‹ Études critiques sur la BibleChapitre 29 sur 34 · X, 5, 10; XIX · texte numérisé non relu

X, 5, 10; XIX

‘ Niemeyer, Charakteristik der Bibel, l. v, p. 253 et suiv.

» 1 Samuel, XIV, 20.

SUR I.A HIULK fî79

leurs de congrégations d’aspirants au ministère prophétique. Tout semble prouver que les disciples des prophètes habitaient ensemble et mangeaient à une table commune*. Saint Jérôme est parti de là pour comparer ces écoles à des couvents Mais la comparaison manque de justesse, car le célibat n’était pas imposé aux fils des prophètes et il paraît que la communauté se composait, non pas seulement des disciples des prophètes, mais aussi de leurs familles.

Ces écoles, ou du moins les principales d’entre elles, étaient établies à Rama à Belhel % à Jéricho** et à Guilgal \ c’est-à-dire dans les lieux qui, je l’ai déjà indiqué, semblent avoir été, depuis les premiers temps de l’établissement des Israélites dans la terre de Canaan, des sanctuaires, dans lesquels le mosaïsme s’était conservé sous la garde des hommes de Dieu ".

On peut regarder comme positif qu’elles ne survécurent pas à Élisée. Deux faits peuvent du moins nous le faire croire. D’abord, il n’en est plus ques-

* 2 Rois, II, 3, 5, 15 ; iv, 38-40 ; vi, 1 cl 2.

3 Epistol. ad. Rustic. Monach. cl EpistoL, ad. Paulin. 5 2. Rois, IV, 1 , 5 et 7.

‘ 1 Samuel, xix, 19 et 20.

» 2 Rois, II, 3.

“ 2 Rois, 11 , 5 cl 18.

1 2 Rois, IV, 38

* Ewalü, Geschichle des Yolks Israël, i. ni, 505 cl 506.

KTUriES CRITIQUES

lion ni dans les récils bibliques qui se rapportent à des temps postérieurs, ni dans les écrits qui nous restent d’Esaïe, de Jérémie, d’Ezécbiel et des douze petits prophètes. Ensuite on sait d’une manière certaine qu’Amos, Esaïe, Jérémie et Ezéchiel ne se formèrent pas à leur ministère dans des écoles prophétiques', et il est probable qu’il en fut de même des autres hommes de Dieu qui vécurent du huitième siècle avant l’ère chrétienne jusqu’à l’époque de la captivité de Bahylone. Rien ne prouve du reste que, même à l’époque où existaient ces établissements dont la fondation est attribuée à Samuel, tous les prophètes y aient reçu leur éducation. Tout Israélite inspiré par sa piété pouvait prendre la parole pour la défense de la loi, et l’on peut supposer avec quelque vraisemblance que dans tous les temps il y a eu des prophètes qui se sont consacrés à celle œuvre spontanément, sous la seule inspiration de leur conscience.

En dehors des faits que je viens d’indiquer, tout le reste n’est qu’un vaste champ d’hypothèses.

Il y aurait cependant un grand intérêt à connaître l’i'nseignemeni qui était donné dans ces écoles; mais on est réduit ici à des conjectures plus ou moins satisfaisantes. Plusieurs critiques bibliques ont prétendu que la musique y occupait une place impor-

• VII, 14; Esaïe, vi; Jér., i, 1 ; Ezéch., i, 1-3.

tante', c’est probable; la musique et la prophétie se soutenaient mutuellement^ Mais l’enseignement par lequel on préparait les futurs prophètes à leur difficile ministère ne se bornait pas certainement à l'art du chant et de la musique instrumentale. Faut-il admettre, avec de Wette, qu’ils étaient également formés à l’art delà parole et surtout à la poésie lyrique" ? On pourrait d’autant mieux supposer qu’ils recevaient quelque instruction littéraire, qu’on sait qu’un grand nombre de prophètes écrivirent les annales de leur nation*, et qu’à vrai dire presque toute l’ancienne littérature hébraïque , ou du moins presque tout ce qui nous en reste , est de leur main.

Il semble qu’on devait avant tout les initier à la connaissance des traditions nationales, et des idées qui constituaient la base de la religion et de l’ordre social du peuple d’Israël. Le prophétisme hébreu n’était pas seulement une manifestation de la conscience religieuse en général, il avait un programme arrêté dans ses points essentiels , programme qui se composait de l’ensemble des conceptions tbéocratiques. Est-il possible d’admettre que les jeunes prophètes ne fussent pas familiarisés de bonne heure

< Eichhorn, AUg. Biblioth. der bibiischen Litterat., t. x, p. 1098.

> 1. Samuel, x, 6; 2 Jtois, ni, 15.

' De Welle, Comment, über die Psalmen ; Psalm., 32.

t 2 Chron., ix, 29 ; xii, 15 ; xiii, 23 ; xxvi, 22; xxxil, 31.

382 ÉTUDES ClllTKJUES

avec ces idées? Le dessein de Samuel, en réunissant autour de lui les hommes de Dieu, n’avait pu être que d’en faire des défenseurs décidés de la théocratie mosaïque. 11 fallait donc les pénétrer de l’esprit des institutions de Moïse. L’unité qui , à partir de ce moment, se montre dans la prédication et dans les vues des prophètes, semble une preuve que l’enseignement de ces écoles était surtout dirigé dans ce sens.

Il est possible qu’on entrât sur ce sujet dans plus de détails qu’on ne serait porté à le supposer à première vue. Non-seulement il règne un même esitril général dans tout le prophétisme hébreu, mais encore il y a dans la prédication prophétique certaines formes de discours qui se reproduisent fort souvent. C’est ce qu’on peut remarquer, surtout dans les anciens prophètes', et si ce fait s’exjilique en [>artie par l’étude qu’ils devaient faire des parties écrites de la législation mosaïque, il trahit aussi une éducation commune et des exercices assez souvent répétés pour avoir laissé dans leur esprit certains moules de la pensée.

Quoi qu’il en soit de ces hypothèses, il est du moins incontestable que, depuis Samuel, le prophétisme prit une plus claire conscience de lui-même, et que, plus assuré de la mission qu’il devait rem-

' 2 Rois, XIV, 11 ; XVI, 4 ; xxi, 24, elc.

Digiti. b. ■

SUR LA. HIBLE

plir, il se posa décidément comme le directeur de la vie de l’Israélite. Ce n’était pas là sans doute un fait entièrement nouveau ; les prophètes antérieurs avaient été aussi les défenseurs et, dans tous les cas, les conservateurs des idées théocratiques. Mais il y a ici un développement plus étendu de ce fait. Désormais, le prophétisme sera la puissance spirituelle en Israël, puissance qui se placera à côté, sinon audessus de celle des juges, comme de celle des rois. Avec Samuel, le ministère de l’esprit fut organisé dans la maison de Jacob.

Considéré sous ce rapport, le prophétisme hébreu offre un spectacle unique dans l’histoire. Le prophétisme païen n’a rien qui puisse lui être comparé. On ne peut, il est vrai, contester à celui-ci le mérite d’avoir été aussi le défenseur de la morale publique. Mais il ne parle en général que lorsqu’on le consulte; il ne prend à peu près jamais l’initiative; il ne s’élève pas sans cesse, sans y être provoqué, contre les infractions morales ; il ne soutient pas enfin, pendant des siècles, une lutte constante contre les superstitions populaires, l’avidité des grands et des prêtres, la politique inintelligente des rois. Le prophétisme hébreu, au contraire, est comme une sentinelle vigilante en Israël ', 11 ne se commet

' Jérémie, vi, 17 ; Eséch., iii, 17 ; xxviii, 6, 7 ; Esaïe, ui, 8; LVi, 10.

KTUUES CIUTIQUES

pas un grand crime dans le pays ; il ne s’ourdil pas une trahison contre la cause de la théocratie, à laquelle se rattache par des liens indissolubles la nationalité israélite ; il ne se prend pas une mesure impolitiqiie dans le conseil des rois ; il ne survient aucune calamité publique, sans que le prophète élève la voix pour condamner le coupable, démasquer le traître, reprendre le conseiller de mensonge, consoler le malheureux. 11 est constamment sur la brèche. Une impulsion irrésistible le pousse à dénoncer en tous lieux l’injustice*. Ce n’est [>as sans raison qu’on l’appelle le Veillant'. Le prophète qui n’est pas prêt, en toutes circonstances, à prendre la parole pour la cause de l’Élernel, n’est qu’un « chien muet, ne sachant aboyer et aimant à dormir'. » On a souvent prétendu que Samuel n’avait élevé l’autorité spirituelle des prophètes que dans le dessein d’établir un utile contre-poids à l’autorité royale. 11 est en effet certain qu’il opposa une vive résistance aux vœux des Israélites, lorsque, fatigués de l’anarchie et séduits par l’exemple des pays voisins. ils le forcèrent à leur donner un roi; mais cette opposition s’explique d’elle-même. La transformation sociale que réclamait la nation lui parais-

* Jérémie, xx, 8-18 ; xiv, 3, 5 ; Amos, vu, 14, 17, de.

* Habb., Il, 1 ; Ëtéch.. iil, 17 ; xxxiii,7 ; Dan., iv, 13, 17. - Esaïe, Lvi, 1 0 cl 11.

Sun LA BIBLE

sait, et avec juste raison au point de vue ihéocralique, une infraction insensée au principe fondamental des traditions mosaïques. Le roi, le seul roi de la famille d'Israël, c’était l’Élernel ; il ne devait pas y en avoir d’autre’. Il n’était en outre que trop facile de prévoir que la royauté, importation étrangère au milieu des Hébreux, entraînerait à sa suite les plus grands désordres dans l’économie mosaïque, et qu’elle aurait pour inévitable résultat l’introduction des mœurs des peuples étrangers, et vraisemblablement aussi celle de leurs cultes.

11 est certain encore que le prophétisme fut en lutte constante avec les rois qui favorisèrent l’idolâtrie, et ces rois furent nombreux. Probablement, sans l’énergique opposition des prophètes, le mosaïsme, menacé dans son existence par la royauté, aurait péri sous le gouvernement de princes qu’une pente naturelle portait à introduire dans la maison d’Israël le despotisme des monarchies orientales.

Ces considérations ne me paraissent pas cependant suffisantes pour contre-balancer les données historiques qu’on peut dégager des chap. viii, ix et x du premier livre de Samuel. D’après ces données, la cumbinaison qu’on suppose à Samuel est absolu-

> 1 Samuel, viii, 7, 9, Cette opinion resta celle des prophètes de tous les èges. Osee.xm, 10 et tl ; Esaïe, vi, 5; xxxiii, 22; xLiv, 6; Je'rcm., viii, 19; x, 10; xi.vi, 18; xuviii, L‘>, 41, 57, etc.

38G KTUDES CRITIQUES

ment impossible. Llles nous apprennent, en effet, que les écoles des prophètes ou, si l’on veut,, les congrégations de prophètes auxquelles on a donné ce nom, furent antérieures à l’élahlissenient de la monarchie. Ce fut seulement dans la vieillesse de Samuel', que la crainte de voir lui succéder dans la direction des affaires publiques, ses fils, qui semblaient à la fois indignes et incapables du pouvoir su[)rèmc% fit naître le ilésir d’avoir dans un gouvernement munarebique des garanties d’ordre et de sécurité que n’avait [ui assurer en Israël l’autorité éphémère des juges. L’organisation du prophétisme est, au contraire, l'œuvre de sa jeunesse ou du moins de son âge niùr. On voit dans tous les cas, les prophètes réunis en communauté avant que Saül apparaisse pour la première fois sur la scène^

Ce ne fut donc, comme je l’ai déjà dit, que dans l’intention de répandre parmi les Hébreux la connaissance des idées théocratiques, de leur donner des défenseurs et d’assurer leur empire dans l’avenir, que Samuel, ranimant le prophétisme qui s’éteignait en Israël, le constitua sur des hases solides. L’établissement de la royauté fut un incident inattendu qui vint troubler son plan, sans pouvoir ce-

' 1 Samuel, viii, 1-S.

