DE LA FORMATION DU SECOND ÉVANGILE
D’après M. Reuss et M. Réville, notre second Évangile serait le résultat d’un et peut-être même faudrait-il dire de plusieurs remaniements de l’écrit de Marc dont parle Papias.
Il est certain que, dans sa forme actuelle, il ne répond en rien à l’idée qu’on s’en ferait d’après les paroles de l’évêque d’Hiérapolis. Quant à la disposition des matières, il ne se distingue nullement de l’Évangile de Luc; il parait, au même titre que celui-ci, une histoire de Jésus-Christ chronologiquement ordonnée, racontant la vie du Seigneur depuis les première jours de sa prédication jusqu’à sa mort, et ce n’est pas d’un ouvrage semblable qu’on aurait pu dire qu’il avait été écrit sans que l’auteur tint compte de l’ordre successif des faits.
Aussi, partant de là, Schleiermacher, Credner *, Baur * et Schwegler 3 ont prétendu que notre second Évangile n’est pas du tout celui dont parle Papias, et qu’on ne saurait l’attribuer à l’auteur dont il porte le nom. Mais, d’un autre côté, on a une série non interrompue de témoignages qui ne permettent pas d’en mettre l’authenticité en doute. De là une opposition qui n’a de solution que si l’on admet qu’à un certain moment les diverses parties de l’écrit primitif de Marc furent arrangées dans l’ordre qu’elles ont conservé depuis.
Il n’est pas inutile toutefois de faire remarquer que cette explication tourne contre le système que nous exposons. En effet, ce ne put être qu’à l’imitation de l’Évangile de Luc, que l’écrit primitif de Marc reçut sa disposition actuelle. Q:.e devient alors toute l’argumentation sur les rapports de Marc et de Luc, argumentation qui repose tout entière sur la supposition que Luc a suivi l’ordre des faits tel qu’il le trouva dans Marc ?
Ce n’est pas seulement dans sa forme que l’écrit primitif de Marc aurait subi des modifications profondes avant de devenir notre second Évangile. On est forcé d’admettre de ce point de vue qu’il en a éprouvé de tout aussi considérables dans son con-
.* Credner, Einleit. in das N. T., t. I, § 5G4.
* Baur, Kanon Evongel., p. 536 et suiv.
3 Schwegler, Das nachaposlol. Zeilaller, t. I, p. 437-460.
tenu. Et en effet, s’il est la source à laquelle l’auteur du premier Évangile et celui du troisième ont puisé les faits ou du moins la plupart des faits qu’ils rapportent, il faut nécessairement supposer qu’il ne contenait, au moment que ceux-ci s’en servirent, ni tout ce qu’il a de plus qu’eux, ni tous les récits dans lesquels perce l’intention de les corriger ou de les compléter. Tous ces différents passages y auraient donc été ajoutés, probablement par l’auteur ihconnu, qui lui donna sa forme définitive.
Si cet écrit primitif de Marc ne formait pas une narration suivie, comme Papias l’assure, il n’est pas vraisemblable qu’il portât les mots par lesquels il débute : « Le commencement de l’Évangile de Jésus-Christ, etc.,» mots qui annoncent une histoire suivie et qui ne sauraient convenir à un ouvrage tel que l’était le Marc de l’évêque d’Hiérapolis. Ce ne serait donc pas sans quelque raison que M. Reuss ne verrait dans les vingt premiers versets de notre second Évangile qu’une sorte de résumé, extrait de Matthieu et de Luc, et étranger dans le principe à l’œuvre de Marc '.On a déjà vu, et ceci paraît bien autrement incontestable, que les douze derniers versets du dernier chapitre, sont d’une main postérieure. Ainsi on aurait ajouté à l’écrit primitif
1 Nouv. Reçue de Théologie, t. II, p. 48 et suiv.
de Marc un commencement et une fin, vraisemblablement quand on lui donna la forme sous laquelle il nous est parvenu.
Le passage Marc vi, 45-vm, 26, n’est pas entré dans la rédaction du troisième Évangile. Faut-il en conclure qu’il ne faisait pas partie de l’ouvrage de Marc, quand Luc s’en servit pour la composition de son Évangile, ou bien que Luc n’eut à sa disposition qu’une copie défectueuse, incomplète de cet écrit? Je ne sais; mais ce n’est là que la moindre des difficultés que soulève ce passage.
Excepté les deux fragments, Marc vii, 32-37 et vin 22-26, il se retrouve tout entier et presque dans les mêmes termes dans le premier Evangile *. L’auteur de cet Evangile le prit-il dans l’ouvrage de Marc, dont il aurait possédé une copie plus exacte que celle de Luc? ou bien ce passage fut- il emprunté plus tard au premier Evangile pour être inséré dans le second, au moment du remaniement auquel il doit sa forme actuelle ? Ces deux suppositions sont aussi peu vraisemblables l’une que l’autre. Chacun des deux premiers Évangiles présente dans ce passage des particularités accessoires sans doute, mais cependant importantes, qui manquent dans l’autre. Comment l’auteur du premier
i Matth., xiv, 22-27, 32-36; xv, 1-11, 15-38; xvi, MO.
