SUR I. A BIBI-E
avoir exposé son système, d’en faire valoir les avantages et de montrer avec quelle facilité il fait disparaître les objections de Spinoza. Les répétitions, le défaut d’ordre, le peu de liaison de la narration, tout cela est le fait des mémoires dont Moïse se servit. Et si l’on dit que le législateur des Hébreux aurait pu du moins foudre un peu mieux ces documents, Astruc se tire d’affaire par cette hypothèse que Moïse avait rangé en colonnes les différents mémoires qu’il avait recueillis, de manière à en faire ce qu’on pourrait appeler une concordance *, et que les copistes postérieurs, au lieu de conserver cet arrangement, transcrivirent le tout sérié continua, et détruisirent ainsi l’harmonie de l’ensemble *.
Eichhorn adopta le système d’ Astruc, et lui donna une forme plus scientifique, et en même temps un plus grand degré de précision ®, Comme le médecin français, il crut que Moïse était l’auteur du Pentateuque, et qu’il l’avait composé en se servant de documents antérieurs, parmi lesquels l’écrit élohiste et l’écrit jéhoviste tenaient la première place. Ces deux pièces, il les soumit à un examen approfondi. 11 montra qu’elles diffèrent non pas seulement par
' Astruc donne le spécimen de celle concordance des mdmoires originaux, p. 446 et suiv.
• Conjectures sur les itémoires, etc., p. 431 et suiv.
* Eicliliorn, Einleiluny ins allé Testament, J 416 ol suiv. Repertorium fur biblische und morgentand. Litteratur, I. v. . 203 et SUIT.
les mots caractéristiques qui y sont employés pour désigner Dieu, mais encore par le vocabulaire, par la phraséologie, par la nature même des conceptions. Ainsi, par exemple, dans le document jéhoviste, les décisions de Dieu sont exprimées soit comme des pensées qu’il conçoit, soit sous la forme de discours qu’il s'adresse à lui-même *; dans le document élohiste, elles sont présentées dans des conversations qu’il engage avec des hommes Les généalogies données par le premier sont faites à un point de vue géographique’; celles du second, à un point de vue chronologique *. L’un retrace l’histoire des inventions des arts utiles ®, et embrasse dans son cadre l’ensemble des nations connues; l’autre ne s’occupe que de l’histoire de la famille d’Israël ®. Le document jéboviste contient un grand nombre de chants le document élohiste ne présente rien de semblable.
Il n’est pas douteux que ces deux écrits ne soient d’auteurs différents; mais ce serait peine perdue que de ebercber à déterminer à quels hommes il
• Genèse, vi, 6, 7 ; viii, 21, 22.
‘ Genèse, vi, 13; ix, 8 el suiv.
s Ibid., X.
* Ibid., V cl XI, 10-29, qui est la suite ou le complément de la généalogie du cliap. v.
' Ibid., IV, |-, 22; ix, 20-27; \, 8-9; xi, 2-9.
6 Ihiil , XI, 10 cl suiv.
’ Ibid., IV, 23, 2i; X. 9; ix, 2.'i-27; XLix.
faut les rapporter. Peut-on du moins en découvrir l’origine? Eichhorn se pose celte question; mais il avoue qu'elle n’a pas de solution pour lui. Les Hébreux avaient été en rapport avec les Chaldéens, les Phéniciens et les Égyptiens. Mais il n’est pas, ce lui semble, une seule ligne de ces deux pièces qui porte le caractère d’une origine chaldéenne ou égyptienne. Il pourrait bien en être autrement des Phéniciens. Peut-être est-ce à leurs traditions qu’a été empruntée la généalogie du chapitre x de la Genèse Eichhorn n’étend pas plus loinqu’Astruc l’emploi des deux documents élohiste et jéhoviste ; il ne sait les retrouver que dans la Genèse et dans les deux premiers chapitres de l’E.xode. Mais il insiste un peu plus que le médecin français sur la pièce qui forme les chapitres ii, 4, — iii, 24 de la Genèse. Cette pièce n’appartient en effet ni au document élohiste ni au jéhoviste ; Dieu y est désigné constamment sous le nom composé de Jéhovah-Élohim. Contrairement à ce qu’on serait tenté d’admettre au premier abord, Eichhorn la tient pour plus ancienne que les deux autres, ou du moins que le document jéhoviste, et la raison qu’il en donne, c’est que l’auteur de ce dernier document l’a mise en tête de son ouvrage, et que la dénomination Jéhovah-Elohim donnée à Dieu, indiquant qu’elle n’est pas de sa
• Eicbhorn, Einleit. tn« aU. Teslam., $ 422.
main, il faut en coneluro qu’il la trouva toute rédigée, ou qu'il la üéiacha d’un ouvrage qui existait avant qu’il écrivit le sien *.
Quoi qu’il en soit, c’est Moïse lui-méme qui aurait mis en ordre ces différents écrits pour en composer la Genèse; c’est lui encore qui serait l'auteur des quatre autres livres du Pentateuque. Eidiliorn accorde -cependant que des additions se sont glissées plus tard dans le texte primitif, additions de>tinées soit à expliquer certains faits antiques, soit à en compléter le récit. La preuve capitale qu’il donne de l’authenticité de l’Exode, du Lévitique et des Nombres est tirée du caractère même de ces livres, qui nous offrent la forme d’ouvrages écrits par fragments, au inoinent même où venaient de s’accomplir les événements qu’ils racontent *. On y retrouve un journal de voyage; Moïse seul pouvait leur donner cette forme; un écrivain postérieur en aurait composé un ensemble mieux ordonné. Quant au Deutéronome, récapitulation de la loi, de qui pourrait-il être, si ce n’est de Moïse? Seulement le dernier chapitre a été ajouté comme un complément nécessaire par Josué ou par ses ordres.
Bien mieux qu’Eichhorn, J.-S. Vater sut féconder l’ingénieuse découverte d’Âslruc. Le premier, il
I Kictihorn, Einleitnng iti.< aile Testam., ^ 422.
» On peut invoquer en faveur de celle hypolhèse Aombrtt, XXXIII, 1 cl 2.