* 1 Samuel, viii, 5.

* I Samuel, X, S Cl 10.

Dinili. ; !■, (k>0 <^le

pendant l’anéantir, il se trouva que le ministère de l’esprit, qu’il avait destiné à une action générale et permanente, devint un utile instrument de résistance aux entreprises d’un grand nombre de rois contre le mosaïsme. Mais ce n’est certainement pas contre le régime monarchique, dont rien, pendant la plus grande partie de sa vie, ne pouvait lui faire prévoir l’avénèment, qu'il organisa dans le principe la puissance spirituelle au milieu des descendants de'^Jacob.

Les profrfiètes qui vécurent depuis l’époque de Samuel jusqu’à la fin du ix' siècle avant l’ère chrétienne, nous sont plus connus par leurs actions que par leurs écrits ; ceux qui vécurent depuis le commencement du viii® siècle Jusqu’à l’extinction de la prophétie, nous sont plus connus au contraire par leurs écrits que par leurs actions. Herder est parti de là pour classer les prophètes hébreux en prophètes d’action et en prophètes orateurs et écrivains. Cette division, comme la plupart de celles qu’on introduit dans riiisloire, n’a pas une valeur absolue.

ÉTUDES CniTIQUES

11 y a eu cerlainemenl des écrivains el des orateurs parmi les anciens prophètes, comme aussi tous les prophètes postérieurs n’ont pas été des orateurs el des écrivains. Il y a cependant un certain fonds de vérité dans celle classilicalion.

Tous les hommes de Dieu, sans exception, prirent une part active aux affaires publiques de leur pays; el cela se comprend. Il s’agissait pour eux de faire triompher en Israël le mosaïsme, el le mosaïsme n’est pas seulement une doctrine religieuse ; il est aussi une constitution politique el sociale. Mais pendant longtemps, de Samuel à Elisée, les prophètes semblent avoir voulu s’emparer de la direction de l’État, pour le jeter dans le moule que lui avait préparé le législateur. Ils sont à la tête des mouvements populaires ; ils prennent la part la plus active à l’élévalion comme à la chute des dynasties royales ; ils se montrent à nous comme des chôfs de parti. Plus lard, à partir d’Osée el de Joël, sans renoncer à leur dessein de réformer l’État d’après les principes mosaïques, ils s’efforcent d’agir sur les descendants d’Israël, principalement par le ministère de la parole. En général, les premiers nous apparaissent plutôt comme des agitateurs politiques, et les seconds comme des prédicateurs religieux.

C’est surtout dans le royaume d’Israël que les prophètes d’action exercèrent leur ministère, tandis que les prophètes orateurs el écrivains appar-

SUR LA RIRLF,

tiennenl, du moins pour la plupart, au royaume flçJiida . La situation religieuse et politique des deux royaumes n’était pas exactement la même. L’idolâtrie monothéiste régnait, il est vrai, dans l’un comme dans l’autre ; les cultes polythéistes ne s’y établirent pas avec une moindre facilité. Le royaume du Sud possédait cependant des institutions mosaïques que n’avait pas le royaume du Nord. Je veux parler du culte lévitique qui était d’origine mosaïque. Ce culte pouvait jusqu’à un certain point devenir le germe d’une rénovation religieuse et sociale. Dans le nord, au contraire, rien ne rappelait la législation de Moïse. Ajoutez qu’à Jérusalem la postérité de David continuait à occuper le trône. Le souvenir du grand roi était cher aux jéhovisles. Les prophètes ne perdirent jamais l’espoir de voir ses descendants entrer dans la ligne de conduite qu’il leur avait ouverte. La royauté en Israël avait au contraiie intérêt à favoriser l’idolâtrie et à proscrire le jéhovisme. Elle persécutait systématiquement quiconque professait le culte de Jéhovah, et ces mesures de rigueur devaient paraître d’autant plus odieuses aux prophètes, qu’ils avaient d’abord conçu de grandes espérances pour le succès de leur cause, de la séparation des dix tribus, à laquelle ils avaient eu l’imprudence de prêter la main.

Si l’on lient compte de cet étal de choses, on comprendra facilement comment, dans le royaume

ETUDES CniTrQUES

tlu Nord où tout était à refaire, les prophètes forent les ennemis ardents de l’ordre établi, tandis que, dans le roy auniedu Midi, où les circonstances étaient en somme moins défavorables au triomphe du mosaïsine, il s’agissait plutôt de corrigei- et de réformer ce qui existait qire de le renverser de fond en comble. Et non-seulement il faut avoir égard à la différence des lieux où ces deux classes de prophètes exercèrent en général leur ministère, il convient encore de ne pas oublier que ceux d’entre eux qui nous sont connus principalement par leurs écrits, vécurent dans un autre temps que ceux que nous avons appelés les prophètes d’action. D'Élie à Ksaïe l’esprit du prophétisme s’est évidemment modilié. 11 a pris une tendance spiritualiste qui n’appartient pas à ces rudes hommes de Dieu qui eurent à soutenir la lutte contre l’impie famille d’Achab.

Mais chose étrange, qui s’explique cependant, si les Osée, les Âmos, les Esaie, les Michée, les Jérémie contribuèrent plus réellement que leurs prédécesseurs au succès définitif de la cause mosaïque, s’ils exercent encore une action édifiante sur les esprits par leurs écrits qui sont restés une source abondante d’instruction religieuse, et dont quelques-uns ont pu être appelés un évangile anticipé, ils furent loin de produire sur l’imagination de leurs contemporains un aussi puissant prestige que les Élie et les Elisée. L’hérotsme de ceux-ci, leur existence si

SUR LA niRLE

dramatique, paraissent avoir frappé d’adir iration et d’étonnement les enfants d’Israël. Leur histoire devint l’objet de récits merveilleux, que les générations successives se transmirent les unes aux autres, et leurs personnes furent revêtues d’un caractère surnaturel qui ne se retrouve pas au même degré, tant s’en faut, dans les prophètes orateurs et écrivains. Aussi tandis qu’une tradition incertaine a conservé seulement quelques vagues souvenirs de la vie de ceux des hommes de Dieu dont les écrits exercent encore une profonde influence religieuse, les livres historiques de l’Ancien Testament sont pleins des actions des Élie et des Elisée. C’est que les entreprises hardies et les faits héroïques impressionnent bien plus profondément la foule que les dons de l’esprit, l’élévation de pensée et l’éloquence de la parole.

Après ces indications générales, essayons de suivre de plus près les deux grandes phases du prophétisme hébreu, depuis Samuel jusqu’au moment où la voix prophétique s’éteignit en Israël.

Les prophètes ne tardèrent pas, après Samuel, à se trouver en présence de difficultés qui avaient été épargnées à ce grand serviteur de l’Éternel, mais qu’il avait certainement prévues, du moins en partie'. Il n’avait eu à lutter que contre les égarements

1 t Samuel, VIII, 6, U-18

de la foule, il leur fallut compter maintenant avec la politique des rois, qui était loin de s’accorder avec les conceptions théocratiques, et lutter plus souvent encore contre leurs passions aveugles.

Le règne de David fut pour eux une époque de calme et de prospérité. Ce roi partageait leurs convictions ; en général ses desseins étaient ceux qu’ils auraient pu former eux-mêmes. Monothéiste fervent, profondément religieux, animé d’une inébranlable confiance en la protection divine, il avait au plus haut degré les sentiments et les qualités qui distinguent en propre la race hébraïque. S’il n’établit pas pour les loi:i de la monarchie nouvelle les institutions mosaïques dont il n’avait pas certainement une claircconscience et qui n’étaient probablement encore qu’à l’état de vague tradition, il conçut du moins le projet, autant peut-être sous l’inspiration des prophètes que sous celle de sa propre piété, de mettre à exécution une des parties essentielles du mosaïsme, en donnant au culte lévitique une consécration solennelle. Et cependant déjà même sous ce prince si bien disposé [lour la cause qu’ils défendaient, les hommes de Dieu eurent à protester contre les fantaisies royales. Ils le firent avec courage'.; mais ils purent se faire par là une idée peu rassurante des péiâls que la royauté ferait courir

• 2 Samuel, xii, I-IO; xxiv, H-14.

s U U LA B I li L K

désormais aux idées religieuses dont ils étaient les gardiens, et ces périls se montrèrent bientôt dans toute leur étendue. Le fils de David auquel ils avaient contribué, en se mêlant à une intrigue de sérail, à assurer la couronne', devint dans sa vieillesse le protecteur de l’idolâtrie. La main qui avait élevé le temple de l’Élernel érigea des autels à Kemos, à Moloch, à toutes les divinités desfcmme.s étrangères qui peuplaient le harem % et pour satisfaire aux folles prodigalités du vieux roi, le peuple fut écrasé d’impôts \

Les prophètes ne pouvaient laisser fouler impunément la famille de Jacob et périr le culte de l’Éternel. Ils adoptèrent un parti violent, probablement après s’être assurés qu’il ne restait plus d’autre remède aux maux qui pesaient sur Israël '. Il existait depuis longtemps contre la dynastie de David une faction puissante \ qui avait son siège principal dans la tribu d’Éphraïm. C’est vers elle que se tournèrent les prophètes. A l’exemple de Samuel, ils entreprirent d’élever sur les ruines d’une dynastie qui abandonnait l'Éternel, une dynastie nouvelle qui, leur devant la couronne,

1 1 flois, 1 , 10-40.

‘ 1 Bois, XI, 7 el 8.

^ 1 Bois, XII, 4.

* Kw.ild, üeschichle des Volkes Israël, t. ili, p. 388. ’ 2 Samuel, ii, 8-10 ; xx, 1-22.

ÉTUDES ClUTiyUES

sérail plus docile à leu s iiispii alioiis. On ne pouvait espérer de détacher la tribu de Juda de la cause de la race de David ; mais les autres tribus, à la tôle desquelles était celle d’Kpliraïni, étaient impatientes du joug. Sous la conduite du prophète Ahija', un homme d’Éphraïtn renommé pour son intrépidité et qui avait occupé un poste élevé sous le règne de Salomon leva l’éleiulard de la révolte après la mort de ce roi, et constitua un royaume nouveau qui comprit tout le nord de la Palestine

Les espérances du prophète Ahija furent cependant déçues. En aidant à fonder dans la maison de Jacob un nouveau royaume, rival de celui de Juda, il avait pensé y asseoir solidement le monothéisme mosaïque ; il ne réussit qu’à créer un centre d’idolâtrie, décidément hostile au culte de l’Éternel. On ne peut assez s’étonner que le prophète n’ait pas prévu qu’il serait de l’intérêt du nouveau roi d’élever une barrière infranchissable entre ses partisans et les Hébreux restés fidèles à la famille de David *. Jéroboam ne s’y trompa pas ;

I 1 liais, XI, 29-39.

» 1 Rois, XI, 27-28.

s t Rois, XI, 26-29 ; xil, 2-16, 19 cl 20. Que if .mires proplièlcs aienl partagé tes vues d’ Ahija, c’csl ce que prouve 1 Rois, XII, 21-24.

