DE LA FORMATION DU TROISIÈME ÉVANGILE
Dans le système de M. Reuss, Luc n’aurait fait aucun emprunt au premier Évangile, il ne l’aurait
1 Reuss, ibid., t. II, p. 48 et 43.
SUR LA BIBLE même pas connu, et cet Évangile ne devrait pas être compté au nombre de ceux dont il parle dans son prologue. Il y a en effet quelques raisons trèsvalables qui établissent que la rédaction du troisième Évangile n’a dépendu en rien du premier.
Les textes propres à Matthieu seul 1 ne se retrouvent pas dans Luc, et de ces textes, quelques-uns ont une importance considérable. Il en est un entre autres qui implique la vocation des Gentils * et qui répond par conséquent très-bien au point de vue paulinien dans lequel on suppose, à tort ou à raison, que le troisième Évangile a été écrit. Pourquoi Luc les aurait-il négligés, s’il les avait connus? Cette omission serait d’autant plus inexplicable, que cet évangéliste, il l’annonce lui-même, se proposait d’être aussi exact que complet \
Des passages parallèles dans les deux Évangiles, il en est dans lesquels le parallélisme est imparfait, c’est-à-dire dans lesquels il existe dans le fond , mais non dans la forme, ou bien encore dans lesquels deux récits se remplacent plutôt qu’ils ne se ressemblent. 11 faut citer en première ligne les nombreux discours de l’Évangile de Matthieu, dont aucun n’est reproduit par Luc dans une forme
' Matth., ix, 47 et suiv.; xvu, 24-27; xvm, 45-35; xx, 1-46; xxi, 28-32; xxv, 4-43, 34-48; xxvni, 41-45, 16-20.
* Malth., xx, 1-16.
3 Revue de Théologie, t. XV, p. 4 2 et 13.
quelque peu analogue. Tandis que dans le premier Évangile, l’enseignement de Jésus est présenté d’ordinaire en longs discours, il est en quelque sorte fragmentaire dans le troisième, et en général il y est rattaché à des circonstances qui ne sont pas toujours mentionnées par Matthieu
En second lieu, il faut citer toute l’histoire de la naissance de Jésus-Christ, racontée dans les deux premiers chapitres de chacun de ces Évangiles. Quel que puisse être le succès des essais tentés pour compléter les deux récits l’un par l’autre, l’hypothèse que Luc a eu l’Évangile de Matthieu sous les yeux, ne saurait expliquer pourquoi l’auteur du troisième Évangile n’a pas suivi tout simplement le premier, ou, s’il a voulu suppléer aux lacunes qu’il y découvrait, pourquoi il n’a pas luimême présenté tous les faits dans leur ensemble, au lieu de laisser aux futurs interprètes le soin d’exécuter ce difficile travail de combinaison. Cette question serait d’autant plus mal aisée à résoudre, que Luc ne s’est pas évidemment proposé, dans l’ensemble de son ouvrage, de donner des suppléments aux récits des autres évangélistes et de remplir seulement les vides qu’ils avaient laissés dans l’histoire du Seigneur â .
1 Ibid., t. XV, p. 13 et 14.
î Ibid., t. XV, p. 19-23.
Dans un petit nombre d’autres passages, le parallélisme semble mieux marqué, et la ressemblance est assez sensible pour permettre de supposer au premier aspect un rapport de dépendance quelconque entre les deux textes Mais quand on regarde aux détails, on trouve ce parallélisme interrompu çà et là soit par des additions, soit par des omissions, et l’on ne sait à laquelle des deux rédactions attribuer la priorité, ou pour mieux dire, on est tenté de croire que les deux auteurs ont puisé, indépendamment l’un de l’autre, à une source commune soit écrite, soit orale 2 .
De ces diverses considérations, M. Reuss conclut que notre premier Évangile n’était pas au nombre des documents que Luc consulta et dont il fit usage pour la composition de son Évangile.
Connut-il, du moins, le recueil de sentences de Jésus-Christ dont il a déjà été question ? M. Reuss ne le croit pas 3 , et M. Réville partage ce sentiment 4 . Cette opinion ne peut toutefois se soutenir qu’autant que l’on admet que le recueil de Matthieu
1 Ces passages sont : Matth., îv, 1-11, et Luc, îv, 1-13; — Mattli viii, 5-13, et Luc, vu, 1-20; — Matth., m, 1-12, et Luc, m, 5-20 ; — Matth., xi, 2-30, et Luc, vu, 18-35; — Matth., vin, 19-22, et Luc, ix, 57-60.
2 Revue de Théologie, t. XV, p. 26-28.
3 Nouv. Revue de Théologie, t. II. p. 76.
4 Réville, Études critiques sur l’Évang. selon sa'nt Matthieu, p. 334.
était divisé en chapitres distincts, et que chacun de ces chapitres est devenu un des discours rapportés par le premier évangéliste ; car, s’il avait été écrit sérié continua, Luc aurait pu en diviser le contenu tout autrement que celui-ci, sans que cette différence pût être une preuve qu’il ne l’eût pas entre les mains et qu’il ne s’en servît pas pour la rédaction de son ouvrage.
