guérir que dans l’art de percer les mystères de l’avenir. La connaissance des herbes el des poisons était le partage de la plupart des anciens devins, el c’est un fait connu que, dans la Grèce ancienne, les malades allaient chercher la guérison de leurs maux dans les sanctuaires. Celui du devin Amphiaraùs, à Oropes, fui longlem[is renommé pour ses cures merveilleuses. On n’accourait pas avec moins d’empres-

I Herder, Hist. de la poésie hébraïque, Irad. franç., p. 308 rt 309.

• Cicéron, Pro Arch., tj 8 ; /)« Divinot., I, J 38 ; n, $ 48.

» l’anliis. Ueher der Ursprung der althebr. Ciller., p. 433 ; .Maiiry. Hitt. des relig. de ta tirèce antique, t. n, p. 500.

Sun LA BIBLE

sement auprès des prophètes hébreux ‘ ; on venait les consulter de loin’; leur réputation avait même franchi les limites de la terre de Clianaan’. Les guérisons qu’ils opéraient sont présentées d’ordinaire comme des faits mir;iculenx' ; mais on peut conclure d’autres passages qu’ils possédaient de véritables connaissances médicales".

Ce n'est pas seulement par ces ressemblances générales qu’on a rapproché le prophétisme hébreu du prophétisme desantrespeiqiles ; ona essayé encore de montrer que l’iiisloire des prophètes d’Israël, aussi bien que celle des devins païens, a été embellie par une sorte de poésie nationale qui se plaît à célébrer, en les surchargeant de plus en plu^ d’incidents extraordinaires, le souvenir des hommes vénérés des temps passés. Telle est l’explication que les Eichhorn, les G.-L. Bauer, les Paulus et bien d’autres encore ont donnée des prodiges de tous genres qui occupent une si grande place dans la vie des prophètes hébreux.

Dans l’antiquité, Evhémére avait prétendu que la mythologie grecque n’était (|u’une histoire transformée des anciens bienfaiteurs de l’humanité, di-

• 2 Rois, V. 8 et suiv. ; ni, 11 cl 12; viii. 8 et suiv.

• 1 Rois, XIV, 1 cl siijv.

> 2 Rois, IV, 21 cl suiv, v, 3 et suiv.

‘ 2 R'iis, II, lu cl suiv.; iv, 18-ii ; xx. 7 cl suiv.

’ 2 Rois, IV. 3!*-il ; xx, 7 ; E^ais, xwvni. 21 : Winev , Ribl. Rcahrirrlerh., I, i. p. ins, cl t ii, p. 333.

'330 ÉTUDES CrUTIÜUES

vinisés par la reconnaissance publique et grandis par la poésie qui les avait pris pour l’objet de ses chants. Ce système, atta |ué aussi bien par les stoïciens que par les néoplatoniciens, est évidemment incapable d’expliquer tous les mythes. Ceux qui ont leur origine dans la combinaison du sentiment religieux, du jeu de l’imagination et des premières apercepiions spontanées de la raison lui écha[ipcnt, et les mythes de ce genre sont les plus considérables. Mais à côté d’eux, il s’en trouve d’autres qui ont bien certainement leur raison dans l’bistoire, et qu’on ne peut prendre que pour des transformations poétiques de faits réels ; ce sont les mythes historiques, comme les appelle L.-G. Bauer. Sur ce terrain restreint, lé système d’Evhémère conserve sa valeur, et les écrivains de l’antiquité qui le repoussent en général , le pieux Plutarque entre autres, ne craignent pas de l’appliquer à certains mythes qu’ils attribuent sans hésiter aux traditions des poètes; tels sont, par exemple, ceux de Protée et de Tantale'.

. Ce sont des mythes de cette catégorie que L.-G. Bauer, Eichhorn et plusieurs autres critiques ont cru trouver dans un grand nombre de récits de l’Ancien Testament, dans ceux surtout qui sont

■ riutaïque. Œuvres morales, tradact. franç. Pari;, iSiS, l. ui, p. 153.