* Nicmeycr, Charaktcrislik der Bibel, l. v., p. 278 el 279.

Sun LA rtlBLE

il sentit que rélablisscmenl (l’iin culte différent de celui qui se célébrait à Jérusalem était la condition première de l’existence du royaume du Nord ; et il se hâta d’ériger des autels idolâtres, dès que la séparation des dix tribus fut consommée. Les documents sacrés rapportent ce fait avec autant de naïveté que de vérité. « Jéroboam dit en lui-même : « Maintenant le royaume pourrait bien retourner à » la maison de David. Si ce peuple monte pour » faire des sacrifices dans la maison de l’Éternel à » Jérusalem, le cœur de ce peuple se tournera vers » son seigneur Roboam, roi de Juda. Ils me tue- » ront, et ils retourneront à Roboam, roi de Juda. » Le roi, ayant pris conseil, fit deux veaux d’or et » dit au peuple : Voici tes dieux, ô Israël; ce sont » eux qui t’ont fait monter du pays d’Égypte. Et il n en mit un à Bélhel, et l’autre à Dan*. »

Ce culte n’était pas précisément opposé au monothéisme ; le veau d’or n’était qu’un symbole d’Elobim. Mais M. Ewald se trompe certainement, en prétendant que les prophètes hébreux considéraient ces représentations symboliques à peu près de la même manière que le clergé catholique regarde les images de Jésus-Christ et des saints, qui ne lui paraissent pas porter atteinte à la doctrine et au culte d’un seul Dieu^ M. Eisenlohr qui partage cette opi-

I 1 Rois, XII 2o-29.

» Ewilil, Geschiehte des Volkes Israël, l. iii, p. 487.

KTUDES CRITIQUES

nion, fait remarquer que rattachement de Jéhii au culte du veau d'or n’empêcha pas Élie de s’entendre avec ce roi Ainsi Jéroboam n’aurait pas, s'il fallait s’en rapporter à ces critiques, abandonné le culte de Jéhovah ; il lui aurait donné seulement une forme différente de celle qu’il avait h Jérusalem ; cela seul suffisait pour rompre les liaisons que l’unité complète de culte aurait entretenues entre les habitants des deux royaumes

J’ai déjà donné les raisons qui doivent, selon moi, faire rejeter cette explication; je n’y reviendrai pas; mais il n’est peut-être pas inutile de montrer que dans ce cas particulier les prophètes témoignèrent hautement leur désapprobation. Sans parler de l’homme de Dieu qui vint de Juda et qui condamna les autels dressés à Béthel \ il importe de rappeler que le prophète Ahija lui-même déclara positivement que Jéroboam avait mal fait d’offrir a l’adoration du peuple des images de fonte et qu’il avait par là rejeté l’Éternel et excité son courroux*. C’est en vain que M Ewald et M. Eisenlohr prétendent que ces appréciations défavorables sur le culte du veau d’or appartiennent au dernier rédacteur

t Eisenlohr, D(U Volk Israël uiiler der Uerrschaft der Kanige, t. ii, p. lit.

* Eisenlohr, ibid., t. ii, p. 139 et 140.

* 1 Bois, XIII, 1 et 2.

* 1 Bois, XIV, 9-14.

des livres des Rois, rédacteur qui aurait été placé au point de vue qui domine dans le Deutéronome Ce point de vue n’est pas seulement celui du dernier livre du Penlaleuque, il est en complète harmonie avec les principes fondamentaux du mosaïsme; il resta constamment celui de tous les prophètes. L’introduction en Israël des divinités étrangères fut, il est vrai, un crime plus odieux encore à leurs yeux ; mais l’énormité de ce dernier crime ne fut jamais pour eux une raison d’absoudre le premier. Les prophètes semblent avoir regardé l’un comme la coupable préparation de l’autre, et il est impossible de ne pas reconnaître qu’ils avaient raison.

L’établissement du culte des veaux d’or par Jéroboam fut précisément ce qui dessilla les yeux d’Âhija et des autres prophètes de cette époque. Ils comprirent, mais trop tard, qu’ils avaient commis une faute en déchirant la famille de Jacob en deux royaumes rivaux, et que la cause de la théocratie était encore plus indifférente à la nouvelle royauté qu’à l’ancienne. Jéroboam venait à peine d’élever le veau d’or sur l’autel de Béthel, qu’un homme de Dieu, venu de Juda, protesta contre ce culte idolâtre et annonça qu’un descendant de David

' Eiscniohr, ibid., I. ii, p. 141.

* Le lexio porte que ce descendant de David serait Josias. Ce roi, en cfl'et, renversa l’autel de Béthel (2 Rois, xxiii, !!>} ;

le détruirait un jour C’était manifester l’espoir que la division qui ne faisait que de s’accomplir cesserait, et que la famille de Jacob tout entière rentrerait sous la domination de la race de David. C’était reconnaître en même temps la faute qui venait d’être commise, dans de pieuses intentions sans doute, mais avec une imprévoyance sur laquelle il n’était plus possible de se faire illusion *.

La guerre qui avait éclaté, dès les premiers temps du règne de Jéroboam, entre les rois d’Israël et les prophètes, à l’occasion du culte du veau d’or, devint bien autrement ardente, quand les maîtres du royaume du Nord introduisirent dans leur État les divinités étrangères, et dressèrent des autels particulièrement aux dieux des Phéniciens. Le moment le plus violent de la lutte parait avoir été sous Achab. Ce prince, plus faible peut-être que pervers, se laissant dominer par l’esprit altier de sa femme Jésabel, poursuivit à outrance les hommes de Dieu. Cette époque de crise produisit une

mais le royaume d'Israël avait disparu à celle époque, et les dix tribus avaient été déportées dans l’Assyrie et dans la Médie depuis un siècle environ Les critiques regardent le nom de Josias dans ce passage comme une interpolation due à quelque rédacteur postérieur, ou comme une note explicative introduite plus tard dans le discours du prophète. Eichhorn, Bibliolh. der IHbl. Liltcrat., t. x, p. HU.

' 2 Rois xiii, 1-3,

* Ewald, Gcschichle des Volkes Israël, t. ni. p. 401 et 402.

profonde impression sur les fidèles Israélites. Les contemporains en parlèrent à la génération suivante comme d’un de ces mouvements extraordinaires qui marquent dans l’histoire d’une nation. Le souvenir de cette lutte imposante entre la royauté et le prophétisme, en passant aux âges suivants, se couvrit peu à peu des couleurs brillantes de la légende, et ce travail de l’imagination populaire, inspiré par le sentiment religieux, se continua pendant des siècles. Tandis qu’Achah devenait le type du prince impie, le nom d’Élie, resté cher aux cœurs Israélites, était mêlé à tous les événements que les pieux enfants d’Israël attendaient de la miséricorde divine pour le relèvement de la maison de Jacob. Le deuxième livre des Rois racontait que ce saint et courageux prophète, trop grand aux yeux de Dieu pour passer par les phases ordinaires de la vie humaine, avait été enlevé au ciel. La légende ajouta qu’il était encore vivant sur la terre ’ et qu’il se montrerait de nouveau au dernier jour pour préparer le triomphe du mosaïsme et l’avénement du âlessie \

Soit que le royaume de Juda ne leur parût pas

* Le (loint de départ de celle légende fui sans doule 2 Chron., XXI, 42'4.'j, où il est question d'une lettre écrite par Élie à iorain, roi de Juda, plusieurs années après le moment que le deuxième livre des Rois assigne à son ascension au ciel.

* Malach., IV, 5 cl 6. Othonis Lexicon rabbin., p. 1G7.

dans un étal religieux beaucoup préférable à celui du royaume d’Israël, soit qu’ils n’eussent aucune confiance au succès de celle eiilreprise, les prophètes de celte époque ne semblent jamais avoir essayé de ramener les tribus du nord sous l’obéissance des rois de Jérusalem. Fidèles aux vues d’Ahija, qui avaient eu cependant une si fâcheuse issue, ils n’eurent d’autre désir ([ue de placer sur le trône du royaume d’Israël un homme dévoué au monothéisme mosaïque et capable de les seconder dans le triomphe de celle sainte cause. Vain rêve qui ne pouvait se réaliser. Les mêmes circonstances qui avaient porté Jéroboam à élever des autels au veau d’or devaient nécessairement inspirer les mêmes plans poliiiques à tous ceux qui arrivaient à la royauté. On en a une preuve manifeste dans la conduite de Jéhu qui, dès son avènement au trône , fit exterminer avec une froide cruauté tous les prêtres de Baal, mais qui, malgré la reconnaissance qu’il devait à Elie, releva aussitôt le culte du veau d’or'. Aussi ne saurait-on s’étonner si, tandis que dans le royaume de Juda, des rois bien disposés pour le culte de l’Étcrnel succédèrent parfois à des rois impies, il ne se rencontra pas, dans la longue série des rois qui occupèrent le trône d’Israël, un seul prince disposé à soutenir la religion mosaïque.

• 2 Rois, X, 18 - 31 .

SUB LA BIBLE

Il arriva de là que les prophètes d’Israël furent presque constamment en hostilité ouverte avec les princes, et peut-être faudrait-il ajouter, à la tête des conspirations qui, dans l’espace d’un siècle, précipitèrent du trône cinq dynasties successives Le fait est du moins certain pour la chute si éclatante de la famille de Homri. Ce fut en effet Elisée qui, par les ordres d’Élie, suggéra à Jéhu le dessein de renverser Joram^ comme autrefois Ahija avait appelé Jéroboam à la révolte contre la famille de David.

La plupart des rois d’Israël, ceux surtout qui favorisèrent les cultes étrangers, devaient naturellement regarder les prophètes comme des ennemis acharnés à leur perte et travaillant sans cesse à soulever le pays contre leur autorité. « N’es-tu pas celui qui agite Israël ? » telles sont les paroles par lesquelles Achab aborde Élie dans une circonstance solennelle’ . Ceux-là même qui leur devaient la couronne finissaient par voir en eux des conseillers importuns, dont les exigences étaient entièrement contraires à la raison d’Ëtat et auraient amené la ruine de leur royaume.

Repoussés comme des amis imprudents et dan-

I 1 Hois, XV, 27-29 ; xvi, 7-13, 16-19; 2 Rois, ix, 1-10, 26; Ewald, Geschichte des Volkes Israël, t. iii, p. 41 4.

» 1 Rois, XIX, 16 ; 2 Rois, ix, 1-10.

’ I Rois, XVIII, 17.

il)

KTL'DKS C IU T 10 U K S gereiix par ceux des rois qui étaient le moins éloignés du mosaïsine, perséeiilés avec la dernière rigueur ' par ceux au contraire qui méprisaient le cu'te de l’Éternel et qui favorisaient l’idolâtrie, les prophètes n’étaient pas cependant sans partisans au milieu du peuple d’fsrael. Leur parole était écoutée avec respect par tous les Israélites qui avaient gardé au fond de leur cœur un attachement sincère pour la religion et les mœurs de leurs pères. Le nomhre en était considérable. Même aux [dns mauvais jours du règne d’Achab, rKternel s’était réservé en Israël sept mille hommes qui n'avaient pas fléchi le genou devant BaaP.

