SUR LES ÉVANGILES
Le christianisme sortait à peine du cercle dans lequel il avait pris naissance, que déjà l’on avait de nombreux récits de la vie et de l’enseignement (facta et dicta) de son fondateur. On en a pour garant l’évangéliste Luc *. Ces écrits, qui étaient des Évangiles au même titre que ceux que nous
1 Luc, i, 1 et 2. — Bleck.fiinleilMfiÿ in das N. T., p. 263 et 264.
possédons, puisqu’ils racontaient également la Bonne Nouvelle 1 annoncée par Jésus-Christ, différaientils des nôtres ? Il est permis d’en douter. Quand on voit Luc annoncer qu’il se propose, en opposition à ces Évangiles, de' rapporter l’histoire évangélique d’une manière suivie’, on est porté à supposer qu’il n’y trouvait pas d’autre défaut que de manquer d’ordre ou de n’embrasser chacun qu’une partie de la vie et des enseignements du Sauveur ®. Dans tous les cas, il n’est pas une seule de ses paroles qui puisse nous autoriser à prendre ces écrits pour des récits erronés ou des mémoires apocryphes*, il les donne, au contraire, lui-même pour des ouvrages rédigés sur des renseignements fournis par des hommes qui avaient été les ministres de la parole et les témoins des faits qui y étaient rapportés 5 .
C’était une opinion généralement admise, il n’y a pas encore longtemps, que les Évangiles mentionnés dans le prologue de Luc n’étaient pas autres
' EuaffiXicv (évangile) signifie bonne nouvelle.
5 Luc, I, 3.
3 Hollzmann, Die synopt. Evangel., p. 345 et 346.
* L’expression im-tfi n’emporte pas l’idée d’un blâme, comme on l’a quelquefois prétendu, lloltzmann, Ibid., p. 245, j’aurai occasion de revenir plus loin sur le sens qu’il faut donner à ce mol.
5 Luc, i, 1 et 2. Il ne serait pas impossible toutefois que des additions postérieures n’eussent transformé certains de ces Évangiles primitifs en quelques-uns des nombreux apocryphes qui circulèrent de bonne heure dans les églises chrétiennes.
que ceux de Matthieu et de Marc. Ce sentiment est aujourd’hui abandonné, en ce sens du moins que l’on reconnaît que Luc n’a pas entendu parler de deux Évangiles seulement, mais d’un grand nombre.
« Beaucoup de personnes (rolXot), dit- il, en effet, ont entrepris de composer un récit des choses qui sont reçues parmi nous avec une entière assurance. »
Ne serait-il pas possible, cependant, que nos deux Évangiles de Matthieu et de Marc fussent compris parmi les nombreux ouvrages analogues, antérieurs à Luc ? Ce n’est pas probable pour celui qui porte le nom de Matthieu. Et, en effet, les divers Évangiles, dont il est fait mention dans la préface de Luc, n’étaient pas l’œuvre de témoins oculaires des faits qui y étaient racontés. Par conséquent, l’écrit de Matthieu qui avait été apôtre, n’en faisait paspartie. 11 ne servirait de rien de supposer que Luc a pu connaître ce livre sous un autre nom que celui de Matthieu ; car si, dès le principe, cet Évangile n’a pas été attribué à cet apôtre, on ne saurait expliquer ni quand, ni comment, ni pourquoi on l’en aurait plus tard regardé unanimement comme l’auteur.
Ce n’est pas à dire toutefois que notre premier Évangile n’existât pas encore ; on a des preuves suffisantes qu’il fut composé avant le troisième ; mais on peut conclure des paroles de Luc qu’il lui était inconnu, et ce fait n’est pas sans importance ; car, d’uu côté il constitue un argument décisif contre
i ÉTUDES CRITIQUES
l’hypothèse qui fait dériver le troisième Évangile du premier, et, d’un autre côté, il établit péremptoirement que les ouvrages de ce genre n’avaient pas encore cette notoriété publique qu’on leur suppose généralement, puisqu’un écrit aussi considérable que celui de Matthieu avait échappé à un homme qui se piquait d’exactitude et qui assure lui-même qu’il avait eu soin de se mettre au courant de tout ce qui se rapportait à l’histoire évangélique.