Sta LA BIBLE

relatifs aux i>lus anciens prophètes. Les Samuel, les Aliija, les Ëlie, les Ëlisée auraient été chez les Hébreux, comme les Mélampe, les Amphiaraüs, les Amphielée chez les Gi ecs, les objets de l’admiration des générations suivantes. L’imagination populaire et le sentiment national auraient bientôt prété à ces hommes vénérés des proportions surhumaines, et leur histoire aurait fini par se teindre de ces brillantes couleurs de la légende dont se couvre toujours, à quelque degré, le souvenir des héros. C’est ainsi que s’expliquerait toute la partie surnaturelle des récits bibliques, a Le coloris miraculeux qui s’étend sur l’histoire est le produit, dit Paulus, des embellissements postérieurs des faits transmis par la tradition'. »

Ce mode d’explication a été appliqué par Eichhorn à ce que les deux livres des Rois nous racontent des prophètes dans le royaume d’IsraëP. a Les actions de l’ordre des prophètes dans le royaume d’Israèl, fait remarquer ce critique éminent, présentent de si nombreuses difficultés internes, que celui qui étudie avec réflexion l’histoire de la religion, a une peine infinie à se reconnaître à travers les quelques chapitres des deux livres des Rois qui les rapportent.

• Pautus, Oeber der Ursprungder althebr. Lilter., p. 133. t Ueber die Propheten-Saqm m/s drm Iteirhe Israels <la:is Allgem. BibUolh. rlerhibl. Littéral., l. iv, p. 19S-26S.

Que celui qui n’a pas éprouvé ce sentiment lise seulement la vie d'Élie et celle d’Elisée, il ne manquera pas de rapporler de celle lecture la même impression que nous, ün semble ici transporié dans un monde qui n’est plus régi par des lois éternelles, mais dont la marche est sans cesse interrompue par une intervention se renouvelant sans cesse de la divinité*. »

Pour résoudre toutes ces difllcultés, une scide hypothèse est possible , selon Eichhorn ; il n’y a qu’à prendre ces récits pour des traditions qui, en passant de bouche en bouche, se sont amplifiées peu à peu. Il y a, sans doute, un fait réel au fond de chacune d'elles ; mais autour de ce noyau primitif se sont amassées successivement des circonstances accessoires qui ont fini par lui donner un caractère surnaturel. Le devoir de la critique est de dégager le fait historique de ces enveloppes et de montrer en même temps, autant que faire se peut, comment se sont formés peu à peu les embellissements dont on l’a surchargé ^

Et ce n’est pas seulement le miracle qui trouve son explication dans ce système; la prophétie y a aussi la sienne, la prophétie qui n’est au fond qu’un miracle d’un espèce particulière. Les prédictions,

I EiHihnrn, Ueher die Prophrien-Sagen, p. 202.

’ Eiclihorn, ibid., p. 207 el 208 ; B uicT, Ht br. ilijiholoyie. l. ii, p. U7.

quand elles ne sont pas lellemcnl vagues qu’elles peuvent s’appliquer à tout grand mouvement politique, doivent leur forme dernière, celle sous laquelle elles nous sont parvenues, à la môme cause qui a entouré de miracles la vie des prophètes, c’est-à-dire à la tradition populaire, qui ajoute le surnaturel aussi bien aux discours qu’aux actions.

Les deux exemples suivants, que je choisis parmi les faits les plus souvent allégués, mettront dans tout leur jour la manière dont la critique entend explifpier un grand nombre de prophéties.

Une des prophéties les plus célèbres de l’Ancien Testament est celle de Jacob mourant, sur les destinées futures de sa nombreuse postérité Cette prophétie, assurent un grand nombre de critiques. Gramberg entre autres ’, n’a pu ô:ro écrite qu’à une époque où la famille d’israèl formait déjà douze tribus distinctes et établies dans le pays de Canaan. Le verset !28 du chapitre xlix sulfirait déjà pour trahir l’origine postérieure île cette prédiction, rédigée évidemment, du moins dans sa forme actuelle, après les événements dont elle parle. 11 prouve que le rédacteur de ce [lassage. ou du moins celui qui l’a remanié, connaissait l’existence des douze tribus.