Mais de quel secours pouvaient être aux prophètes, dans raccomplissement de leur œuvre, ces fidèles Israélites qui ne savaient que gémir en silence sur l’oiihli de la loi de Hiternel, et qui tout au plus pouvaient, dans les moments où la persécution sévissait avec le plus de rigueur contre les h.Tinmes de Dieu, leur offrir un asile secret ou les aider dans leur fuite’? Ce que le livre des Rois rapporte d’Abdias , maître d’hfitel d’Achah, peut donner une idée de ce qu’ils étaient et de ce qu’ils pouvaient. Cet homme , qui avait soustrait cent prophètes aux fureurs de Jésabel , craignait fort

' I /lois, wiii, 4, 13 ; xix,.tO. 14 ; 2 Rois, i\, 7.

» 1 /{ois, XIX, 18.

sua LA ninLE 403

l'Éternel. disent les documents sacrés: mais une conversation qu’il eut avec Élie nous montre qu’il craignait pour le moins autant Achab'. Des vœux stériles, voilà tout ce que les hommes de Dieu 'pouvaient attendre de ces pieux Israélites. Une seule fois, le peuple, entraîné par l’ascendant d’Ëlie, se déclara hautement pour lui^; mais c’est qu’Aehab se trouvait dans une position difficile : une grande famine avait porté le désespoir dans tous les cœurs ; les prêtres de Baal s’étaient déclarés vaincus; le roi céda à l’orage et laissa passer la vengeance populaire. Peut-être faut-il ajouter que Jésabel n’était pas là pour suppléer à sa faiblesse’. Quoi qu’il en soit, on ne voit jamais que le peuple ait pris parti dans les révolutions qui agitèrent à plusieurs reprises le royaume d’Israél. Quand les familles royales sont renversées du trône, c’est toujours à la suite de conspirations militaires '.

Il ne faudrait pas être cependant trop sévère pour les Israélites du nord. Un joug de fer pesait sur eux. La royauté de Jéroboam s’était établie par les armes ; le royatime du nord resta un État militaire. C’est ce qui explique pourquoi toutes les révolutions qui détrônèrent les rois furent accomplies

' 1 Rois, xviii, 3-16.

* I Rois, xviii, 39 Cl 40.

- 1 Rois. XIX, 1 cl 4.

‘ I Rois, XVI. 9, 16 ; 2 Rois, ix, I cl suiv.

par l’armée, et pourquoi aussi le peuple était réduit à l’impuissance. L’armée comptait sans doute dans ses rangs des hommes disposés à prêter l’oreille aux prophètes; tel fut, entre autres, Jéhu'. Mais, en général, elle était hostile aux hommes de Dieu, qui ne paraissaient à des hommes faits à la discipline, que des esprits inquiets et des perturbateurs du repos public. « Pourquoi cet insensé est-il venu vers toi ? » demandent les officiers de Joram à Jéhu auquel Élisée venait de conférer la royauté par l’onction sainte ’. Ces paroles nous donnent une idée des sentiments des soldats pour les prophètes.

On ne saurait s’étonner que dans un tel état de choses le prophétisme ail fini par être étouffé dans le royaume du nord. Depuis Élisée jusqu’à Osée, c’est-à-dire pendant l’espace d’environ un demisiècle, les annales sacrées ne font plus mention d’un seul prophète en Israël. Le peuple s’habitua à ne plus entendre leur voix; la crainte qu’ils avaient inspirée autrefois aux rois disparut, et, quand après un long silence ils reprirent la parole sous Jéroboam II et pendant les troubles qui suivirent son règne, ils purent se convaincre qu’ils avaient perdu leur ancien prestige. On a une preuve du peu d’importance que l’on attachait alors en Israël à leurs

• 2 Rois, X, 9 , 10 , 16 - 28 .

• 2 Rois, IX, il.

I i(ino l(

s LU I>\ ni H LF.

prédications, dans la manière méprisante dont Amos y fut traité. Ce prophète avait annoncé devant tout le peuple que Jéroboam II périrait par l’épée et que les dix tribus seraient déportées sur la terre étrangère. Va-t-on le punir de son audace? Non ; on se contente de le renvoyer dans le royaume du midi, d’où il est venu. « Voyant, va-t’en, lui dit Amatsia, » le sacrificateur de Bethel, et t’enfuis au pays de » Juda. Mange là ton pain et y prophétise'. »

A partir du vin® siècle avant l’ère chrétienne, le prophétisme ne s’exerça plus d’une manière suivie que dans le royaume de Juda; il avait succombé sous les coups de la royauté dans celui d’Israël. A ce moment, il subit une transformation profonde. C’est bien encore à la défense de la théocratie mosaïque qu’il consacra tous ses efforts ; il ne pouvait pas se proposer d’autre but. Mais il se fit de cette théocratie une conception plus pure et plus relevée, et en même temps il eut recours, pour l’établir au

' i4ni(u, VII, 13.

Digilized by Googte

lOT) KTl’DES CHlTlnUES

milieu de la famille de Jacob comme la loi fondamentale, à des moyens plus dignes du ministère de l’esprit et de la parole dont il était revêtu.

Jusqu’à cette époque les prophètes, en combattant pour le monothéisme jéhovique contre l’idolâtrie, avaient eu principalement en vue le triomphe des cérémonies mosaïques. Relever les autels de l’Éternel sur les ruines de ceux des divinités étrangères et des images d’Elohiiii, telle était l’affaire essentielle qu’ils poursuivaient. Sans le moindre doute ils attachaient au culte de Jéhovah des idées morales ; ils étaient convaincus certainement ipie la nation serait meilleure , quand elle reconnaîtrait l’Éternel pour son maître et son Dieu : je n’en veux pas d’autre preuve que la malédiction que, après le meurtre deNaboth, Elie jeta sur la famille d’Achah'. On ne peut se dissimuler cependant qu’ils ne se faisaient guère qu’une idée concrète du mosaïsme, qui se présentait à leurs yeux principalement comme un ensemble de pratiques rituelles et d’institutions légales. Désormais ils se proposeront moins de fonder un culte ofliciel extérieur, consistant en des cérémonies prescrites, que de faire régner parmi les descendants de Jacob une religion de la conscience, capable de faire sentir son iutluence sur la vie tout

' 1 Rois, XXI, 19 cl suiv. Coinj). Z Ruts, v, 19-27.

srii I. A H 1111. K i07

eiilii’re'. S’ils s’ iMèvenl toujours contre l’idolâtrie chaque fois qu’elle se produit, ils ne tonnent pas avec moins d’énergie contre les juges prévaricateurs, les grands avides, insolents et cruels, les prêtres intéressés, contre tous ceux qui, dans de plus humbles conditions , n’obéissent qu’à leurs instincts égoïstes et pervers. La cause de la théocratie et celle de la morale sont insé[)arables pour eux, et les idoles (jii’il s’agit de renverser ne sont pas moins celles qui s’élèvent dans les bocages et sur les hauts lieux, que celles que l’homme dépravé porte au fond du cœur et auxquelles il sacrilie l’honneur et la vertu*. Désormais, fait remarquer M. Ewald, le prophétisme saisit les vérités éternelles d’une manière plus pure et plus intime, et son action sur les hommes fut dans une harmonie plus réelle avec .ses principes*. C’est surtout à partir de ce moment qu’il exerce vérita- Ideinent le ministère de l’esprit et de la parole.

Le savant auteur de VHisloire du peuple d’Israël explique cette tendance nouvelle par les modifications survenues dans l’état moral des descendants de Jacob. La longue prospérité du règne de Jéroboam II, qui occupa le trône pendant cinquante-trois

' Eiscnlolip. Dus Volk Israël tinter der llerrsch. der h'œniifc, l. Il, p. 227.

* Juel, II, 12; EsaU\ i.viii, 3-11 ; ux, 2-8; Jcr., iv, 14, ï 2 V, 1-5, 23-51 ; vu, 3-11; Ezëch., xiv, 3-8; xxii, 9-13, 23-31.

' twiild, (leschichie des Volkes Israël, l. iii, p. où8 el 469.

KTUDKS nniTlOUES

ans, et dont les premières années furent marquées par des victoires éclatantes, apporta, selon lui, la démoralisation dans le peuple d’Israël. Aussi les prophètes eurent dès lors à élever la voix, moins encore contre les infidélités des rois au culte de Jéhovah que contre la décadence des mœurs. Ce fut là un changemeht considérable dans le prophétisme, et ce changement s’accomplit aussi bien dans le royaume du midi que dans celui du nord'.

Celte explication est certainement fondée. Elle se justifie d’une manière très-satisfaisante par le ton général des prophéties du viii" siècle avant l’ère chrétienne , principalement par les écrits d’0.sée et d’Âmos^ Je serais cependant enclin à chercher une des causes de celte transformation du prophétisme dans le prophétisme lui-même : je veux dire dans son propre développement intérieur. Quand on lient compte de ce fait, sans le moindre doute fort considérable, qu’aucun des hommes de Dieu de l’époque précédente ne nous est connu comme écrivain , et que les magnifiques compositions qui seront toujours considérées comme un des plus beaux titres de gloire de la prophétie en Israël, appartiennent toutes à ceux de l’époque actuelle, on ne peut s’cmpé-

' Ewald, Geschichte des Volkes Israël, t. iii, p. 565.

» Osée, II, 1-H, 14-23; iv, 8, 9, etc; Amos, ii, 7, 8 ; v, 7, li-lS ; VI, 4, 6, etc.

SUR LA BIRLF.

cher de supposer dans ces derniers une culture littéraire dont les premiers avaient manqué ou qu’ils avaient dédaignée'. On voit dans leurs écrits des combinaisons de pensée et de formes qui trahissent une main exercée. Il en est qui ont été remaniés à plusieurs reprises*; quelques-uns même sont arrivés jusqu’à nous dans des rédactions quelque peu différentes*. Enfin, les imitations et les réminiscences des ouvrages antérieurs ' nous indiquent un travail littéraire plus considérable qu’on ne l’aurait attendu d’hommes dont la vie fut , en général , si agitée.

Peut-être convient-il d’ajouter que la supériorité de leur culture pourrait bien avoir, jusqu’à un certain point, sa raison dans le milieu dans lequel ils vécurent. A une exception près, qui n’est pas même bien prouvée’, tous les prophètes dont il nous reste des écrits appartiennent au royaume de Juda. Serait-il téméraire de supposer que les traditions du génie poétique de David et de la science, ou du moins de l’amour de la science de Salomon, n’étaient pas

> Knobcl, Der Prophelismus der Ifebraer, l. ii, p. 27.

• Jérémie, xx\, 2 ; xxwi, 2-4, 28-32.

^ De Welle, Einleit. in das allé Testam., p. 324 ; Dahler, Jerémie traduit sur le texte original, t. ii, p. 64-73, 189, 206. Ces différences pourraient bien être cependant le fait de mains étrangères.

• De Welle, Einleit. in das alte Testam., p. 324, 325, 369. ‘ De Wette, Einleit. in das alte Testam., p. 347 et 348.

KTUDKS CHITtOUKi;

encore enlièremonl effarées à Jérusalem? Il esl probable, dans tous les cas, que le royaume du sud fui en général plus policé que celui du nord, auquel un gouvernemenl militaire, prolongé pendant deux siècles, avait dû communiquer une certaine rudesse de mœurs.

En tenant compte de tous ces faits, il est possible, ce me semble, de .s’expliquer comment il se fil que les prophètes de la période qui s’étend d'Ésaie et de Michée à la captivité de Babylone, entendirent la théocratie dans un sens spiritualiste presipie absolument inconnu aux hommes de Dieu de l'âge précédent. Quoi qu’il en soit de ces explications, un fait est eertain, c’est que nous rencontrons ici le plus parfait développement auquel ait jamais atteint la prophétie en Israël. On peut assurer sans la moindre hésitation que le prophétisme ne s’est élevé nulle part à un aussi haut degré de perfection.