Sl'R LA RIBI.E
montra que les documents jéhovistes et élohistes ne sont pas uniquement propres à la Genèse et aux deux premiers cliapitres de l’Exode, niais qu’ils se retrouvent également dans les quatre premiers livres du Pentateuque. Il n’est pas dis|)Osé cependant à les considérer comme ayant formé dans le principe deux ouvrages spéciaux. 11 les prend, au contraire, pour des traditions primilivemeiil séparées et éparses, et formant deux séries parallèles en quelque sorte. Peut-être ont-elles pris naissance en des temps différents; peut-être appartiennent-elles à deux familles plus ou moins séparées dans l’origine. Dans tous les cas, elles se sont formées, les unes au sein d’un groupe d’hommes chez lesquels Elohim était le nom de Dieu, et les autres au milieu d’un autre groupe qui désignait Dieu par le nom de Jéhovah. Ix fragment dans lequel Dieu porte le nom composé de Jéhovah-Élohim (Genèse, ii, 4-iii, 24) vient singulièrement compliquer la question. Mais Vater s’occupe moins à rechercher l’origine de ces traditions diverses qu’à en montrer les caractères distincts et à faire ressortir le défaut d’unité des livres dans la composition desquels elles sont entrées '.
La Genèse est de tous les livres mosaïques celui qui est formé du plus grand nombre de pièces di-
I Valer, Commenlar über den Pentateuch. Halle, 1805, 3 vol. in-8. La dernière moilié du troisième volume est consacrée aux recherches de Valer sur l’origine du Pennieiiquc.
KTUDES CHITIQUES
verses, distinctes primitivenaent les unes des autres. (2elui qui les réunit pour en composer ce livre ne fit guère que les juxtaposer. On en a la preuve dans les fréquentes répétitions qu’on y rencontre, dans la diversité, souvent même dans le défaut de concordance de plusieurs parties du récit, dans les titres des pièces diverses que le collecteur a laissés subsister en télé de chacune d’elles ', dans la forme de la narration qui change de caractère avec chaque pièce, ici développée, là d’une concision extrême, sans autre raison sans doute que la nature du document qui était tout simplement copié à la suite d’un autre de nature bien différente, enfin dans les trois dénominations diverses de Dieu, qui indiquent évidemment dés fragments pris à trois sourees différentes *.
L'Exode offre les mêmes caractères. On peut y suivre la différence des documents élohistes et des documents jéhovistes. Ces derniers cependant y dominent *, et c’est à cette circonstance qu’il faut attribuer la plus grande uniformité de ton de ce livre, qui offre en général plus d’unité que la Genèse.
Le Lévitiqne est également composé de fragments divers. H est d’autant plus facile de les reconnaître que les uns ont conservé les titres particuliers par
' Genèse, ii, i; v, 1 ; xxxvi, I, etc.
’ Valer, Commentar zum Penlat., l. iii, p. 2il-i3S.
* Valcr, ihid., l. iii, p. 440.
Sl'R LA BIBLE
lesquels ils étaienl primitivement désignés *, et que les autres sont introduits par cette formule uniforme : « L’Éternel parla à Moïse en ces termes*. »
Le livre des Nombres est formé principalement de documents jéhovistes. Si l’on excepte les chapitres xxn, 2 — XXIV, 2-5, qui contiennent l’épisode de Balaain, Dieu y est désigné partout du nom de Jéhovah ^ Le reste du livre, surtout les dix premiers chapitres, se compose de fragments encore plus détachés les uns des autres que ceux de la Genèse. Il arrive parfois qu’à quel(|ues versets de distance seulement, le môme fait est raconté de nouveau avec des différences presque insignifiantes *.
Le Deutéronome présente plus de suite que les quatre livres précédents. Vater le décompose cependant en un certain nombre de parties dont il indique les caractères différents, soit quant au vocabulaire, soit quant à la phraséologie, soit quant au contenu lui-méme Il relève, entre autres, dans ce livre un fait des plus curieux : c’est que le lieu dans lequel la loi fut donnée aux Israélites, y porte par-
' Lëcitique, vu, 37 cl 38; xxvi, 4li; xxvii, 34.
» Ibid., I, 1 ; Mil, 1 ; xii, 1 ; xiv, 1 ; xvi, I ; xvii, 1, elc. — Vater, ibid., l. ni, p. 449-4.51.
* Vater, ibid., t. iii, p. 478.
* Sombres, xiii, 31-34, et xiv, 6-10 ; xiv, 23 et 24, et \n , 29 Pt 30; XXI, 11-20 cl xxxiii, 44-49; xvi, 31-33, et xxvi, lO et 11. — Vater, Commcnlar xum Penlal., 1. lit, p. 452-467.
‘ Vater, ibid., t. iii, p. 4o8-i64.
tout le nom d’Horeb, tandis que dans les trois livres précédents il est appelé constamment la montagne de Sinaï, excepté dans Exode, iii, i , xvn, 6 et xxxiii, 6, passages dans lesquels, d’ailleurs, il n’est nullement question de la promulgation de la loi ‘
Vater conclut, de sa longue et minutieuse analyse du Peutateuque, que les divers fragments qui sont entrés dans sa composition ont été réunis par un seul collecteur qui, sans remanier les matériaux qu’il avait à sa disposition, se contenta de les juxtaposer dans un ordre chronologique. 11 serait possible, cependant, que la Genèse fût d'une époque antérieure à celle des autres livres, et le Deutéronome d’un âge plus moderne que celui des quatre parties qui le précèdent. Mais Vater n’attache pas une grande importance à ces iiucstions; et en somme il incline à n’admettre qu’un seul collecteur pour l’ensemble du Pentateuque ^
Que plusieurs des pièces qui ont pris place dans ces livres soient de la main de Moïse, il est disposé à le reconnaître; mais ce n’est pas Moïse qui a recueilli les traditions qui forment le Pentateuque *. Ce recueil est certainement d’une époque bien moins reculée; l’existence n’en est attestée par des témoi-
1 Valcr, Commenlar zum Pnital, t, ni, i9i.
’ VaU-r. ifcid., l. iii, p. ôOl.
* Valfr, î6id.., I. iii, p. 466-514
* Valcr, ibid-, l. iii. p. 6*3 cl suiv.
gnages irrécusables que vers l’époque de la captivité de Babyloiie. Voiidrait-oii tirer du l’entateuque samaritain un argument en faveur de l’antiquité des livres mosaïques? Impossible, répond Vater; les Samaritains n’ont reçu le Pentateuque que peu de temps après la ruine du royaume de Jiida, et peutètr{; même pendant l’exil Prétendrait-on prouver par l’autorité que la loi de Moïse possède aussitôt après le retour de la captivité, que le Pentateuque n’était pas alors un ouvrage de composition récente? Mais il n’est aucun fait historique, aucune induction légitime qu’on puisse invoquer pour déterminer l’époque à laquelle ce recueil a reçu sa forme définitive. Les probabilités sont toutes en faveur de l’opinion qui eu place la formation vers les derniers temps du royaume de Juda; et à défaut de preuves positives, on ne peut en appeler qu’à des conjectures *.