• Genèse, xlix, 2-27.

.^GrambiTg. Krit. Geschichte der Beligiosideen des alten Tettamenis, t. ii, p. 28 cl 29; Tucli, Die Ginesis, p. 553; Knobel, Dm GeneeU erktaert, 2* ddit., p. 354 el 355.

Ksl-ce à dire que cette prophétie, comme toutes les autres qui, dans leur forme actuelle, sont postérieures à l’événement, soient des fraudes pieuses et le résultat d’un plan combiné d’avance, dans le dessein de persuader aux générations suivantes que les hommes auxquels nn les attribue possédaient réellement le don de lire dans l’avenir? En aucune façon ; la critique se garde bien de transporter aux temps héroïques l’usage de procédés qui n’ont été propres qu’à des époques de décadence. Qu’aux âges de caducité iniellectuelle, quand, dans son impuissance, l’esprit se retourne, avec l’admiration d’un vieillard pour les années de sa brillante jeunesse, vers un passé dans lequel apparaissent le mouvement et la vie, qu’à de telles époques on abuse de l’ignorance, de la crédulité et du pédantisme unis en un bizarre mélange, pour mettre sous le patronage de noms anti(jues des conceptions relativement fort modernes, cela se conçoit, et l’histoire nous en donne d’étonnants exemples; mais rien de semblable n’est possible dans les premiers développements des nations, quand la vie déborde de toutes parts et se suffit à elle-méine, quand la poésie n’a pas été remplacée par la réflexion, et les mouvements spontanés par de pauvres combinaisons artificielles.

Les prophéties postérieures à l’événement sont le produit de l’esprit national célébrant les vertus

des anciens pères du peuple. La prédiclion de Jacob mourant est un chant populaire sur les destinées des douze tribus, chant que par une fiction ingénieuse le poêle a mis dans la bouche de leur père commun. On sait que, souvent en effet, la poésie a pris pour thème le souvenir d’un fait réel, mais déjà embelli par l’imagination populaire.

La prophétie d’ÈIie sur la fin de la famille d’Acliab s’explique à peu près de la même manière. Cet homme de Dieu avait reproché à Achab le meurtre odieux de Naboth et lui avait annoncé que des crimes aussi abominables devaient inévitablement amener sur sa race la malédiction divine. La famille d’Achab périt, en effet, bientôt après, à la suite d’une conspiration militaire à laquelle les prophètes ne furent pas étrangers ' . et les pieux Israélites, rapprochant des menaces qu’Êlie avait fait entendre autrefois à ce roi, les terribles circonstances du meurtre de Joram, de sa mère et de ses soixante et dix frères, ne manquèrent pas, en racontant cette grande catastrophe , d’en faire entrer les détails dans les paroles du prophète au faible époux de la féroce Jézabel ^ Serait-il difficile de trouver dans l’histoire bien des transformations

1 1 Rois, XIX, 16, l7 ; 2 Rois, ix, I-l4.

1 1 Rois, XXI, 21-23; 2 Rois, ix, 7-10. Conip. avec 2 Roi$, ix. 24-26, 36, 37 ; x, 10; Gratnberg, ibid., I. il, p. 440-443.

semblables d’un avertissement sévère donné à un roi en une prédiction complète des malheurs mérités qui tombent sur :ia race?

Est-il nécessaire de rappeler que les oracles composés après coup ne furent pas rares dans l’antiquité païenne? Je ne veux pas parler des prédictions qu’Hoinère met dans la bouche de Patrocle expirant, ou d’Hector frappé d’un coup mortel. La (iction poétique est ici trop manifeste, quoique, à vrai dire, elle se fonde sur la croyance commune à tous les peuples de l’antiquité que l’avenir laissait souvent échapper s»'s mystères aux yeux presque éteints de l’Iiomme près d’abandonner la vie. Je ne considère ici que les prophéties dont l’histoire a conservé la ifiémoire. Combien n’en est-il pas, parmi celles qui sont attribuées à la pythie ou à d’autres oracles païens, dont la forme suflU pour trahir une composition postérieure à l’événement, et qui doivent leur naissance à l’imagination populaire, toujours et partout disposée à faire intervenir une puissance surnatorel'e dans tout ce qui excite son admiration ou soulève son indignation?