Une différence analogue à celle que je viens de constater entre les vues des prophètes de l’époque précédente et ceux de l’époipie actuelle, se montre avec non moins d’évidence entre les moyens employés par les uns et ceux dont se servent les autres pour la défense du monothéisme mo.saïque. Jus([u’à ce moment, les prophètes avaient été avant tout des hommes d’action'. On les a vus mêlés à tous les

' Itord.T, Uist. de tu poélie hébraïque, p. 301,

SL' Il LA B I III. K il I

mouvements politiques, qu’ils provoquaient parfois eux-mêmes ou dont ils profitaient d’ordinaire dans l’intérêt de la cause sainte qu’ils soutenaient’. On dirait que leur unique préoccupation était d’appeler au trône un roi selon leur cœur, disposé, sous leur direction, à proscrire les cultes étrangers et l’idolâtrie, et à faire dominer le jéhovisme. Les hommes de Dieu renoncent désormais à ces mesures violentes. La religion doit triompher, non par la force brutale d’un roi, mais par l’adhésion volontaire des cœurs. Aussi eu appellenl-ils uniquement au sentiment religieux et moral. Au lieu d’user leurs forces en des conspirations permanentes contre de nouveaux Achab, ils prêchent la repentance et la conversion ^ ils reprochent au |ieuple, avec des accents pathétiques, son ingratitude pour le Dieu de ses pères, pour ce Dieu qui, depuis qu’il l’a retiré du pays d’Lgypte, ii’a cessé de le combler de ses bienfaits’; ils démontrent la vanité des idoles', et peignent en traits de feu la grandeur et la puissance de l’Kternel’; en un mot, ils travaillent à l'établissement de

I Eichliorn, Bibliolh. der biblischen Litlerat., t. iv, p. 16, et suiv.

« Joël, II, I 2-17 ; Osée, xii, 7 ; xiv, I et 2; Esaie, i, 16-20; Jér., 111 , 14, 2i; Ezech , xiv, 6 ; xviii, 30-32, etc.

3 Esaie, v, 1-7; lxiii, 7-9, ll-li ; Micliee, vi, 3-5; Ezéch., XVI, 3-14, etc.

‘ Esaie, xliv, 9-20 ; Jér., x, .3-5, de.

» Esaie, VI, 1-7 ; Sahum, i, 2-9; Jér., x, 6-16.

la loi de Jéhovah dans la maison de Jacob, en s’efforçant d’inspirer à tous ses enfants l’horreur du J mal et l’amour du bien

Une circonstance particulière contribua, sans le moindre doute, sinon à faire naître, du moins à fortifier ce spiritualisme. On a vu que la politique des rois d’Israël leur défendait d’établir dans leur royaume le monothéisme mosaïque dans toute sa pureté. Les rois de Juda n’avaient point de semblables motifs pour le repousser. Ceux qui le négligèrent ne furent entraînés que par des causes frivoles, par l’empire que des femmes de leur harem prirent sür leur cœur, ou encoré par la puérile vanité d’imiter les mœurs et les pratiques des rois des nations étrangères. Mais il se trouva des princes plus sages et mieux inspirés qui bannirent de leur royaume les divinités étrangères, et s’appliquèrent à faire fleurir le culte de l’Éternel. Tels furent, de 877 à 759 avant l’ère chrétienne, c’est-à-dire pendant plus d’un siècle, Joas, Amasias, Osias et Jotham, qui, malgré quelques chutes et quelques écarts, favorisèrent cependant le culte lévitique. Plus tard, Ezéehias (728-699 avant J.-(L), « fit ce » qui est droit devant l’Éternel comme avait fait » David, son père’. » Son fils Manassé commença

< V, 14 el 15 ; Habac., i, 13 et 14.

• 2 Chron., xxix, 2-11.

son règne par « reconstruire les hauts lieux que » son père avait démolis et par dresser des autels » à Baal et à toute l’armée des cieux’; » mais l’adversité le ramena au Dieu de ses pères, et, dans la seconde moitié de son règne, « il rebâtit l’autel » de l’Êternel et commandas Juda de servir le Dieu » d’Israël ^ » On sait que son petit-fils Josias travailla avec non moins d’ardeur à la restauration religieuse*.

Malheureusement, ces rois paraissent avoir eu plus de zèle religieux que d’intelligence véritable du mosaïsme. La plupart d’entre eux subirent plutôt l’influence des prêtres que celle des prophètes ', et sous l’action du sacerdoce, le formalisme domina dans la religion. Peut-être aussi faut-il attribuer en partie cet effet au prestige que les cérémonies pompeuses du culte devaient exercer sur les esprits à Jérusalem. Ce ne fut pas tout encore : la faveur que les rois accordaient à la religion fit naître l'hypocrisie * qui, d’ailleurs, marche toujours sur les pas du formalisme. Il arriva aussi que, dans le royaume

' 2 Chron., xxxiii, 2-7.

« 2 Chron., xxxiu, 12-16.

= 2 Chron., xxxiv Pl xxxv.

4 2 Chron., xxiv, 2, 3, 12, 15, 17, 18. Ccpeadant Ezéchias parait avoir été sous l’influence d’E-aïc, et {tendant un certain temps Osi.as avait été sous la direction d’un prophète nommé Zacharie. 2 Chron., xxvi, 6.

» E$aie, xxtx, 11; Ezéch., xtv, 1-8.

ETUDES cniTIQUES

de Juda, la religion ne fui pour les uns qu’un vain cérémonial exlérieur, cl pour les aulres qu’un masque sous lequel ils caehaienl leurs vices. On ne peut douler que ce double mal n’ail contribué, par une sorte de réaction, à fortifier les prophètes dans leur conception si)irilualisle de la religion. Et ce ipii peut presque en être une démonstration, c'est que le spiritualisme prophétique crût dans la même mesure que le formalisme et l’hypocrisie.

Jérémie, sensiblement inférieur à Ésaie pour les fions de rinlelligence, le dé[>as.se cependant par une conception [dus spiritualiste encore des choses religieuses. D'où vient celte supériorité, sinon de ce qu’il vivait à une époque dans lafjuelle dominait le piétisme vide et creux qui caractérise la restauration religieuse de Josias? La prédominance du formalisme et de l’hypocrisie parmi les enfants de Jacob devaient provoquer, par une réaction inévitable, une opposition énergique de la part des prophètes. Cette tendance est encore bien marquée dans Ezéchiel, quoique par suite des malheurs du temps, les idées religieuses commençassent à se modifier, et que l’exubérance de l’imagination de ce prophète le jiortât, par une pente naturelle, à concevoir la religion sous des formes concrètes.

Dès le commencement du huitième siècle avant l’ère chrétienne. Osée déclarait que rKternel préfère la miséricorde aux sacrifices, et la connaissance

s U n I, \ Il I n I, K

de Dieu aux holocaustes ' ; et Amos, que rÉlernel repousse les oblations de ceux qui aiment le mal et haïssent le bien, qu’il ne prend pas plaisir à leurs fêtes solennelles, et qu’il est sourd au bruit de leurs cantiques ^ Michée s’exprime plus catégoriquement encore :

Avec quoi préviendrai-je Jéhovah,

Et me proslernerai-jc devant le Dieu souverain?

Le préviendrai-je avec des holocaustes?

Avec des veaux d’un an ?

Jéhovah prendra-t-il plaisir à des milliers de moutons,

Ou à dix mille torrents d’huile?

Donnerai-je mon |)remier-né pour mon crime.

Et mes autres enfants pour les autres péchés de mon âme ?

Homme, il te déclare ce qui est bon.

Et qu'est-ce que Jéhovah demande de toi,

Sinon de faire ce qui est droit.

D’aimer sa miséricorde.

Et de marcher dans l’humilité avec ton Dieu”?

Esaïe ne s’élève pas avec moins de force contre le formalisme. Que l’on me permette de citer le

I Osee, VI, (i.

^ Amos, V, H, 12, U, 15, 21-23.

^ Michce, VI, 6-8.

passage suivant qu'il met dans la bouche de TËternel :

Cessez d’apporter des offrandes trompeuses.

L’encens m’est en abomination.

Vos néoménies, vos fêtes solennelles,

Mon âme les hait.

Elles me sont désagréables ;

Je suis las de les supporter.

Aussi lorsque vous étendez vos mains,

Je détourne mes yeux de vous.

Vous multipliez en vain vos requêtes.

Je ne les exaucerai point.

Vos mains sont pleines de sang...

Lavez-vous, nettoyez-vous.

Otez de devant mes yeux la malice de vos actions ;

Cessez de mal faire.

Apprenez à bien faire ; '

Recherchez la droiture.

Protégez celui qui est opprimé ;

Faites droit à l’orphelin ;

Défendez la cause de la veuve.

Venez alors et débattons nos droits.

Quand vos péchés seraient comme l’écarlate,

Ils seront blanchis comme la neige.

Et quand ils seraient rouges comme le cramoisi. Ils deviendront blancs comme la laine'.

< Esaie, i. 1 1-IS.

La loi morale est ainsi mise au-dessus de la loi cérémonielle, et celle-ci n’a de valeur que parcellelà. Jérémie va plus loin encore. Jérémie, ne l'oublions pas, était cependant de la tribu sacerdotale. Le prophète l’emporte chez lui sur le prêtre. Nonseulerneiit il déclare, avec Osée, Michée et Ésaïe, que les sacrifices et les holocaustes de ceux qui ne sont pas attentifs à la parole de Dieu ne sauraient plaire à rLtcriiel ', mais encore il enseigne que la loi donnée autrefois par Dieu à la famille d’Israël ne se rapporte nullement aux cérémonies du culte, mais aux sentiments moraux et aux directions de la conscience.

Ainsi a dit l’Éternel des armées, le Dieu d’Israël : Multipliez vos holocaustes et vos sacrifices.

Et rassasiez-vous de la chair des victimes.

Ce n’est pas là ce que j’ai ordonné à vos pères. Après que je les eus fait sortir de l’Égypte.

Je ne leur ai pas prescrit de règles Sur les holocaustes et les sacrifices.

Mais voici ce que je leur ordonnai :

« Écoulez ma voix, leur ai-je dit.

Alors je serai votre Dieu,

Et vous serez mon peuple.

Marchez dans toutes les voies Que je vous prescrirai,

1 Jérémie, vi, 19-21 ; xiv, 11 et 12.

ÉTUDKS CUITIQUES

Afin que vous vous en trouviez bien*. »

Cette voix, Dieu l’a fait entendre à Israël par ses serviteurs les prophètes’, et ce que les prophètes lui ont enseigné, ce n’est ni d’avoir une vaine confiance en son titre de peuple élu, ni de se glorifier d’avoir reçu la loi de l’Éternel % c'est de travailler à purifier son cœur et à rechercher la loyauté, la justice, la charité*. Ce peuple n’est circoncis que dans sa chair; il est resté incirconcis de cœur‘; voilà le crime que Jérémie lui reproche.

C’est en vain que l’Israélite croirait se racheter de ses fautes par quelque sacrifice. <i Comment, » s’écrie le prophète, vous volez, vous tuez, vous, y> commettez des adultères, vous faites de faux serj) ments, vous offrez de l’encens aux dieux étran- » gers, et après cela, vous venez vous présenter » devant l’Étemel, dans le temple qui porte son s nom, et malgré toutes les abominations que vous D avez Commises, vous dites : Nous serons déli-

‘ Jérémie, vu, 20-23 ; comp. Exode, xv, 26 ; xix, 5 ; xx, 2-17 ; Dahler, Jérémie trad. sur le texte original, I. i, p. 87

• Jérémie, vu, 25.

