‹ Études critiques sur la Bible, Nouveau TestamentChapitre 7 sur 23 · IL · texte numérisé non relu

IL

L’hypothèse, qui a dû se présenter le plus naturellement à l’esprit, dès qu’il a été question d’expliquer les rapports d’écrits qui semblent à première vue se reproduire l’un l’autre, c’est que celui des trois qui avait été composé le premier, avait servi de

modèle à celui qui était venu le second par ordre de date, et que ces deux Évangiles avaient été ensuite les documents employés par l’auteur du dernier Cette hypothèse peut donner lieu à six combinaisons différentes 2 ; dont aucune n’a manqué ni de partisans ni de contradicteurs. Mais sous quelque forme qu’elle ait été présentée, cette supposition a toujours échoué devant une difficulté qu’elle a vainement essayé de tourner ou de surmonter. Elle ne peut expliquer en effet comment il se fait qu’il y ait dans chacun de nos trois Évangiles synoptiques des traits d’une importance considérable, essentiels en quelque sorte dans l’histoire de Jésus-Christ, qui manquent dans les deux autres.

Pourquoi, si l’auteur du troisième Évangile a connu le premier et s’en est servi, a-t-il négligé des faits et des enseignements aussi importants que ceux qui sont contenus dans Matthieu, ix, 27-34; xiii, 24-35; xvii, 24-27; xviii, 10-35; xxi, 17-

1 Grolius, le premier, mit cette opinion en avant : « Lucas lier Matlliæi et Marci historias anxit, ut ubi res easdem narrat eadem quoque verba non raro usurpet. » Grot. Annot. ad Eran. Luc. Mill trouva qu’il n’y avait rien de plus évident que les emprunts faits par Luc, à Matthieu et à Marc. Millii Prolegomena in N. T., § 109. Wetslcin n’est pas d’un autre sentiment, Prœf. ad Marc, et Lucam.

5 Ces six combinaisons sont : 1» Matthieu, Marc, Luc; 2° Matthieu, Luc.Mnrc ; 3° Marc, Matthieu, Luc ; 4° Marc, Luc. Matthieu ; 5>>Luc, Matthieu, Marc; 6° Luc, Marc, Matthieu.

22; xxii, 34-40; xxvi, 6-13; xxvn, 28-31 '? Il y a entre autres dans le premier Évangile une série de péricopes (xiv, 22-xvi, 12) qui manquent complètement dans Luc. Dira-t-on qu’elles ne se trouvaient pas primitivement dans l’Évangile de Matthieu, qu’elles n’y ont été introduites que plus tard, que Luc par conséquent ne les connaissait pas, et qu’ ainsi s’explique le silence qu’il garde sur tout ce qui y est rapporté? Supposition absolument gratuite, inventée pour le besoin de la cause et qui n’a pas en sa faveur l’ombre même d’une preuve. Ce passage ne se distingue du reste du premier Évangile ni par le fond ni par la forme *. Si Luc qui, comme il l’annonce lui-même dans son prologue, cherchait avant tout, à être aussi complet que possible, ignore les faits rapportés dans cette partie de l’ouvrage de Matthieu, c’est tout simplement parce qu’il ne connaissait pas cet ouvrage; on ne saurait en trouver d’autre raison.

Pourquoi, si l’auteur du premier Évangile a connu le troisième et lui a fait des emprunts, en at-il laissé de côté tant de récits qui allaient si bien à son but? Par exemple tous ceux qui se trouvent dans Luc, iv, 15 et suiv., vu., 11-17, 36etsuiv.,

1 Berlholdt, Einleit. in sâmmentl. Schriften des A. md N T., t. III, p. 1464.

- Réville, Études critiques sur l’Évangile selon saint Matthieu , p. <47.

vin, 36-50, xix, 1-10, xx, 21 et suiv., etc. *, et surtout la longue série de faits et de discours rapportés dans ix, 51-xvm, 14? L’omission complète de tous ces passages dans le premier Évangile serait inconcevable, si en effet son auteur avait eu l’écrit de Luc sous les yeux 3 ? Pourquoi n’auraitil pas mentionné les noms, les détails et les diverses circonstances qu’indique le troisième Évangile et qui auraient si bien complété ses récits i . Pourquoi enfin serait-il resté plus vague, moins explicite que le modèle qu’on lui suppose 4 ?

Si l’auteur du second Évangile avait extrait du premier la plus grande partie de son ouvrage, ou s’il était l’abréviateur à la fois du premier et du troisième, comme on l’assure d’ordinaire, pourquoi aurait-il négligé certaines parties de ces deux Évangiles ? Il ne servirait de rien de répondre qu’il n’a voulu en faire qu’un résumé, quand on le voit donner de plus grands détails qu’eux sur plusieurs autres points 5 . Rien ne ressemble moins à un résu-

' Bcrtholdl, ibid,, t. III, p. 1140.

2 Réville, ibid , p. 117.

3 Comparez : Luc , iii, et Matth,, ht, 17 ; — Luc, vm, 41 et 42, et Matth., ix, 18; — Luc, vu, 18, et Matth., xi, 2; — Luc , xxn, 8, et Matth., xxvi, 17; — Luc, xxiii, 50, et Matth., xxvu, 57.