C’est dans cette classe qu'il faut ranger, pir exemple, les deux oracles de la pythie sur Cypsolus, qu’Hérodote nous fait connaître’. Le despotisme que cet homme faisait peser sur sa patrie,

> Hérodote, v, $ 92,

et que son fils Périandre rendit plus insupportable encore après lui, avait laissé un sentiment si profond d’horreur, que la tradition populaire éleva cette odieuse tyrannie au-dessus du cours naturel des choses, et en entoura le souvenir d’ornements légendaires. Le règne de ces deu.x hommes fut regardé comme un châtiment que les dieux avaient voulu infliger à Corinthe, et l’on exprima cette opinion dans les deux oracles que la pythie aurait rendus avant même la naissance du fils d’Hétion et de Labda.

Je citerai une autre prédiction dont la composition postérieure doit laisser encore moins de doute. Plusieurs écrivains de l’antiquité nous rapportent qu’ Homère ayant demandé à la pythie de lui faire connaître le lieu où il avait reçu le jour, l’oracle lui répondit qu’il n’avait pas d’autre patrie que la Grèce entière *. Il n’y a évidemment ici rien d’historique; on a de bonnes raisons de croire qu’Homère ne consulta jamais la pythie, et d’ailleurs l’origine de cette prédiction ne saurait être douteuse. Elle a été supposée pour donner une sanction divine à l’opinion, chère à tous les Grecs, que le père de la poésie ne pouvait pas apparte-

1 Pausanias, Phocid., cap. xxiv; Eusèbe, Prèp. evang., v, 33. C«tte prédiction est rapportée avec de plus grands développements an commencement de la vie d’Homère, attribuée à Plutarque.

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Ï538 KTUDES CniTlQlJES

uir exclusiveinenl à une seule partie de la Grèce.

Enfin il est entre le prophétisme hébreu et le pro[ihélisme païen nue analogie bien autrement iiiiportaiite encore que les précédentes, qui eu est comme le couronnement et qui nous ramène au grand fait précédemment signalé de la distinction des âges dans lesquels domine le sentiment spontané, et de ceux dans lesquels l’empire est passé à la réllexion. 11 n’y a eu de prophètes eu Israël que depuis Moïse jusqu’à Esdras, c’est-à-dire que dans cette période de l’histoire des Hébreux que l’on peut appeler, en se servant du langage de Yico, l’âge héroïque de la famille de Jacob. La prophétie cesse au moment où entraînée dans le mouvement général des nations, après le retour de la captivité de Babylone, cette famille entre dans ce qu’on peut appeler l’âge humain ou dans la période historique proprement dite. C’est dans un moment correspondant de leur histoire, dans un état de civilisation tout à lait semblable, pendant leur époque héroïque, que le prophétisme règne au milieu des peuples païens. Tous les grands devins de la Grèce devenus des personnages légendaires et des hommes divins aux yeux de la postérité, sont antérieurs à l’époque des Solon, des Bias, des Simonide. Ceux qui depuis ce moment anichèrent la prétention de lire dans l’avenir ou de se faire les interprètes de la volonté des dieux, ne furent plus que des sor-

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ciers de bas étage, séduisant, il est vrai, la foule toujours crédule, mais généralement méprisés des hommes éclairés. Si la pythie conserva quelque reste de son antique prestige, c’est parce que son oracle était entré dans les institutions nationales. Elle ne dut qu’à cette circonstance de participer en une certaine mesure au respect qui était assuré à la loi et aux magistrats, et encore les services qu’elle était obligée de rendre aux chefs du peuple, prouvent qu’elle n’était guère alors qu’un moyen de gouvernement. Même spectacle dans le monde moderne. La prophétie et le miracle remplissent tout le moyen âge ; ils disparaissent avec lui. El s’ils ont encore quelque crédit, ce n’est qu’au milieu de peuplades qui ne sont pas arrivées à l’âge de la réflexion et à l’époque historique.