Je ne suivrai pas Vater dans sa réfutation des arguments par lesquels Eichhorn avait prétendu démontrer que le Pentateuque est l’œuvre de Moïse. Ce serait un soin superflu, après le résumé que je viens de donner de ses vues sur cet ouvrage. Cette question est d’ailleurs déjà résolue sans doute dans l’esprit du lecteur, et je puis regarder comme admis
< Valcr, Commeiilar :um Penlol., l. iii, p, 678. ’ Valer, ibid , l iii, p. 679-681.
qu’il est impossible de rapporter à Moïse la composition du Pentateuque, du moins dans sa forme actuelle.
La savante analyse de Vater avait poussé jusqu’à son point culminant l’opinion soutenue par Spinoza, que les livres mosaïques ne sont qu’un faisceau mal lié de fragments de provenances diverses. Ce résultat négatif ne pouvait être le dernier mol de la critique. On ne saurait cependant contester à Vater le mérite d’avoir livré à la science un fait dont il faudra toujours tenir compte, quoiqu’il ne l’ail pas luimême saisi dans son véritable sens. Ce fait, c’est qu’une foule de pièces primitivement séparées ont été les matériaux premiers dont on a formé, sinon immédiatement les cinq livres mosaïques, du moins les documents qui ont servi à leur composition. Mais ces pièces sont-elles aussi diverses que Vater semble le croire? On ne peut le supposer, quand on voit qu’elles se rangent toutes en deux ou tout au plus en trois catégories. Et d’un autre côté, le lien qui les réunit n'est pas aussi lâche qu’il le prétend et ne consiste pas uniquement dans un ordre chronologique général. En effet, sans nier les répétitions fréquentes, les transpositions et tous les autres traits qu’on invoque d’ordinaire pour prouver le désordre (jui règne dans ces livres, on ne peut méconnaître une marche régulière et une certaine ordonnance dans les diverses parties qui les composent.
. Avec de Welle une nouvelle tendance commence à se dessiner dans la critique du Pentateuque. 11 n’est plus besoin désormais de faire, si je puis ainsi dire, la dissection anatomique de ce recueil. Vater s’est acquitté de cette lâche ; on vient de voir avec quelle minutieuse exaclitude. Il s’agit maintenant de soulever les voiles qui couvrent l’histoire de sa formation. Il n’y a plus de doute qu’il ne renferme une foule de pièces plus ou moins antiques. Mais comment ont-elles été réunies, et comment enfin de ce travail, qui a pu, qui a dû être multiple, est sorti le Pentateuque dans sa forme définitive? Telle est la question à résoudre.
De Welle admet qu’antérieurement à l’existence du Pentateuque, les Hébreux possédaient un ouvrage consacré à rappeler leur origine et les événements accomplis jusqu’au moment de leur établissement dans la terre de Chanaan. Cet ouvrage, qui forme le fond général de la Genèse, de l’Exode, du Lévilique et des Nombres, est celui qu’Aslruc désignait sous le nom de Mémoire élobiste. Il avait sans doute élé composé d’après des traditions d’un âge plus reculé.
Mais il n’était pas, comme on le suppose gratuitement, un assemblage incohérent de chants et de récits antiques. Il formait une histoire suivie qu’il serait possible de reconstruire en en rapprochant les différentes parties, éparses dans les quatre
KTUüES CRITIOUES
tiO
premiers livres de l’Ancien Teslamenl*. Comme on le voit, de Welle se sépare déjà, par celle hypothèse sur le premier fond du Penlalcuque, de la tendance des travaux antérieurs, entre autres des vues critiques de Valer. Cette différence se prononcera plus fortement dans la suite de ses vues sur la formation du recueil.
A quelle époque l’ouvrage élohiste a-t-il été composé? A une époque où la monarchie était déjà établie en Israël, répond de Welle, et il le prouve par les nombreuses allusions que cet ouvrage contient à des événements postérieurs à Moïse, et à des institutions qui ne remontent pas au delà de David et de Salomon*. On pourrait bien élever quelques objections contre cette opinion, ou, pour mieux dire, on pourrait lui reprocher de laisser de côté une foule de questions qu’elle soulève, et surtout de ne pas rendre compte de la formation de cet écrit élohiste. Il faudrait, entre autres, demander à de Welle d’expliquer comment, à l’époque des rois, à un moment où lejéhovismeest censé avoir une existence légale, on a pu écrire l’histoire de la famille d’ Abraham au point de vue élohiste, c’est-à-dire à un point de vue qui n’est plus celui de la religion nationale, s’il faut
< De Welle, Lehrb. der histor. kritisch. Einletlung in die kanon. und apokryph. lUichir des ail. Testaments, 6* édit., p. 214.
• De Welle, ibid., p. 217 el 218.
b Cj
Sun LA uini-E
en croire du moins tous les historiens du peuple hébreu? Mais comme les critiques qui l’ont suivi ont également négligé d’aplanir ces difficultés, ou, pour parler plus exactement, ne se sont pas même aperçus qu’il y avait ici un problème historique à résoudre, il convient d’attendre que nous ayons exposé les différents systèmes proposés jusqu’à ce jour sur la formation du Pentaleuque, pour discuter cette question.
Un fait tout aussi considérable, sur lequel il importe d’appeler dès ce moment l’attention du lecteur, c’est que de Wette et tous les critiques qui se sont occupés après lui de l’origine des livres mosaïques, donnent le nom de document élohiste à tout autre chose que ce que Vater et avant lui Eichhoi U avaient désigné par ce mot. Jusqu’alors le document élohiste avait été l’ensemble de toutes les pièces dans lesqqplles Dieu est exclusivement appelé du nom d’Elohim, et le document jéhoviste l’ensemble de toutes celles dans lesquelles Dieu porte le nom de Jéhovah. Il en sera désormais autrement. Ce que l'on désignera sous le nom de document élohiste renferme un grand nombre de fragments dans le.'iquels Dieu porte constamment le nom de Jéhovah, jamais celui d’Elohim, et tous les critiques de l’autre côté du Rhin s’accordent, en conséquence, à soutenir que le document élohiste forme le fond de l’Exode, du Léviti>|ue et des Nom-
32 iWuDES CRITIOUKS
bres, aussi bien que de la Genèse, tandis qu’en réalité les passages dans lesquels Dieu est désigné par le nom d’Elohim, c’est-à-dire. les passages vraiment élohistes, ne se trouvent que dans trois chapitres de l’Exode *.
