‹ Études critiques sur les sources de l'histoire CarolingienneChapitre 2 sur 56 · Scripiores rerum Merovingicarum, II, p · texte numérisé non relu

Scripiores rerum Merovingicarum, II, p

2. M. Krusch {Ibid., ]». 509) pense que lo Dagobert honoré comme martyr à Stenay était Dagobert H, qui, d'après la Vila Wilfridi, aurait été mis à mort en G80, par la volonté des ducs et des évéques, lorsqu'il eut été défait jiar Thierry III. C'est l'ignorance du scribe ciiargé d'écrire la vie de saint Dagobert ([ui aurait fait un saint de Dagobert III, morl de maladie en 71(1, ;\ l'âge de ([uinze ans. — Ilenschen, dans sa dissertation ])e tribus Dagobertis (Anvers, 1650), pense (juc ce scribe était un moine de Oorze du xi' siècle et que celle vie aurait été écrite lorsque l'église <le Saint-Dagoberl à Stenay eut élé donnée à Gorze par Godefroi le Barbu en 1009. — Tout ce qu'on peut adirmer, c'est (|ue celle vie est une pure légende écrite au plus tôt au ix" siècle, au plus tard au xi°, plulôl au ix% lorsque Charles le Chauve lit reconstruire I église île Saint-Dagoberl {Vita, c. 14).

Si ces dernières vies se rattachent directement à de grands événements historiques et ont été écrites par des amis et des partisans de l'évêque d'Autun, toutes les autres vies de saints peuvent assez aisément se rattacher à l'un ou à l'autre des trois groupes que nous avons indiqués. Elles ont un caractère exclusivement religieux; elles ont été écrites par des prêtres ou par des moines préoccupés ou d'édifier les fidèles ou de les attirer dans les sanctuaires qui conservaient des reliques du saint dont ils célèbrent les vertus. Celles qui sont anciennes et authentiques retracent avec plus ou moins d'exactitude les grandes phases de la vie de l'Eglise pendant les vi% vif et yiif siècles. Bien que l'influence des grands centres de la vie religieuse, des sanctuaires ou des monastères célèbres s'y fasse surtout sentir, ajoutons que l'influence des grands personnages politiques n'en est pas tout à fait absente. Tous les hagiographes qui nous racontent la vie des saints du temps de Clovis ont grand soin de faire jouer à leurs héros un rôle dans la vie du roi franc. Ces renseignements, où l'on voit trop percer le désir de grandir l'importance du saint dont on exalte les vertus, ne doivent être accueillis qu'avec une extrême défiance.

Si les œuvres hagiographiques reflètent exactement les diverses phases de l'histoire religieuse, les chroniques et les histoires des vi°, vii^ et viii" siècles ne peuvent être comprises que si l'on marque leur rapport étroit avec les événements politiques et la société au milieu desquels elles sont nées. Au vi" siècle, les Francs ont eu beau étendre leur domination sur presque toute la Gaule, les Gallo-Romains ont encore conservé le vif sentiment de leur supériorité, de leur individualité, de leurs traditions antiques. Ils subissent l'influence de la décadence que l'arrivée des Barbares a brusquement précipitée, comme ils subissent le joug des conquérants; mais ils en souffrent, et le souvenir du passé est encore vivant en eux. Il y a déjà un mélange de races; il n'y a pas encore fusion. Nous n'invoquerons pas à l'appui de ce fait les Annales d'Arles dont M. Holder-Egger ^ a retrouvé la trace dans

l. Holdcr-Egger, Ueber die Wellchronik des sogenannten Sulpicius Severiis und slldgallische Annalen des funften Jahrhunderts. Gœttingen, 1875, in-S". — Voy. aussi, du nièiiie, les Untersuchungen ûber einlge annalistische Quellen zur Geschichte des 5. 7md 6. Jahrhunderts, i>art. I et II, dans le ISeues Archiv der Gesellschaft fur xltei'e deutsche Geschichtskunde, t. I, 1876. En examinant de près le texte de Grégoire de Tours, on constate qu'il a dû avoir à sa disposition un grand nombre de notes annalistiques écrites sur divers points du territoire de la Gaule. M. Arndt, dans la préface de son édition de Grégoire (Scrip-

Grégoire de Tours et dans une chronique de 733 intitulée, par erreur, Chronique de Sulpice Sévère, ni cette chronique ellemême, car il est difficile de tirer aucune conclusion de ces notes courtes et fragmentaires qui se rattachent d'ailleurs évidemment à la grande Chronique de saint Jérôme et aux Annales deRavenne. Mais la chronique de Marins d'Avenche et les œuvres de Grégoire de Tours sont très significatives. Les deux écrivains sont des Gallo-Romains qui, tout en vivant au milieu des Germains, appartiennent encore au monde romain.