La raison qui nous a fait admettre que l’Évangile de Matthieu n’était pas au nombre des divers écrits évangéliques dont il est question dans la préface de Luc, ne salirait atteindre notre second Évangile, Marc n’ayant été ni un apôtre ni un disciple immédiat de Jésus-Christ. D’un autre côté , on ne peut guère douter qu’il ne fût connu de Luc ; il paraît, en effet, que celui-ci s’en servit pour la composition de son propre ouvrage. Ou a supposé cependant, non sans quelque vraisemblance que cet écrit n’était pas alors tel que nous le possédons; car, autrement, comment Luc, qui en a fait passer la plus grande partie dans son Évangile et qui en a suivi la disposition générale des matières, ne l’aurait-il pas distingué du reste de ces histoires évangéliques auxquelles il reproche indirectement, il est vrai, mais cependant en termes fort transparents, de manquer d’ordre ou d’être incomplets ?
Pour n’avoir pas été les plus anciens ouvrages de
SUR LA BIBLE ce genre, les Évangiles de Matthieu et de Luc n’en sont pas moins, aussi bien que celui de Marc, des temps apostoliques ou, pour mieux dire, du premier siècle de l’ère chrétienne*. C’est peine perdue d’en chercher la preuve, comme on le fait d’ordinaire, dans les écrivains chrétiens de la première moitié du ii° siècle. Si l’on excepte Papias, qui fait mention d’un écrit historique de Marc et d’un recueil de sentences du Seigneur qu’il attribue à l’apôtre Matthieu, on peut assurer que ces écrivains ne connaissent pas nos Évangiles ou, ce qui revient au même pour nous, que, s’ils les ont connus, ils n’en parlent ni ne les citent jamais. Les prétendus témoignages que les théologiens orthodoxes veulent à tout prix leur arracher ont quelque chose de louche et d’équivoque, qui, bien loin de convaincre l’esprit, éveille involontairement des défiances. On ne peut lire les rapprochements que les critiques de cette école ont coutume de faire entre certains passages de Poljcarpe, de Clément de Rome, d’Ignace, et môme de Justin, martyr, et des passages analogues de nos Évangiles 5 sans ôtre tenté de penser qu’il faut que cette cause soit bien mauvaise pour avoir besoin ou pour se contenter de semblables arguments.
1 Je laisse de côté pour le moment l’Évangile de Jean, dont il sera question plus loin et qui présente des difficultés d'une nature particulière.
- Guerikc, Hist. krit. Einleit. in tins N. T., p. 30, note 2 et p. 245, note 6.
Mais, si les témoignages historiques nous font défaut, nous avons dans ces livres des marques certaines de leur âge. Ils portent en eux-mêmes leur acte de naissance.
Et d’abord, je ne sais en quel autre moment que dans la seconde moitié du i er siècle, on pourrait placer des ouvrages écrits dans la langue et dans le style qui sont propres à nos Évangiles ou du moins aux trois premiers; car le quatrième se distingue déjà sous ce rapport de ceux qui le précèdent. Ce grec hébraïsant, ce style coupé trahissent des écrivains qui ont passé la plus grande partie de leur vie dans un milieu juif, et dont la pensée s’est formée en hébreu avant d’être exprimée en grec. C’est bien ainsi que pouvaient parler ou écrire en grec des Palestiniens du I er siècle , ou que pouvait se formuler parmi eux la tradition chrétienne. Les choses changèrent au n° siècle. Le nombre des Palestiniens qui embrassèrent le christianisme, diminua et devint complètement insignifiant à côté de la foule des juifs hellénistes et surtout des païens qui se firent chrétiens. Dans ce nouveau milieu, la vie de Jésus-Christ aurait été racontée en un autre style et en une autre langue. Il est certain que les écrits des chrétiens de cette époque n’ont plus rien de commun , pour ce qui est de la forme littéraire, avec ceux qui portent les noms de Matthieu, de Marc et de Luc.
Il faut ensuite faire remarquer que certains détails de nos Évangiles fixent la date de leur composition. Je n’en examinerai qu’un seul; mais il est décisif, il me le semble du moins.