Pourquoi donc a-t-on compris dans les documents élohistes des fragments notoirement jéhovisles? En voici la raison. Dans un ouvrage publié en 1830*, Stæhelin fit remarquer qu’un grand nombre de passages dans lesquels Dieu est appelé Jéhovah se rapprochent du document élohiste par de certaines particularités de langage. On conclut de là que ces passages devaient être joints au document élohiste. On classa dès lors les documents divers composant le Pentateuque, non plus d’après l’emploi exclusif des termes Elohim et Jéhovah, mais d’après de certaines analogies de langage. Ce procédé me paraît absolument erroné. Des deux traits d’après lesquels on pouvait classer ces documenls, celui qui vient de l’emploi des désignations Elohim et Jéhovah est bien autrement considérable et caractéristique que celui que l’on trouve dans quelques formes de diction. Celui-ci ne porte que sur des détails ; celui-là atteint le fond même des conceptions religieuses. Ce n’est point sans doute au hasard que Dieu est appelé dans
I Exode, I, Il et iviii, 13-27.
« Sia-lielin, Kritische Vntersuchung iiber die Genesis.
SUR l.A RIBLE
certains passages Elohim et dans certains auties Jéhovah, et quand on considère que le nom donné à Dieu est l’expression de l’idée que celui qui se sert de ce nom se fait de la nature de l’Etre suprême, on ne peut s’empêcher de reconnaître que les passages dans lesquels Dieu est désigné par le terme de Jéhovah sont d’une autre provenance religieuse que les passages dans lesquels il est désigné par celui d’Elohim.
Faut-il ajouter qu’on n’a pas même essayé d’expliquer comment il aurait pu se faire que Dieu fût appelé Jéhovali dans un document élohiste? Au contraire, on peut très-bien se rendre compte comment des pièces élohisles et des pièces jéhovistes peuvent offrir quelques analogies de langage. Elles ont pu être écrites, et plusieurs l’ont été certainement, à la même époque et dans le même pays. Il était par conséquent impossible qu’elles n’eussent un air de parenté dans le vocabulaire et dans la phraséologie.
Celte confusion des deux classes de documents composant le Pentateuque, confusion qui est la conséquence d’une vue erronée de l’état et du mouvement des idées religieuses en Israël depuis Moïse jusqu’aux derniers temps de la monarchie, frappe d’un vice radical la plupart des recherches critiques de la science allemande moderne sur l’origine et la formation du Penlaleuquc. I.’L'rreur fondamentale
de cette confusion apparaîtra dans tout son jour dans la suite de ces études; mais il convenait de la sigia- 1er dès ce moment. Je reprends l’analyse du système de de Wetle.
Le document élohiste tenant la plus grande place dans les quatre premiers livres du Pentateuque, le document jélioviste, ce qui du moins en reste encore, perd singulièrement de son importance, puisqu’il est réduit à quelques passages disséminés çà et là. Aussi de Wette ne le considère-t-il p is comme ayant formé un ouvrage spécial. Tout ce qu’il y a de jélioviste dans les quatre premiers livres du Pentateuque n’était, selon lui, qu’à l'état de traditions éparses avant que l’écrivain inconnu auquel il faut rapporter la composition de, la Genèse, de l’Exode, du l.évitique et des Nombres, ne les recueillît pour compléter le document élohiste qui existait déjà.
La partie jélioviste du Pentateuque est par conséquent [dus jeune que la partie élohiste. Elle fut jointe a celle-ci, ilit de Welle, à une époque où l’on était tellement habitué au culte de Jéhovah, qu’on ne pouvait pas même se lignrer qu’il n’eût pas été établi de toute antiquité*. L’expression Maison de Dieu, par exemple, était devenue si vulgaire, elle avait si bien passé dans le langage, qu’on l’appliqua au tabernacle du désert, (|ui n’était cependant qu’une
I De Welle, Lelirbuch, etc., p. "288.
Digitizcci ’by Cb'oglc
suit l..\ HIBLE
tente. Le teiftple était déjà construit*; mais le culte n’était pas encore centralisé à Jérusalem, et l’on tenait toujours pour des lieux sacrés Sicliem, Béthel, Hébron, Beerseba *. Le propliélisme était florissant. L’auteur de cette partie aime à présenter, sous une forme prophétique, des événements accomplis alors depuis lonctemps, mais relégués encore dans un lointain avenir, relativement à l’époque dont il raconte l’histoire et aux personnages dans la bouche desquels il met ces prédictions Ces données peuvent servir à déterminer l’époque à laquelle l’écrivain jéhoviste remania l’histoire élohisie et lui donna à peu près la forme que les quatre premiers livres du Pentateuque ont conservée depiiis lors : je dis à peu près, parce que de VVette suppose que l’auteur du Deutéronome y apporta quelques très-légères modifications *. Kn s’appuyant sur ces indications, on serait conduit à admettre ipie le travail de l’écrivain jéhoviste était terminé avant le règne d’Ézéchias. Telle est l’opinion que de VVette est disposé à admettre, tout en reconnaissant toutefois la faiblesse des raisons sur lesquelles elle se fonde*.
Quant au Deutéronome, il n’est pas douteux qu’il
I Exode, xxiii, 19. Compare/, xv, t,a.
» (ienese, xii, 7 et suiv.; xiii, 18; xxi, 33.
- Genèse, xxv, 23; xv, 18; xxvii, 29, 39 el 40; Exode, xxiil, 29-33; XXVII, 40. Nombres, xxiv, 7.
* De Welle, Lehrbuch, elc., p. 211.
5 De Welle, ibid., p. 219 el 2??,
ne soit postérieur aux quatre livres précédents. A la manière dont la tribu de Lévi est honorablement distinguée des autres'; à l’importance donnée aux lois concernant la royauté *, les prophètes et la classe sacerdotale®, comme encore à tout ce qui est dit du culte dont l’unité est incontestablement établie on reconnaît un auteur qui vivait après le règne de Salomon. Aucune époque ne semlde mieux convenir pour la date de la composition de ce livre que le moment qui vit s’accomplir la réforme religieuse duc au roi Josias®. Cependant quelques-unes de ses parties se rapportent à des temps plus récents®.