3 Ibid., VIII, 8.

* Ibid., IX, 2-5.

“ Jérémie, ix, 24-26; vi, 10; Dahler, ibid., l. i. p. 100 et 101; conipar. Beat,, x ,16. J’ai déjà fait remarquer que cette locution est employée par les prédicateurs du christianisme. Actes, vu, 5; i Eom., ii, 23-27 ; lit, 29 ; 1 Corinth., vu, 18, 19 ; Coloss., Il, 11, 13; ni, il.

SUR U A BIBUE.

» vrés' ! Non, non, vous vous abusez vous-mêmes » en disant : C’est ici le temple de l’Élernel ! Ce » n’est qu’à la condition de réformer votre conduite » et vos actions, de rendre justice à ceux qui » plaident, de ne faire aucun tort à l’étranger, à » l’orphelin et à la veuve, de ne pas répandre en ce » lieu le sang innocent, de ne pas suivre les dieux » étrangers ; ce n’est qu’à cette condition que w l’Éternel vous maintiendra dans ce pays qu’il a » donné à vos pères \ »

A l’époque où vivait Ézéchiel, la tendance formaliste, qui devait être le caractère dominant de la période juive, commençait à se dessiner très-nettement. Ce prophète ne sut pas s’y soustraire entièrement, et, sous ce rapport, il forme la transition entre les prophètes antérieurs à la captivité de Babylone, et ceux qui vécurent au moment de la restauration de la nation. Le spiritualisme des Esaïe et des Jérémie a laissé cependant dans ses sentiments religieux des traces encore bien marquées. Il en est, pour ainsi dire, le dernier écho au milieu des Israélites déportés dans la Babylonie : « L’âme » qui péchera, leur dit-il, sera celle qui mourra, et » l’homme qui persévérera dans la justice sera cer-

I Jérémie, vu, 9 el 10.

* Jérémie, vu, 4-6; Diililor, Jérém. Irad., l. i, p. 84 el 8."> ; cutnpar. l’s. i., 7-2S.

120 KTUDES CniTIQUES

» tainement celui qui vivra Convertissez-vous, » détournez-vous de vos iniquités ; jetez loin de » vous tous vos péchés, faites-vous un cœur nouveau » et un esprit nouveau. Et pourquoi mourriez-vous, » 0 maison d’isracl? Je ne prends point plaisir, dit » l’Éternel, à la mort du méchant, mais plutôt à » ce qu’il se détourne de sa mauvaise voie et qu’il » vive ^ »

Est-il nécessaire de faire remarquer que le prophétisme touche ici aux limites mômes du christianisme? Un Dieu qui ne se plaît qu’à la pureté morale, qui ne demande au pécheur que la repentance et la conversion ; point d’autre obligation imposée à l’homme que l’horreur du mal et l’amour du bien; la Justice et la bienveillance poussées jusqu’à la charité dans le sens le plus élevé de ce mot ; le sentiment religieux mis au-dessus de toute espèce de cérémonialisnie ; que manque-t-il encore pour que cet enseignement des prophètes soit égal à celui de Jésus-Christ? Rien qu’une chose, de grande importance, il est vrai, mais qui devait être, ce semble, la conséquence inévitable de ces principes du prophétisme. Il n’y manque que d’être entendu dans un sens encore plus spiritualiste. Que

> Eiéch., XVIII, 4-!), 30, 31; xxxiil, 12-19.

« Ezéch., xviii, 30-32 ; xxxiii, 1 1 ; de Welle, Bibl. Dogwat., S 132.

su» UA niRLE 4:21

le règne de Dieu renfermé dans la maison de Jacob brise le cercle dans lequel il est contenu, et qu’il devienne une théocratie universelle, c’est-à-dire le règne de Dieu au milieu de la race humaine tout entière ; lju’au lieu de ne porter que sur les choses de la vie terrestre , il s’étende aussi et surtout sur le champ infini de la vie spirituelle, et l’idée chrétienne telle qu’on la voit se formuler plus tard apparaît alors dans toute sa plénitude.

Il faut maintenant parler des obstacles qui s’opposèrent à la prédication prophétique. La vie des prophètes fut un combat, et les armes mêmes dont ils se servirent furent tournées contre eux. Ils eurent d’abord pour adversaires les prêtres auxquels la piété des rois qui se déclarèrent pour le monothéisme, donna une influence qu’ils n’avaient pas dans les anciens jours. Cette opposition des prêtres s’explique facilement. Le sacerdoce ne valait que par les cérémonies du culte qui lui étaient exclusivement confiées, et les prophètes n’accordaient à ces cérémonies qu’une importance secondaire. De là, entre les hommes de Dieu et les descendants de Lévi, une lutte dont on trouve des traces nombreuses dans les écrits des prophètes '.

t Jérémie, XX, l el2; xxiii, II, 33, 35; xxxvi, 7-9, U ; Osée, V, 9-11 ; VI. 1 et 2. Les livres historiques ([ui se rapportent à eette époque (le secoml des Kois et le second des Chroniques), ne font aucune mention de res discussions entre les prophètes et les

122 KTi;iiKS r:iuTM,)i:KS

Tout l’avantage éiait du côté du sacerdoce. A Jérusalem, centre du culte lévitique, il occupait une position brillante; il imposait à la foule par la majesté et la sainteté de ses fonctions. Il formait d’ailleurs un corps bien organisé, lié par des intérêts communs et possédant des privilèges étendus, tanilis que les prophètes, à une époque où les écoles fondées par Samuel et relevées par Élie n’existaient plus, à ce qu’il parait, n’étaient reliés entre eux par aucun lien extérieur, et n’avaient d’autre prestige que relui qu’ils pouvaient devoir à leur mérite personnel et à la valeur de leur enseignement, genre de prestige qui produit peu d’effet sur la multitude. Enfin, le sacerdoce se trouvait dans cette situation favorable d’être, en général, toléré par ceux qui favorisaient l’idolâtrie, mais qui craignaient d’ordinaire de porter la main sur un culte établi, et de jouir de la protection particulière de ceux des rois ([ui étaient dévoués au monothéisme et qui lui devaient le plus souvent leur éducation. Les prophètes, au contraire, étaient haïs par le§ uns comme des ennemis dangereux, et repoii.ssés par les autres comme des conseillers importuns.

prôlrcs. C'fsl que ces livres l'ure.it rédigés .iprés que la prophétie fut éteinte et sous l'influence du sacerdoce, qui n'avail aucun intérêt à les rappeler, qui peut-être même n'en avait plus un souvenir bien précis. Ou voit cependant que, dans ces livres, le prophète est, en général, subordonné au prêtre et n'occupe pas la première p'ace.

SUR LA lUBI.E

Une opposition à l’enseignement spiritualiste des hommes de Dieu, faite au nom d’un cérémonialisme religieux plein de séduction pour la foule, et conduite par des prêtres dont le caractère inspirait le respect, devait être nécessairement redoutable. Elle le devenait bien plus encore, quand on voyait le sacerdoce soutenu dans ses prétentions et dans ses tendances par un grand nombre de prophètes.

Qu’étaient donc ces prophètes qui se rangeaient du côté du sacerdoce, des grands et des rois, contre les Esaïe, les Michée, les Jérémie, et que ceux-ci appellent des prophètes de mensonge, de faux prophètes '? C’étaient tout simplement des hommes qui remplissaient, au point de vue de la religion populaire, un ministère analogue à celui que les hommes de Dieu exerçaient au point de vue mosaïque. L’élohisme avait ses prophètes, comme le jéhovisme avait les siens \ Les premiers paraissent avoir été en beaucoup plus grand nombre que les seconds Les noms de quelques-uns d’entre eux nous ont été conservés

L’inimitié la plus profonde régnait entre les pro-

• Osée, IX, 7-9; Sophon., ii, 4 ; Jérémie, viii, 8-13; xxill, 9, 14, 16, 21, 23 ; 2 Chron., xviii, 21-23.

* Le culte de Beat avait également ses prophètes.

> Michée, iii, 11; Esaie, xix ; 10 ; Jér., xiv, 13 et suiv. ; XVIII, 18 et suiv. ; xxiii, xwi, 19 et suiv. ; Ezéch., xiii, xxii, 25 et suiv., etc.

‘ Jérémie, xxviii, xxix, 11, 14 et suiv.

KTUDKS r.niTIOt'KS

plièlesdu culte populaire elles prophètes mosaïques; et cela se comprend : les uns et les autres défendaient des principes et des intérêts différents. Les cérémonies du culte au-dessus desquelles les Michée, les Esaïe, les Jérémie mettaient hardiment le sentiment moral, les prophètes de mensonge, comme les appellent les livres sacrés, s’attachaient à en relever la valeur, en en montrant l’origine divine, et à en faire remonter refficace aux promesses de Dieu. Quand Esaïe criait que le sang des boucs n’efface pas les crimes, quand Jérémie déclarait que le sacrifice offert avec des mains impures est sans valeur, les prophètes élohistes rassuraient le peuple en lui répétant qu’il suffisait de se présenter dans la maison de Dieu pour être délivré'. «La loi, disaient-ils, est toujours entre les mains du sacrificateur. » Pourquoi feraiton attention aux discours de ceux qui annoncent d’autres doctrines’ ? Et comn>e l’homme trouve toujours plus commode de se rendre agréable à Dieu par des sacrifices que par une conduite droite , ces exhortations fallacieuses étaient accueillies avec plus de faveur par la foule ignorante et légère que les sévères discours des austères disciples de Moïse.

Sur le terrain de la politique, l’opposition des

I Jérémie, vu, (0.

• Jbid., XVIII, 18.

sun LA imii.K

prophètes du culte de la majorité de la nation n’était ni moins vive, ni moins insensée. Du moment que la famille d’Israël avait été en contact avec de grands empires, il n’avait pas été difficile aux prophètes de rfiternel de comprendre que des États aussi insignifiants que les royaumes de Juda et d’Israël étaient sans cesse menacés de tomber sous les coups de l’un ou de l’autre de ces redoutables voisins. Aucun secours humain n’était capable de les protéger et de les sauver. Mais ce qui était impossible à la main de l’homme, l’Éternel pouvait l’accomplir. Celle confiance en Dieu était d’ailleurs une conséquence naturelle des idées théocratiques. Elle fut le point de départ de la politique des prophètes mosaïques. Ils annonçaient sans cesse au peuple qu’il n’y avait point de salut à attendre que de la main de Dieu. Les prophètes élohistes invoquaient bien aussi la protection divine ; mais ils ne dédaignaient pas les calculs de la .sagesse humaitie, et, dans leur habileté mondaine, ils conseillaient de chercher dans l’alliance d’un des pui.ssanls monarqu('s voisins un appui contre les menaces et les prétentions des autres.