Marins, qui réside dans le royaume burgunde, d'abord à Avenche, puis à Lausanne, est un continuateur de la chronique universellecomposéed'après Eusèbe par saint Jérôme, au iv*" siècle, et continuée au v" siècle par Prosper d'Aquitaine et par l'auteur du Chronicon impériale. Il a les yeux constamment tournés vers l'Italie et vers l'empire d'Orient; il date les années d'abord par les ans des consuls, puis, quand les fastes consulaires lui manquent, par les années écoulées depuis le consulat de l'empereur Basile, par les années de consulat de Justin et par les indictions. Il n'indique pas les ans de règne des rois burgundes. Il semble qu'il se croie encore sujet impérial. Il est d'ailleurs un des grands personnages de la Burgundie; il a accompli l'acte important du transfert du siège épiscopal d'Avenche à Lausanne, et sa haute situation lui permet de connaître même des événements qui se sont passés loin de sa résidence.

Grégoire de Tours appartient par son père et par sa mère aux familles les plus illustres de la Gaule. Il compte parmi ses parents et ses ancêtres plusieurs évêques et un martyr. Il a été dans son enfance instruit dans les lettres latines, pas assez pour écrire dans une langue correcte, mais assez pour souffrir de son ignorance et de la rusticité de son langage; il a encore l'esprit assez ferme et assez pénétrant pour ne pas se réduire, en écrivant l'histoire du passé, au rôle de compilateur; il réunit des documents en grand nombre, il les combine, il en apprécie même la valeur et se fait une opinion personnelle sur certaines questions difficiles. Evêque conmie Marins, il est plus éloigné que lui de Rome et de Gonstantinople ' ; il vit au milieu même des Francs, il assiste aux luttes que se livrent les rois de Neustrie et d'Austrasie, il est en

toreu rerum Merovingicaruni, t. 1, ji. 22-'23), dit qu'il s'est servi d' Annales arlésiennes, angevines, burgondes, arvernes, poitevines et wisigolhi(|ues.

1. M. A. Carrière {Annuaire de l'École des hautes éludes de 1897) a inoniré (|uo (Irt'goire a été poiirlant heaucoiip mieux renseigné sur les all'aires d'Orieul qu'on ne l'avait eru jusqu'ici.

rapports personnels avec la plupart des rois et des reines dont il est le contemporain; aussi les événements de l'histoire des Francs occupent-ils la première place dans ses pensées, et date-t-il les années d'après les ans de règne des rois à qui appartient sa ville épiscopale. Mais ce n'est ni sur leurs ordres ni pour leur plaire qu'il écrit VHisioria Francorum; c'est avec une intention religieuse, pour prouver que la violation des lois de Dieu, le mépris de ses prêtres, les crimes envers son Eglise ont toujours été punis, et que les maux qui accablent la Gaule sont le châtiment des vices des hommes. Il consacre d'ailleurs une partie importante de ses écrits à l'histoire religieuse. Les vies de saints, les récits de miracles et de martyrs forment les deux tiers de son œuvre totale, et même dans Y Historia Francorum de nombreux chapitres sont consacrés à la biographie desévêques de Glermont et de Tours et à des événements d'ordre purement ecclésiastique. Le premier livre tout entier est un résumé de l'histoire de l'Eglise depuis la création jusqu'à saint Martin, résumé fait d'après la Bible, l'histoire ecclésiastique d'Eusèbe et la chronique de saint Jérôme. Il s'intéresse, lui aussi, à ce qui se passe en Italie ou à Constantinople, aux victoires de Justinien et même aux destinées de l'Église de l'Afrique. Il est sujet des rois francs, mais il est encore un citoyen du monde romain .