L’auteur du Deutéronome joignit lui-mème son ouvrage aux quatre livres précédents, dont il détacha quelques fragments pour les fondre dans son œuvre; et, peut-être pour donner plus de régularité à l’ensemble, il transporta à la fin de son écrit le passage xxxi, 9-22, qui, primitivement, terminait le livre des Nombres''.
Cette explication de la formation du Pentateuque
I Deulêr., XXXIII, 8-11.
• Ibid., XVII, 14-20.
s Ibid., xui, 1-5; xvii, 8-13; xix, 17; xxi, 6; xxxi, 9.
• Ibid., XII, 2-7 ; xvi, 1-7.
‘ De Welle, ibid., p. 208-214, 220 el 221.
O Drult'r., IV, 27 el suiv. ; xxviii, 26, 36, 49, 64; xxix, 27 cl suiv. ; XXXII, 5-22.
’ De Welle, Lehrbuch, p. 216.
Digitizod by Cliiogle
était généralement admise, quand, dans un article publié en 1831 *, M. Ewald apporta quelques modifications à quelques-unes de ses parties. Admettant également qu’un grand ouvrage primitif, le document élohiste, constitue le fond général des quatre premiers livres de l’Ancien Testament*, il voulut prouver qu’un troisième écrivain réunissant à l’histoire élohiste les parties de l’ouvrage jéhoviste qu’il crut propres à la compléter, composa un troisième ouvrage qui, divisé plus tard en cinq parties, forma les livres de la Genèse, de l’Exode, du Lévitique, des Nombres et de Josué.
Telle est la conception première qui, fécondée plus tard j)ar son auteur, a donné naissance au sys^ tème que le savant professeur de Gœtlingue a présenté dans son histoire du peuple d’Israël, sur la formation du Pentateuque. En voici les traits principaux.
L’ouvrage élohiste qui forme le fond des quatre premières parties du Pentateuque et du livre de Josué, et auquel M. Ewald donne le nom de Livre des Origines, ne fut pas le premier travail historique dans lequel on réunit les anciennes traditions, soit orales, soit écrites, du peuple d’Israël. On ne peut le
t Theolog. Sludien und Kriliken, 1831, p. 602 cl suit. — Berlin. Jarhbücher fUr wissentch. Kritik, 1831, p. 363 cl suiv.
* A ces quairc livres, M. F.w.ild joini celui de Jüsué qui, dans le principe, u'en éuii pas sOparé.
ETUPKS CRITIQUES
considérer lui-mémc que comme le remaniement d’ouvrages antérieurs. Que des compositions de ce genre existassent chez les Hébreux, c’est un fait dont le Liure des Orujines nous rend lui-méme témoignage. H est parlé dans le livre des Nombres (xxi, 14) d’un Livre de Guerres de Jéhovah, dans Josiié (x, 13) d'un Livre d i Juste dans l’Exode (xvn, 14) d’un Livre de la Victoire sur les Avialécites. M. Ewald insiste sur les deux premiers, dont il essaye de déterminer conjecturalement et la nature et le contenu Il a dù en outre exister deux antres écrits bistoriques, antérieurement à la rédaction du Livre des Origines, l’un destiné à raconter la vie de Moïse, et l’autre à conserver le souvenir de l’alliance conclue par Dieu avec Israël et des alliances faites par Abraham et Isaac avec Abimélech, et par Jacob avec Laban Sur quoi donc M. Ewald fonde-t-il la supposition de ces deux derniers ouvrages? Il en appelle à un certain nombre de passages plus pu moins considérables, épars ç ï et là dans le Pentateuque,.et qui, sans liaison intime ni avec ce qui précède, ni avec ce qui suit, semblent avoir une autre origine. Ces passages, ainsi isolés, se rapportant à deux ordres d’idées assez distincts, ont dù par con-
< Cet antique ouvrage est aussi (ilit dans 2 Samuct, i, 18.
• Ewatd, Gcfchichte des Volkes Israël, deuxième édition, l. i, p. 83 et suiv , 97 cl 98.
• Ewald, Geschichie, etc., l. l, p. 90 et suiv.
SUR LA imiLE
séquent faire partie dans le principe de deux ouvrages particuliers. Tel est le principe d’après lequel M. Ewald a procédé ici ; et il faut reconnaître que, si ce principe est dangereux et gros d’hypothèses téméraires, il peut, manié avec prudence et habileté, conduire à des découvertes utiles.
Ce fut avec ces éléments, avec plusieurs d’entre eux du moins, et eu s’aidant peut-être aussi de traditions orales, qu’un Israélite contemporain de Salomon, composa un grand ouvrage historique, embrassant l’en.semble des événements passés, depuis le principe des choses jusqu’à l’établissement de la monarchie en Israël. Cet ouvrage, c’est le Livre des Origines. Ce titre, M Ewald croit le trouver dans Genèse, v, 1. « Voici le livre des générations (c’està-dire des descendants) d’Adam, » est-il dit dans ce passage ; ce qui peut très-bien se rendre dans notre manière de parler par le Livre des Origines.
Je ne m’arrêterai ni à faire remarquer que les quelques mots qui sont donnés ici pour le titre d’un grand ouvrage ne sont en réalité que le titre d’une pièce généalogique, semblable à plusieurs autres contenues dans la Genèse*, et comprise tout entière dans ce chapitre cinquième, ni à prouver que, en présentant ce qui précède comme une introduction, on transporte dans l’antiquité hébraïque des procé-
' Genèse, vi, 9; x, 1; xi, 10; xxxvi, 1.
dés littéraires qui étaient certainement inconnus aux enfants d'Israël. Prenons cette hypothèse pour ce qu’on la donne, et voyons ce qu’est le Livre des Origines.