4 Comparez : Matth., vi, 26, et Luc, xvi, 14; — Matth., vm, 14-17, et Luc, iv, 38—41 ; — Matth., ix, 2-8, et Luc, v, 17-26; Matth., ix, 9-17, et Luc, v, 27 et 28.

B Berlholdt. ibid., t. III, p. 1146. Comparez : Marc, ii, 3 et 4, et Matth., vm, 2; — Marc, n, 13; Matth., ix, 9, et Luc,

mé, à un abrégé que le second Évangile. S’il ne contient pas tout ce que renferment le premier et le troisième, il a des traits et même des péricopes entières qui lui sont propres et qui ne se trouvent pas dans les deux autres 1 ; dans les passages qu’il a en commun avec eux, il est plus riche en détails 2 ; en somme, il a uu caractère moins impersonnel et, en un certain sens, il présente plus de mouvement et de vie que les écrits de Matthieu et de Luc.

On a cru pouvoir faire disparaître toutes les difficultés inhérentes à cette hypothèse par la supposition supplémentaire qtie Luc, en outre des deux premiers Évangiles, aurait eu encore à sa disposition d’autres documents, et que Matthieu aurait pu connaître, d’une manière ou d’une autre, d’autres faits que ceux qui sont rapportés dans le second et dans le troisième Évangile \ Je ne saurais voir en quoi cette nouvelle hypothèse, ajoutée à la précédente,

v. 27; — Marc, m, 1-6, Matth., xn, 9-14, et Luc, vi, 6-11 ; — Marc, lu, 34, et Malth., x» 49; — Marc, iv, 10, Matth., Xlll, 10, et Luc, viii, 9; — Marc, iv, 34, et Matth., xin, 34; — Marc, iv, 35, Matth., xm, 28, et Lttc,vm, 22; — Marc, iv, 36-42, Matth., viii, 23-27, et Luc, vm, 23-23; — Marc, vu, 17, et Matth., xv, 15; — Marc, vm, 15-21, et Matth., xvi, 7-12 ; — Marc, i, 45, et Luc, v, 15, etc.

1 Marc, h, 27; — m, 7,-11 ; — iv, 26-29; — vu, 32- 37 ; — vm, 22,-26; — xi, 11-14; — xm, 33-37; — xiv, 50-52.

2 Marc, i, 13; — n, 3—4 4; — ni, 17: — iv, 38; — v, 2-8, 25; — vi, 44-30; — vm, 26-32-37; — viii, 22-26; — ix, 3; — x, 42, xv, 22.

3 Çelte forme particulière du système de la dépendance mu-

donnerait à celle-ci la force qui lui manque. Elle expliquerait à la rigueur l’origine de ce que chaque Évangile synoptique contient de plus que les autres, mais elle ne donne la raison ni des lacunes ni des différences qu’il présente, et c’est précisément là ce dont il faudrait rendre compte.

Un critique allemand, Saunier, a cru pouvoir sauver ce système des objections qu’on lui oppose, du moins pour ce qui concerne Marc, par cette singulière supposition que cet évangéliste n’avait pas sous les yeux Matthieu et Luc, au moment qu’il écrivit son ouvrage, qui n’en est cependant qu’une sorte de reproduction, mais qu’il les avait lus si souvent qu’il avait gravé dans sa mémoire une grande partie des faits racontés par l’un et par l’autre. Il faut ajouter que, dans cette supposition, il n’aurait pas retenu avec la même facilité les discours de Jésus-Christ, consignés dans le premier et dans le troisième Évangile, et c’est ce qui fait que son ouvrage s’étend peu sur l’enseignement du Seigneur, et que dans les quelques discours qu’il en rapporte, il ne suit ni Matthieu ni Luc, tandis que presque tous les faits qu’il contient se retrouvent soit dans l’un soit dans l’autre * .

luelle des Évangiles synoptiques a été principalement développée par Paulus, dans Heidelb. Jahrb., 1812, numéros 17 ot 18.

1 H. Saunier. Ueber die Quellen des Évang. des Marcus, Berlin, 1825, in-8.

Cette hypothèse ne mérite pas même d’être discutée. Je n’en ai parlé d’ailleurs que pour donner une idée des imaginations auxquelles on a été obli gé d’avoir recours, pour écarter les objections qui s’élèvent en foule contre le système de la dépendance de rédaction des Évangiles synoptiques. Mais fût-elle aussi solide qu’elle est en réalité dénuée de preuves et même de vraisemblance, il resterait toujours à expliquer comment il se fait que le troisième Évangile diffère sous tant de rapporls du premier, si c’est Luc qui a suivi Matthieu, ou que le premier diffère tellement du troisième, si l’on veut que ce soit Matthieu qui ait suivi Luc.

Dans quelque ordre qu’on place les Évangiles synoptiques, quelque combinaison que l’on adopte, il demeurera toujours évident que ceux qui ont été écrits les derniers ne rapportent pas tous les faits contenus dans ceux qui ont été écrits antérieurement, et cette absence qui, au point de vue du système de la dépendance, ne peut être considérée que comme une omission, ne peut recevoir aucune espèce d’explication satisfaisante. C’est contre cet écueil que viendra constamment se briser cette hypothèse.

