H4 ÉTUDES CRITIQUES
du rude apprentissage de la liberté. Mais ce qui prouve que la législation mosaïque a une autre origine que l’organisation politique et religieuse des Égyptiens, c’est d’un côté que les analogies que l’on signale entre elles ne portent que sur des points de détail, et, d’un autre côté, que les principes de l’une n’ont rien de commun avec les principes de l’autre.
Pour le moment, je laisse de côté ce dernier point; j’y reviendrai plus loin ; il occupera une place importante dans ce travail, puisque je me propose d’y examiner les principes essentiels du mosaïsme. Mais il importe d’expliquer ici la présence d’éléments égyptiens dans la législation mosaïque, ne fùt-ce que pour écarter les fausses inductions qu’on en pourrait tirer pour son origine.
J’ai dit que les analogies qui existent entre le mosaïsme et les institutions égyptiennes ne portent que sur des points de détail. Je dois ajouter, pour préciser celte remarque, qu’elles u’atteignent que ce qu’on pourrait appeler les voies et moyens de la vie sociale. Elles ne concernent, en effet, que des usages domestiques, des pratiques cérémonielles, des règlements de police, en un mot tous les menus rouages qui sont nécessaires à la machine sociale, mais qui n’en constituent pas l’esprit. Si l’on a egard à la position dans laquelle se trouva le législateur des Hébreux, on comprendra aussitôt comment il fut
Sun LA BIBLE
obligé d’emprunter à l’Égypte un grand nombre de ces rouages indispensables à l’existence d’un peuple. Il s’agissait pour lui d’organiser en corps de nation des familles qui ne s’étaient pas encore élevées au-dessus de la vie patriarcale et qui, tout en descendant d’une même origine, n’avaient guère de lien commun que quelques traditions religieuses. De ces tribus nomades, il fallait faire un peuple d’agriculteurs. Cette transition, toujours difficile par ellemême, le devenait bien plus encore dans les circonstances extraordinaires dans lesquelles se trouvaient les enfants d’Israël. Elle devait être instantanée et s’exécuter à la fois sur une grande échelle. On ne pouvait penser à accoutumer à la vie sédentaire une tribu après l’autre, ou seulement quelques familles destinées à donner l’exemple aux autres. Le lendemain de la conquête de la Palestine, toutes les fractions de la famille de Jacob devaient mettre la main à la charrue, travailler la part qui était échue à chacune d’elles et vivre désormais en paix des fruits de leurs champs et de leurs troupeaux. •
Ajoutez que ces hommes, étrangers jusqu’à ce moment aux paisibles travaux du cultivateur, étaient encore plus inhalnles dans les arts et les métiers nécessaires à l’existence d’un peuple. Quand il fallut dans le désert construire le Tabernacle, les ouvriers qui purent exécuter ce travail furent regardés comme favorisés d’un don spécial de Dieu,
laut l’art de travailler la pierre, le bois et les métaux était rare parmi les Hébreux.'
Dans cet état de choses, la machine sociale tout entière était à créer, pour ainsi dire, à la fois. Le législateur en emprunta les différentes pièces à la civilisation égyptienne, la seule qu’il connût et qui pût, par conséquent, lui servir de modèle. Il n’y avait, parmi les Hébreux, ni culte public dans le sens propre du mot, ni prêtre, ni temple; jusqu’alors, chaque père de famille avait été aussi le père spirituel de sa maison. Un culte commun était maintenant nécessaire à cette foule, qu’il fallait transformer en un peuple. Le sacerdoce fut conféré à une famille ; plus lard à une tribu entière; le tabernacle fut dressé ; l’Arche sainte y fut déposée ; des sacrifices réguliers furent établis. Organisation sacerdotale, ustensiles sacrés, costumes des prêtres, pratiques du sacrifice, tout fut une imitation de ce qui existait en Égypte. Les mœurs patriarcales étaient d’une simplicité extrême. 11 fallut maintenant, pour maintenir l’ordre au milieu d’une multitude dont les éléments étaient loin d’être homogènes, une discipline bien autrement compliquée que celle qui avait suffi pour une famille vivant sous la tente. C’est encore à l’Égypte qu’on demanda des mesures de police. Ce n’est pas que le législateur eût pris systé-
1 Exode, XXXI, 2-6 xxxv, 30-35; xxxvi, 1-8.
SUR r.A BIBLE
niatiquemeiit pour Bfiodèle les institutions égyptiennes. Quand Jéthro lui conseilla d’établir une division hiérarchique ’ du pouvoir judiciaire , il se hâta de suivre cet avis plein de sagesse. Mais, en somme, c’est dans les institutions égyptiennes qu’il dut puiser le plus souvent pour la plupart des détails d’organisation publique. Ce fut là une nécessité de sa position.
Mais ces pratiques, ces mesures, ces règlements empruntés à la civilisation de la terre des Pharaons, ne furent entre les mains du législateur que des matériaux qu’il fit entrer dans un édifice entièrement nouveau. Les grandes lignes de la législation mosaïque sont fort différentes de celles de la constitution sociale de l’Égypte, et l’on ne saurait faire dériver d’un système qui repose sur la domination absolue du sacerdoce et sur une division bien arrêtée du peuple en castes, un système qui ne confère aux prêtres qu’une autorité simplement morale, et qui établit l’égalité absolue de tous les citoyens réunis dans une confédération républicaine. L’opposition entre ces deux organisations politiques prendra des proportions bien plus considérables encore , quand on comparera les principes fondamentaux de l’une et de l’autre.
Kn résumé, s’il est incontestable que le législa-
• Exode, XVIII, 21-26.