Le premier et le troisième Évangile contiennent également, quoique en des termes un peu différents, une double prédiction de Jésus-Christ, relative à la ruine de Jérusalem et à sa seconde venue sur la terre *. Dans Matthieu, ces deux événements sont liés l’un à l’autre au point de n’être, en quelque sorte, que les deux parties d’un même événement. « Aussitôt après les afflictions de ces jours (la destruction de Jérusalem), les signes précurseurs du retour du Seigneur se manifesteront 2 ; » tel est le rapport dans lequel le premier évangéliste place les deux prédictions de Jésus-Christ. Ce n’est évidemment qu’avant la chute de la cité sainte, ou tout au plus que très-peu de temps après cette catastrophe, qu’on put les prendre dans ce sens. Et, en effet, quand , après la ruine de Jérusalem et la dispersion de ses habitants, on ne vit pas se produire le moindre signe précurseur du retour du Seigneur, on fut bien obligé de reconnaître que les deux événements prédits n’étaient pas aussi voisins l’un de l’autre
iJMatth., xxiv, 1-i4.— Luc, xxi,5-28.— Comp. Afarc, xm,t-!7, avec lequel Matthieu offre de plus grandes affinités que Luc.
î Matth., xxiv, 29 et 30.
qu’on l’avait cru jusqu’alors, et l’on en vint naturellement à penser qu’on n’avait pas très-bien compris les paroles du Maître. Il suit nécessairement de là que l’Évangile qui présente les deux événements prédits comme très-rapprochés l’un de l’autre, n’a pu être écrit qu’avant la destruction de Jérusalem 1 2 3 . Après la ruine de la cité de David, on aurait rapporté la double prédiction du Seigneur de manière à laisser un plus grand intervalle entre le premier et le second acte du grand drame eschatologique.
Et c’est précisément ce qu’a fait l’auteur du troisième Évangile. « La fin ne sera pas, dit-il, tout aussitôt 5 (après la ruine de Jérusalem) ; il faut encore que les temps des nations soient accomplis *. » Que conclure de cette forme nouvelle donnée à la double prédiction de Jésus-Christ, dans le troisième Évangile, sinon que cet Évangile fut écrit assez longtemps après la destruction de Jérusalem, pour qu’on eût pu se convaincre que l’accomplissement de la seconde partie de la prédiction ne devait pas suivre immédiatement la réalisation de la première 4 ?
Ajoutez que , dans le premier Évangile , les ca-
1 De Wette, Lehrb. der hist. krit. Einleit. in die kanon. Bûcher des N. T., 4® édit. p. 1 69.
2 Luc, xxi, 9.
3 Ibid., xxi, 24.
* Reuss., Geschichte der heilig. SchriftenN. T., 3« édit., § 196 .
lamités prédites sont vagues et générales. Les commentateurs y auraient vu difficilement la destruction de Jérusalem, s’ils n’avaient trouvé des indications positives dans le passage correspondant du troisième Évangile. Dans celui-ci, au contraire, il est nettement fait mention du siège et de la désolation de la ville sainte 1 . Cette différence n’est pas difficile à expliquer. Matthieu écrivait à une époque où la prédiction, non encore accomplie, restait indécise à ses yeux, tandis que Luc, écrivant à un moment où une partie en était déjà réalisée, pouvait lui donner des formes plus arrêtées et plus précises. On a donc encore ici un indice certain des dates relatives de la composition de l’un et de l’autre de ces deux Évangiles.
Ce n’est pas à dire, cependant, que le troisième Évangile ait été composé de longues années après la ruine de Jérusalem. L’attente du second avènement du Messie y est encore regardée comme prochaine; au ii° siècle de l’ère chrétienne, on se prend, non sans tristesse, à considérer ce grand événement comme indéfiniment ajourné. Un chrétien de cette époque sentit la nécessité de relever les esprits abattus et de maintenir cette croyance en l’expliquant. Selon lui, Dieu, qui ne compte pas avec le temps, avait, dans un sentiment de commi-
1 Lue, xxi, 20.
sération pour la race humaine et dans le dessein de laisser à tous les hommes la possibilité d’embrasser la doctrine chrétienne, retardé le moment du renouvellement de toutes choses ; cette terrible révolution était toujours inévitable ; seulement l’heure nous en est inconnue, et il ne nous reste, en attendant , qu’à nous tenir constamment prêts , afin d’être trouvés purs et sans tache, quand éclatera le redoutable jour du Seigneur Le rédacteur du troi-
sième Évangile n’en est pas là. Non-seulement sa foi en l’accomplissement de la seconde partie de la prédiction de Jésus-Christ n’a reçu aucune atteinte, mais encore il ne la renvoie pas à un avenir vague et indéterminé ; il en connaît la date, du moins approximativement. Il a vu que le retour du Seigneur ne devait pas suivre immédiatement la chute de la ville sainte ; mais il est convaincu que la génération présente ne passera pas sans que le Sauveur apparaisse de nouveau sur la terre 5 . S’il avait vécu après le premier siècle, il serait resté quelque trace des sentiments de cette époque sur ce grand événement, dans la manière dont il s’exprime sur cette partie de la prédiction du Seigneur, de même que la forme sous laquelle il rapporte la partie relative à la destruction de Jérusalem montre clairement qu’il écrivait après cette catastrophe.