Ce n'est point par l'effet d'un hasard que Y Historia Francorum a été écrite à Tours. Cette œuvre remarquable qui nous a conservé un tableau si vivant et si fidèle de la vie de la Gaule au VI'' siècle ne pouvait être composée que là. Il n'y avait pas alors de centre politique ; les Francs ne vivaient guère dans les villes, la Gaule avait été morcelée par eux en plusieurs Etats, ils étaient encore des étrangers campés au milieu de la population galloromaine. Mais Tours était une vraie capitale religieuse et sociale. C'était la ville de saint Martin, le grand apôtre des Gaules. Malgré les guerres civiles, les communications étaient encore, grâce aux belles voies romaines, plus fréquentes et plus aisées qu'elles ne le furent plus tard. On afïluait de toutes les parties du pays au tombeau de saint Martin ; tous ceux qui se rendaient du Nord en Aquitaine ou d'Aquitaine dans le Nord passaient par Tours, qui était aussi sur la grande route que suivaient les ambassades échangées entre les rois francs et les rois wisigoths i. Tours jouait

I. Ces ambassades venaient à Bordeaux de Saragosse soit par Pampelune, Roncevaux et Dax, soit par le Perthiis et Toulouse, et prenaient pour aller dans le nord la grande voie romaine (jui conduisait de Bordeaux à Tours par Poitiers.

un rôle considérable dans les querelles qui divisaient les rois barbares; mais elle était pourtant un peu à l'écart du théâtre ordinaire de leurs querelles; elle conservait des vestiges de son ancienne constitution municipale; enfin elle jouit d'une paix relative depuis le jour où elle appartint au roi Contran. Si Tours était la seule ville où VHistoria Francorum put être écrite, Grégoire était aussi le seul homme qui pût l'écrire, non seulement à cause de la supériorité de son intelligence, mais parce que sa naissance et son éducation en Arvernie, la résidence de sa mère au sud de la Burgundie, ses nombreux voyages, ses relations intimes avec plusieurs rois et plusieurs reines, en particulier avec Radegonde, Gontran et Childebert, lui permettaient d'embrasser de son regard, mieux que n'aurait pu le faire aucun de ses contemporains, tous les événements de son temps et l'étendue presque entière de l'empire franc.

Après Grégoire de Tours, qui cesse d'écrire en 593, nous ne trouvons plus en dehors des vies de saints aucune œuvre^historique jusqu'à la fin du vii^ siècle, car l'appendice ajouté à la chronique de Marins mérite à peine d'être cité^ Un siècle après Y Historia Francorum, fut composée la compilation qui est appelée Chronique de Frédégaire sans que l'on sache exactement d'où a été tiré ce nom de Frédégaire, car rien dans les manuscrits ne nous dit le nom de l'auteur, le lieu où il vivait, la date à laquelle il écrivait. Le nom de l'auteur restera sans doute toujours un problème, mais divers indices nous permettent de croire qu'il était un moine, gallo-romain d'origine, vivant à Saint- Marcel de Chalon-sur-Saône, qui écrivit sa chronique vers 642, et qui ajouta plus tard, entre 658 et 664, quelques traits à son

1. D'après M. Moinmscn, (jui a public, dans le t. il clos Chronica Minora du recueil des Monumenia Germaniae, les chroniques de Marius et d'Isidore de Séville, cet appendice serait à tort considéré comme un ap|)endice de Marius. Il était en réalité un appendice, ajouté en G24 par un auteur gallo-ronjain, aux Chronica Majora d'Isidore terminées en 015. Il apporte un témoignage indél)endant et original sur lirunehaut et ses jietits-lils, et il est le seul document historicjue contemporain (|ue nous possédions sur la tragédie cjui mit tin à la vie de la reine d'Austrasie. C'est ;\ tort ((ue M. Hrosien a vu dans ce docunu^nt une fabrication du vni° siècle. Ajouté dès la première moitié du vu" siècle ;\ la chronif|ue d'Isidore, il fut utilisé au viii° siècle par l'auteur des Gesta regum Francorum. Je verrais dans l'emploi de cet appendice d'Isidore une raison de plus de croire (|ue l'auteur des Gesta était l>ien un «isigoth, ainsi nue je l'ai suggéré dans mou mémoire sur les Origines de ihisloriograpliie à Saint-Oenis {Mém. de la Soc. d'hist. de l'aris, t. til). Voy. sur cet appendice Kaufmaim dans les Fonchungea zur denlschen Geschichte; II. Ilertzberg, J)ie Historien u. die Chroni/ien des Jsidonis von Sevilla. t'i(ettingen, I87ô.