C’était aussi un enseignement constant de Moïse et une consécpience môme des croyances Ihéocraliques, que l’Éternel ne .soutiendrait son peuple qu’aulanl que celui-ci serait fidèle aux conditions de l’alliance traitée en Horeb. Si l’on voulait donc

l'Sf) ÉTUDES CHITIQUES

avoir en l’Éternel un allié invincible, il fallait observer avec soin la loi qu’il avait donnée. Les prophètes de Jéhovah ne cessaient de le répéter. Mais c’est en vain qu’ils annonçaient que l’impiété, l’idolâtrie et les vices du peuple attireraient à la lin un orage terrible sur la maison d’Israël. Quand la foule se troublait à ces menaces, les prophètes de mensonge dissipaient ses craintes, en lui rappelant qu’Israël était le peuple élu de Dieu. Comment serait-il possible, s’écriaient-ils, que la maison de rfiternci devînt semblable à Scilo, et que la ville sainte fût désolée et réduite en un désert ' ? « J’ai » eu un songe; j’ai eu un songe, répétaient-ils sans » cesse. L’Étemel l’a dit; vous serea heureux. Il » ne vous arrivera point de mal ^ »

Dès le principe , les hommes de Dieu avaient donné aux rois de Juda le conseil salutaire de se tenir à l’écart, et de ne prendre parti ni pour l’Égypte ni pour Babylone. Cette neutralité était peut-être difficile ; elle n’était pas absolument impossible. l’Égypte et l’Assyrie pouvaient vider leurs différends sans envahir la Judée. Pharaon Néco le reconnut lui-même, quand il fit dire à Josias, qui prétendait arrêter sa marche : a Qu’y a-t-il entre » moi et toi, roi de Juda? Ce n’est pas à toi que j’en

• Mrêmie., xix-xx, 6 ; xxvi, 9.

* Ibid., xxni, 17, 26, 31.

suit i,.\ niBF.E 427

» veux aujoiird’hui, mais à une maison qui me fait » la guerre ' . n

Ce qui est certain, c’est que les rois de Juda ouvrirent eux- mêmes leur pays aux Assyriens, en réclamant leurs secours contre la ligue des rois d’Israël et de Damas \ Le résultat de cette politique imprudente fut qu’au lieu de deux petits princes auxquels il pouvait tenir tête , Juda eut à compter avec un puissant monarque, dont il fut bientôt le tributaire, et qui, ainsi que le fait remarquer l’auteur du second livre des Chroniques, l’opprima, bien loin de le rendre plus fort\

Dès ce moment, la ligne de conduite des rois de Juda semblait toute tracée. Il fallait subir, de crainte de plus grands malheurs, la domination des Assyriens et ensuite celle des Chaldéens , qui prétendirent succéder aux droits de ceux-ci sur la Judée, Telle était l’opinion des hommes de Dieu. Ce ne fut pas celle des rois. Ils crurent pouvoir s’affranchir du joug des Babyloniens en s’appuyant sur rLgypte*; ils s’engagèrent ainsi dans la politique compromettante qui avait déjà perdu le royaume d’Israël, et qui devait finir par amener la ruine du

< 2 C/iron., XXXV, 21.

^ 2 Boit, XVI, 7 ; 2 Chron., xxviii, !6.

1 2 Chron., xxviii, 20. ^

* 2 Rois. XVII, 21.

ÉTUDES CniTIOUES

royaume du midi. I.es prophètes en signalèrent en vain les dangers.

Soumise à l’Egypte, la Judée courait le risque d’être absorbée et de n’être plus qu’une province de l’empire des Pharaons. Sous la domination des Chaldéens, elle conservait sa nationalité au prix d’un tribut annuel plus ou moins onéreux, et par conséquent son indépendance intérieure , c’est-àdire ses lois, ses mœurs, son culte. L’envoyé de Sennaebérib avait représenté à Ezéehias que l’Égypte était un roseau qui se briserait sous 1a main qui s’appuierait sur elle, et qui la blesserait '. I>es hommes de Dieu en étaient convaincus*, et il faut ajouter qu’il y avait à Jérusalem un parti qui partageait leur sentiment*. Et cependant, en soutenant une politique qui pouvait .seule prévenir la ruine complète de la maison de Jacob, les prophètes .'emblaient, aux yeux de la foule, des ennemis de l’indépendance nationale, peut-être des traîtres vendus aux rnis de Babylone\ Cette accusation ne leur fut pas épargnée.

I.es faux prophètes appuyaient vivement l’alliance égyptienne, probablement parce qu’elle entrait dans les vues des rois de Juda et qu’elle flattait l’orgueil

I 2 Rois, wiii, 21 ; Ksaif, xxxvi, 6.

» Esdie., XXX, XXXI, 1-8; Eîorh., xxix, 6-8.

’ Knobol, l)er l’rophetismus der Hebrœer, t. Il, p. 239. * Jérémie, xxvii, 12-15.

national du peuple, qui la croyait nécessaire pour reconquérir l’indépendance. Même au moment où le royaume de Juda est sous la plus complète dépendance des Chaldéens, ils s’écrient avec la plus étonnante assurance : « Il n’y a rien à craindre du roi » de Babylonc, vous ne lui serez point assujettis » Et cependant le roi sous le règne duquel se tenaient ces discours ne devait la couronne qu’à Nabucadnezar ; son prédécesseur était captif à Babylone, et l’élite de la population avait été déportée sur les bords de l’Euphrate Les faux prophètes ne doutent de rien. « Voici ce que dit l’Éternel, le souverain des » cieux, le Dieu d’Israël, annonce l’un d’eux au » peuple : Je briserai le joug de Babylone ; dans deux » ans, je ferai rapporter en ce lieu tous les vases du » temple de l’Éternel, que Nabucadnezar a empor- » tés à Babylone. Je ferai revenir Jeconyah, fils de » Jojakim, roi de Juda, et avec lui tous les captifs » transportés de Juda à Babylone. Car, a dit l’Éter- » nel, je briserai le joug du roi de Babylone’. »

Que pouvait faire le peuple au milieu de ces prédictions et de ces enseignements contradictoires? Il voyait des deux côtés des prophètes prétendant également parler au nom de l’Éternel, se donnant

I Jérémie, xxvii, 14 et 13.

» 2 Rois, XXIV, 11-16; 2 Citron., xxxvi, 9 et 10.

5 Jérémie, xxvui, 2-9; Daliler, Jérémie, Irait., 1. i, p. 57, 93, 119, 211, 212, 241.

430 KTUDES CniTIQUES

au même litre pour ses envoyés, el, ce qui élail le plus fâcheux, s’excommuniant mutuellement el se traitant les uns les autres de prophètes de. mensonge'. On sait depuis longtemps de quel côté était la vérité. Il n’était pas facile alors de le discerner, el, dans son embari as, le peuple se rangeait, comme c’est l’ordinaire, du côté de ceux qui flattaient ses préjugés et sa vanité nationale.

Ces luttes entre les prophètes eurent un résultat encore plus déplorable. Les descendants de Jacob s’y habituèrent ; ils finirent par les considérer comme des espèces de spectacles publics auxquels ils assistaient en amateurs presque désintéressés sur le fond même de la (luestion débattue, el en juges plus ou moins éclairés du talent avec lequel elle élail discutée. Ezéchiel nous a laissé un tableau fort piquant de la manière dont on appréciait de son temps les prophètes. Le peuple faisait de leurs discours l’objet de ses entretiens sur les places publiques et sur le seuil des maisons. Le voisin disait à son voisin, l’ami à son ami : « Venez, je vous prie, écouler quelle est la parole qui procède de l’Élernel. » Us accouraient alors en foule autour de l’orateur sacré ; se plaçant devant lui, ils écoutaient ses paroles, mais ils ne les mettaient pas en pratique. Us en faisaient bien

I Jérémie, xxix, 26 el 27; xxm, 18; Dahler, ibid., t. i, p. 137 el 209.

Dir: ' by Googk

St'H LA BIBLE

plutôt le sujet de leurs plaisanteries. Le prophète était pour eux comme un homme qui chante des airs agréables, dont la voix est belle, et qui excelle dans l’art de toucher un instrument*.

Avec les prophètes du vin® siècle avant l’ère chrétienne , il se produisit en Israël un certain ordre d’idées qui a occupé depuis ce moment une place trop considérable dans l’iiistoire des idées religieuses, pour qu’il soit permis de le passer sous silence: je veux parler des espérances messianiques.

Que sont à cette époque ces espérances ? Demandons-le aux prophètes eux-mémes.

On a déjà vu que les transgressions du peuple devaient être punies par son asservissement aux nations étrangères. I.e législateur l’avait positivement annoncé ^ Cette menace fut un des anathèmes que les prophètes antérieurs à la ca[)tivité de Babylone développèrent le plus fréquemment. La ruine du royaume d’Israël que l’Éternel enleva de dessus la

1 Ezéchiel, xxxiii, 30-32.

1 Lévit., XXVI, 14-35.

4?J2 KTUDES CHITIQUES

face de la terre fut à la fois une réalisation de cette sanction morale et une annonce du sort qui était réservé au royaume de Juda, s’il ne se hâtait de rentrer dans les conditions de l’alliance traitée à Horeb. Déjà du temps d'Esaie la punition était prochaine. Jérémie fut témoin de la chute de Jérusalem. Ezéchiel vécut au miiieu des Hébreux déportés dans la Bahylonie.

Mais l'Etcrnel, qui ne veut pas la mort du pécheur, et qui lui demande seulement de se repentir, afin de pouvoir lui rendre la vie^ l’Eternel avait déclaré aussi iju’il n’ouhlicrait pas son peuple élu et qu’il ne l’abaisserait que pour lui faire sentir son péché’. Les Assyi iens et lesChaldéens ne devaient être que les verges dont il se servait pour le [)unir de sa désobéissance, pour le forcer à rentrer en lui-méme, à déplorer ses erreurs et à recourir à la miséricorde divine *. Il n’entrait pas dans ses vues de détruire entièrement la maison de Jacob’.

Dès qu’Israél aura expié ses crimes, et qu’il se sera retourné avec des larmes de repentance vers son Dieu, l’Éternel se souviendra de scs compassions, Il fera lever sa lumière sur le peuple qui

< ylmoî, IX, 8.

* Eséch., XIX, 23.

' Lévit., XXVI, 41 cl 4.Ï.

*. Esaïe, X, 5, 24 ; xxix, 23 cl 24.

» i4mo3, IX, 9.

Sun LA BIBLK

marchait dans les ténèbres et qui habitait dans le pays des ombres de la mort'. Il mettra en pièces le jüug dont il était chargé, le bâton dont on lui frappait les épaules, la verge de son exacteur'^ Il élèvera l’enseigne parmi les nations, au milieu desquelles les restes de son peuple seront épars; il rassemblera les Israélites qui auront été chassés, et il recueillera des quatre coins de la terre ceux de Juda qui auront été dispersés L’unité de la famille de Jacob sera rétablie ; Éphraïm ne sera plus jaloux de Juda, et Juda n’opprimera plus Éphraïm*.

Alors renaîtront les beaux jours du règne de David, de ce règne qui était resté dans le souvenir populaire comme l’idéal de la prospérité nationale. Le tabernacle de David qui était tombé sera relevé ; ses brèches seront réparées ; il sortira de ses ruines; il sera remis dans son ancienne splendeur^. Le peuple élu, ramené de la captivité, rebâtira les villes désertes, qui se repeupleront de nouveau. Les enfants de Jacob planteront des vignes et en boiront le vin ; ils planteront des jardins et en mangeront les fruits®. L’antique fertilité de la Terre Sainte sera

1 Esaïe, IX, 1.

« Ibid., IX, 3 ; X, 27 ; xiv, 3.

- Ksaïe,\i, 11 el 12; xxvii, 13; li, 11.

• Ibid., XI, 15;y<:rc»nV, xxiii, 6.

5 Amos, IX, 11.

'• Ibid., IX, 11.

