‹ Études critiques sur la Bible, Nouveau TestamentChapitre 4 sur 23 · III · texte numérisé non relu

III

Il se présente ici une question d’une haute importance, à laquelle malheureusement on ne peut donner aucune réponse satisfaisante, mais dont l’examen n’est ni sans intérêt, ni sans utilité, et jette quelque lumière sur la nature et l’histoire de nos Évangiles. Cette question, la voici : Comment se fait-il que, des nombreux Evangiles qui furent composés dans les premiers temps du christianisme, quatre seulement aient été admis dans le recueil du Nouveau Testament et jugés dignes de faire autorité en matière de foi?

Les écrivains ecclésiastiques de la fin du n® siècle n’en savent pas plus que nous sur ce fait important, ni sur la manière dont il s’accomplit. Irénée nous dit bien qu’il y a quatre Évangiles, ni plus, ni moins ; mais, en outre qu’il ne s’inquiète

nullement de rechercher pourquoi les quatre que nous avons, et non pas d’autres, les raisons qu’il donne de ce nombre sont tellement singulières, pour ne pas dire extravagantes *, qu’on peut croire, sans lui faire injure, qu’il n’avait pas la moindre connaissance des circonstances qui avaient fait entrer nos quatre Évangiles dans le canon et en avaient exclu tous les autres.

Ce fut cependant, à ce qu’il paraît, une opinion générale parmi les Pères de l’Église, à partir de la fin du 11 e siècle, que nos quatre Évangiles devaient la préférence qui leur avait été donnée sur tous les autres écrits semblables, à leur origine apostolique J . Il n’y avait pas de difficulté pour le premier et le quatrième qui portent le nom de deux apôtres ; mais il n’en était pas de même pour

i « Il y a, dit Irénée, quatre Évangiles, ni plus ni moins. La raison en est que ce monde où nous sommes est divisé en quatre grandes parties, ou en quatre grands peuples principaux. Or, l’Église étant répandue sur toute la terre, et l’Évangile étant sa base et son esprit de vie, il résulte naturellement que chacune des quatre parties du monde doit avoir son Évangile. » Il ajoute que les chérubins sur lesquels Dieu repose, étant de quatre conformations différentes, les Évangiles doivent répondre à ces quatre figures, et par conséquent être au nombre de quatre. Et encore, il doit y avoir quatre Évangiles comme il y a quatre principaux attributs de Jésus-Christ. Irénée appelle ces divagations « connaître la vérité sur les saints Évangiles. » (Adv. hœres., lib. 111, cap. xi.)

* « Constituimus in primis evangelicum instrumentum apostolos auclores habere. # Tertull. ado. Marcion., lib. IV, cap. h. .

îi ÉTUDES CRITIQUES

le second et le troisième. On crut tout expliquer en admettant que l’Evangile de Marc avait été écrit sous l’inspiration de l’apôtre Pierre, et celui de Luc sous l’inspiration de l’apôtre Paul 1 * 3 . Par là ces deux ouvrages acquéraient aussi une origine apostolique.

On sait que Marc fut pendant quelque temps le compagnon de Pierre®, et que Luc accompagna Paul dans plusieurs de ses courses évangéliques ; mais on ne peut conclure de là ni que Marc ait été simplement le secrétaire de Pierre, ni Luc, celui de Paul; tout au plus pourrait-on en induire que chacun de ces deux évangélistes subit, en quelque degré, l’influence de l’apôtre qu’il avait secondé dans ses travaux. Tout ce qui va au delà est une pure hypothèse, une explication inventée après coup pour les besoins de la cause et inspirée par des préoccupations dogmatiques.

La tradition nous apprend, il est vrai, que cet écrit de Marc ’, dont parle Papias, et qu’on peut

1 « Marc, disciple et interprète de Pierre, écrivit l’Évangile qu’il lui avait entendu prêcher dans ses voyages, c Irénée, adc. hæres., lib. III, cap. i,; Eusèbe, Hist. eccles., lib. II, cap. xv; lib. III, cap.xxxix; lib.V, cap. vin; lib. VI, cap.xiv.— « Lucæ digestum Paulo adscribere soient. » Terlull., ad r. Marcion, lib. IV, cap. v. « Quidam suspicantur quotiescunque in epistolis suis Paulus dicit : Juxta evangelium meum, de Lucæ significare volumine. » Jérôme, Ue viris lllust., cap. vu.

* I. Pierre, v. 13; Eusèbe, Hist. eccles., lib. Il, cap. xv.