Évangile aurait-il négligé ceux de ces traits qui se trouvent dans Marc, s’il avait pris ce passage dans l’écrit du disciple de Pierre? Et, d’un autre côté, comment celui qui l’aurait fait passer du premier Evangile dans le second, en aurait-il effacé les traits qui sont dans celui-là et qui manquent dans celui-ci ? Il ne reste qu’à supposer qu’il dérive d’une source commune, à laquelle l’empruntèrent aussi bien l’auteur du premier Évangile, que celui qui donna au second sa forme actuelle, en y ajoutant chacun quelques détails qu’il devait à ses propres informations. Mais encore ici il faut faire remarquer en passant que cette supposition qui, dans ce système, paraît cependant inévitable, porte une grave atteinte à l’hypothèse qui donne l’écrit primitif de Marc pour la principale source, sinon pour la seule, de la partie historique de noire Évangile de Matthieu.
Nous n’en avons pas encore fini avec les difficultés que fait naître ce passage. Je viens de dire que deux des fragments qui le composent, Marc vu, 32-37 et vin, 22-26, ne se trouvent pas dans Matthieu. L’auteur de notre premier Évangile les aurait-il omis à dessein, parce qu’ils racontent deux miracles analogues , dans lesquels Jésus-Christ semble employer un moyen pharmaceutique pour rendre l’ouïe et la parole à un sourd-muet et la vue à un aveugle? Ce scrupule, né de la crainte d’amoin-
drir la puissance miraculeuse du Seigneur, paraîtrait d’autant plus extraordinaire, qu’il n’a pas été partagé par l’auteur du quatrième Évangile, qui rapporte un miracle opéré dans les mêmes conditions 1 . Il est bien plus problable que ces deux fragments n’étaient pas dans l’ouvrage primitif de Marc, toujours bien entendu dans l’hypothèse que cet ouvrage a été un des documents qui ont servi à la rédaction de notre Évangile de Matthieu. Où les aurait pris alors l’auteur inconnu de notre Marc actuel ? question plus facile à poser qu’à résoudre, et qui, jointe à toutes les précédentes, nous montre combien nous sommes encore loin d’avoir une explication satisfaisante de la formation de nos Evangiles synoptiques.
Il faut enfin jeter un coup d’œil sur un fait bien autrement grave que les précédents, quoiqu’il ne soit pas sans analogie avec celui que je viens d’examiner et qu’il soulève des difficultés du même genre. En comparant le second Évangile et le troisième, M. Reuss a été conduit à penser que l’écrit primitif de Marc ne contenait rien sur les derniers moments du Sauveur. Cette opinion ne manque pas de vraisemblance. Le récit de la Passion dans notre second Évangile rapporte des faits d’une haute importance qui manquent entièrement dans le troi-
1 Jean , ix, 6.
sième 1 . Quel motif aurait pu déterminer Luc à les omettre, s’il les avait connus ? Ces détails présentent par eux-mêmes un puissant intérêt ; ils se rattachent à ce que la vie du Seigneur offre de plus touchant et de plus sublime ; ils ne se trouvent d’ailleurs, sous aucun rapport, en contradiction avec ce qu’il raconte lui-même d’après d’autres sources. Quand toute la partie précédente de Marc, à peu d’exception près -, a passé dans l’ouvrage de Luc ; que dans tout le reste du livre les faits se suivent dans le même ordre, et sont souvent racontés dans les mêmes termes, qu’en un mot, la rédaction du troisième Évangile se montre de toute façon dans une dépendance si sensible du second, comment aurait-il pu se faire que, dans l’histoire de la Passion seulement, tout cela fût changé ? Ici plus de trace quelconque de dépendance, ni dans les faits, ni dans le style. Au contraire, des lacunes remarquables, des divergences parfois assez saillantes, et, dans les morceaux parallèles pour le fond, une différence absolue pour la rédaction et le choix des expressions. Évidemment, Luc n’a pas connu l’histoire de la Passion, qui fait partie intégrante de notre second Évangile, et s’il ne l’a pas connue,
l Marc, xiv, 1 , 2, 21-23, 27-34, 37-44, 50, 51-60; xv, 3-5, 15, 16-20, 23,25, 27, 30, 34-36, 41, 44, 47.
* Pricipalement Marc, vi, 45-viu, 26.
c’est qu’elle ne se trouvait pas dans l’écrit de Marc *.
Dans cette partie de l’histoire évangélique, le premier Évangile est bien moins éloigné de notre Marc que le troisième. Cependant, quand on le compare avec le second, on arrive à une conclusion qui ne diffère guère de celle à laquelle conduit la comparaison de Marc et de Luc. On dirait que le second Évangile, loin d’avoir servi ici de modèle au premier, comme il l’a fait pour toutes les données historiques précédentes , en est au contraire une copie corrigée.
L’histoire de la Passion, dans Marc, contient bien des traits qu’on chercherait en vain dans Matthieu, et en certains passages, il semble que son auteur a eu l’intention de mieux préciser les récits du premier évangéliste. Ainsi, Marc sait sur Simon de Cyrène des détails ignorés de Matthieu 2 ; il parle en termes plus précis des saintes femmes, qui assistèrent de loin au supplice du Seigneur 3 ; il connaît mieux Joseph d’Arimathie 4 , etc. D’après lui, ce ne sont pas les disciples, comme il est dit dans Matthieu 5 , mais quelques-unes des personnes pré-
* Noue. Revue de Théologie, t. II, p. 59 et 60.
2 Mare, xv, 21 .