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même imaginée, si l'on n’était pas parti de l’idée préconçue que ces deux Épîtres aussi bien que le quatrième Évangile et la première Épître étaient de l’apôtre Jean, comme l’assurait la tradition ecclésiastique. Pour quiconque prend les choses pour ce qu’elles sont, pour ce qu’elles se donnent ellesmêmes, l’auteur de ces deux Épîtres est un presbytre , c’est-à-dire le surveillant ou le président d’une Église, et du fait que ces quatre écrits sont de la même main, il se croira en droit de conclure que le quatrième Évangile, aussi bien que les trois Épîtres, sont, non de l’apôtre Jean, mais de ce presbytre.
Qui était ce presbytre? on l’ignore; bien des circonstances paraissent cependant se réunir pour nousmontrerenlui le président de l'Église d’Éphèse et probablement un disciple de Jean qui, après 1» mort de cet apôtre, lui avait succédé dans la direction de cette communauté chrétienne. Nous n’avons aucune raison de douter que le quatrième Évangile n’ait pas été écrit à Éphèse, comme l’assure la tradition. Nous savons d’autre part que les deux erreurs combattues aussi bien dans la première Épître que dans les deux autres, furent d’abord particulières aux contrées occidentales de l’Asie Mineure. Si ce» écrits doivent être regardés comme composés dans cette ville, on peut supposer avec quelque vraisemblance, que le presbytre qui en est l’auteur, présidait l’Église d’Éphèse; et comme, d’un autre côté, il est
incontestable que ces livres remontent à la fin du premier siècle, on est conduità voir dans ce personnage le successeur même de l’apôtre Jean.
Sile quatrième Évangile n’est pas del’apôtre Jean, comment s’est-il fait qu’on le lui ait attribué?
Ce que je viens de dire de l’auteur de cet écrit peut faire prévoir la solution qu’il convient de donner à cette question. Cet Évangile se rattache, en un certain sens, à l’apôtre Jean; il est sorti, non pas seulement de ce qu’on pourrait appeler son école, mais encore de son enseignement. La tradition en a fait remonter la composition jusqu’à lui, parce qu’il est dans la nature de la tradition de ne pas s’arrêter aux termes moyens, d’omettre les intermédiaires, et de n’avoir égard qu’à la cause première, quelques modifications qui aient pu se produire dans l’intervalle qui sépare cette cause première de la cause seconde et efficiente. Si cet Évangile est l’œuvre d’un disciple de Jean parlant au nom de son maître, la tradition ne se sera pas occupée de ce disciple, elle n’aura considéré que le maître et elle aura dit que le quatrième Évangile est de l’apôtre Jean.
SCR LA BIBLE 1
Ces généralités ne peuvent cependant pas suffire. Entrons dans l’examen de cette hypothèse. Nous trouverons sur notre route une foule de présomptions dont quelques-unes me semblent s’élever à la hauteur de preuves historiques. Nous verrons, entre autres, que seule elle est capable de rendre un compte satisfaisant de tous les faits de détail de ce difficile problème.
Et d’abord il me semble impossible de ne pas admettre que cet Évangile ait pris naissance dans le cercle des chrétiens que l’apôtre Jean présida à Éphèse dans les dernières années de sa vie. On en a une incontestable indication dans ce fait que les opinions théologiques que l’on trouve dans les écrits de ceux des Pères apostoliques qui formèrent leur éducation chrétienne dans ce milieu et qui nous sont connus comme des disciples de Jean, rappellent, dans leurs traits essentiels, le fond et même le langage du quatrième Évangile, tandis qu’on ne voit rien de semblable dans les autres écrivains ecclésiastiques de la première moitié du second siècle, c’est-à-dire dans Barnabas, dans Clément de Rome et dans Hermas.
Dans les écrits d’Ignace et de Polycarpe, ainsi que dans l’Épltre à Diognète qui appartient bien certainement à la même famille', Jésus-Christ est
1 L’auteur de VËpitre à Diognète, ch. h, se donne lui-même
désigné, comme dans le quatrième Évangile, par les noms de Vérité *, de Vie'*, de Verbe 3 . Il est représenté comme existant avant l’origine des choses, et comme ayant donné l’être à toutes les créatures \ C’est par lui que Dieu s’est fait connaître à nous 5 . Aucun homme n’a jamais vu Dieu, est-il dit dans l’Épître à Diognète; mais il s’est manifesté luimême, il s’est manifesté par la foi à laquelle seule il est donné de le voir®; c’est par lui que Dieu nous a appelés au salut. De même qu’un roi qui veut traiter avec ses peuples, envoie auprès d'eux son fils, l’héritier de son trône, ainsi Dieu, est-il dit encore dans la même Épître, a envoyé aux hommes son Verbe qui est Dieu lui-même, comme le gage le plus précieux de son amour, pour les rappeler à lui 7 .
pour un disciple des apôtres. Desquels? Non sans doute des judalsants dont il contredit sans cesse les principes, ni même de Paul, dont il dépasse le système, mais, autant qu’on en peut juger par les traits de ressemblance que son écrit offre avec la théologie d’Ignace et de Polycarpe,du même apôtre dont ceux-ci étaient les disciples, c'est-à-dire de Jean.