L’époque de sa composition se trahit, selon M. Ewald, à une foule de traits. Ici son auteur, en faisant remarquer ([u'un fait qu'il raconte se passa avant qu’il y eût des rois en Israël ', nous indique clairement que la monarchie était établie de son temps. Là, en donnant de l’arche et des chérubins du Tabernacle une description identique à celle de l’arche et des chérubins du Temple de Salomon *, il nous révèle qu’il connaissait le temple. D’autres indications conduisent à croire que cet ouvrage fut écrit assez peu de temps après la dédicace du temple ®, probablement de l’an lo à l’an 20 du règne de Salomon. Enfin, du soin avec lequel tout ce qui concerne la race sacerdotale y est mis en relief, on peut conclure que son auteur était prêtre ♦ .
Quel autre temps pouvait mieux convenir à la composition de cette magnifique histoire des origines d’Israël que cette époque de paix et de grandeur*? Ce fut en ce moment que la littérature hébra'i que
• Genèsf, xxxvi, 31.
> Cüni|iarez 1 Hais, vni, 1-1 1, avec Exode, xxv, 1.3-20 : xxxviii, 7-9; XL, 34 et 3S, Sombres, iv, 1 el suiv.
* EwaH, Gescliichle des Volkes Israël, etc. 1 . 1 , p. 101-104.
‘ Ewal I, Geschichte, clc., t. i, p. 103.
■' Ewald, ibid., t, i, p. 101-104.
Sun I.A niBLE
jetn son plus brillant éclat. Le Livre des Origines n’est pas le moindre des chefs-d’œuvre que vit naître cette glorieuse période. Comme chez les Grecs, après leurs victoires sur les Perses, il y eut alors chez les Hébreux un grand mouvement intellectuel; il se manifesta non-seulement dans la poésie, mais encore dans les travaux historiques. Âu milieu de cet entraînement général vers les grandes conceptions, l’auteur de cet écrit se proposa le but élevé de tracer un tableau d’ensemble de l’histoire de son peuple '. Il ne resta pas au-dessous de sa tâche, à en croire M. Ewald. Si son œuvre s’était conservée clans son entier, il faudrait la placer sur la même ligne que les histoires d’Hérodote et les meilleures parties de Tite-Live *. Le style en est pur, coulant, harmonieux, coloré, pittorescpie. Peu d’écrivains ont su déployer une plus admirable habileté dans le choix comme dans l’ordonnance des matériaux dont ils se sont servis. L’admiration de M. Ewald, chez qui l’érudition n’a étouffé ni la verve ni l’imagination, finit par éclater dans une brillante apostrophe à l’auteur inconnu du Livre des Origines *.
Cependant les traditions des enfants d’Israël n’avaient pas été tontes recueillies par cet écrivain. Celles qui étaient répandues dans les tfibus éloignées
' Ewald, Geschichie, clc., t. i, p. 104.
> Ewald, ibid., l. 1 , p. 110 et lit.
‘ Ewald, ibid., t, i, p. 12S ri 129.
ETUDKS CRITIQUES
de Jérusalem, dans des lieux qu’il n’avail pas explorés, lui étaient restées inconnues. Un prophète du nord de la Palestine les recueillit à sou tour et en composa une histoire des temps antiques qui fut pour le royaume d’Israël ce que le Livre des Origines était déjà pour le royaume de Juda Ce prophète, selon M. Ewald, vivait du temps d’Elie, c’est-à-dire à la fin du dixième siècle avant l’ère chrétienne et au commencement du neuvième. Cette date est indiquée par plusieurs faits, entre autres par la forme de langage qui rappelle celle de cette époque *.
L’auteur de cette nouvelle grande histoire d’Israël serre de plus près les anciennes traditions que celui auquel on doit le Livre des Origines. Il se borne souvent au simple rôle de rapporteur, tandis que l’écrivain de Juda retravaillait en artiste les récits populaires aussi bien que ceux qui étaient rapportés dans les documents antérieurs. Ce n’est pas cc[iendant qu’il ne prenne souvent un vol élevé*; mais ce qui le caractérise en propre, c’est cette vue claire et profonde de l’esprit divin dans la vie des peuples, vue qui est le plus beau privilège des prophètes d’Israël*.
I Ewald, Geschichtc, elc., l. l, p. 132.
> E:wald, ibid., l. i, p. 134-136, 139-141.
> Ewald, ibid, t. i, p. 131 et 132.
* Ewald, ibid., I. 1, p. 132. P.iraii les passages appartenant à cet ouvrage, il faut citer, d’après M. Ewald, Genèse, w, xxixxxxi; Exode, i, 1.5, ii, 22, xxxiv, 30-35; Nombres, xi, xii, 6-8; peut-être aussi Genèse, xiti, 6-12, xiv
srn i.A mni.E
Un siècle environ plus lard, un autre prophète écrivit une autre histoire du peuple hébreu. Le caractère prophétique qui perce déjà dans le précédent ouvrage prit ici un développement considérable. C’est presque du point de vue des espérances messianiques que cette nouvelle histoire du peuple élu fut conçue. Son auteur semble s’être proposé de relever dans les annales du passé tous les indices prophétiques de la future grandeur des enfants d’Israël. Il s’inspire des promesses faites si souvent par Dieu à Abraham, Isaac et Jacob. Il se plaît à rappeler que leurs descendants dépasseront en nombre les étoiles du ciel et les grains de sable du bord de la mer; qu’ils seront rnis en possession de la porte de leurs ennemis; que c’est en eux que seront bénies toutes les nations de la terre '.
Sur quoi donc se fonde M. Lwald pour admettre la réalité d’un écrit dont jusqu’à ce moment personne n’avait soupçonné l’existence? Uniquement sur le caractère de certains passages disséminés dans le Pentateuque, et distincts de tout le reste autant par le langage que par l’ordre d’idées qu’ils expriment. L’avenir de gloire qui attend le peuple d’Israél et qui est dépeint en traits de feu, ne semble pas avoir frappé, du moins d’une manière aussi claire, les écrivains antérieurs. Le ton d’un patrio-
' Genèse, xii, t-3; xvii, 18 et suiv,; xxii, 16-18; xxvi, 4 cl suiv.; XXVIII, 14; Exode, xxxii-xxxiv.
tisme exÂlté dans lequel sont exposées ces espérances, ne ressemble en rien à la forme du récit du Livre des Origines. 11 a un éclat et une vivacité qui manquent à l’ouvrage du prophète historien Je l’époque d’Êlie. Les conceptions religieuses de ce nouvel écrivain dépassent le cercle du mosaïsme des deux écrivains précédents. Ajoutez que les formes mêmes du langage sont autres. Non-seulement la prose hébraïque a atteint dans ce nouvel ouvrage toute sa perfection mais encore l’emploi de certaines expressions indique un auteur plus moderne.