§ ÏII.

Sera-t-on plus heureux en cherchant dans des écrits antérieurs les documents d’après lesquels ont été composés nos Évangiles synoptiques? Leclerc le premier proposa cette solution 1 . Elle a été adoptée plus tard par un grand nombre de théologiens, parmi lesquels on peut citer entre autres Priestley, Michaelis, Koppe, Feilmoseret Schleiermaeher.

Ce que Luc dit , dans son prologue , des nombreux écrits évangéliques qui existaient de son temps, dont son propre ouvrage n’est, selon toutes les vraisemblances, qu’une simple combinaison, et qu’il avait dans tous les cas consultés, pourrait bien permettre de supposer que Matthieu et Marc eurent également à leur disposition des documents analogues, peut-être même ceux dont parle l’auteur du troisième Évangile. Cette hypothèse aurait ainsi une base historique, et, comme le fait remarquer Gieseler 2 , elle donnerait un moyen d’expliquer à

1 Clericus, Hist. eccles., Amslerd., 4746, p. 429.

2 Gieseler, Hist. krit. Versuch über die Entstelmng und die frühest. Schicksale der schriftl. Évangelien, p. 38.

la fois les ressemblances et les différences des trois Évangiles, en rapportant les premières à des sources communes, et les secondes à des sources différentes.

A première vue, cette solution paraît fort satisfaisante. Les choses changent un peu de face, quand on y regarde de près, et l’on ne tarde pas à voir s’élever bien des difficultés, une entre autres sur laquelle il convient d’appeler l’attention du lecteur.

On suppose que les écrits antérieurs à nos Évangiles étaient de peu d’étendue et n’embrassaient chacun qu’une partie de la vie de Jésus-Christ. Ce qui est plus certain, s’il faut du moins s’en rapporter à Luc, c’est qu’ils ne suivaient pas l’ordre chronologique ou qu’ils laissaient à désirer sous ce rapport, ce qui signifie simplement qu’ils présentaient les faits de la vie du Sauveur dans un ordre tout autre que celui qui est adopté par l’auteur du troisième Évangile. Or, comme le second et le troisième Évangile, et il faut ajouter le premier à partir du chapitre xiv, s’accordent en général dans la manière dont ils disposent la suite des événements, on se demande d’où viendrait cette ordonnance presque identique, si leurs auteurs avaient écrit d’après les documents dont il vient d’être parlé , et cette difficulté est d’autant plus sérieuse que l’ordre dans lequel les actes de la vie de Jésus- Christ sont rapportés dans les trois synoptiques, est

entièrement arbitraire, et ne répond pas à la réalité des choses.

Renonçant à l’hypothèse de sources multiples et diverses, un grand nombre de théologiens ont cru trouver l’origine de nos Évangiles synoptiques dans un document antérieur unique, qu’on a désigné sous le nom d’Évangile primitif. Semler avait déjà indiqué cette hypothèse 1 ; mais c’est au nom d’Eichhorn qu’elle se rattache; elle doit en effet l’importance qu’elle a acquise dans le monde théologique à l’érudition et à l’esprit investigateur de ce célèbre critique.

Que ce document primitif soit l’Évangile des Hébreux, comme le supposa Lessing et après lui Niemeyer, Weber et Venturini, ou cet écrit araméen de l’apôtre Matthieu, dont nous parle Papias et qu’il commenta, ainsi que l’ont admis Corrodi, Schmidt et plusieui’s autres, ou bien encore quelque ouvrage inconnu et depuis longtemps perdu, comme, en l’absence de toute donnée historique, Eichhorn était disposé à le croire, l’hypothèse reste toujours la même et donue lieu à des combinaisons qui peuvent être plus ou moins compliquées, mais qui présentent toujours une grande analogie.

Un document unique pourrait bien expliquer les

1 Semler, Anmerkungen zur Towson’s Abhandl. über die vier Évangelieti , l. II, pages 146, 147, 221, 290.

64 ÜDES CRITIQUES

passages communs à nos trois Évangiles synoptiques; mais il ne saurait rendre compte ni des différences qu’ils renferment, ni surtout de l’absence dans l’un d’eux des sections qui se trouvent dans les deux autres. A la rigueur, ce qu’un Évangile a de plus que les deux autres pourrait être le résultat des informations particulières qu’a eues son auteur, et les différences qui le distinguent, le fait du remaniement qu’aurait subi le document primitif; mais on ne peut voir pour quelles raisons un évangéliste aurait omis les péricopes qui, se trouvant dans les deux autres, ont dû nécessairement faire partie du document qui leur servait également de guide, ou bien encore si ces péricopes manquaient au document primitif, comment les deux autres se sont accordés à les emprunter à une même source.

Cette difficulté disparaît, si l’on admet que les trois évangélistes ont eu sous les yeux des recensions différentes du même Évangile primitif. Et rien n’est plus probable, plus naturel que l’existence de ces diverses récensions. Il dut se faire en effet que les chrétiens, entre les mains desquels tomba cette histoire primitive de Jésus-Christ, s’empressèrent de la copier et de la compléter par le récit des actes de la vie du Sauveur qui venaient à leur connaissance et qui n’y étaient pas rapportés.