1 2 Pierre , ni, 2-15.
2 Luc, xix, 32.
On peut admettre, par conséquent avec une complète assurance, que le troisième Évangile est du I er siècle de l’ère chrétienne, et qu’il fut rédigé probablement entre les années 80 et 90, tandis que celui de Matthieu, qui lui est antérieur, fut écrit avant la ruine de Jérusalem, c’est-à-dire avant l’année 70.
Gomment se fait-il cependant, si nos Évangiles canoniques remontent aux temps apostoliques, qu’ils aient été si peu connus, ou du moins si rarement cités, ou pour mieux dire, jamais cités avant la fin du n e siècle; qu’on n’en ait en aucun cas invoqué l’autorité, et qu’on ne les voie apparaître que fort tard avec le nom des auteurs auxquels ils sont attribués ? On ne peut douter que le silence des Pères apostoliques et même des écrivains qui les suivirent immédiatement, sur nos Évangiles et sur les autres écrits analogues, n’ait fourni un prétexte assez plausible aux doutes qui se sont élevés sur leur antiquité, et ne prête une certaine vraisemblance aux hypothèses qui en placent la composition
au milieu du 11 e siècle de l’ère chrétienne, c’est à-dire un peu avant le moment où on commence à en parler. Je ne dis pas que ces hypothèses ne prétendent pas s’appuyer sur d’autres raisons; mais celle-ci est certainement une des principales, et, dans tous les cas, c’est ce silence des écrivains ecclésiastiques antérieurs à la seconde moitié du 11 e siècle qui les a seul rendues possibles, pour ne pas dire qu’il les a provoquées. Il est bien évident, en effet, que, si l’on trouvait dans ces écrivains, soit des citations positives de nos Evangiles, soit même de simples allusions un peu transparentes à quelques passages de ces écrits, ces hypothèses tomberaient aussitôt d’elles-mêmes, ou pour mieux dire, elles ne seraient jamais nées.
Est-il bien certain que les Pères apostoliques aient gardé sur nos Evangiles un silence complet ? Il est incontestable qu’ils n’en parlent jamais. Quand on compare leurs écrits avec ceux de Tertullien, d’irénée et des Pères postérieurs à ceux-ci, on est frappé de la différence qu’ils présentent sous ce rapport. Ceux-ci en appellent sans cesse, en les citant par leurs noms, à l’autorité des Évangiles de Matthieu, de Marc, de Luc, de Jean, aussi bien qu’à l’autorité des Épltresde Paul, de Pierre, de Jacques, etc. ; ceux-là font assez souvent mention de quelques Épîtres de Paul ; mais de nos Évangiles, ils ne disent jamais un mot. Ils rapportent parfois, il est
vrai, des paroles de Jésus -Christ, mais ils ne les accompagnent en aucun cas d’expressions qui puissent faire supposer qu’ils les prennent soit dans nos Évangiles, soit dans quelque autre document écrit analogue ; ils ne les citent guère qu’avec des formules de ce genre : « Le Seigneur dit , » ou « Comme dit le Seigneur, » etc.
Il faut ajouter que de ces paroles de Jésus-Christ, les unes ne se retrouvent pas dans nos Évangiles, et les autres n’y sont rapportées qu’avec des différences plus ou moins profondes ‘.Je n’ai pas ici à m’occuper des premières. Quant aux secondes, on a prétendu tantôt que les Pères apostoliques les tenaient de la tradition, et voilà pourquoi, fait-on remarquer, elles sont rédigées en d’autres termes que les passages correspondants de nos Évangiles ; tantôt qu’ils les empruntaient à nos Évangiles, et dans ce cas, on explique les différences par cette circonstance qu’ils les citaient de mémoire. Que l’un et l’autre système puisse se soutenir, je le veux bien. On a cependant de bonnes raisons de penser que, pendant longtemps, les discours et les actions du
* On a voulu voir des citations de Luc, vi, 36 et suiv. dans I. Epist. Clementis , 13; de Matth., xvm, 6 et 7 dans Ibid., 46; de Matth., xix, 42 dans Ignace, Epist. ad Smyrn., 6; de Jean, m, 8 dans Ignace ad Philad., 7; de Matth., xvi, 26 dans Ignace ad Rom., 6; de Luc, vi, 37 et Matth , V, 3, 10, vu, 2 dans Polycarpe ad Philip., 2 ; de Matth., vi, 13, xxvi, 41 dans Ibid., 7 ; de Matth., xx, 24, xxii, 14 dans Barnabas Epist., 4.