C’est ainsi que l’expression QX! (f>*'acle de
l’Étemel), familière aux prophètes de l’époque postérieure au règne de David *, revient fréquemment dans les fragments de cette histoire qui nous ont été conservés dans le Pentaleuque ®; elle est au contraire fort rare, prise du moins dans ce sens, aussi bien dans le Livre des Origines que dans l’écrit du prophète contemporain d’Élie.
De ces diverses raisons, M, Ewald se croit autorisé à conclure non-seulement que ces fragments appartenaient primitivement à un ouvrage spécial, mais encore que son auteur vivait à la fin du neuvième siècle avant l’ère chrétienne ou au commen-
' Ewald, Geschichte, etc., 1. 1 , p. 136.
• haïe, %xx, 1 ; xiv, 22, 23; Jércmie, xxxi, 31 , eur.; Gé-énius, Thésaurus, p. 836 et 83.
Genèse, xii, 16; Nombres, xiv, 28.
SUR LA BIBLK
cernent du huitième, à l’époque d’Osée et d’Amos *.
Enfin un prophète qui était du royaume de Juda, et qui vivait au septième siècle avant l’ère chrétienne, s’emparant de ces différents écrits historiques, les fondit ensemble et en composa un grand ouvrage, qui, à part quelques interpolations postérieures, forma les quatre premiers livres de l’Ancien Testament et celui de Josué *. On peut croire que dans ce travail il retrancha plus qu’il n’ajouta. En somme, son œuvre peut être considérée comme un épitomé de toute la littérature historique des Hébreux relative à ce que l’on considérait, dès cette époque, comme tes temps héroïques du peuple d’Israël. Sans abdiquer son individu.nlité, cet écrivain s’attacha k conserver les expressions même des auteurs qu’il mettait à contribution ; c’est ainsi que les noms divers par lesquels Dieu était déjà désigné dans les écrits précédents passèrent dans son ouvrage, quoiqu’il eût préféré sans doute donner à Dieu, avec tous ses contemporains, le nom de Jéhovah M. Ewald croit cependant que eà et là * il substitua ce nom à celui d’Elobim *.
Le rédacteur des livres de la Genèse, de l’Exode,
< Ewald, Geschichte, etc., l. 1, p. <38 et 13'J.
• Ewald, ibid., etc., t. I, p. 141 et 142.
* Ewald, ibid., t. I, p. 161.
* Genèse, ii, 4; xvii, 1.
• tw.ild, Cc.scAicAfc, cic.,t. I, p. 152
études; CIUTIQL’ES
du Lévitique, des Nombres el de Josué poussa-t-il son récit au delà de la mort du successeur de Moïse? Le Livre des Alliances comprenait le temps des juges : le Livre des Origines descendait jusqu’au moment de l’établissement de la monarchie. Mais il paraît que plus tard l’époque de la mort de Josué fut regardée comme le point de partage des temps anciens et des temps modernes Ou peut supposer par conséquent avec quelque vraisemblance, que l’ouvrage de ce dernier rédacteur s’arrêtait à ce moment.
Avec tous les critiques antérieurs, M. Ewald regarde le Deutéronome comme l’œuvre d’un écrivain différent de celui des livres précédents, et comme appartenant à une époque plus récente. Mais il a sur cet écrit quelques vues qui lui sont propies et qu’il convient de faire connaître.
Au moment où, après la ruine du royaume d’israél et après la mort d'Ezéchias, le royaume de Juda semblait sur le point de se dissoudre, un Hébreu, plein de zèle pour sa religion et pour sa patrie, conçut le généreux projet de rappeler ses frères à l’observation de la loi, la .'eule chance de salut qui restât encore aux derniers débris de la puissanee de David, le seul remède aux maux sous lesquels tout menaçait de périr. Dans ce but, il traça le tableau
> Ewald, Geschkhle, etc, t. i, p. 133.
SUR LA BIDLE
de tout ce qui, dans l’ancienne législation, pouvait être applical3le de son temps. Adoptant le style prophétique et se plaçant sur le terrain de l’histoire primitive, il mit ses discours dans la bouche de Morse Mais il est facile de voir qu’il s’inquiète assez peu de la fidélité historique et de ce qu’on appelle aujourd'hui la couleur locale. M. Ewald fait remarquer qu’il y a une différence frappante entre le langage de Moïse dans le Deutéronome et celui que lui prête le Livre des Origines. Ce fait n’a d’ailleurs échappé à aucun critiqire.
« Le Deutéronome, dit M. Ewald, est dans l’Ancien Testament ce que l’Évangile de saint Jean est dans le nouveau. Dans Tun comme dans l'autre de ces livres, l’histoire n’est que le cadre dans lequel l’enseignement est placé, et le Deutéronome est une forme nouvelle, un rajeunissement prophétique de la loi *, comme l’Evangile de saint Jean est une vue spiritualisée du christianisme. »
L’auteur de cet ouvrage connaissait les livres de la Genèse, de l’Exode, du Lévitique, des Nombres et de Josué. On en a la preuve dans les emprunts qu’il leur fait Il avait aussi sous les yeux des documents, soit historiques, soit législatifs, dont ne
I Ewald, Geschickte, elc., l. i, p. 166 cl lô*.
< Ewald, i'6id,, l. ni, p. 686.
:i Ainsi Exode, xxxiv, csl reproduit dans Ùi:utéroiiome, x.
ÉTUDEP CUITIQUES
s’élaieiit pas servis les écrivains précédenls; on ne saurait en douter quand on le voit en appeler à d'anciennes prescriptions ‘ qui ne se trouvent dans aucun des autres livres du Pcntateuque. On peut donc supposer avec une grande vraisemblance qu’il a conservé plusieurs traditions antiques qui, sans lui, auraient été perdues pour la postérité La langue même de cet écrit révèle la date de sa composition. La décadence y est déjà sensible, .M. Ewald pense qu’il est l’œuvre d’un Israélite réfugié en Égypte, et qui vivait dans la seconde partie du règne de Manassé *. Au temps de Jérémie, cet ouvrage, encore nouveau, était beaucoup lu. Il n’en est aucun qui ait exercé une plus profonde influence sur la vie du peuple et sur la littérature hébraïque, à partir du milieu du septième siècle avant l’ère chrétienne *. Et la preuve qu’en donne M. Ewald, c’est la réforme religieuse accomplie peu de temps après par le roi Josias ®. Mais est-il bien certain que cette réforme ait été provoquée, en partie du moins, par le Deutéronome? Ce livre ne serait-il pas plutôt la conséquence du mouvement religieux de cette époque? ou, pour mieux dire, ne serait-il pas un des
* Ewald, Getchkhte, elc., t. i, p. 168, note 3.