Ce fait admis, voici comment, dans cette hypothèse, on rend compte des ressemblances et des

différences de nos trois synoptiques. Toutes les sections qui leur sont communes se trouvaient dans l’Évangile primitif et par conséquent dans toutes les révisions qui en avaient été faites. Quant aux sections communes à deux Évangiles seulement, elles s’expliquent par cette circonstance que la récension qui contenait ces sections ne fut connue que des auteurs de ces deux Évangiles. Enfin, s’il est d’autres sections qui ne sont propres qu’à un seul Évangile, c’est que l’auteur de cet Évangile eut seul à sa disposition la recension qui les renfermait, à moins qu’on n’aime mieux supposer qu’il en puisa la connaissance à d’autres sources.

Toutes ces révisions diverses de l’Évangile primitif étaient en langue araméenne, d’après le système qu’Eichhorn exposa d’abord '. Matthieu, Marc et Luc traduisirent en grec celles dont ils se servirent. Mais alors comment expliquer l’accord dans les expressions que présentent si fréquemment nos trois synoptiques ? Les diverses traductions d’un même ouvrage s’accordent rarement dans les termes. Un critique anglais, Marsh, avait eu occasion de s’en convaincre en comparant plusieurs versions anglaises de nos Évangiles. Il entreprit de faire disparaître cette difficulté en même temps que quelques autres que laissait encore subsister l’hypothèse de l’Évangile primitif.

' Dans YAlyemeine Bibliotheck, année 1794.

Dans ce but, il admit l’existence des huit pièces suivantes : 1° un Évangile primitif écrit en araméen; 2° une traduction grecque de cet Évangile ; 3° une recension araméenne du document primitif, que nous désignerons par la lettre A ; 4° une autre récension araméenne, que nous appellerons B ; 5° une troisième récension C, composée de A et de B combinés ensemble; 6° une copie de A contenant certaines additions; 7° une copie de B, contenant aussi des additions, mais différentes de celles qui se trouvaient dans la copie de A ;8° enfin une dernière récension araméenne que nous appel lerons D.

Voici maintenant comment, d’après Marsh, nos trois Évangiles synoptiques furent composés au moyen de ces diverses pièces.

Matthieu, qui écrivit son Évangile en araméen, se servit de la copie de A contenant des additio ns (le n° 6), et de la récension D du document primitif.

Luc employa la copie de B contenant des additions (le n° 7), la récension araméenne D, et enfin la traduction grecque de l’Évangile primitf.

Marc puisa ses matériaux dans la récension G et s’aida de la traduction grecque.

Enfin celui qui traduisit en grec l’Évangile de Matthieu consulta, dans ce travail, la traduction grecque de l’Évangile primitif, l’Evangile de Marc et des fragments de l’Évangile de Luc.

Si l’on se représente le problème à résoudre, on verra facilement combien toutes ces suppositions étaient bien imaginées pour en résoudre toutes les difficultés.

Les parties semblables de Matthieu et de Luc sont expliquées par l’emploi commun du document D ; les parties propres au premier par la copie de A contenant certaines additions, et les parties propres ausecond parla copie de B contenant certaines autres additions. Les ressemblances de Marc d’un côté avec Matthieu, et de l’autre avec Luc, trouvent leur raison dans l’usage que fit cet évangéliste du document C, sorte de combinaison abrégée des pièces dont les deux autres évangélistes firent usage. Enfin les ressemblances dansles expressions destroisEvangiles synoptiques ont leur origine dans l’emploi de la traduction grecque du document primitif par Luc et par Marc, et dans l’usage qu’en fit aussi le traducteur de Matthieu, qui eut soin de modeler son travail sur l’Évangile de Marc et sur les passages de Luc qu’il avait sous les yeux.

Quelque liberté que Marsh se fût donnée dans ses inventions, son explication parut encore insuffisante, sous plusieurs rapports, à Eichhorn. Il lui sembla surtout tout à fait invraisemblable que le traducteur de Matthieu eût consulté les Évangiles grecs de Marc et de Luc, et il crut devoir chercher un nouvel expédient pour expliquer les ressem-

• blances verbales que présentent les Évangiles synoptiques. Il le trouva dans la supposition complémentaire d’une traduction grecque de la récension A, et d’une autre traduction grecque de la récension B, traduction dont l’auteur aurait eu sous les yeux la traduction (le n<> 2) du document primitif. Malgré cette complication nouvelle, le problème n’est résolu tout entier, de l’aveu môme d’Eichhorn, que si l’on admet de nombreuses interpolations dans les Évangiles de Matthieu et de Luc.

Il est inutile de discuter cette hypothèse; deux observations suffisent pour la faire rejeter : d’un côté, elle ne s’appuie sur aucune donnée historique, qt de l’autre, cet amas de pièces toutes indispensables pour que le système ne s’écroule pas aussitôt, ne présente pas le moindre degré de vraisemblance.