Sauveur furent connus plutôt par la tradition que par des livres. Il y a surtout ici une considération qui me paraît décisive. On ne peut, ce me semble, séparer, dans l’ensemble des citations que les Pères apostoliques font des paroles de Jésus-Christ, celles qui correspondent à des passages de nos Évangiles de celles qui ne s’y trouvent pas. Les distinguer en deux classes est une vaine subtilité. Elles ont toutes bien certainement une même origine, et cette origine ne peut être que la tradition.
Est-ce à dire qu’on puisse conclure de là que nos Évangiles n’existaient pas dans la première moitié du 11 e siècle? Je ne le pense pas. Ce silence ne peut infirmer en rien les preuves que nous avons de l’antiquité des écrits de Matthieu, de Marc et de Luc ; il prouve seulement qu’on ne tenait pas encore ces écrits pour la source et. la règle de la foi, comme on le fit plus tard, et en réalité dans la première moitié du 11 e siècle , cela n’était pas nécessaire.
Que l’on se représente bien l’état des choses à cette époque. La plupart des conducteurs des églises étaient soit des hommes qui, comme Polycarpe, Clément, Ignace, Barnabas, avaient eu des rapports longs et intimes avec les apôtres, ou du moins avec quelques-uns d’entre eux, soit des hommes qui, ainsi que Papias le dit de lui-même, n’avaient pas sans doute connu les apôtres, mais qui avaient reçu
SIR LA BIBLE
la foi de la bouche de ceux qui avaient conversé familièrement avec eux 1 . Or, pour tout ce qui concernait la vie et l’enseignement du Sauveur, qu’avaient à faire de documents écrits et les premiers qui en tenaient la connaissance des compagnons mêmes du Maître, et leurs disciples auxquels ils avaient transmis avec un soin pieux tout ce qu’ils avaient appris des apôtres ? Quand il leur suffisait de recueillir leurs souvenirs, quel besoin avaient-ils d’invoquer le témoignage ou d’en appeler à l’autorité d’écrits plus incomplets que le trésor de connaissances déposées dans leur mémoire?
C’est ainsi qu’Irênée nous montre Polycarpe, qui avait été instruit par les apôtres, et qui avait eu des rapports suivis avec plusieurs de ceux qui avaient vu le Seigneur, enseignant constamment la doctrine qu’il avait apprise de leur bouche 2 . Et à leur tour, ceux qui succédèrent aux disciples immédiats des apôtres, ne sentirent pas la nécessité d’appuyer de l’autorité de documents écrits, les enseignements qu’ils avaient reçus de leurs maîtres. Nous en avons pour preuve le témoignage de Papias. Un passage de ses écrits, conservé par Eusèbe, contient sur ce
1 Eusèbe, Hist. eccl., lib. III, cap. xxxix. — Irénée, adv. hœres, lib. V, cap. xxxiii, donne, il est vrai, Papias pour un disciple immédiat de l’apôtre Jean ; mais il me semble plus sûr de s’en rapporter à ce que l’évêque de Hiérapolis dit de lui-même.
* Irénée, adv. hœres., lib. III, cap. m.
sujet des indications positives. Il ne sera pas inutile
d’en mettre une partie sous les jeux du lecteur.
