‹ Études critiques sur la Bible, Nouveau TestamentChapitre 2 sur 23 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

observations préliminaires propres, je l'espère du moins, à dissiper les préventions que les résultats auxquels la critique arrive , si contraires aux opinions reçues, n’ont pu manquer de faire naître contre elle,

Ce n’est pas la critique moderne qui a soulevé les questions qu’elle discuté. Elle les a résolues tout autrement qu’on ne le faisait autrefois et qu’entend encore les résoudre l’Église ; mais elle ne les a pas posées. Elles remontent très-haut. Dès la tîir du il® siècle, elles' préoccupaient déjà plusieurs des écrivains ecclésiastiques, et, depuis, elles n’ont jamais cessé d’appeler l’attention des théologiens et de provoquer des recherches suivies.

On n’a pas attendu jusqu’à nos jours pour s’apercevoir que nos quatre Évangiles ne sont pas entre eux dans une complète harmonie. De bonne heure, leurs divergences paraissent avoir troublé la foi des fidèles et fourni aux adversaires du christianisme des prétextes de mettre en doute leur valeur historique. On ne saurait guère en douter, quand

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on voit plusieurs Pères de l’Église s’efforcer de prouver que ces divergences sont plus apparentes que réelles; que les deux généalogies de Jésus, présentées, l’une par Matthieu et l’autre par Luc, ne se contredisent pas réciproquement, parce que, s’il faut en croire Jules l’Africain, Joseph était né d’une mère qui avait épousé successivement deux frères utérins, et que, considéré à la fois comme le fils de l’un et de l’autre, il avait pu avoir une double généalogie; que le récit que fait le quatrième Évangile de la vie de Jésus n’est pas en opposition avec celui qu’en donnent les trois précédents , par cette raison, selon Clément d’Alexandrie, que le premier considère le Seigneur au point de vue de sa nature spirituelle et les autres au point de vue de son existence sensible, ou par cette autre raison, selon Eusèbe , que Jean a écrit une autre partie de la vie de Jésus que les trois synoptiques, etc.

Ces explications, on le comprend sans peine, ne dissipèrent pas les doutes. Les mêmes difficultés continuèrent à se produire. A la fin du v e siècle, il y avait des hommes qui contestaient encore aux

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Évangiles, ainsi que le raconte Augustin, le crédit d’une narration véridique, en faisant valoir les oppositions qui se montrent entre eux, et qui réussissaient, soit à ralentir chez quelques-uns le progrès de la foi, soit à troubler, autant qu’ils le pouvaient, et à agiter ceux qui croyaient déjà ' . Pour les réduire au silence, l’évêque d’Hippone, sans être arrêté par l’insuccès de ses prédécesseurs, ne trouva rien de mieux que de prétendre avec eux, dans un ouvrage qu’il écrivit sur cette matière, que les Évangiles sont entre eux dans un parfait accord. Depuis, ce thème a été repris et varié de mille manières différentes ; mais, après cet amas d’hypothèses entassées les unes sur les autres, la question n’a pas fait un seul pas ; elle en est encore au même point où la prirent Augustin, Eusèbe, Clément d’ Alexandrie; aujourd’hui, comme alors, pour les esprits non prévenus, le fait est patent ; les récits des Évangiles ne s’accordent pas entre eux.

En présence de ce problème qui se pose sans cosse, la critique, mieux avisée et plus impartiale,

1 Augustin, De consensu Evangelistarum, lib. I, rap. vu, § 10.

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au lieu de nier ce qui est d’une évidence manifeste, reconnaît qu’en réalité les Évangiles sont plus d’une fois, et sur des points essentiels, en opposition et parfois môme en contradiction les uns avec les autres, et elle essaie d’expliquer ce fait, soit par les variations inévitables de la tradition, soit par l’insuffisance des renseignements recueillis par les rédacteurs de ces écrits, soit par le but particulier que chacun d’eux se proposa, soit encore par des considérations diverses tirées de l’histoire du x cr siècle de l’ère chrétienne.

Je ne dis pas qu’elle ait réussi à faire disparaître toutes les difficultés ; mais il est certain qu’elle en a expliqué un grand nombre, que là où elle n’est pas assurée d’arriver à la vérité historique, elle reste dans le vraisemblable, et qu’ enfin, loin de tordre les textes pour les plier à des suppositions impossibles, elle les prend dans leur sens na turel, pour ce qu’ils se donnent, pour ce qu’ils sont réellement.