La seule modification un peu importante qui y ait été introduite depuis est due à Gratz. Ce critique suppose que l’Évangile primitif fut traduit de bonne heure en grec, probablement quand on commença à prêcher la religion nouvelle aux païens. Cette traduction, enrichie de quelques sections nouvelles, servit de thème à Luc et à Marc. Celuici y ajouta tous les passages contenus dans les chapitres vi, 40 à vm, 26, et celui-là y fit aussi quelques additions considérables. Matthieu ajouta vingt et une sections à l’Évangile primitif araméen, et celui qui traduisit en grec ce nouvel ouvrage se

servit, pour sa version, des passages appartenant au document primitif de l’Évangile de Marc, auquel il emprunta aussi quinze autres sections. Ce n’est' pas tout encore ; plus tard on fit passer dans l’Évangile de Matthieu traduit en grec, quelques portions de celui de Luc, et celui-ci reçut aussi des additions puisées dans celui-là *.

Inutile de faire remarquer que toutes ces combinaisons, fort ingénieuses du reste, n’ont pas la moindre base historique, qu’elles ont été imaginées par le besoin de la cause et qu’elles ne s’appuient que sur des comparaisons plus ou moins arbitraires de divers passages des trois Évangiles synoptiques.

L’hypothèse de l’Évangile primitif n’a pas été cependant tout à fait abandonnée ; cette cause n’est pas encore perdue, s’il faut en croire Wilke 1 2 ; M. Hilgenfeld partage cette opinion, et il n’est pas probablement le seul. Cette hypothèse est, en effet, séduisante. Quand on examine les Évangiles synoptiques, on ne peut s’empêcher de croire qu’ils ont un fond commun : de là, à admettre que ce fond commun constituait primitivement un ouvrage particulier, il n’y a qu’un pas. Mais l’on ne peut aller plus loin, sans se perdre dans le champ vague et illimité des conjectures.

1 Origine des rapports et des différences qu'offrent entre eux nos trois premiers Evangiles, par J. Æschimann, p. 42-63.

* Wilke, Dec Urevangelist, p. 636.

§ iv

Le problème dont l’hypothèse de l’Évangile primitif avait tenté vainement l’explication, Gieseler entreprit de le résoudre par la tradition orale. Déjà Eckermann, en 1796 et plus tard en 1806 1 et, après lui, Kaiser, en 1813 2 , avaient, en combattant le système d’Eichhorn , essayé de ramener les analogies que présentent les trois premiers Évangiles à la tradition orale, qui se serait, à ce qu’ils pensaient, stéréotypée, pour ainsi dire, de bonne heure et se serait répandue en tous lieux sous des termes identiques. Gieseler a donné à cette hypothèse nouvelle des développements aussi considérables que pleins d’intérêt, dans un ouvrage publié en 1818 sur l’origine des Évangiles 3 . Il cherche à l’établir en montrant : 1° qu’elle suffit pour expliquer les divers

* Eckermann, Theolog. Beitrœge, t. V, 2 e art., p. 155, 209 et suiv., et Eklœrung aller dunkeln Stellen des N. T., t. I, préf., p. xi et xii.

* Kaiser, Biblische Théologie, 1 . 1, p. 224.

3 Hist. krit. Vermch über die Entstehung und die frühesten Schicksale der schrifllichen Èvangelien, Leipz., 1718, in-8 de 203 pages.

SUR LA BIBLI-:

rapports, soit d’analogie, soit de différence des Évangiles; 2° qu’elle est historiquement vraisemblable, et 3° enfin, qu’elle trouve sa confirmation dans certains indices qui peuvent se dégager de l’histoire de la primitive Église.

Que cette hypothèse puisse expliquer las passages correspondants des trois Évangiles synoptiques, c’est ce qu’on ne saurait mettre en doute. Si les auteurs de ces ouvrages ont puisé leurs renseignements dans la tradition orale ; s’ils n’ont même eu d’autre but que de mettre par écrit ce qui se racontait généralement, dans le milieu où ils vivaient, de la vie et de l’enseignement du Seigneur, ils ont dû dans bien des points rapporter les mêmes faits et les mêmes discours dans un ordre à peu près identique, la tradition s’étant sans doute, de bonne heure, fait un thème, sinon absolument invariable, du moins arrêté dans son ensemble et ses parties les plus essentielles.

J’ai déjà fait observer que l’accord qui règne entre les trois premiers Évangiles, est d’autant plus marqué, que les faits rapportés sont d’une plus haute importance. Cette circonstance estinexplicable par l’hypothèse d’un Évangile primitif écrit ; elle trouve au contraire une explication fort simple et fort naturelle dans l’hypothèse de Gieseler. Il était, en effet, dans l’ordre des choses que la tradition fût plus solidement établie pour les faits essentiels que .

pour les faits secondaires, dans le récit desquels elle pouvait, sans de graves inconvénients, être plus lâche et moins précise.

Les différences qui se remarquent entre les trois Évangiles synoptiques et pour l’explication desquelles Eichhorn, Marsh et tous les autres partisans de l’hypothèse de l’Évangile primitif, ont été obligés de recourir à des combinaisons si compliquées et si pleines d’invraisemblances, trouvent assez facilement leur raison dans l’hypothèse de la tradition orale. On peut croire, en effet, ou bien que chacun des évangélistes ne prit dans la tradition que ce qui convenait le mieux au temps, au lieu, au but particulier qu’il avait en vue, ou bien encore que la tradition n’était pas répandue avec la même abondance dans toutes les églises du premier siècle et ne fournissait partout ni la même richesse ni peut-être les mêmes traits de détail. Il y a encore d’autres considérations par lesquelles on pourrait s’expliquer comment il a pu se faire que, tout en puisant à la même source, mais placés dans des circonstances différentes, les évangélistes aient produit des œuvres qui se distinguent, en plusieurs points, les unes des autres.