« Je ne prenais plaisir, ainsi que le font tant d’autres, dit-il, ni à ceux qui parlent beaucoup, mais à ceux qui enseignent ce qui est vrai; ni à ceux qui rapportent des préceptes hétérogènes , mais à ceux qui reproduisent les commandements confiés à la foi par le Seigneur et provenant de la vérité même. S’il arrivait quelque personnage ayant suivi les presbjtres, je lui demandais ce qu’il avait entendu d’eux, ce que disaient André, ou Pierre, ou Philippe, ou Thomas, ou Jacques, ou Jean, ou Matthieu, ou tout autre des disciples du Seigneur, et ce que disent Aristion et le presbjtre Jean, disciples aussi du Seigneur; car je ne pensais pas pouvoir retirer autant d’utilité des livres que de la tradition orale vivante et permanente 1 2 . »
On ne saurait demander rien de plus clair, de plus explicite, de plus propre à nous faire connaître l’état des choses, par rapport à nos livres sacrés du Nouveau Testament , dans la première moitié du 11 e siècle % que ces paroles de Papias. Voilà un chrétien distingué, un évêque qui met les documents écrits bien au-dessous de la tradition,
1 Eusèbe, Hist. eccless., lib. III, cap. xxxix (cap. xl de l’édit, de H. Lœmmer, Schaffouse, 1861, in-8).
2 Papias, évéque de Hiérapolis en Phrygie, fut mis à mort vers l’an 150.
quand il s’agit de s’instruire des vérités religieuses. Il avait cependant écrit lui-même cinq livres de commentaires sur un de ces ouvrages auxquels il n’accorde qu’une importance secondaire. Son témoignage ne saurait donc être suspect.
Les choses changèrent, il est vrai, bientôt après, du moins en partie. Il ne pouvait en être autrement. Quand les hommes qui tenaient leur foi des disciples et des compagnons d’œuvre des apôtres eurent disparu, le besoin se fit sentir de se rattacher à un enseignement fixe. Les documents écrits par les anciens chrétiens acquirent par conséquent plus de prix et d’autorité. Mais même encore alors la tradition ne perdit rien de sa valeur primitive. On continua pendant longtemps à la regarder comme la source la plus abondante et la plus précieuse de la véritable doctrine. Irénée est l’écho de l’opinion générale des chrétiens de la fin du 11 e siècle, quand il déclare que cette doctrine ne s’est pas transmise par l’Ecriture, mais par la parole *.
On doit comprendre maintenant comment il se fait que nos Évangiles ne soient pas cités par les Pères apostoliques et par la plupart do leurs successeurs immédiats. Ce fait s’explique par la nature même des choses ; il ne prouve rien par conséquent contre l’existence de ces livres; on peut en con-
1 Irénée, adv. Aœm.,lib. III, cap. ni.
dure seulement qu’ils n’avaient pas encore l’autorité qu’on leur reconnut bientôt après; qu’on ne les tenait ni pour des pièces indispensables, ni pour des documents officiels de la religion chrétienne, et que, s’ils servaient à l’instruction et à l’édification de quelques particuliers et peut-être aussi de quelques églises, ils n’étaient pris nulle part, ni pour la règle, ni pour l’expression de la foi.
Et ce n’est pas en réalité pour en faire la règle et l’expression de la foi, que leurs auteurs les avaient écrits. On s’imagine communément aujourd’hui que ces ouvrages furent composés dans le dessein bien compris et bien arrêté de laisser à la postérité des documents positifs sur la vie et les enseignements du fondateur de la religion chrétienne. Rien de plus erroné et de plus contraire à l’histoire. Que les évangélistes n’aient pas eu en vue la postérité, c’est ce dont on ne saurait douter un seul moment, quand on se rappelle que les premiers chrétiens attendaient un très-prochain retour du Seigneur, retour qui serait le signal d’un renouvellement complet de toutes choses. La fin du monde devait arriver avant même que tous ceux qui avaient entendu Jésus-Christ fussent morts 1 . » On n’attendait pas du Messie, dit Credner, de nouveaux écrits religieux; il n’était venu que pour accomplir la loi et les prophètes, et
1 Matth., xxiv, 34; Luc, xxi, 32; Marc, xm, 30.
l’attente de son prochain retour rendait entièrement inutile toute nouvelle Écriture sainte \ »
Les évangélistes n’eurent même pas l’intention de donner à leurs livres une publicité illimitée, et de les adresser soit aux chrétiens de tous les pays, soit aux juifs et aux païens, en général. Chacun d’eux écrivit, soit pour un particulier, soit pour un cercle restreint d’individus. Luc nous apprend luimême qu’il composa son Évangile et le livre des Actes pour l’instruction d’un personnage nommé Théophile*, qui lui avait probablement manifesté l’intention de connaître en détail la vie du Seigneur et les travaux des apôtres. Toute l’antiquité chrétienne est unanime à répéter que l’Évangile de Marc fut écrit pour les personnes qui avaient vécu avec l’apôtre Pierre, et même sur leurs demandes réitérées \ C’est une opinion généralement admise que l’Évangile de Jean fut uniquement destiné dans le principe au cercle de disciples qui l’avaient entouré dans sa vieillesse 4 . Le premier de nos quatre Évangiles eut aussi certainement une destination spéciale. Quand on considère que son auteur met tant d’in-