11 faut en dire autant de la question qui fait le sujet de la seconde des Études contenues dans ce

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volume, en ajoutant toutefois qu’ici la critique est arrivée à une explication d’une certitude incontestable. C'est un fait attesté par les écrits des Apôtres et par bien d’autres documents des première siècles, que l’euseignement de Jésus fut compris de deux manières différentes par les premiers prédicateurs du christianisme, qui se divisèrent en deux partis bien tranchés, les uns ne prenant la doctrine nouvelle que pour une simple réforme du judaïsme et restant à demi-juifs, et les autres l’entendant dans un sens plus élevé, la séparant de la loi de Moïse et des traditions de la synagogue, et la donnant, avec raison, pour une religion universelle, qui débordait le cadre de l’Ancienne Alliance , et appelait à elle les hommes de toutes les races et de toutes les langues. Cette division des Apôtres a singulièrement troublé les docteurs de l’Église. A ce fait, qui contredisait les théories ecclésiastiques, on appliqua le même procédé qu’au fait non moins incommode des divergences et des oppositions des Évangiles. On le nia purement et simplement.

Mais , quoiqu'on ait associé , dès la lin du

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1 er siècle, les noms de Pierre et de Paul, le souvenir d’une lutte entre le dernier de ces deux Apôtres, d’un côté, et le premier et Jacques, do l’autre, s’est maintenu longtemps parmi les chrétiens. J’en ai cité des preuves, empruntées aux Clémentines, qui mettent Paul et Pierre dans des camps opposés, et à des Actes apocryphes des Apôtres, dont Épiphane cite un fragment, et qui représentent Paul et Jacques comme des adversaires. On trouve un écho, mais singulièrement dénaturé, de cette opposition dans une autre pièce apocryphe, racontant une prétendue histoire des démêlés de Paul et de Pierre avec Simon le magicien. Ici c’est Pierre, qui est le représentant du christianisme-universaliste, et Paul, le défenseur du judéo-christianisme *.

Si Paul n’a pas compris le christianisme autrement que Pierre êt Jacques, ainsi que le prétend l’Église, que signifient les nombreuses oppositions que rencontre, pendant les premiers siècles, l’É-

* Cette pièce est rapportée par Fabricius dans son Codex apotryphus Ab ci Testamenti.

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pitre de ce dernier, à laquelle, en beaucoup de lieux, on ne pouvait se résoudre à donner une place dans le recueil des écrits sacrés de la Nouvelle Alliance, opposition que renouvellent, au moyen âge, quoique avec timidité, Hugues de Saint-Victor, Hugues de Saint-Cher et Nicolas de Lyra, et que fait revivre, au xvi e siècle, avec la plus vive ardeur, Luther, qui n’hésite pas à la qualitier d’épltre de paille? Que signifient encore les efforts aussi constants que malheureux des exégètes orthodoxes, pour mettre d’accord la théorie de Paul, du salut par la grâce, avec celle de Jacques, du salut par les œuvres ?

Voilà donc encore un fait, un fait des plus considérables, que la théologie ecclésiastique a vainement essayé de dissimuler, et qu’elle n’a pas réussi à faire disparaître par les explications inacceptables, qu’elle a tentées des milliers de fois, des textes de Paul et de ceux de Jafcques. Ce fait, hautement attesté par l’histoire et par les écrits mêmes des Apôtres, la critique l’accepte ; elle fait plus, elle trouve qu’il était dans l’ordre naturel des choses

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que tous les disciples ne se fissent pas une même idée de l’enseignement de leur maître. Et non-seulement il lui paraît conforme à l’analogie de l’histoire que les disciples se soient divisés en deux camps, dans l’interprétation de la doctrine du Sauveur, mais encore elle est en mesure de donner une explication de cette division.