3 II. Timoth., iv, 11 ; Philèm., 24; Actes, xvi, 10 et suiv.; xx, 5 et suiv.; xxi, 1 et suiv., xxn, etc.

regarder avec une assez grande vraisemblance comme le premier fond de notre second Évangile, était une sorte de résumé des récits de l’apôtre Pierre sur la vie et les enseignements de Jésus- Christ. Mais, en dehors de ce fait général, il n’y a plus rien de certain. Ce n’est aussi que sur cette donnée fondamentale que les Pères de l’Église sont d’accord ; sur tout le reste ils varient ou se contredisent. Clément d’Alexandrie raconte que Marc écrivit son Évangile à Rome, à la demande des fidèles de l’église de cette ville qui, peu contents d’avoir entendu Pierre, voulaient conserver sa doctrine par écrit *. Chrvsostome, au contraire, prétend qu’il le composa en Égypte, sur l’invitation des apôtres 1 . Jérôme assure que Marc l’écrivit sous la dictée de Pierre 3 . Selon Eusèbe, il l’aurait composé d’après la prédication de Pierre, et celui-ci, éclairé de l’esprit divin, aurait approuvé cet ouvrage 4 . Clément d’Alexandrie dit, au contraire, que Pierre, ayant eu connaissance de l’Évangile dans lequel Marc avait déposé ce qu’il enseignait luimême, voulut demeurer étranger à cette entreprise

1 Eusèbe, Hist. eccles., lib. VI, cap. xiv.

2 Ch r y sos t., Homelia I, in Matth.

3 « Pelro narrante et illo scribcnle. » Jérôme, Epist., ad Hedib -, cap. xv.

4 Eusèbe, Hist. eccles., lib. II, cap. xv. C'est aussi l’opinion d’Origène, Eusèbe, Ibid., lib. V, cap. xxv.

et qu’il ne l’approuva ni ne le blâma *. Enfin, Irénée rapporte que cet écrit ne fut composé qu’après la mort cle l’apôtre 1 2 .

Les rapports du troisième Évangile à l’enseignement de Paul sont bien autrement contestables. C’est en vain qu’ Irénée assure que Luc mit par écrit l’Évangile prêché par Paul 3 4 ; Luc dont le témoignage, quand il s’agit de la composition de son ouvrage, doit l’emporter naturellement sur tout autre, tient un autre langage. On peut conclure de ses propres paroles qu’il procéda tout simplement comme le font tous les historiens ; il s’informa avec soin, dit-il, de tout ce qui concernait l’histoire évangélique. Qu’il prit des informations auprès de l’apôtre Paul, c’est possible, c’est même vraisemblable ; mais certainement il étendit plus loin son enquête, s’il faut du moins prendre au sérieux ce qu’il dit dans son prologue *.

Cette explication des Pères de l’Église, quelque contraire qu’elle soit à l’histoire, a eu cependant un succès aussi complet que peu mérité. Dans un grand nombre de manuscrits le troisième Évangile

1 Eusèbe, Hisl. eccles., lib. VI, cap. xv.

2 Irénée, ado. hæres., lib. III, cap. i; Eusèbe, Hist. eccles., lib. Y, cap. vin.

3 Irénée, adv. hæres., lib. III, cap. i.

4 D’après Scblciermacher, Luc n’aurait fait que combiner et rectifier lesdivers Évangiles antérieurs qu’il avait à sa disposition, Krit. Versuch über die Schriften des Lucas.

est précédé d’une note qui avertit qu’il a été dicté par Paul et simplement écrit par Luc *, et encore aujourd’hui les théologiens orthodoxes ne sont pas très-éloignés de le croire s .

Dès que l’on expliquait l’admission de nos quatre Évangiles dans le recueil des livres sacrés de la nouvelle Alliance par leur origine apostolique, il était dans l’ordre des choses qu'on attribuât l’exclusion de tous les autres à cette circonstance qu’ils n’étaient ni directement ni indirectement l’œuvre des apôtres. C’est ainsi que l’entend Origène et, sans aucun doute, bien d’autres écrivains ecclésiastiques avec lui. Les Évangiles qui n’ont pas été reçus dans le Nouveau Testament avaient été composés, selon lui, par des hommes n’ayant aucune qualité pour cette œuvre; et, s’appuyant sur un mot employé par Luc, certainement dans un tout autre sentiment que celui qu’il lui prête 3 , il établit une distinction vide de sens et sans vérité, quoique conforme aux opinions orthodoxes sur la théopneustie, entre Matthieu, Marc, Luc et Jean qui avaient écrit sans etfort, sous l’inspiration de l’Esprit-Saint, et les auteurs de ces Évangiles qui ne les avaient composés

1 Credner. EinUit. in dat N. T., t I, p. <47 et <48.

2 Nec prorsus vana hæc traditio et fulilis existimanda est, dit Schott, Isagoge, § 32, Guerike, Beitrage zur hist. krit. Einleit., p. 48.

