‹ Études critiques sur la BibleChapitre 4 sur 34 · II · texte numérisé non relu

II

prétendant que les deux récits se rapportent à deux faits différents, il a été au devant de ces explications erronées en déclarant lui-même que ce qui fut écrit sur les deux tables de pierre c’était les « articles de l’alliance, » c’est-à-dire les dix cogninandemenls Dira-t-on que Dieu donna d’abord à Moïse le Décalogue de vive voix, et qu’il le grava ensuite sur la pierre pour qu’il fût communiqué au peuple? Mais, après l’avoir entendu de la bouche de Dieu, Moïse descend de la montagne et le fait connaître à son tour aux Hébreux Voilà comment les dix commandements furent promulgués, d’après le chapitre xx de l’Exode. L’auteur des chapitres xxiv et XXXI du môme livre ignore complètement ce fait; selon lui, le Décalogue fut promulgué d’une tout autre manière, et la preuve qu’il entend bien parler dans son récit d’une première révélation se trouve dans ces paroles qu’il met dans la bouche de Dieu : « Je le donnerai des tables de pierre, et la loi et les commandements pour les enseigner » ün a donc ici deux narrations complètement différentes du môme fait, d’un fait d’une importance majeure.

11 en est de même d'un événement plus considérable encore. Je veux parler de la création du monde et de celle de l’espèce humaine. La Genèse eu donne

' Exul., XXMX, 28.

• Ibid., XX, 29 cl su v.

• Ibid., XXIV, 12

ÉTUDES CRITIüUES

deux récits différents, ne s’accordant à peu près en rien D’après le premier, le monde et tout ce (ju’il contient sontproduitssuccessivementdans l’espacede six jours, et la création de chacun des grands corps de la nature et de chacune des différentes espèces d’êtres est décrite séparément. Dans le second, il n’est plus question des six jours. Après une indication générale de la production du ciel et de la terre, il n’est fait mention, et encore fort succinctement, que de celle des plantes, il n’est rien dit de celte des animaux. L’homme et la femme sont créés à la fois d’après le premier, successivement d’après le second. Il n’est pas parlé du jardin d’Éden dans celui-là; celui-ci, au contraire, le décrit avec soin et le donne pour le séjour de nos premiers parents.

Ces faits et plusieurs autres tout à fait analogues sembleraient indiquer que le Peiilateuque est plutôt un recueil de documents divers, rama.s.sés en différents temps et en différents lieux, et réunis un peu arbitrairement, qu’un ouvrage conçu et exécuté par un rédacteur unique. Et tel a été, comme on le verra bientôt, la première opinion qui s’est présentée, quand ou a commencé à faire des cimj livres mosaïques l’objet de sérieuses études critiques. Dans tous les cas, Spinoza crut pouvoir conclure des observations dont je viens de donner un aperçu, que le Pen-

* L’u.n Genèse, i, 1, — il, 3;el l’aulre Genèse, ii, 4, — iii, 24.

tateuque, du moins lel qu’il est arrivé jusqu’à nous, ne peut pas être l’œuvre de Moïse.

Si le Pentaleuque n’est pas de iMdise , quel auteur faut-il donc lui donner? « Je ne puis plus répondre ici d’une manière certaine, dit le célèbre philosophe juif; toutefois, je suis très-porté à croire que c’est Esdras » Les raisons sur lesquelles il fonde cette conjecture n’ont pas un grand poids ; elles méconnaissent une foule de faits dont une critique plus prudente tiendi-a compte plus tard. Mais une conjecture qu’il fait en passant contribua peutêtre à mettre sur la voie d’une explication plus satisfaisante *. Il croit que Moïse laissa plusieurs documents écrits, qui n’ont pas été insérés textuellement, selon lui, dans le Pentateuque, mais qui furent employés par celui qui le rédigea

La conjecture de Spinoza fut reprise par Richard Simon *. Les éléments qui composent le Pentateuque

< Spinota, Traité théolog. -politique, dans Œuv., 1. 1 , p. 195-

> Spinoza, ibid., l. i, p. 190-193.

* Spinoza, ,t. i, p. 191. Par une illusion inexplicable chez un espril aussi judicieux, Spinoza incline à penser que l’un des écrits de Moïse, le Livre des batailles de Jéhovah (^Sombres, XXI, 14), devint plus lard le fond du Deutéronome (Œuvres, t. I, p. 196). Il est hors de doute aujourd'hui que le Deutéronome porte tous les caractères d’un écrit des derniers temps du royaume de Juda, et que d'S cinq livres du Pentateuque il est celui qui ronlic it le moins de documents vérilaldement antiques.

