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sort de la tradition ; qu’elles sont, non les éléments épars d’une doctrine future et non encore arrêtée, mais bien plutôt les souvenirs d’un enseignement plus ou moins bien compris, on n'hésitera pas à en chercher l’origine à Éphèse, dans le groupe de fidèles qui se pressaient autour de Jean, et dont avaient fait partie Ignace, Polycarpe et vraisemblablement aussi l’auteur de l’épître à Diognète, et l’on ne pourra s’empêcher de faire remonter jusqu’à l’apôtre lui-même, non sans doute le système tout entier, mais du moins les principes premiers, à la fois le germe et le prétexte des développements et des additions qui s’y juxtaposèrent comme des compléments légitimes.
Quel est ce premier fond? Il ne peut consister que dans la conception du Sauveur comme être hyperphysique ét divin, conception qui est évidemment le point de départ de tout le système. Il n’est pas besoin de supposer dans Jean la révolution religieuse dont on parle, pour s’expliquer comment le Messie des judéo-chrétiens devint aussi pour lui le Verbe de Dieu. Le culte des souvenirs aurait suffi pour opérer cette transformation, quand bien même une foule d’autres causes ne seraient pas venues y contribuer. Jésus-Christ devait se présenter enfin sous une forme idéale au cœur d’un apôtre tel que Jean.
Une fois le Sauveur compris dans ce sens, comment sa mort pouvait-elle être envisagée, sinon
comme l’effet d’une conspiration des puissances du mal contre le saint et le juste? son œuvre tout entière, sinon comme une lutte contre ces puissances du mal, lutte qui devait nécessairement se terminer par leur défaite ? et les rapports des croyants avec lui, sinon comme une union mystique?
Je ne dis pas que cet ensemble de conceptions premières ne pût, entendu dans un certain sens, offrir quelque apparence gnostique ; mais il ne dérivait pas du gnosticisme; il était le produit d’un travail spirituel qui s’était opéré dans l’apôtre et dont il est possible de se rendre compte, quand on a égard et à sa nature, dans laquelle dominaient les sentiments affectueux et par conséquent aussi une tendance mystique, et les circonstances particulières dans lesquelles il se trouva placé, ayant survécu, et pendant longtemps, aux autres apôtres et n’ayant plus autour de lui, pour s’entretenir d’un maître dont il gardait de si profonds souvenirs, que des hommes qui ne l’avaient pas connu personnellement.
Telles furent les conceptions, — peut-être seraitil plus exact de dire, tels furent les sentiments, — qu’il apporta dans l’Asie Mineure. Là il fut entouré de fidèles qui avaient ce qui vraisemblablement lui manquait, je veux dire l’habitude des notions métaphysiques. Ce fut entre leurs mains que les vues religieuses de l’apôtre prirent ce caractère
abstrait et spéculatif, sous lequel elles se présentent dans le quatrième Évangile.
Peut-être y avait-il parmi les chrétiens d’Éphèse un homme qui avait cherché d’abord la satisfaction des besoins de son âme dans quelque école gnostique, sans pouvoir l’y trouver. Le christianisme avait parlé plus vivement à son cœur; mais il avait apporté dans sa foi nouvelle une invincible tendance à considérer les choses religieuses d’un point de vue métaphysique, en même temps que l’habitude d’un langage abstrait. Cet homme, d’un esprit plus cultivé que le commun des fidèles, put donner à la conception chrétienne de Jean la forme en apparence gnostiquc, sous laquelle elle nous est parvenue. Quand tant de chrétiens se laissaient séduire par le gnosticisme', il serait étrange que des gnostiques ne fussent jamais passés du côté du christianisme ; dans une époque de fermentation spirituelle telle que les deux premiers siècles de l’ère chrétienne, ces revirements d’opinions religieuses ne devaient pas êtres rares.