Il est vrai qu’il y a, dans le premier Evangile, bien des paroles de Jésus-Christ qui ne se retrouvent pas dans le troisième ; mais il y en a aussi dans celui-ci d’autres qui ne sont pas dans celui-là, et rien ne peut, d’ailleurs, faire supposer que l’auteur du premier Évangile n’ait pas eu, à côté du recueil de l’apôtre Matthieu, des sources d’information sur l’enseignement du Seigneur, qui lui ont fourni tout ce qu’il contient de plus que le troisième.
M. Réville suppose que Luc eut à sa disposition une paraphrase des Wyia, rédigée librement et sous l’influence de notre premier Évangile. Je n’y vois rien d’impossible ; mais n’est-ce pas là une décision bien catégorique dans un sujet couvert de tant d’obscurités? 11 serait plus simple, ce me semble, de supposer que l’auteur du premier Évangile et celui du troisième eurent chacun entre les mains une traduction grecque différente de ce recueil. Hypothèse pour hypothèse, celle-ci aurait du moins l’avantage de pouvoir invoquer, en un certain sens.
en sa faveur, le témoignage de Papias, qui nous dit que chacun traduisait comme il le pouvait le livre hébreu de l’apôtre Matthieu.
Mais si Luc n’a connu ni le premier de nos Évangiles, ni le recueil des sentences de Jésus-Christ dont se servit le rédacteur de cet Évangile, il n’en est pas de môme de l’Évangile de Marc. On ne peut comparer ensemble le second et le troisième des synoptiques, sans être frappé de la remarquable coïncidence qu’ils présentent, surtout quant à l’ordre des matières. Si l’on excepte le début et la fin, tout le reste marche de front dans les deux écrits ; ils ne se distinguent que par le plus ou moins grand nombre de faits qu’ils rapportent. Or, excepté ce qui regarde la naissance et la mort du Seigneur, dont la place était forcément fixée, l’ordre des événements qui composent l’histoire évangélique n’étant pas réglé d’avance et invariablement par des motifs ou des points de vue inhérents au sujet, une pareille coïncidence ne saurait être l’effet d’une nécessité objective. Les préoccupations chronologiques n’y sont certainement pour rien, puisque les narrateurs n’étaient pas en état de préciser les dates et de distinguer les époques, et que la comparaison de leurs écrits avec le quatrième Évangile démontre jusqu’à l’évidence qu’ils n’avaient pas une connaissance vraiment historique de l’ensemble de la vie de Jésus-Christ.
A moins qu’on ne veuille attribuer ce constant parallélisme au hasard, il faudra bien y voir avec M. Reuss, un signe irrécusable d’un rapport de dépendance *.
Il y a plus : quand on compare ces deux Évangiles, on s’aperçoit assez vite que le second a passé tout entier dans le troisième, excepté un passage assez considérable {Marc, vi, 45 — vm, 26) qui est étranger à. Luc 1 2 , et probablement aussi excepté le récit de la Passion, qui diffère, sous beaucoup de rapports, dans les deux écrits. Il faut ajouter qu’il y a presque identité entre les textes parallèles de Marc et de Luc 3 . Dans la plupart des passages, où les expressions diffèrent, on peut remarquer que celles du troisième Évangile sont ou plus usitées, ou plus naturelles, ou plus claires que celles de Marc ; elles peuvent, par conséquent, s’expliquer
1 Revue de Théologie, t. XI, p. 171,
2 Hug pensait que ce passage avait primitivement fait partie du troisième Évangile et qu’il n’en était sorti que par l’inadvertance d’un copiste qui aurait passé, sans s’cn apercevoir, de la première multiplication des pains à la seconde, de sorte que tout le récit intermédiaire aurait été omis désormais dans Luc. Les objections s’élèvent en foule contre celle explication. Je me bornerai à demander comment un seul copiste, ou pour mieux dire une seule copie, aurait pu avoir un tel effet. N'y en avait-il donc pas d’autres? Cellerier, Introd., au N. T., p. 294, Revue de Théologie , t. XI, p. 178.
3 Comparez, entre autres, Marc, î, 21-28, et Lue, iv, 31-37; — Marc, xn, 41 -44, et l.uc, xxi, 1 -4 ; — Marc, iv, 21-23, et Luc , vm, 16-18; — Marc, iv, 1-34, et Luc, vm, 1-18.
comme des corrections ou des révisions du texte du second Évangile, que l'auteur du troisième avait sous les yeux l .