* Dans son célèUre ouir.ige Histoire critique du Vieux Testament , Paris, 167S, in-i, réimprimé plusieurs fois, el traduit

sont, à ce qu’il croit, d’une antiquité reculée, et appartiennent les uns à Moïse lui-même, qui rédigea la plupart des lois, et les autres à des annalistes, que le législateur des Hébreux, à l’iinilation de ce qui se faisait chez les Égyptiens, avait chargés de mettre par écrit le récit des événements les plus importants. Mais, dans sa forme actuelle, le Pentateuque n’est qu’une compilation très-postérieure de ces documents divers. Quand on cherche dans l’histoire des enfants d’Israël à quelle époipie et par quelle main ces pièces antiques ont été réunies, on est forcé de descendre jusqu’après le retour de la captivité de Babylone, et on ne trouve aucun personnage qui remplisse mieux toutes les conditions voulues pour ce travail que le scribe Esdras. La tradition tout entière s’accorde à voir en lui le restaurateur du judaïsme et le véritable continuateur de l’œuvre de Moïse, ou, pour mieux dire, un second Moïse Le livre de Néhémie le désigne comme le possesseur du livre de la loi - ; les légendes juives racontent qu’il lui fut réservé de le mettre en lumière *; enfin saint Jérôme, le plus savant des Pères de l’Église, ne trouve aucun inconvénient à le re-

en lalin par Aubcrldc Versé, Paris, 1681, in-4. La meilleure édition est celle de Rotterdam, 168">, in-4.

' Voyez les passages du Taliniid cités dans Rati, De sinag. tiingna, p. 31 et 89.

» Meheinic, vin, 1 et 2.

’ 4 Esdras, xiv, 19-22, 37-48. — Othonis lexic.rabb.,p. 176.

garder comme Vinstauratov Pentateuchi et telle est l’opinion des anciens écrivains chrétiens

Le médecin Astruc ouvrit une nouvelle voie à la critique du Penlateuque, en constatant le premier un fait de la plus haute importance. 11 remarqua que dans certains passages de la Genèse, Dieu est constamment et exclusivement désigné par le mot Eb- Itim, et dans d’autres par celui de Il conclut

de là que ces deux catégories de pa.ssages devaient provenir de deux sources différentes, et que chacune d’elles appartenait primitivement à un ouvrage distinct. Et comme il y a encore dans la Genèse un certain nombre de passages qui ne peuvent rentrer ni dans le document élohiste, ni dans le document jéhoviste, Astruc admit que le rédacteur de ce livre

' Hieronijmi opéra, ed. Martianay, 1. iv, pars. 2, col. 134.

« « Les écritures sacrées tics Juifs, dit Tertiillien, qui avaient péri dans la prise de Jérusalem, par la main des Babyloniens, furent rétablies par Ksdras, ainsi que l’atteste l'histoire.» De habitu mulierum, lib. 1, eap. 3. Irénéc aflirmc que, sous l'inspiration divine, Esdras reproduisit tous les discours des anciens prophètes et rendit au peuple la loi donnée par Mo'Ise, toù; tmv itj!;qi>«4Te»v — pcçTiTwv raîvTx; àvzaTx^aoSxi xzt i-oxaTZGTT'Jai tw Xzm tt.v

il» Mmo«u{ vtiiiOiaiav. Conte, //reres., lib- lit, cap. 2.'i, J 2. » Esdras rétablit, avec le secours de l'Inspiration divine, le recueil des Saintes Écriiures. » Clément d’Alex., Sirom., lib. i, cap. 21. Etdra$, Dei sarerdos, rombusiam a Chaldœis in urchivis lempli resliluil leijem, dit uif écrivain inconnu de la seconde moitié du septième siècle dans un ouvrage attribué pendant J^ngtemps à saint Augustin. De mirabilibus sacrœ scripUtrm, lib. Il, $ 33, dans du^usli'ni opéra, Paris, Gaume, t. iii, p. 2177, B.

avait eu à sa disposition d’autres pièces auxquelles il avait fait çà et là de léçiers emprunts. Il crut pouvoir distinguer jusqu’à douze documents différents, dont les deux principaux seraient le mémoire élohiste et le mémoire jéhoviste; les autres n’auraient fourni que des fragments très -peu considérables pour combler quelques lacunes des deux précédents. Ce système fut présenté dans un ouvrage intitulé : Conjectures sur les mémoires originaux, dont il paraît que Moise s’est set'vi pour composer le livre de la Genèse (Bruxelles, 1733, in-12, de 523 pages).

C’est donc principalement du mémoire éloliiste et du mémoire jéhoviste, qu’il convient de s’occuper. Le premier forme presque tout le corps de la Genèse; le second ne lui sert, pour ainsi dire, que de complément '. Astruc semble avoir entrevu qu’il pourrait bien en être des trois livres suivants comme de la Genèse; du moins il fait remarquer que les deux premiers chapitres de l’Exode se composent aussi du mémoire éloliiste *. Il aurait été convenable d’examiner de plus près ces deux documents, d’étudier en quoi ils diffèrent, de rechercher quelle est l’origine de chacun d'eux. Astruc ne s’engagea point dans ces difficiles questions. 11 se contenta, après

t Conjectures sur les Méimires, cio., |i. 310.

« /ti („ p. 273-2S0.

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