œuvre*. Si l'Histoire de Grégoire de Tours nous apparaît comme le produit presque nécessaire d'un certain milieu et d'une certaine époque, mais en même temps comme l'œuvre d'un homme également remarquable par le caractère et par l'intelligence, l'œuvre de Frédégaire, qui appartient à une époque plus basse, est bien moins personnelle, et son caractère est bien plus étroitement déterminé par les circonstances historiques au milieu desquelles elle est née. La domination franque s'est affermie en Gaule, et la dynastie mérovingienne est arrivée avec Clotaire II et Dagobert à l'apogée de sa puissance. Le mélange de la race conquérante et de la race conquise commence à se faire, et il est déjà impossible de déterminer d'après la forme de son nom si un personnage est gallo-romain ou germain. L'épiscopat est envahi par les Francs, et le clergé séculier est rapidement gagné par la barbarie environnante. Ce qui reste encore de culture intellectuelle se cache au fond des monastères, où beaucoup d'hommes d'origine gallo-romaine durent chercher un refuge contre les violences des Germains et la dureté des temps. Dans quelle partie de l'empire franc est-il le plus naturel de penser qu'une chronique pourrait être écrite? Ce ne sera pas dans l'Austrasie, qui est le moins civilisé, le plus germanique des royaumes barbares; ce ne sera pas non plus dans l'Aquitaine, qui a une existence à part, et qui, après avoir été deux fois ravagée au temps d' Alaric II et au temps de Gondovald, après avoir été traitée en pays conquis par les Francs, cherche à reprendre son indépendance grâce à la force militaire des Wascons, plus barbares que les Germains euxmêmes. Sera-ce en Neustrie? La Neustrie est le siège du gouvernement de Clotaire et de celui de Dagobert pendant la fin de son règne ; elle est donc un centre de vie politique et nous ne nous

1. M. Krusch a donné, au t. II des Scriptores reram Merovingicarum, une excellente édition de cette chronique. Pour lui, la compilation dite de Frédégaire n'est pas l'œuvre d'un auteur unique. Elle a été composée en trois fois. En 613, un premier compilateur a réuni le Liber generationis, Jérôme, Idace et un certain nombre d'anecdotes sur Theodoric, Chrocus et Justinien [liber cujusdam sapientis) ; un second compilateur a, en 642, abrégé les six premiers livres de Grégoire de Tours et y a ajouté comme continuation une chronique originale de 584 à 641 ; enfin, un interpolateur a ajouté plus tard les chapitres 81-82, 85-88 et probablement aussi 48. Les deux premiers auteurs vivaient, d'après M. Krusch, à Avenche et le troisième à Metz. Nous reviendrons sur ces diverses questions dans une étude spéciale sur Frédégaire. Nous avons eu occasion d'exprimer notre opinion sur la composition de la compilation dite de Frédégaire dans le Jahrbuch fiir Schweizerische Geschichte, t. III, et dans la Revue critique de 1873, t. II, p. 253.