3 ÈittXtipiwav, Luc, i, <, qu’Origène entendait dans le sens de conati sunt.

qu’avec beaucoup de peine et de travail, parce qu’ils étaient réduits aux seules forces de la nature humaine et n’avaient reçu aucune inspiration d’en haut f . Cette affirmation, entièrement gratuite et dénuée de toute preuve, que les Évangiles non admis dans le recueil des livres saints de la nouvelle Alliance n’étaient que les produits d’entreprises humaines, tandis que ceux qui y avaient obtenu une place étaient d’origine divine, est encore aujourd’hui généralement admise dans l’Église, quoique depuis Casauhon on ait renoncé à l’appuyer sur le mot de Luc («rs/elpicav) auquel l’érudit français a rendu son véritable sens s .

Il ne serait pas impossible cependant que, contrairement à l’opinion d’Origène, les anciens Évangiles qui n’ont pas été admis dans le recueil des livres sacrés de la nouvelle alliance, eussent été écrits par des hommes tout aussi compétents que Marc et que Luc et peut-être aussi que les auteurs du premier et du quatrième Évangile qui, du moins dans leur forme actuelle, pourraient ne pas être de la main de Matthieu et de Jean. Le prologue de Luc nous apprend, en effet, qu’ils avaient été composés d’après les rapports des apôtres et des dis-

1 Origène, homil. in Luc. i, Prœfat. inMatth Epiplian., hœres, § 51 .

5 D’après Casuubotl , àvaTaÇa<j6*i revient à à'!-

TciÇavro, Credncr, Einleit. in das N. T., t. I, p. 149.

ciples immédiats de Jésus-Christ; il est certain que le second et le troisième de nos Évangiles canoniques n'ont pas été composés autrement, et il est tout à fait probable qu’il en a été de même du premier et du quatrième. S’il était vrai, comme on a bien quelque raison de le croire, que l’Evangile de Luc ne lût qu’une compilation de pièces littéralement prises dans ces anciens Évangiles, le peu de cas qu’en fait Origène serait peu fondé; et, d’un autre côté, quand on voit que quelques-uns des Évangiles apocryphes ont joui, auprès de plusieurs Pères del’Eglise, d’une autorité égale à celle de nos Évangiles canoniques’, on incline à croire que, dans leur forme primitive, les premiers ne ditféraient pas des seconds d’une manière aussi marquée qu’on le suppose communément 1 .

Maintenant que ce soit peine perdue, comme le pense Micliaèlis, que de chercher « la raison pour laquelle nous avons exactement quatre Évangiles et pourquoi leur nombre n’est ni plus grand, ni moindre ; » je le veux bien ; mais je ne saurais, comme lui, attribuer ce fait au hasard 2 . 11 y eut certainement des raisons soit internes soit externes

1 Je n'entends parler de ces Évangiles apocryphes que tels qu’ils durent être primitivement. Ceux d’entre eux que nous possédons ne nous sont arrivés que défigurés par de très-nombreuses interpolations.

2 Micliaèlis, Introd. au N. T., trad. franç., t. HT, p. 3.

qui élevèrent nos quatre Évangiles au-dessus de tous les autres. Sans doute il ne faut pas parler ici d’un choix fait de propos délibéré ; mais on ne peut s’empêcher de croire que quelque enchaînement de circonstances, que quelque concours d’événements n’aient amené les communautés chrétiennes à n’avoir confiance qu’aux quatre Évangiles qui ont pris place dans le canon du Nouveau Testament. Quels furent ces événements et ces circonstances ? Nul ne le sait, et probablement on l’ignorera toujours. Ce n’est qu’au moment où ce choix est décidément arrêté, qu’il est parlé de nos Évangiles en termes assez précis pour qu’on puisse les distinguer de tout autre. Dès que nous les trouvons mentionnés avec les noms de leurs auteurs, leur autorité est déjà incontestablement établie. Il ne reste aucune trace visible du travail qui a amené ce résultat.

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