Cette hypothèse fait encore disparaître les difficultés soulevées contre nos Évangiles par les citations que les Pères apostoliques font des actes et des paroles de Jésus -Christ, citations dont

les unes ne rappellent que de loin les textes de nos livres saints et dont les autres n’ont aucun rapport avec ce qu’ils contiennent. Les Pères apostoliques ont, aussi bien que les évangélistes, puisé dans la tradition orale, et il n’est pas plus étrange que, dans ce qu’ils rapportent de la vie et des discours du Seigneur, ils diffèrent de Matthieu, de Marc et de Luc, qu’il ne l’est que ceux-ci diffèrent entre eux.

Enfin cette hypothèse rend compte de ce fait fort difficile à expliquer dans toute autre supposition, que nos Évangiles qui paraissent inconnusjusqu’au milieu du second siècle, prirent alors et presque en un clin d’œil une autorité incontestée dans les églises. Si l’on admet en effet qu’ils n’étaient que la reproduction de la tradition orale, on comprendra qu’ils durent participer au respect qu’on avait pour elle, dès qu’il devint nécessaire d’en appeler à des documents écrits ; et ce besoin fut la la conséquence des discussions avec les hérétiques ou, pour mieux dire, avec les gnostiques. L’ouvrage d’Irénée contre les hérésies nous apprend qu’il fallut opposer à leurs théories, qu’ils appuyaient sur des écrits apostoliques vrais ou supposés, non pas seulement l’enseignement constant de la tradition, mais encore le texte positif des Évangiles. Et c’est ainsi que, par la marche même des choses, sans bruit, sans entente des chefs des églises, l’autorité de ces écrits devint égale à

celle de la tradition, précisément parce qu’ils dérivaient d’elle, qu’ils la reproduisaient en général exactement et qu’ils pouvaient, par conséquent, lui être substitués avec tout l’avantage d’un témoignage écrit sur un témoignage oral.

Tout cela ne put se faire, toutefois, qu’à la condition que la tradition orale eût pris une forme assez arrêtée pour pouvoir être reproduite, sous des termes ou identiques ou du moins analogues, dans des écrits d’auteurs différents. En a-t-il été ainsi ? Gieseler n’y trouve rien d’improbable.

Les apôtres étaient des hommes simples, d’une même culture d’esprit; ils durent concevoir les enseignements de leur Maître à peu près d’une manière identique. Leur langue, le syro-chaldéen, se prêtant peu à de grandes combinaisons de style, leurs idées durent revêtir une forme semblable. Ajoutez qu’ils vécurent longtemps ensemble, et qu’ils s’entretinrent très-souvent, soit pendant la vie de Jésus, soit après 1 , de ce qu’ils avaient vu et entendu. 11 put bien résulter de l’ensemble de ces circonstances une forme commune, stéréotypée en quelque sorte, de leurs croyances, de leurs souvenirs et de leurs espérances.

Les disciples des docteurs en Israël avaient coutume de graver dans leur mémoire les paroles de

1 Eusèbe, Hist. ecclet., lib. V, cap. 18.

leurs, maîtres et de les transmettre ensuite à leurs propres élèves, telles qu’ils les avaient reçues euxmêmes 1 . Les apôtres ne firent pas autrement. Après avoir retenu dans leur forme originale les enseignements du Seigneur; après s’être fait, dans leurs longs entretiens, quand il ne fut plus avec eux, un thème uniforme de leurs souvenirs communs 2 , ils propagèrent tous un même Évangile dans les diverses contrées où ils apportèrent la foi nouvelle.

Il n’y a donc rien d’invraisemblable dans cette hypothèse d’une sorte de cycle évangélique, transmis dans l’Église primitive avec la même fidélité que les poèmes homériques l’avaient été pendant des siècles, dans la Grèce antique, avant d’être mis par écrit. Cette probabilité se transforme presque en certitude, quand on voit qu’un même fait rapporté plusieurs fois dans le livre des Actes, l’est toujours dans les mêmes termes 3 , et que dans les Ëpîtres les mêmes faits et les mêmes enseignements

1 Verba præceptoris sine ulla immutatione, ut prolata ab illo fueranl, erant rccitanda, ne diversa illi affîngeretur senlenlia. Wacliner, Antiq. hebr., t. I. p. 253, § 25. Les répétitions exactes des paroles du Maître dans Luc, vii, <9 et 20, xtx, 34 et 34, viennent à l’appui de cette thèse.

* Ce n’est qu'ainsi qu’on peut expliquer les discours plus ou moins longs de Jésus-Christ rapportés dans nos Évangiles. Personne ne voudra sans doute supposer que les apôtres eussent eu soin de prendre des notes pendant la vie de leur Maître.