* Ewald, i6id., t. i, p. 169.
« Ewald, ibid., t. i, p. 171; l. ni, p. 683-689.
* Ewald, ibid., t. I, p. 101.
: Ewald, ibid., l. iii, p. 689, 695-700.
SUR I.A BlBLt
moyens par lesquels on le souliiit? et n'aurail-il pas été rédigé à dessein, sous l’inspiration du roi Josias ou de ses conseillers religieux, pour servir la réforme entreprise sous le règne de ce prince? La question n’est pas encore vidée ; mais l’opinion opposée à celle de M. Ewald me paraît cependant s’accorder mieux avec les données historiques que l’on possède sur la crise religieuse du milieu du septième siècle, dans le royaume de Juda.
Le Deutéronome forma, dans le principe, un ouvrage spécial. Il est probable que, peu de temps après la mort de son auteur, vers la fin du septième siècle, il fut réuni aux quatre livres précédents Ce fut l’œuvre d’un dernier éditeur, qui revit sans doute l’ensemble du nouveau recueil. Les bénédictions de Moïse (Deutér. xxxiii) sont vraisemblablement son ouvrage, et c’est encore à lui qu’il faut peut-être rapporter quelques interpolations dans les quatre premiers livres et quelques retouches dans la forme du récit
La réunion du Deutéronome aux livres précédents apporta une grave modification à l’économie de l’œuvre de leur dernier rédacteur. L’ouvrage formé par les quatre premiers livres du Pentateuque était principalement historique ; par suite de la réunion du
Ew.ild, Geschich’e, I. i, p. 173.
* Bwald, ibid., t. i. p 173, note.
ETUriES CrUTIQUES
Deutéronome, la partie législative prit dans l’ensemble la prépondérance. Depuis ce moment, les noms sous lescpiels ces livres avaient ^té désignés jusqu’alors ne répondirent plus à l’idée qu’on s’en fit désormais; ils tombèrent en désuétude ’, et peutêtre est-ce depuis ce temps que les Hébreux s’accoutumèrent à appeler l’ensemble des cinq livres le Livre de la Loi.
Le système de M. Ewald sur la formation du Pehtateuque se résume en ces deux hypothèses : l’une qu’un certain nombre de documents relatifs aux origines et à riiistoirc primitive des Hébreux existaient avant la composition des livres qui portent le nom de Moïse, et l’autre ([u’un écrivain postérieur les mit à contribution, et s’en servit comme d’éléments dont il disposa à son gré, pour en former un ouvrage d’ensemble <pii s’est trouvé être, en définitive, après quelques retouches, l’adjonction du Deutéronome et la séparation du livre de Josué qui en faisait d’abord partie, notre Pentateuque actuel.
De ces deux hypothèses, la première s’accorde, en principe, avec les faits tels qu’on peut les découvrir par une étude attentive de la Genèse, de l’Exode, du Lévitique et des Nombres. Non sans doute que les déterminations de .M. Ewald puissent être admises et que ses antiques documents aient été tels
' Ewald, Geschichte, etc., t. i, p. 173.
tjy Cuugle
SI' H I. \ mm, K
qu’il prétend les retrouver; tout ce qu’il établit sous ce rapport ii’est guère qu’un tissu de fictions arbitraires ; son mépris pour la distinction de l’élohisme et du jéhovisme les frapperait d’ailleurs d’une erreur incurable; mais il est certain, et je reviendrai plus loin sur ce point, qu’il y a eu, chez les Hébreux, bien avant la formation du Pentateuque dans son état actuel, divers écrits qui sont entrés dans sa composition; il est môme probable que ces écrits étaient en plus grand nombre que ne le suppose le savant historien du peuple d’Israël.
La seconde hypothèse est, au contraire, en complète désharmonie avec le caracière le plus marqué de la forme du Pentateuque. Ce qui frappe le plus vivement, quand on examine les quatre premiers livres mosaïques, c’est le défaut d’ordre et de suite; c’est un fait sur lequel j’aurai à revenir plus loin et sur lequel, d’ailleurs, tous les critiques, sauf M. Ewald, sont unanimes. Or, un ensemble d’écrits manquant, à uii si haut degré, d’unité, ne peut pas être l’œuvre d’un rédacteur. M. Ewald assure, il est vrai, que ce rédacteur a gâté, en un certain sens, presque tout ce qu’il a touché. Mais quelque peu habile que l’on suppose un écrivain, il ne répétera pas, à quelques lignes de distance, le môme fait dans les mômes termes; il ne racontera pas le môme fait de deux manières différentes ; il ne rapportera pas deux fois, sans l’expliquer du moins, la môme
KTUmCS riUTIQUES
loi avec des dispositions tout autres. Dans un tel état de choses, il faut attribuer la formation définilixe du Pentateuque, non à un rédacteur, coordonnant les faits dont il dispose, mais à un collecteur, joignant ensemble, tant bien que mal, d’antiques documents.
Pour arriver à une explication satisfaisante de la formation des livres mosaïques, il faut donc, d’un côté, insister sur la première hypothèse et l’adapter aux faits qui ressortent de l’étude de ces livres, et, d’un autre côté, rejeter la seconde et la remplacer par une autre plus propre à rendre compte du défaut d’ordre et de liaison qui se remarque dans les quatre premières parties du Pentateuque. Par un singulier malentendu, c’est le contraire qu’on a fait. On a voulu restreindre le nombre des éléments anti(]ues dont ce recueil a été composé, et en même temps on a prétendu qu’il était le résultat de rédactions successives, se superposant, si l’on peut ainsi dire les unes aux autres, d’un premier document, noyau de tout le reste.
M. Vainhinger ne reconnaît que trois ouvrages antérieurs, un præélohiste, qui correspond à peu près au Livre de l’Alliance, un élohiste qui répond au Livre des Origines, et un jéhovistc qui serait l’écrit contemporain d’Amos. Le second de ces écrits ne serait qu’un remaniement augmenté du premier, et de môme le troisième qu’un développement du se-
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