Enfin, il n’est pas inutile de rappeler que, dans les passages communs aux trois Évangiles synoptiques, Luc est toujours plus près de Marc que de Matthieu, même quand celui-ci est plus complet 2 et que, quand, dans ces passages parallèles, Luc est plus riche en détails que Matthieu, Marc l’est également et de la même manière que Luc \
Après ces divers rapprochements, il doit être permis de croire que le second Évangile a été un des écrits que Luc a consultés et par conséquent un de ceux dont il parle dans son prologue. Mais il faut ajouter aussitôt qu’il n’est pas vraisemblable que l’ouvrage de Marc, dont Luc se servit, fut entièrement identique à notre second Évangile
4 Comparez Marc, i, 23, cl Luc, iv, 33; — Marc, i, 26, et Luc, îv, 35; — Marc, iv, 21, cl Luc, vm, 16; — Marc, iv, 25, el Lkc,-viii, 18; — Marc, ni, 14, cl l.uc, vi, 13; — Marc, ïii, 38, cl Luc, xx, 46, Reçue ds Théologie, 1. XI, p. 479-481.
s Comparez Matlh., xu, 1 8, Marc, il, 23-28, Luc, vi, 1 5; — Matlh., xviii, 1 4, Marc, ix, 38 30, Luc, ix, 46 50; — Matlh., xix, 46-30, Marc, x, 17 31, Luc, xvm, 18 30; — Matlh., xxm, Marc, xn, 38-40, Luc, xx, 45 47.
3 Comparez Mattli., ix, 1-8, Marc, i, 1-12, Luc, v, 17 26; — Matlh., vm, 28 34, Marc, v, 4-20, Luc, vm, 26 39. — Matth., ix, 18-26, Marc, v, 21 43, Luc, vm, 10-56; — Mattli., xix, 13-45, Marc, x, 13-16, Luc. xvm, 18-30; — Matth., xx, 19-34, Marc, x, 46-52, Luc, xvm, 35-43.
tel que nous lô possédons ; et cela pour ces deux raisons : la première, que notre second Évangile actuel contient des passages* qui ne sont pas dans Luc et qui ne se trouvaient pas, par conséquent, dans l’écrit de Marc, dont celui-ci fit usage; et la seconde, que ses diverses parties présentaient une disposition différente de celle sous laquelle il nous est parvenu, car autrement l’auteur du troisième Évangile n’aurait pas classé parmi des écrits dont l’ordre laissait à désirer à ses jeux, un livre qui offre la même disposition que son propre ouvrage.
Luc a eu d’autres sources que l’Évangile de Marc, on ne saurait en douter, puisque le contenu de son Évangile dépasse de beaucoup celui du second. Ces autres sources étaient-elles écrites ou orales? Probablement il en eut de l’une et de l’autre espèce. On peut croire qu’il profita surtout de l’enseignement de l’apôtre Paul. On peut le conclure de ce fait, digne de remarque, que le récit qu’il fait de la célébration de la dernière Pâque de Jésus- Christ avec ses disciples (xxii, 19 et 20) est presque identique à celui qu’en fait Paul dans sa première Épître aux Corinthiens (xi, 23-25).
Quant aux documents écrits, il est impossible d’en rien connaître ; mais on peut, avec quelque vraisemblance, rapporter à des documents de ce
> Marc, vi, 45; vin, 2G.
genre deux passages qu’il n’a pas empruntés à Marc, qui ne les a pas ; je veux parler de i, 5 n, 52 et ix, 51-xvm, 14.
M. Reuss fait remarquer que la comparaison du ton classique du prologue, écrit en style périodique, avec le langage coupé et chargé d’hébraïsmes du récit qui le suit (i , 5-n, 52), laisse peu de doutes sur le rôle de l’Évangéliste dans cette partie de son ouvrage. 11 l’a prise à quelque document d’origine judaïque, en y introduisant seulement quelques légères modifications, soit pour retoucher quelque peu le style, soit pour compléter quelques détails, ainsi qu’il l’a fait pour tout ce qu’il a emprunté à Marc *.
Il est possible que le long passage ix, 51-xvm, 14 soit dû directement à la tradition orale, comme le pense M. Reuss ! . Il me semblerait cependant plus probable d’y voir une simple transcription d’une série de pièces fragmentaires ou un extrait de quelque onvrage antérieur. Ce passage, en effet, manque d’ordre sous presque tous les rapports ; il y a même des transpositions .évidentes dans le texte 1 * 3 . Luc aurait certainement coordonné avec plus de soin les données de la tradition orale, s’il avait
1 Nouv. Revue Je Théologie, l" III, p. 309, 316.
* Revue de Théologie, t. XV, p. 5, 10.
3 Ainsi Lue, xi, 16, se trouve entre les versets 15 et 17 où il n’a que faire et est séparé de douze versets du 29° qui devrait le suivre immédiatement.
puisé à cette source. En général, il ne me paraît pas qu’il ait fait un usage considérable de la tradition orale. Il semble s’étre plutôt proposé de compléter les uns par les autres les divers documents qu’il avait recueillis. Telle est du moins l’impression générale que laisse la lecture de son ouvrage, et ce qu’il annonce lui-même dans son prologue en est une confirmation.