3 Comparez Actes ix, 2-8, avec xxii, 5-44, et xxvi, 42-48 ; Actes x, 30, avec x, 30-32, et xi, 43 et U; Actes x, 10 46, avec xi, 5 40.

sont, à peu d’exceptions près, présentés avec les mêmes expressions Paul répète fort souvent que son Évangile ne diffère en rien de celui des autres apôtres, et l’on peut croire qu’il entendait parler, non pas seulement d’une ressemblance générale de faits et d’idées, mais encore d’une ressemblance verbale, si l’on peut du moins tirer quelque induction de l’accord de son récit de l’établissement de la sainte Gène, dans sa première Épître aux Corinthiens 2 , avec le récit tout à fait identique qu’en fait le troisième Évangile 3 .

C’était une opinion générale dans les premiers siècles de l’Église, que les enseignements de Jésus- Christ avaient été confiés à la mémoire des apôtres. On en a la preuve dans un passage des Récognitions, ouvrage qui, quoique n’étant qu’une fiction, nous retrace cependant les croyances ou, si l’on aime mieux, les préjugés de l’époque à laquelle il fut écrit. Dans le passage dont il est ici question, l'auteur de ce livre fait parler l’apôtre Pierre, comme tous les chrétiens croyaient alors qu’il aurait pu le faire : « Je me réveille toujours de moimême au milieu de la nuit, lui fait-il dire, et le sommeil ne s’empare plus ensuite de moi. C’est

1 J. D. Schulze, Der sr.hr iftstell. Charakter und Werth des Johannes j p. 15-35, 47-50.

2 Galat., 1 , 6, 9; / Corinth., xv, 11 ; 8 Corinlh., xi, 4 et 5.

3 J Corinth., xi, 23-25.

l’effet de l’habitude que j’ai prise de rappeler à ma mémoire les paroles de mon Seigneur, que j’avais entendues, afin de pouvoir les retenir fidèlement *. »

Le respect que l’on avait pour la tradition dans l’Église primitive, est également une preuve qu’on la tenait pour la reproduction exacte, verbale même, de l’enseignement de Jésus-Christ et des apôtres. On peut conclure de certains passages des plus anciens Pères de l’Église, qu’ils ne se bornaient pas à en retenir le sens général, mais qu’ils s’efforçaient de la fixer daus leur mémoire dans les termes mêmes sous lesquels elle était propagée. « Je puis rapporter , écrivait Irénée dans sa vieillesse à un chrétien du nom de Florinus, les discours que Polycarpe faisait au peuple, le récit des entretiens qu’il avait eus avec Jean et avec les autres qui avaient vu le Seigneur, et de ce qu’ils lui avaient appris de sa doctrine et de ses miracles, en quoi il n’y avait rien qui ne s’accordât parfaitement avec ce que nous lisons dans l’Écriture sainte. Dieu m’a fait la grâce d’écouter toutes ces choses avec une attention extraordinaire, de les écrire, non sur du papier, mais dans mon cœur, et de les répéter continuellement 2 . »

* Recognitiones Clementis, lib. II, cap. 1 .

* Eusèbe, Hist. eccles. lib. V, cap. xx.

Gieseler fait observer qu'il est encore question, au iv° et au v e siècle, d’un enseignement non écrit 1 2 , qu’il n’était pas permis de confier au papier, et qu’il fallait graver dans son cœur et dans sa mémoire *. L’invocation qui précédait la formule de l’institution de la Cène, et celle qui la suivait, aussi bien que la confession de foi, ne purent, pendant longtemps, être transmises qu’oralement ; il était interdit de les mettre par écrit 3 . Comment expliquer une semblable défense, à une époque où des milliers de livres avaient été déjà composés sur toutes les diverses parties de la religion chrétienne, autrement qu’en y voyant un souvenir plus ou moins superstitieux d’un ancien ordre de choses, dans lequel l’enseignement religieux tout entier était donné de vive voix et n’était conservé que par la mémoire 4 ? »

Telles sont les principales considérations sur lesquelles Gieseler appuie son hypothèse. La plupart d’entre elles reposent sur des faits incontestables, on ne saurait le nier; elles témoignent toutes d’une profonde connaissance de l’antiquité chrétienne; elles établissent avec une irrécusable évidence que

1 'H iyfaupa StSaoxaXirr, -roi ifpzcpx rüç iwcXiioixc [xuoripia. Iiasilp, De Spiritu Sancto, cap. 27.

2 Cyrille de Jérusalem, Catech. 5 De fidei dogm.

5 Augustin, serin. 12, dans Opéra ed. Benediet., t. V, p. 553. Jérôme, episl. 61, ad Pammaek., cap. 9.

1 Gieseler, ibid., p. 107-111.

les paroles de Jésus-Christ et le récit de sa vie furent transmis pendant longtemps par la tradition orale, sous une forme arrêtée, et il serait difficile de ne pas admettre que la tradition n’ait été, en définitive, la source à laquelle ont puisé les auteurs autant des Évangiles qui ont été reçus dans le recueil du Nouveau Testament, que de ceux qui n’j ont pas été admis et qui avaient cours à la fin du premier siècle. C’est là, d’ailleurs, ce que Luc nous apprend dans son prologue, quand il nous dit que l’histoire évangélique avait été déjà écrite à plusieurs reprises, d’après ce qu’en avaient transmis des témoins oculaires * .