Gomme le grain de la parabole du semeur, la parole de Jésus tomba dans deux terrains diversement préparés à la recevoir. Tous les premiers chrétiens, qui tenaient la doctrine nouvelle pour une simple réforme du judaïsme, et qui, par suite de cette opinion, ne voulaient pas rompre avec la synagogue, ôtaient d’origine palestinienne. Ceux, au contraire, qui voyaient dans l’œuvre de Jésus une religion qui, pour être née dans le judaïsme, en brisait cependant le cadre et s’adressait à tous les hommes sans distinction, appartenaient, par leur naissance, à la fraction helléniste de la famille d’Israël. Par leur éducation, si dilférente de celle de leurs frères de la Palestine, par leurs tendances spiritualistes, par leur indépendance de l’esprit for-

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maliste qui régnait à Jérusalem *, ils étaient en mesure de comprendre bien des paroles du maître dans un sens plus élevé que les Apôtres d’origine palestinienne. Il était impossible dans tous les cas que l’enseignement de Jésus produisit la même impression sur les uns et sur les autres.

11 n’y eut pas, il est vrai, de juifs hellénistes parmi les Apôtres du Seigneur, et l’on conclut de là que les juifs hellénistes ne connurent le christianisme que de seconde main; qu’ils le reçurent des disciples palestiniens. C’est une erreur. Un mot dit, en passant, par le quatrième évangéliste, nous révèle que, parmi les juifs de la dispersion que les grandes solennités mosaïques attiraient à Jérusalem, il y en avait eu plusieurs qui avaient été curieux de voir Jésus de près et de connaître sa doctrine î . C’est par eux que le christianisme universaliste d’Étienne qui, selon toutes les vraisemblances, était du nombre de ceux dont parle le

1 Sur les différences de l’esprit juif palestinien et de l’esprit juif helléniste, voyez Doctrines religieuses des Juifs dans tes deux siècles antérieurs à l’ére chrétienne, p. 93, et suiv.

2 Jean, xn, 20-2Î.'

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quatrième Évangile, de Paul, du rédacteur du quatrième Évangile, se rattachait directement à l'enseignement du maître.

C’est en vain que l’on voudrait attribuer à Paul la gloire d’avoir refait l’œuvre de Jésus, de l'avoir agrandie, en transformant, par la puissance de son génie, en une religion universelle ce qui n’aurait été, dans le principe, qu’une simple réforme en Israël. Cette hypothèse est contredite par le fait trop oublié que, bien avant que celui qui devait devenir l’Apôtre des gentils eût embrassé la foi nouvelle, l’universalisme était soutenu par Étienne et par les hellénistes qui se groupaient autour de lui, et qui, chassés de Jérusalem après sa mort, furent les premiers à prêcher l’Évangile aux païens 1 . Elle est en opposition, je ne dis pas avec l’esprit général de l’enseignement de Jésus, ce qu’il serait difficile de contester, mais avec une foule de ses paroles, rapportées par les Évangiles synoptiques *, et dont l’authenticité est inattaquable.

1 Actes, vin, 4, 4, 5, 44, 27-40.

2 Matth., vin, 5-43; Marc, vu, 24-30; Lite, lit, 7-9; xill, 28 el 29; xix, 41-44.

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Ainsi les deux partis théologiques que l’on trouve en présence, immédiatement après que le maître a disparu, ont leurs antécédents dans les deux fractions du peuple d’Israël. Ils continuent, dans le sein de la religion nouvelle, l’opposition qui existait déjà dans le judaïsme, entre les juifs palestiniens et les juifs de la dispersion. Le christianisme universaliste, avec la métaphysique religieuse qui l’accompagne, aussi bien dans les Épîtres de Paul que dans le quatrième Évangile, n’est pas autre chose que l’enseignement de Jésus vu à travers la culture alexandrine, et le christianisme judaïsant, peu abstrait, quelque peu formaliste et d’un esprit essentiellement pratique, en est ce qu’on pourrait appeler une traduction palestinienne.

Il serait inutile de chercher d’autres exemples. Ceux que je viens de présenter et que j’ai choisis, parce qu’ils se rapportent à la première et à la seconde des Études contenues dans ce volume, suffisent pour bien établir quelle est la position de la critique dans les questions qu’elle traite. Ces questions, elle ne les a pas créées à plai-

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sir ; sous une forme ou sous une autre, elles n’ont jamais cessé d’agiter l’Église et d’être débattues parmi les théologiens. Mais, tandis que la théologie ecclésiastique les explique conformément à ses théories, la critique les étudie en elles-mêmes au point de vue historique, abstraction faite de toutes présuppositions , et cette méthode est la seule valable, car les faits n’ont pas à se plier à des théories élevées à priori, c’est aux théories dogmatiques, au contraire, à se modeler sur les faits.

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