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LES ÉVANGILES SYNOPTIQUES

Les trois premiers Évangiles ne semblent, comme s’exprime de Wette ', que les rameaux différents d’une même branche. Plus on les étudie et plus on est étonné de leur air de famille. Chacun d’eux a sans doute son caractère: mais la physionomie générale en est la même; on les dirait sortis d’un même moule. Il faut y apporter une certaine attention pour ne pas les confondre, et on pourrait lire successivement un passage de chacun d’eux sans se douter qu’on est 'passé d’un auteur à un autre. Le tableau qu’ils tracent de la vie, du caractère et de l’enseignement de Jésus-Christ est au fond identique, malgré des différences bien marquées

1 De Wette, Einleit. in die kanon. Bûcher des N. T., § 77.

de détail, et la plupart des récits qu’ils contiennent peuvent assez facilement se combiner ensemble et se compléter les uns les autres , pour former une même histoire du Sauveur. Cette circonstance leur a fait donner le nom d’Évangiles synoptiques 1 .

Les analogies que présentent les Évangiles synoptiques sont manifestes; il n’est pas besoin de les chercher; elles frappent, au premier abord. Elles portent aussi bien sur le fond que sur la forme

Un grand nombre de récits d’étendue différente sont communs à ces écrits. Quelques-uns diffèrent par les détails; la plupart s’accordent entièrement, même dans les circonstances accessoires 2 .

Cet accord augmente en général avec l’importance des faits, sauf, toutefois, dans l’histoire de la passion, qui forme une exception étonnante, et

1 I)u mot grec ovvcijitî. On appelle do là des synopses ou des harmonies des Evangiles, des ouvrages dans lesquels nos Evangiles , imprimés en colonne, offrent en regard, les passages correspondants ou parallèles.

2 On peut citer comme exemples les passages suivants :

Matth., xi, 2-8; Marc, n, 3-12; Luc, v, 13,-26; — Matth.,

xn, 46-50; Marc, m, 31-35; Luc, vm, 19-21 Matth., xm, 1- 23 ; 3/urr, iv, 1-25; Luc, vin, 4-18; — Matth., \v I, 24-26; Marc, vm, 34-37; Luc, ix, 23-25; — Matth., xvu, 4-5; Marc, ix, 2-7; Luc, ix, 28-35; —Matth., xix, 16-30; Marc, x, 17-3j Luc, xvni, 18-30; —Matth. xx, 47-19; Marc, x, 32-34; Luc xvm, 31-34.

qui est différente, sous beaucoup de rapports, dans nos trois synoptiques Il est frappant dans les passages qui rapportent des événements considérables dans l’histoire évangélique, tels, par exemple, que la vocation des Apôtres * et la transfiguration de Jésus-Christ 3 . Il est encore plus marqué dans les paraboles, qui sont rédigées presque dans les mêmes termes dans Matthieu, dans Marc et dans Luc. Il est à peu près complet dans presque tous les discours du Seigneur 4 , principalement dans ceux où il s’explique lui-même sur sa personne et le but de sa venue parmi les hommes 5 .

Cet accord ne se montre pas seulement dans les choses, mais encore fort souvent dans les expressions. Un certain nombre de faits et de paroles de Jésus-Christ sont rapportés exactement dans les mêmes termes par les trois synoptiques, de sorte qu’on dirait parfois ou que l’un des trois a été transcrit tout simplement par les deux autres, ou

* Le récit de la Passion, dans le quatrième Évangile, diffère encore plus des récits des trois premiers que ceux-ci no diffèrent entre eux.

2 Matlh., iv, 18; Marc, 1 . 14.

3 Matth., xvii, 1 ; Marc, ix, 2; Luc, ix, 25.

* Matlh., xi, 21 ; Luc , x, 31 ; — Matth., xxii, 21 ; Luc, xm, 34; — Matth. xx, 18; Marc, x, 33.

5 Matth., xi, 23-27 ; Luc, x, 21-22; — Matth., xvt, 24-26 ; Marc, viii, 34-37; Luc, îx, 23-23; — Matth., xx il, 44; Marc, xu, 36; Luc, xx, 42.

ÉTUDES CRITIQUES qu’ils ont tous eu sous les yeux un texte commun qu’ils ont copié

Cette identité d’expressions est surtout étonnante dans les passages danslesquels les trois évangélistes, en appelant à une prophétie de l’Ancien Testament, la citent en des termes qui diffèrent de la version des Septante, et qui ne sont pas cependant une traduction exacte, il s’en faut de beaucoup, du texte hébreu 2 .

Mais d’un autrecôté, ceséeritsqui nesemblent, sous tant de rapports, que des variétés d’un même type, que des reproductions souvent presque identiques d’une même tradition, diffèrent en de nombreux détails, parfois même jusqu’à se contredire.