1 Epistola ad Diognetum, cap. vu.
2 Ignace, Epùt. ad Magnesios, cap. i ; ad Ephes., cap. m, ad Smyrn., cap. iv; Epist. ad Diognet., cap. ix
* Epist. ad Diognet., cap. vu; Ignace, ad Magnes., cap. vin, î; (Jésus-Christ) «Vrw aÙTÔu Xôyo; itîio;.
* Aùrcv tov ts^vlty.v Siixicuyjov tùv îXuy, Epist. ad Diognet., cap. vu.
5 6eo; i (pavifwaa; tàuTo'v Stà ’lmooS Xpiaroü TOÛ uiiû aÙTOÜ, Ignace, ad Magnes., cap. vin.
* Epist., ad Diognet., cap. vm.
7 Epist., ad Diognet., cap. vu et ix.
La doctrine de l’incarnation du Verbe, particulière auquatrièraeÉvangile, se retrouve dans Ignace, dans Polycarpe, dans l’Épltre à Diognète; elle est inconnue à Hermas, àBarnabas et à Clément de Rome. «Attendez, dit Ignace à Polycarpe, celui qui est au delà de tous les temps, qui, étant éternel et invisible, s’est rendu visible pour nous, et qui, n’étant ni palpable ni passible, est devenu capable de souffrir et s’est livré pour nous à toutes sortes de tourments et d’outrages 1 » . Ailleurs le même écrivain appelle Jésus-Christ Dieu fait homme 2 .
Ces mêmes Pères ne sont pas moins préoccupés que l’auteur de la première Épître de saint Jean, de (l’erreur de ceux qui niaient que Jésus-Christ eût revêtu un corps réel : c’est un thème sur lequel Ignace et Polycarpe reviennent sans cesse 3 . Ils ne traitent pas les partisans de cette fausse doctrine avec plus de ménagement que l’auteur de cette Épître. Celui-ci les qualifiait d’antéchrist ; Ignace les appelle des bêtes furieuses et des chiens enragés 4 .
Jésus-Christ est représenté par ces Pères comme étant venu détruire l’empire du prince de ce monde
• Ignace. Epist., ad Polycarpum, cap. m.
2 0co; dnSpurivs; çavtMiixtvo;, Ignace, ad Ephcs ., cap. xiv ; 4* Bapm -jtvouLtvo; ôed;, Ignace. Ibid., cap. VII.
1 Ignace, ad Ephes., cap. vu ; ad Trallian., cap. x et xi; ad Smym., cap. ii-vi ; Polycarpe, ad Philip., cap. vu.
4 Ignace, ad Ephe»., cap. vu.
m ÉTUDES CRITIQUES
et abolir l’antique règne de l’erreur et du péché '. On retrouve, par conséquent, ici cette lutte entre le principe divin et le principe du mal qui tient une place si considérable dans la métaphysique religieuse des écrits qui portent le nom de l’apôtre Jean.
Enfin Ignace ne professe pas pour le judaïsme des sentiments différents de ceux de l’auteur du quatrième Évangile. « Il est absurde, dit-il, de confesser Jésus-Christ et de judaïser. Ce n’est pas, ajoute-t-il, le christianisme qui doit croire au judaïsme, mais le judaïsme au christianisme, afin que les hommes de tous les pays puissent par la foi être réunis en Dieu*. Vivre selon la loi des Juifs, dit-il encore, c’est avouer que nous n’avons pas reçu la grâce 3 . »
Si' maintenant l’on considère que ces idées ne sont le fait ni d’Ignace ni de Polycarpe, hommes peu portés à la métaphysique et au mysticisme et plus préoccupés du besoin d’organiser l’Église que de formuler des dogmes, ni de l’auteur de l’Épître à Diognète, esprit infiniment plus ouvert et plus compréhensif que les deux précédents, mais plus accessible au sentiment qu’à la science ; qu’elles ne sont mentionnées dans leurs écrits que comme des croyances reçues, déjà établies et presque du res-
t Ignace, ad Ephes., cap. xix; ad Roman., cap. vu.
2 Ignace, ad Magnes ., cap. x.
5 Ignace, ibid., cap. vin ; ad Philadelph., cap. vi et ix.