1 Credner, Einleit. in das N. T., t. I, p. 193. Reuss, Getch. der heilig. Schriften N. T. § 36.
ï Luc , i,3; Actes, i, 2.
3 Eusèbe, Hist. eccles., lib. II, cap. xi, lib. III, cap. xxxix; lib. VI, cap. xiv ; Jérôme, De viris illust., cap. vin; Chrisost., In Matth. homil., I.
4 Bleck, Einleit in das JY. T., p. 303.
' sistance à faire voir comment les prophéties de l’Ancien Testament se sont accomplies dans la personne de Jésus-Christ, on ne peut guère s’empêcher de penser qu’il avait en vue une classe de chrétiens familiers avec les livres de l’ancienne Alliance , et que ce fut le désir de les affermir dans la foi, peutêtre aussi de leur fournir des armes dans la discussion avec les Juifs, qui lui mit la plume à la main. Les divers Évangiles dont parle Luc dans son prologue, furent écrits sans le moindre doute, aussi bien que nos Évangiles canoniques, pour différentes classes déterminées de lecteurs. Il est probable aussi que plusieurs des premiers chrétiens , suivant l’exemple des disciples des rabbins célèbres , qui avaient l’habitude de recueillir les sentences les plus notables de leurs maîtres, firent, pour leur propre instruction ou pour celle de leurs amis dans la foi, des recueils, soit des paraboles de Jésus-Christ, soit de diverses parties de son enseignement. On sait du moins que l’apôtre Matthieu avait composé un livre désigné du nom de Xoyia 1 ( Dicta Jesu Christi), c’est-à-dire comme on le conjecture, un recueil de discours du Seigneur.
Les Évangiles n’étant donc, dans le principe, que des écrits privés, comme les appelle Gieseler 1 2 ,
1 Eusèbe, Hist. ecclj s., lib. III, cap. 39.
2 Gieseler, Hist. krit. Versuch über die Entstehung und die frühesten Schicksale der schriftl. Evangelien, p. 146.
ne prétendant à aucun rôle officiel, on ne saurait s’étonner, que, renfermés pendant longtemps dans des cercles très-limités, ils aient été ignorés du plus grand nombre des chrétiens dans l’Église primitive, et qu’ils n’aient pas été invoqués comme des autorités en matière de foi. Et c’est là une seconde circonstance qui explique le silence des Pères apostoliques à leur égard. Étaient-ils même instruits de l’existence de ces livres ? On peut en douter, quand on voit que Papias ne connaît que le Recueil des Sentences de Jésus-Christ, de l’apôtre Matthieu, et un écrit de Marc, relatif à la vie du Seigneur, et qu’il ne sait absolument rien, ni du premier *, ni du troisième, ni du quatrième de nos Évangiles. Les Pères apostoliques auraient-ils eu, d’ailleurs, ces différents ouvrages entre les mains, ils n’auraient pu les prendre que pour ce qu’ils étaient encore, je veux dire pour des écrits particuliers et sans autorité reconnue, et tout au plus pour des fragments de la grande tradition qui était l’unique guide des Églises et de leurs chefs. Ce ne fut que lorsque les diverses communautés chrétiennes, répandues sur la surface de l’empire romain, eurent entre elles des rapports suivis, et ce mouvement ne commença que dans la vieillesse de Poly carpe J ,
1 Dans le cas toutefois où l’écrit de l'apôtre Matthieu, que Papias désigne par le mot Xo-jxa., ne serait pas précisément notre premier Évangile.
2 Polycarpe subit le martyre en 466 ou 478; il avait alors 95 ans.
que les Évangiles, comme d’ailleurs tous les autres monuments de la littérature chrétienne primitive, se répandirent au loin et devinrent l’héritage commun de tous les chrétiens. Et c’est aussi depuis ce moment qu’ils sont cités, et avec les noms de leurs auteurs, dans les écrivains ecclésiastiques.