Chacun d’eux raconte des faits et rapporte des paroles du Seigneur, qui ne se trouvent pas dans les deux autres 3 . Parfois, le même événement est présenté avec des circonstances tellement diverses, que les anciens théologiens avaient cru devoir

l Comparez : Matth., rx, 5; Marc, n, 20; Luc, v, 35; — Matth., xi, 22-27; Luc, x, 21-22; — Matth. xvi, 28; Marc, îx, 4; Luc, ix, 27; — Matth., xvi, 24-26; Marc, via, 34-37; Luc, ix, 23-25; — Matth., xix, 23; Marc, x, 23 ; Luc, xvin, 24 ; — Matth., xxii, 44; Marc, xn, 36; Luc, xx, 42,

- Mallh., ni, 3; Marc, i, 3; Luc, tu, 4.

3 Matth., xxi, 1 etsuiv. Marc, xi, 1-40; - Matth., xva, 23; Marc, x, 32; — Matth., xvm, 1 ; Marc, ix, 33; — Matth., xx, 20; Marc, x, 35; — Matth., xxvi, 34; Marc, xiv, 72; — Mattli., xxvi, 75; Marc, xiv, 72; Luc,xxn, 61 ; — Marc, via, 27; Luc, ix, 48; — Marc, i, 35; Luc, ix, 42 ; — Marc, xvi, 5; Luc, xxiv, 4.

SUR LA BIDLE

admettre que chacun des trois écrivains avait raconté un fait différent, quoique au fond analogue. Ainsi Matthieu nous apprend que le Seigneur guérit deux aveugles en sortant de Jéricho Luc ne parle que d’un seul, et, d’après lui, Jésus le guérit avant d’entrer dans cette ville l 2 ; Marc ne fait mention, comme lui, que d’un seul aveugle, mais, comme Matthieu, il dit que c’est en sortant de Jéricho que le Seigneur lui rendit la vue 3 . De même, Matthieu raconte la guérison de deux démoniaques à Gadara 4 , tandis que Marc ne parle que d’un seul 5 .

La différence est parfois plus considérable ; en voici deux exemples : Jésus, au moment qu’il envoie pour la première fois ses apôtres annoncer l’avénement du royaume de Dieu, leur commande, d’après Matthieu 6 7 et Luc’, « de ne point prendre de bâton, » et, selon Marc 8 , au continue, « de ne rien prendre avec eux qu’un bâton. » La différence porte ici sur un détail assez insignifiant ; elle ne

l Matth. x, x, 29-34.

* Luc, xviii, 35-43.

> Marc, x, 46-53. On peut voir de quelle manière on résout ces difficultés, au point de vue orthodoxe, dans Harmonie des quatre Évangiles, Bruxelles, 1 851 , page 1 22, note 2, et page 339

4 Matth., vin, 23-34.

* Marc, v, 1-10.

* Matth., x, 10.

7 Luc, ix, 3.

8 Marc, vi, 8

touche pas en réalité au fond de la pensée. Mais l’exemple suivant offre une discordance bien autrement grave. Selon Matthieu et Marc, les deux brigands crucifiés avec Jésus-Christ se répandirent également en outrages contre lui Luc, au contraire, raconte que, taudis que l’un des deux lui adressait des injures, l’autre, désapprouvant ces discours, rendait hommage au Seigneur et le priait de se souvenir de lui, quand il viendrait en son règne \

Enfin, la différence va même, dans quelques passages, jusqu’à la contradiction la mieux marquée. Ainsi, les femmes qui, le premier jour de la semaine, vont visiter le sépulcre où le corps de Jésus-Christ avait été déposé, en sortent promptement, d’après Matthieu, pleines à la fois de crainte et de joie, « et courent annoncer aux apôtres ce qu’elles ont vu 3 ; » d’après Marc, au contraire, elles s’enfuirent tremblantes et « ne dirent rien à personne, à cause de leur frayeur \ »

C’est surtout entre le premier Évangile et le troi-

» Matlh., xxvii, 44; Marc, xv, 32.

* Luc , xxm, 39-43. Si l’on veut savoir comment cette opposition est expliquée au point de vue orthodoxe, on n’a qu’à consulter Harmonie des quatre Evangiles , p. 337, note 2.

3 Matt/i. xxvni, 8.

* Marc, xvi, 8. Comparez encore Malth., xxvm, 1 ; Marc, xvi, 2; Luc, xxiv, 4, et Jean, xxi, 1. Pour la solution orthodoxe de la difficulté soulevée par l'indication différente du moment où les femmes se rendirent au sépulcre, on peut voir Harmonie des quatre Évangiles, p. 370.

sièrae que les oppositions de ce genre se montrent le plus fréquemment Je n’en citerai qu’une seule ; mais elle est radicale et elle porte sur un fait important. Luc ne sait absolument rien de la fuite de la sainte famille en Égypte, ni par conséquent de son retour, événementdans lequel Matthieu voit l'accomplissement d’une prophétie l . D’après le troisième Évangile, Marie et Joseph, après avoir accompli les cérémonies prescrites par la loi, relativement à la naissance d’un premier enfant du sexe masculin, s’en retournèrent aussitôt à Nazareth, où ils habitaient *.