La supposition d’un gnostique converti au christianisme n’est pas même nécessaire pour se rendre compte des développements que les conceptions chrétiennes de l’apôtre reçurent à Éphèse. Il suffit
1 1 Timothée, rv, 1-3; 2 Timothée, n, 17 et 18; ni, 1-9 ; iv, 3-4 ; 1 Jean, il, 18 et 19.
d’admettre que dans le cercle des fidèles qu’il présidait, il se trouvait des hommes qui, juifs hellénistes de naissance, avaient quelque connaissance de la philosophie alexandrine, ou encore quelquesuns de ces nombreux païens qui, à cette époque de décadence universelle, cherchaient un refuge dans les spéculations mystiques. Et ce n’est pas là une hypothèse dénuée de vraisemblance, car c’était parmi ces hommes, juifs ou païens, travaillés par des besoins religieux, que le christianisme trouvait des coeurs ouverts aux principes qu’il annonçait.
Un des membres de cette société chrétienne d’Éphèse composa, en prenant l’enseignement de l’apôtre Jean pour guide, un tableau de l’œuvre de Jésus-Christ. Ce travail, auquel peut-être plusieurs autres prirent part, n’était destiné dans le principe, selon toutes les vraisemblances, qu’à l’édification du groupe des fidèles qui se réunissaient autour de l’apôtre. Jean donna-t-il sa sanction à cet ouvrage? C’est possible. Rien en effet n’y pouvait lui sembler opposé à ses vues et à ses sentiments. Si Jésus-Christ y était désigné sous des termes métaphysiques dont il ne s’était pas servi lui-même, qu’il ne connaissait peut-être même pas avant d’avoir vécu, à Éphèse, au milieu d’hommes habitués au langage de la théosophie de ce temps, ces termes devaient lui paraître propres à exprimer l’idée mystique qu’il se faisait de son divin Maître.
11 n’y avait pas de raison pour qu’il vît dans ce livre autre chose qu’une exposition savante de sa foi au Sauveur, et en réalité, il n’avait été composé que pour reproduire son enseignement. Si les choses se passèrent ainsi, il dut nécessairement en résulter que cet écrit fut généralement regardé comme l’Évangile de l’apôtre Jean.
Mais les choses auraient suivi un autre cours, l’apôtre n’aurait considéré ce livre que comme une oeuvre personnelle à son auteur, il n’en aurait eu même qu’une connaissance vague, et, pour pousser les choses au pire, cet écrit n’aurait été composé que dans l’extrême vieillesse de Jean, trop tard pour qu'il pût lui être communiqué, ou encore aussitôt après sa mort, dans l’intention de suppléer à sa voix qui venait de s’éteindre, que le même résultat se serait produit et qu’on aurait rattaché au nom de l’apôtre Jean un Évangile qui sortait du sein de la société chrétienne dont il avait été le chef et le docteur, qui était l’écho de sa prédication, la transcription presque littérale de son enseignement, et, dans tous les cas, le recueil des discours du Seigneur qu’on lui avait si souvent entendu répéter.
Si maintenant nousappliquonscette hypothèse aux difficultés que soulève le quatrième Évangile, nous ^ verrons qu’elle a pour toutes une solution satisfaisante. Sans doute il n’est aucune des autres suppositions qui ne puisse en résoudre plus ou moins heq-
reusement quelques-unes ; mais, en outre qu’elles en laissent toutes un certain nombre de côté, souvent plus qu’elles n’en expliquent, elles ont cet inconvénient d’en faire naître, par leurs explications mêmes, de nouvelles, beaucoup plus graves encore.
On vient de voir comment, dans cette hypothèse, le quatrième Évangile, sans être toutefois un écrit de Jean, comme on est forcé d’en convenir, se rattache au nom de cet apôtre. Il n’en faut pas davantage pour rendre raison de la tradition ecclésiastique qui, depuis la fin du second siècle, ne lui reconnaît pas d’autre auteur, et dont l’origine reste inexplicable, dans toute autre supposition. L’antiquité de ce livre est en même temps sauvée, et par là s’expliquent et les citations plus ou moins précises qu’on en trouve dans les écrits du second siècle, et les traces bien marquées de la théologie qui lui est propre, dans les Épîtres d’Ignace et de Polycarpe et dans celle à Diognète, toutes choses qui restent absolument inconcevables dans le système de Baur et de Schwegler. Le silence dePapias sur cet Évangile n’a plus rien qui nous étonne. L’évêque de Hiérapolis avait vécu avec la plupart des chrétiens au milieu desquels cet Évangile avait été composé; il en connaissait sans le moindre doute l’auteur, et comme cet auteur n’était pas un apôtre, et qu’il avait mis en œuvre l’enseignement de Jean, non en simple compilateur, ainsi qu’avait fait Marc
pour la prédication de Pierre, mais en écrivain jusqu’à un certain point indépendant, Papias pouvait ne pas compter cet écrit au nombre de ceux qui dérivaient directement des apôtres.