AM KTUDES CHITIQüES

encore augment(?e*. Le moissonneur suivra de près le laboureur et le vendangeur, celui qui a soigné la vigne. Le vin coulera des coteaux et des montagnes ^

La nature tout entière participera à cette rénovation. Le loup habitera avec l’agneau, et le léopard avec le chevreau; le veau, le lionceau et le bétail qu’on engraisse seront ensemble comme un pacifique troupeau ; un enfant les conduira. La jeune vache paîtra avec l’ours; leurs petits auront un gîte commun ; le lion mangera du fourrage comme le bœuf. L’enfant à la mamelle prendra ses ébats sur le trou de l’asjiic, et l’enfant qu’on sèvre mettra la main dans le nid du basilic’.

Les enfants d’Israël, désormais dignes du titre de peuple élu de l'Èternel, étendront au loin leur puissance', en même temps que la gloire et la connaissance du vrai Dieu. Ils posséderont l’idumée et toutes les autres contrées voisines ’ ; ils voleront sur les épaules des Philistins; ils s’enrichiront des dépouilles des peuples de l’Orient; les Moabites et les Ammonites leur obéiront®. La terre entière sera

I Esaïe, XXIX, 17 ; xxxv, 1, 2, 7.

» ..Imos, IX, 13.

* Esaïe, XI, 6-8.

« Ibid., XIV, 2 ; lu, 13.

3 Amos, IX, 12.

" Esaïe XI, 11; xv, 2.

Sun LA ninuK iï}5

remplie de la connaissance de l’Éternel, comme le fond de la mer des eaux qui le couvrent'.

Cette grande délivrance surpassera sous tous les rapports celle de l’esclavage d’Égypte. Aussi on ne dira plus : Gloire à l’Éteriiel qui a fait remonter les enfants d'Israël hors du pays d’Égypte ; mais on dira : Gloire à l’Éternel qui a fait remonter et qui a ramené la postérité de la maison d’Israël du pays qui est vers rAqiiilou et de tous les pays dans lesquels il les avait dispersés’.

Ce glorieux événement s’accomplira sous la conduite d’on héros sorti de la famille de David. A quel autre qu’à un descendant du grand roi conviendraitil mieux de présider à la restauration définitive et glorieuse du peuple élu? Comme David, cet enfant du miracle naîtra à Belhléhem’. L’esprit de l’Éternel reposera sur lui, l’esprit de sagesse et d’intelligence , l’esprit de conseil et de force , l’esprit de .science et de crainte de l’Élcrnel*. L’empire sera posé sur son épaule. On l’appellera l’admirable, le conseiller, le héros, le puissant, le père de l’éternité, le prince de la paix’. Animé de la crainte de l’Éternel, il ne jugera pas sur les apparences ; il ne con-

I Esaie, XI, 9.

» Jérémie, xxiii, 7 cl 8.

'■ Miellée, V, 2.

* Esaie, XI, 1 el 2.

* lliiiL, IX, i

-ISG KTUnKS CRITIOTES

damnera pas sur des ouï-dire ; mais il jugera avec droiture ; il condamnera avec justice, pour relever les débonnaires. La justice sera la ceinture de ses reins, et la fidélité la ceinture de ses flancs’. Toutes

les nations rechercheront ce rejeton d’Isaïe, dressé pour enseigne des peuples. Sou séjour ne sera que gloire % et il n’y aura point de fin à l'accroissement de reni[)ire de David et à la prospérité de son tiône et de son règne’.

Tels sont les traits essentiels des espérances messianiques des Hébreux jéhovistes au viii‘' et an vir siècle avant l’ère chrétienne. Ces espérances étaient-elles partagées par les Hébreux élohistes? Rien ne l’indique. Les prophètes de mensonge , ainsi que l’Kcriture sainte appelle les prophètes du monothéisme idolâtrique, ne paraissent avoir eu ni le sentiment du péché d’Israël, ni par conséquent l’espérance consolante de sa repentance et de sa glorieuse restauration. Les espérances messianiques se rattachent d’ailleurs par tant de liens étroits au mosaïsme, qu’on peut supposer avec une grande vraisemblance qu’elles ne furent propres dans l’origine qu’au petit groupe d’Israélites pieux qui continuaient la tradition mosaïque.

On donne le nom de messianiques à ces croyances,

' Esaïe, XI, 4 el

* Ibid., XI, 10.

‘ Ibid., IX, 6.

suit LA HIIILK irn

parce (jue le Messie devait être le héros sous la conduite duquel s’accomplirait la restauration définitive du peuple élu. Mais ce héros ne s’appelle pas encore le Messie dans les prophètes hébreux, pas plus dans ceux qui vécurent après le retour de l’exil que dans ceux qui exercèrent leur ministère avant la captivité de Babylone. Il ne s’agit encore pour eux que d’un descendant de David, destiné à donner à la famille de Jacob un éclat et une prospérité qui ne furent pas môme égalés par les beaux jours du règne du grand roi. Ce n’est que dans le livre de Daniel que le titre de Messie' paraît appli(}ué pour la première fois et dans un sens d’excellence au libérateur d’Israol, et l’on sait que ce livre ne remonte pas au delà du second siècle avant l’ère chrétienne, et que, dans le canon juif, il fait partie des hagiographes et non des écrits des prophètes.

Après avoir vu quelles furent, dans leur forme première, les espérances messianiques, il convient d’en déterminer le caractère et l’origine.

L’attente d’une ère de bonheur et de vertu à la

' Avant d’i'lre appliqué dans un sens exclusif au tibéralcur futur du peuple i^lu, le nom de Messie (oint), était donné

au grand prêtre {Lévit., iv, 3, 5, 16), aux rois (1 Sam., ii, 10, 3o;xii, 3,5; /'s. ii, 2, etc.),auxpalriarclies (fs cv,15',16’firon., XVI, 22), en général aux personnes favorisées de Dieu; c’est ainsi i|uc Cyriis est appelé le Messie (l’oint) de Jéhovah. Ksa'ie, XLV, 1. — Gésénius, Thésaurus, p. 825; Munk, La Palestine, p. 4ü9 a.

KTtlJKS CIlITIgUKS

lin des temps est particulière au peuple d’Israél ; elle fut étrangère à toute l’antiquité païenne. Bauer s’abuse certainement, quand il compare les espérances messianiques des Hébreux au mythe païen de l’âge d’or. Quelques images analogues dans les descriptions poétiques du règne du Messie et dans celles du règne de Saturne, ne suflisenl pas pour mettre les deux conceptions sur la même ligne. Il y a déjà cette différence immense entre elles, que la famille d’Israél renvoie à la fin des temps cette ère de prospérité et de pureté que la mythologie grécoromaine place dans le premier âge de l’humanité. Dans la conception païenne, le monde est entraîné tlans une chute de plus en plus profonde ; dans celle des prophètes, au contraire, il marche, sous la direction de Dieu, vers une complète perfection.

M. Hase ne me paraît pas mieux inspiré en mettant les espérances messianiques en parallèle soit avec la confiance inébranlable avec laquelle les Romains se croyaient appelés à l’empire du monde, soit avec les légendes allemandes du retour sur la terre des Hermann, des üthon, des llohenstaufen et des autres héros des temps passés, pour rendre à l’empire germanique abattu la liberté, la puissance et l’unité*. Ces diverses vues de l’avenir se louchent

I Hase, (inosii oder evangeli$che Glaubenstehre, l. ui, p. 28 el 29.

sini LA II lin. K 4r{9

sans doute en un certain point ; elles sont toutes les trois des manifestations du sentiment national ; mais elles dilTèrent en tout le reste. Il y a entre autres, dans les espérances messianiijues, une conception religieuse et morale qui ne se retrouve pas certainement , du moins au même degré , dans les croyances auxquelles M. Hase les compare.

Le parsisme, il est vrai, a sur la fin des temps des croyances entièrement analogues, pour le fond, à celles des Juifs. On ne saurait s’en étonner, quand on se rappelle les étonnantes analogies qui se rencontrent non-seulement entre le caractère des Mazdéens et celui des Hébreux, mais encore entre les conceptions religieuses et sociales de ces deux familles. J’ai expliqué ailleurs que ce fut sous l’em- [)ire de circonstances p.sychologiqnes et historiques, presque identiques, que se formèrent les doctrines eschatologiques des Parses et les espérances messianiques des descendants d’Israël Je n’ai pas à revenir ici sur cette explication ; il me suffît de rappeler que bien loin d’infirmer l’opinion que je vais proposer sur l’origine des croyances hébraïques, louchant les derniers temps, elle lui donne une nouvelle force.

Les espérances messianiques ont leur raison d’être dans la nature même de la race d’Israël,

' Des Doctrines religieuses des Juifs, 2' édil., p. 322 cl suiv.

4iO

KTLMIKS CIUTIOUKS

dans sa religion et dans son histoire. C’est dans ces trois ordres de faits qu’il faut en chercher l’origine.

Il n’y a ni dans le Grec, ni môme dans le Romain, celte ténacité à toute épreuve, qui est le trait le plus marqué du caractère hébraïque. La famille de Jacob n’a jamais perdu la foi en elle-même. Dans les circonstances les plus critiques, elle a toujours espéré, même contre toute espérance. Réduite à la dernière extrémité, loin de douter de son salut, elle rêve la domination universelle. L’hi.stoire nous la montre prèsque constamment concevant les plus hautes espérances, précisément au moment qu’elle est le plus profondément humiliée. C’est ce qui arriva en particulier pour les croyances messianiques, qui grandirent dans la même proportion que s’accrut la détresse nationale.

La religion mosaïque ne favorisait pas médiocrement ces tendances. Déjà le monothéisme devait exalter l’orgueil national des Hébreux, ou du moins exciter leur mépris pour les adorateurs des faux dieux. Il était dans la nature des choses qu'un peuple qui [lossédait la connaissance du vrai Dieu se crût autant supérieur aux autres nations, esclaves de l’erreur, que le créateur et le maître du monde l’emporte sur des idoles de mensonge. Il y avait plus encore. Les Israélites .se considéraient comme les enfants de prédilection de Dieu. C’était là une

SL’U l,A lUIU-K

conséquence de la nature particulière de leur religion. Le mosaïsine, on l’a vu, se présente comme une alliance entre l’Éternel et la maison de Jacob. Celte alliance, contractée déjà avec Abraham', puis avec Isaac et Jacob ^ et renouvelée dans les moments les plus solennels de l'histoire du peuple hébreu, sur le mont Horcb, avec Moïse, traitant au nom de la nation tout entière’ ; avec David, l’élu de rÊlcrnel * ; avec Ezéchias, en présence des sacrificateurs et des lévites ’ ; dans le temple avec Josias, entouré des pères de famille de Juda ', celle alliance, Jéhovah a juré de ne l’enfreindre jamais’. Il a déclaré à Israël qu’il l’a choisi pour lui être un peuple précieux, à l’exclusion de tous les autres peuples de la terre * ; il lui a donné des marques réitérées de son amour et de sa protection dans mille circonstances difficiles *. Comment la famille de Jacob douterait-elle de sa supériorité '? Comment n’aurait-elle pas confiance en elle-même?

El cependant, à partir de la fin du règne de Sa-

I Genèse, xv, 18 ; xvii, 2.

» Ibid., XXVI, 3-5; xxviii, 13-16; xxxv, 9-13.

’ Eiodc, XXIV, 27; Dent., v, 2.

‘ Ps. Lxxxix, 3, 4.

3 2 Chrun., xxix, 4-10.

« 2 Rois, XXIII, 1-3; 2 Chron., xxxiv, 31.

1 Juges,», 1; Dent., vu, 8; Ps. cv, 8; cvi, 43.

T.s.cxxxv, 4; Esiüe, xli , 8 ; Je'r., x, 16; Ualarh., 1,2.

Peut., VII, 6-8; Ps. vu, 4 cl 5.

Page 1