Et cependant l’hypothèse de Gieseler ne rend pas un compte satisfaisant de la formation de nos Évangiles synoptiques \ Quelques rapides observations suffiront pour en faire la preuve.

11 saute aux yeux qu’elle n’explique en aucune

4 Luc, i, 1 et 2.

a Ce n’est pas seulement de l’origine des trois Évangiles synoptiques que cette hypothèse prétend rendre compte; Gieseler l'applique également à l'Évangile de Jean et aux Évangiles apocryphes. Mais quand on compare le quatrième Évangile canonique aux trois premiers, on est conduit à ne pas le rapporter à une même tradition que les trois autres. Une difliculté du môme genre se présente pour les Évangiles apocryphes qui diffèrent si profondément des canoniques; on se demande par quel singulier jeu du hasard ils auraient emprunté à la tradition des discours do Jésus-Christ et des faits de sa vie, dont ni Matthieu, ni Marc, ni Luc n'avaient pas eu l’idée d’enrichir leurs écrits.

manière comment les paroles de Jésus-Christ, qui, dans le premier Evangile, se trouvent rapprochées sous la forme de discours suivis, ont pu, dans le troisième, être disjointes, liées à des circonstances différentes, et rapportées à d’autres moments de renseignement du Seigneur. Dira-t-on que la tradition ne formant pas un ensemble suivi, mais simplement un recueil sans liaison de sentences de Jésus et d’anecdotes sur sa vie, chaque évangéliste put en grouper, comme il lui sembla bon, les diverses parties? Mais alors comment se fait-il que Matthieu, Marc et Luc aient été si souvent, disons mieux, le plus souvent d’accord à en prendre les mêmes traits, et encore que, dans plusieurs parties importantes de leurs écrits, ils aient adopté une même manière de les grouper 1 ? On connaît soit par les autres livres du Nouveau Testament, soit par les écrits des Pères apostoliques , un certain nombre de paroles de Jésus-Christ qui ne se trouvent pas dans nos Évangiles synoptiques et qui faisaient partie cependant de la tradition. Il est étrange qu’elles aient été également négligées à la fois par Matthieu, par Marc et par Luc. On dirait

1 Comparez Marc, i, 21, îv, 13, et Luc, iv, 31, ix, 6; Matth., xiv, xvin, Marc, iv, 14, ix, 50, et Luc, xi, 7, 50; Matth., xix et xx, Marc, x, et Luc, xvin, 15-xix, 27; Matth., xxi, xxv, Marc, xi, xm, et Luc, xix, 28-xxi; Matth., xxvi et xxvii, Marc, xiv et xv, et Luc, xxii et xxhi.

qu’il y a eu entre eux une certaine entente sur ce qu’ils devaient prendre dans la tradition et sur ce qu’ils devaient en laisser de côté. Et, d’autre part, les différences qui distinguent leurs ouvrages prouvent bien, ce me semble, qu’ils n’ont pas agi de concert. Il y a donc encore ici un côté important du problème qui échappe à l’hypothèse de Gieseler.

C’est surtout quand on compare les récits que les trois Évangiles synoptiques contiennent de l’histoire de la Passion, qu’on reste convaincu qu’il ne suffit pas de renvoyer à la tradition orale comme à la source de ces écrits, pour donner une idée nette et complète de leur formation. Quand partout ailleurs l’harmonie la plus grande se remarque dans la marche des événements et dans la succession chronologique des diverses scènes, on voit ici la forme des récits varier, d’un auteur à l’autre, dans les expressions, dans les détails accessoires, dans tout ce qui peut tenir à l’individualité des narrateurs, à un bien plus haut degré que dans aucune autre partie de l’histoire évangélique. Ce fait incontestable, comme le fait remarquer M. Reuss, renverse l’hypothèse qui prétend résoudre le problème des rapports des Évangiles par l’action seule de la tradition orale. Si l’histoire évangélique avait été stéréotypée au point que plusieurs auteurs eussent pu, dans une complète indépendance l’un de l’autre, et à un demi-siècle environ de distance des événements

qu’ils rapportent, les raconter exactement dans les mômes termes, c’est bien certainement dans l’histoire de la Passion, dans la partie du récit la plus connue, la plus importante, la plus fréquemment répétée, que la relation aurait dû présenter le caractère le plus marqué d’uniformité aussi bien quant aux faits que quant aux expressions. Et c’est précisément là que la phraséologie est la moins identique, que les détails varient au plus haut degré, que l’individualité des récits se dessine le plus nettement .

Les systèmes que je viens d’examiner croient pouvoir résoudre, par une seule formule, le problème des rapports de nos trois Évangiles synoptiques. Les difficultés contre lesquelles ils se brisent également, montrent, ce me semble, avec une entière évidence, qu’il faut renoncer à chercher l’explication du mode de formation de ces trois écrits dans un seul et même fait. Au lieu donc de prendre le problème en bloc, si je puis ainsi dire, on arriverait peut-être à des résultats plus satisfaisants en le

1 Nouv. Revue de Théologie, t. II, pages 53 et 54.

divisant et en recherchant successivement les origines de chacun de nos Évangiles. Telle est la voie dans laquelle on est entré dans ces derniers temps.

Il me reste à faire connaître ce nouvel essai d’explication.

Page 1