étonnerions pas d'y trouver un chroniqueur écrivant sous l'influence directe de la cour neustrienne. Mais la Neustrie a subi presque autant que l'Austrasie les effets de l'invasion franque; elle a de plus été pendant les cinquante dernières années du VI* siècle constamment ravagée par la guerre; jusqu'à la victoire de Clotaire sur Brunehaut, elle n'a joué qu'un rôle politique très effacé. INlôme après la réunion des trois royaumes dans les mains de Clotaire II, la IJurgundie exerce une influence prédominante sur les destinées de la Neustrie. La Burgundie était mieux encore que la Neustrie préparée à donner naissance à un historien. Pendant les neuf dernières années du règne de Gontran, elle eut la direction de toutes les affaires franques. Brunehaut, qui gouverna l'Austrasie et la Burgundie sous le nom de ses deux petits-fils, résidait d'ordinaire en Burgundie, et ses favoris, Protadius, Claudius, étaient des gallo-romains de cette province. C'est la Burgundie qui joua le rôle capital dans la révolution qui renversa la vieille reine. Sous Clotaire II, les Burgundes et leur maire Warnachaire jouissent d'un très grand crédit et sont les meilleurs appuis du roi. A sa mort, ils aident Dagobert à prendre possession de l'héritage paternel, et il commença, au début de son règne, par séjourner en Burgundie. Quand il se fixa en Neustrie, il se laissa aller à l'enivrement et aux désordres de la toutepuissance. La Burgundie fut donc dans l'empire franc, du milieu du vie siècle au milieu du vu', un élément de force et de puissance. C'était un pays prospère, habité par un peuple énergique, de mœurs plus réglées et d'habitudes plus disciplinées que le reste de la Gaule. Elle avait conservé plus de souvenirs de l'époque romaine que la Neustrie, et elle fournissait des armées solides qui allaient combattre les Wisigoths, les Wascons et les Bretons. Enfin, la noblesse burgunde nous apparaît comme un corps politique fortement constitué sous la conduite de ses maires du palais. C'est sur les Burgundes que s'appuiera surtout saint Léger.

C'est dans ce pays, plus discipliné et plus civilisé que le reste de la Gaule, où subsistent encore quelques vestiges de la culture gallo-romaine, et qui exerce une action puissante sur la politique franque, que fut écrite la chronique de Frédégaire. L'auteur vivait probablement à Chalon-sur-Saône, la résidence habituelle de Gontran et de Thierry II, dans le monastère de Saint-Marcel, comblé des faveurs des rois de Burgundie. C'était un Gallo- Romain, car il distingue avec soin la nationalité de chacun des personnages dont il parle et il qualifie la manière dont les Francs font la guerre de ntus barharus. Il rattache son œuvre, lui

aussi, aux chroniques romaines, reproduisant en tête de sa compilation un ouvrage de chronologie, le Liber gêner aiionis, attribué à saint Hippolyte et primitivement écrit en grec*, un abrégé de la chronologie hiéronymienne, une liste des papes, un Liber chronocorum, traduit du grec, puis la chronique de saint Jérôme et celle d'Idace. Il transcrit aussi la chronique d'Isidore de Séville', ce qui prouverait les rapports qui existaient entre la Burgundie et les pays wisigoths ; enfin il s'intéresse comme Marins aux événements d'Italie et d'Orient, bien que les renseignements qui lui parviennent soient rares et incomplets. Il souffre comme Grégoire de Tours de la faiblesse de son esprit et de la barbarie de son langage, et ses plaintes sont encore plus justifiées, car il n'a plus aucune notion de la syntaxe latine et il joint à l'incorrection de la langue une extrême pauvreté d'intelligence. Il y a . chez Grégoire de Tours un réel talent de narrateur, de la vivacité et de la force dans le style, parfois même de la grâce et une sensibilité charmante. Rien de pareil chez le chroniqueur burgunde. Il copie sans intelligence et sans ordre les documents qu'il fait entrer dans sa compilation ; l'abrégé des six premiers livres de Grégoire de Tours qu'il y ajoute est rempli d'inexactitudes ; enfin, dans la chronique originale qui fait le prix de son œuvre, après avoir transcrit des annales burgundes dont le texte primitif est perdu, il raconte platement et sèchement ce qu'il a vu ou appris sur les événements de 605 à 641. Quand il trouve un document écrit, comme la Vie de saint Golomban par Jonas, il profite de cette heureuse rencontre et en transcrit simplement deux longs chapitres. Quoique Gallo-Romain d'origine et même à quelques égards d'éducation, il est Burgunde par ses sentiments. C'est aux Burgundes qu'il s'intéresse ; c'est exclusivement par les ans du règne des rois burgundes qu'il date les années; il fait valoir le rôle joué par la Burgundie et sa supériorité morale sur le reste de la Gaule, car il montre Dagobert perverti par son séjour en Neustrie, tandis qu'en Burgundie il faisait régner la justice et la paix.