D’un autre côté, l’origine première de cet écrit . reste apostolique, et il n’est pas nécessaire de recourir à une fraude pieuse, qui se justifierait ici d’autant moins, qu’un livre composé dans le dessein de soutenir une doctrine aurait été infiniment plus explicite dans le sens de cette doctrine, que ne l’est notre quatrièmeÉvangile. On a vu comment l’apôtre Jean, qui ne fut j amais un ardent j udéo-chrétien, ainsi qu’on le suppose d’ordinaire sans raisons suffisantes, fut amené à la conception chrétienne qui forme le fond général de cet écrit, et, quant aux éléments gnostiques qui s’y trouvent, ils ont dans l’hypothèse proposée, une explication à la fois facile et naturelle, sans qn’il faille, pour en rendre compte, placer la composition de cet Évangile au milieu du second siècle, époque où ils auraient certainement été plus accentués, où ils auraient pris une place bien autrement considérable, et où ils se seraient mêlés à d’autres éléments.
Il est à peine nécessaire de faire remarquer que la pureté de la langue grecque relativement plus grande dans cet Évangile que dans les trois précédents, ainsi que les erreurs topographiques et géographiques qu’on y rencontre, également incom-
préhensibles dans l’hypothèse qui, avec la traditon ecclésiastique, attribue cet écrit à l’apôtre Jean, n’ont plus rien qui puisse nous étonner, dès qu’on y voit l’œuvre d’un chrétien, d’origine païenne ou sorti du milieu des juifs hellénistes dont le grec était la langue usuelle, et qui étaient en général peu au courant de ce qui se passait parmi leurs coreligionnaires de la Palestine.
Les expressions sous lesquelles Jean est désigné dans cet Évangile, fort singulières, si l’apôtre en est l’auteur, prennent, dans notre hypothèse, un tout autre caractère. Elles furent dictées par un sentiment de délicatesse facile à comprendre. Parlant du maître, de son vivant, pour ainsi dire en sa présence, le rédacteur de cet écrit éprouva quelque scrupule à le mettre en scène nominativement : ne pouvant cependant ne pas lui donner une place dans le récit de la vie du Sauveur, il parla de lui en des termes que la discrétion lui commandait, mais que comprenaient tous ceux auxquels son ouvrage était destiné.
Il n’est pas jusqu’à ces attestations de compétence et de véracité, si invraisemblables, si choquantes même sous la plume de l’apôtre, qui ne prennent un sens naturel, très-acceptable, aussitôt que l’on voit dans le quatrième Évangile l’œuvre d’un disciple de Jean. Il était dans l’ordre des choses que l’auteur s’en référât au témoignage du maître, qu’il
indiquât d’une manière ou d’une autre que les renseignements qu’il donnait venaient d’un témoin compétent. Ces passages seraient encore plus faciles à comprendre, si, comme d’ailleurs on peut le supposer avec quelque vraisemblance, ils n’avaient été ajoutés à cet écrit qu’au moment où, après la mort de l’apètre, on en étendit la publicité au delà du cercle étroit dans lequel il est probable qu’il avait été renfermé jusqu’alors.
Les différences et les contradictions qui se trouvent entre le quatrième Évangile et les synoptiques ont fait penser que l’auteur de celui-là avait suivi une autre tradition que les auteurs de ceux-ci. Dans notre hypothèse, il ne peut guère y avoir d’autre tradition pour l’auteur du quatrième Évangile que l’apôtre Jean. Mais rien ne nous assure qu’il n’y ait eu ni malentendu ni confusion dans l’esprit et dans les souvenirs du rédacteur de cet écrit. Dans tous les cas, Jean peut être ici mis hors de cause, et les erreurs de fait, si toutefois elles sont du côté du quatrième Évangile et non du côté des synoptiques, doivent être imputées non à l’apôtre, mais à celui de ses disciples qui a composé cet Évangile.