Quant aux expressions, leur ressemblance n’est jamais qu’intermittente, si je puis ainsi dire. Malgré l’identité qui se trouve sous ce rapport entre un grand nombre de passages de nos trois Évangiles synoptiques, il est assez rare de rencontrer deux versets de suite, dans lesquels les trois historiens emploient exactement les mêmes mots. Quelquefois même, tout en rapportant un même fait, avec les mêmes détails et les mêmes circonstances accessoires, ils s’expriment en termes tout à fait dissemblables \

* Comparez : Matth., i, 4-6, el Luc, m, 28-38; — Matth., il, 43-23, et Luc, il, 39 et 40; — Matth., v, 4, et Luc, vi, 47; Matth., vin, 4 , p( Luc, v, 12 ; — Matth., xii, 22, et Luc, xi, 4 4 ; — Matth., xx, 29-34, et Luc, xvm, 35-43.

* Matth , il, 45.

3 Comparez : Luc, h, 39 et 40, et Matth,, H, 43-23.

4 Comparez Matth., m, 22, et Marc, I, 7 ; — Matth. rx, 48 f et Marc, v, 23; — Matth., vin, 2, Marc, i, 40, el Luc, v, 42;

Encore ici, c’est entre le premier et le troisième Évangile que les différences sont le plus manifestes. Dans les sections communes seulement à deux documents, on ne trouve presque jamais un parfait accord dans les expressions, et quelquefois on y voit de grandes différences. Dans les sections communes aux trois synoptiques, Luc n’offre un accord sensible dans les termes avec Matthieu que là où celui-ci présente un accord semblable avec Marc. On dirait que le second Évangile forme une sorte de terme moyen entre le premier et le troisième.

Si l’on voulait représenter numériquement les rapports de ressemblance et de différence des Évangiles synoptiques comparés entre eux, on pourrait dire que les trois quarts du premier se retrouvent en partie dans le second et en partie dans le troisième, et que l’autre quart n’appartient qu’à lui seul ; que le second n’a en propre qu’un huitième de son contenu, et que les sept autres huitièmes sont reproduits soit par le premier, soit par le troisième, d’ordinaire par tous les deux ; enfin, que les deux tiers du troisième lui sont communs avec l’un ou avec l’autre des deux précédents, et qu’il s’en distingue par l’autre tiers.

Comment se fait-il que des écrits qui, dans leur

— Matth., ix, 9, et Luc, v, 27; — Matth., x, 3, et Luc, vi, 16;

— Matth., vii, 41, et Luc, xi, 43; — Matth., xxv, 44-30, et Luc, xix, 41-20.

plus grande partie, présentent tant de traits communs, offrent en des passages assez nombreux des différences Tellement considérables? Sans doute, ainsi que le fait remarquer Bleek,ils se ressemblent plus qu’ils ne diffèrent ; mais, plus leurs ressemblances sont nombreuses et frappantes, plus aussi leurs différences doivent étonner, et les difficultés du problème qu’ils soulèvent consistent moins à découvrir par quel concours de circonstances ils ont entre eux une si grande analogie, qu’à expliquer comment des différences, en un certain sens trèsprofondes, ont pu prendre place dans des écrits auxquels un air bien marqué de parenté ferait supposer une même origine.

De nombreuses hypothèses ont été proposées pour résoudre ce problème. Elles ont toutes, à mon avis, le défaut commun d’étre plus propres à rendre raison des ressemblances que des différences. Très-satisfaisantes, et toutes presque au même degré, tant qu’il n’est question que d’expliquer les analogies qui se remarquent entre les trois Évangiles synoptiques, elles deviennent singulièrement embarrassées et pleines d’invraisemblances, quoique, à vrai dire, à des degrés différents, quand il s’agit d’indiquer les origines des passages différents ou contradictoires.

Aucune de ces hypothèses n’a réussi à triompher décidément de toutes les autres. Encore aujourd’hui elles ont toutes des partisans. Chacune d’elles a été

5i ÉTUDES CRITIQUES

tournée et retournée dans tous les sens, modifiée de mille manières différentes. Leur histoire est une des parties les plus curieuses des travaux bibliques modernes. Elles portent d’ailleurs sur un problème du plus haut inlérêt et de la solution duquel dépend la solution d’une foule d’autres problèmes relatifs aux origines de l’Église chrétienne. On ne saurait s’étonner de la persistance avec laquelle il a été étudié depuis le moment qu’il a été posé.

Il n’entre pas dans mon plan de faire connaître les diverses formes qu’on a successivement données à ces différentes hypothèses pour les soustraire autant que possible, aux objections qu’elles soulèvent. Je dois ici me borner à donner une idée des trois ou quatre systèmes généraux auxquels elles peuvent toutes se ramener.

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