1. M. Krusch accepte l'attribution à saint Hippolyte. M. C. Frick, dans son édition des Chronica Minora, vol. I (Lei|)zig, Teubner, 1892), a démontré péremptoirement, ce me semble, que, si l'auteur du Liber generationis a fait usage des chroniques de saint Hippolyte, il ne saurait être confondu avec ce dernier.

2. M. Krusch pense que la chronique d'Isidore a été introduite à tort par le scribe du manuscrit de Paris, lat. 1U910, dans la compilation dite de Frédégaire, et qu'elle n'en faisait nullement partie à l'origine.

A la fin du vir' siècle, non seulement la Burgundie cesse d'exercer de l'influence sur le nord de la Gaule, mais toute la vallée du Rhône a une existence à peu près indépendante qui obligera plus tard Charles Martel à en faire la conquête comme s'il s'était agi d'un pays ennemi. Le nord-ouest de la Hurgundieest entraîné à la remorque de la Neustrie, le nord-est à la remorque de l'Austrasie, et les histoires de ces régions se confondent.

La fin du vif siècle et le commencement du viii" sont remplis par la lutte de la Neustrie et de l'Austrasie. Il y a deux familles en présence, celle des Mérovingiens, qui continuent à régner de nom et qui parfois exercent même une autorité de fait grâce aux maires du palais neustriens, et celle des Peppins, dont la puissance grandit tous les jours, grâce aux Austrasiens, dont ils sont les ducs presque indépendants, et grâce à l'Eglise qu'ils comblent de bienfaits. Il semble que la royauté neustrienne soit consciemment ou inconsciemment la représentante d'idées monarchiques héritées de Rome, et que l'Austrasie représente au contraire la tradition germanique. Quoi qu'il en soit, l'antagonisme des deux parties de l'empire franc ne peut faire l'objet d'un doute. Chacune d'elles a, au viii^ siècle, sa chronique : la Neustrie les Gesta regum Francorum, l'Austrasie la continuation de la Chronique de Frédégaire. L'historiographie est encore ici le miroir fidèle de riiistoire.

Les Gesta regum Francorum ont été écrits sous le règne de Thierry IV, entre 722 et 727, par un moine, probablement wisigoth d'origine, qui vivait à Saint-Denis, peut-être après avoir séjourné à Saint-Germain-des-Prés'. Bien que les rois mérovingiens résidassent d'ordinaire dans leurs villas situées au nord de Paris, dans les bassins de la Seine, de l'Oise et de l'Aisne, la ville de Paris était leur capitale, le centre politique de leur puissance. Les monastères de Saint-Germain et de Saint-Denis étaient les objets spéciaux de leurs libéralités et ils tenaient à y être enterrés. Au vi' siècle, c'est Saint-Germain-des-Prés qui est le monastère royal par excellence, au vu'' et au viii® siècle ce rôle appartient à Saint-Denis. Aussi ne nous étonnons-nous pas d'y trouver un historien des rois de Neustrie. Il est probable que si

t. Voy. notre étude : les Origines de l'historiographie à Paris, dans les Mémoires de la Société de l'histoire de Paris et de l' Ile-de-France, t. IV, p. 215-240. M. Knisclj veut ((ue l'auleur du Liber historiae soit du diocèse de Rouen, à cause de la place faite à saint Uuen, Il nie aussi (|u'il puisse «Hre wisi^çotli. Il le croit de race lraii(|ue.