Le prophétisme est donc un phénomène commun à tous les peuples. Mais il n’appartient en propre qu’à un seul moment de leur histoire. Il est une manifestalion de l’esprit particulier aux âges héroïques, ou pour mieux dire, c’est sous cette forme que se produit ce qu’on pourrait appeler le ministère de i’esprit, aux époques où domine la force brutale. Là où la réflexion a pris le dessus sur le sentiment spontané, mais par cela même toujours confus, et a amené à sa suite des mœurs plus douces, le droit, la morale et la religion n’ont besoin, pour se faire valoir, que d’en appeler à la raison. Mais

dans les âges barbares, quand la force prédomine, la conscience du bien el du divin ne peut en imposer aux farouches héros, qu’en prenant elle-même un caractère héroïque. Pour résister à une Jésabel, il fallait un Ëlie.

Telle a été la marche même des choses. Chez tous les peuples qui ont parcouru le cercle complet de leur développement, chez les Hébreux comme chez les Grecs et les Romains, dans les empires de l’antique Orient comme dans les temps modernes, le prophète a précédé le savant, le philosophe et le politique. Dans l’ancienne Grèce l’influence morale appartint aux devins Mélampe el Âinphiaraüs, avant de passer dans les mains des Platon, des Aristote et des Zénon; dans notre Europe, l’observateur de la nature a enlevé, au xvi® siècle, l’enseignement aux théologiens du moyen âge, et chez les Juifs, après la captivité de Babylone, le docteur de la loi remplaça le prophète inspiré.

On est ainsi ramené à une loi historique générale ; le peuple d’Israël n’est pas une exception au milieu des autres peuples, et le prophétisme hébreu rentre dans les analogies de l’iiistoire.

SUR LA niBLE

Les considérations qui viennent d’être exposées, nous ont fait connaître ce qu’est le prophétisme en général ; elles ne suffisent pas pour déterminer ce qu’il fut en Israël. Il est dans la nature des choses que cette manifestation de l’esprit religieux prenne des caractères différents selon la nature différente des milieux dans lesquels elle se produit, et qu’une grande diversité de formes éclate sur un fond commun. A la suite d’antécédents historiques d’une nature particulière et sous l’action spirituelle propre à la famille d’Israël, le prophétisme hébreu n’a pu être exactement identique à ce que le prophétisme a été dans toute autre race et dans toute autre contrée. Après avoir examiné ce que, dans le langage de l’école, on peut appeler le genre prochain, il faut maintenant déterminer la différence spécifique, c’est-à-dire ce qui n’appartient qu’au prophétisme hébreu et 1e distingue de tous les phénomènes analogues observés dans d’autres lieux et dans d’autres temps.

Le caractère particulier du prophétisme en Israël

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est la conséquence de ses rapports avec la législation mosaïque. Eichhorn ne s’y est pas trompé. Le premier, il a indiqué avec une rare sagacité que la prophétie hébraïque a ses racines dans la Loi et que le prophète Israélite est le successeur légitime et nécessaire de Moïse'. C’est ce qu’il convient maintenant de mettre au-dessus de toute contestation.

Il a été prouvé dans l’étude précédente, qu’à côté du monothéisme idolâtrique qui fut la religion de l’immense majorité de la famille d’Israël jusque vers les derniers temps de la monarchie, il se maintient constamment, malgré des persécutions presque continuelles, un petit nombre d’Israélites se rattachant à la tradition mosaïque et formant une sorte de parti religieux dissident au milieu de la maison de Jacob. C’est à la tète de ce parti que se trouvent les prophètes; ils en sont les chefs, l’âme; et non-seulement ils sont en Israël les représentants du mosaïsme dont ils maintiennent la tradition, mais encore iis combattent pour son triomphe. On sait qu’après de longues épreuves la victoire leur resta.

L’enseignement des prophètes a pour but: I® de renverser non pas seulement l’idolâtrie polythéiste, mais encore l’idolâtrie monothéiste, et 2® de montrer

• Eichhorn, Einteit. tn; aile Tcifam., deuxième édition, l. iii. p. 8-13.

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