Paris avait conservé son importance politique, Saint-Denis aurait continué à produire des chroniqueurs, et l'on y aurait vu naître, dès le Yiif ou le ix'' siècle, ces Grandes Chroniques, qui ne devaient y être commencées qu'au xif , quand Paris est redevenu la ville royale par excellence. Mais, avec les Carolingiens, le centre de la vie politique est transporté dans les pays rhénans, et, par suite, c'est là que nous devons chercher les principaux auteurs des chroniques; mais nous possédons dans les Gesta des Grandes Chroniques du viii" siècle. Il est assez curieux que l'auteur ne soit ni un Franc ni un Gallo-Romain, mais vraisemblablement un Wisigoth fuyant devant l'invasion arabe, par conséquent un homme venu d'un pays où la civilisation romaine avait été moins radicalement détruite que dans les pays au nord de la Loire'. — Les souvenirs de l'antiquité sont d'ailleurs bien plus effacés chez lui que chez Frédégaire. Il ne songe même plus à s'affliger de son ignorance et de son mauvais langage, il n'en a pas conscience. Sa chronique est purement franque, ne s'occupe que de l'histoire des rois francs, et il mêle à l'abrégé qu'il fait des six premiers livres de Grégoire de Tours une quantité d'anecdotes qui presque toutes ont une origine parisienne. Pour la fin de son récit, de 628 à 720, il a eu sous les yeux des sources écrites perdues, et il est permis de supposer que c'étaient des notes écrites à Saint-Denis. Le caractère essentiellement neustrien de son récit apparaît à chaque ligne, surtout si on le compare avec celui du continuateur de Frédégaire. Il n'a pas un mot de blâme pour Ebroïn; il représente les rois de Neustrie comme prenant une part active au gouvernement et il donne toute la série des maires du palais de Neustrie, tandis qu'il évite d'associer aucun titre au nom de Peppin et diminue autant que possible l'importance des maires du palais d'Austrasie. N'est-il pas frappant d'ailleurs que cette histoire ait été écrite au lendemain de la guerre soutenue contre Charles Martel par Chilpéric II, le seul des Mérovingiens qui, depuis Dagobert, ait été majeur à son avènement? L'auteur des Gesta peut très bien être venu du Midi à la suite d'Eudes, l'adversaire de Charles Martel .

La continuation de Frédégaire forme, dans sa première partie, le plus complet contraste avec les Gesta. La chronique de Frédégaire a été continuée par trois auteurs différents jusqu'à l'an-

1. Cette hypothèse, suggérée par M. Julien Havet, peut, je le reconnais, être considérée comme un peu subtile, quoique vraisemblable.

née 768'. De ces trois continuateurs, tous trois Austrasiens, le premier écrit probablement à Liège, en 735, le second écrit sous le règne de Peppin (751-755), il était attaché à la personne du comte Childebrand, le frère de Charles Martel, et vivait peutêtre auprès de lui dans le domaine de Persy, au diocèse d'Autun ; le troisième, qui écrivit à l'instigation de Nibelung, fils de Childebrand, l'histoire des années 752 à 768, vécut sans doute à la cour. Il écrit un récit presque officiel par ses allures et par son contenu et empreint d'une partialité évidente pour la famille carolingienne.

Le premier continuateur (chap. i-xvii de l'édition Krusch) est pour l'Austrasie ce que l'auteur des Gesta est pour la Neustrie. Il connaît les Gesta, il s'en sert, mais, tandis qu'il supprime systématiquement une série de faits relatifs à la Neustrie, il en ajoute que les Gesta ignorent et qui tous se rapportent à l'Austrasie; enfin, non seulement il fait l'éloge de Grimoald, de Peppin et de Charles, et ajoute toujours le titre de dux au nom de ces derniers -, mais il représente les maires du palais d'Austrasie comme très puissants, et passe souvent entièrement sous silence le rôle des rois et des maires du palais de Neustrie. Il est donc l'historien de la grandeur naissante des Pippinides, et nous sommes autorisés, je crois, à chercher sa résidence à Liège ou près de Liège, dans cette vallée de la Meuse où se trouvaient Héristall, Jopila , Nivelles.

Le comte Childebrand, frère de Charles Martel et oncle de Peppin le Bref, qui })rit une part importante aux campagnes de Charles Martel dans le Midi et fit reconnaître l'autorité de Peppin dans ses états de Bourgogne, Neustrie et Provence, fit rédiger les chapitres xviii à xxxiii-xxxiv de la continuation de Frédégaire. Bien que cette partie de la continuation semble former un tout assez homogène, cependant il est aisé de reconnaître qu'elle est formée de deux documents bien distincts : un récit poétique et

1. M. Krusch, p. 8, cite l'opiiiion que j'ai émise en 1873, dans la Revue critique, I, 153, où je me ralliais ;\ l'opinion de M. Ilahn, qui attribuait l'œuvre des continuateurs à un seul auteur comi)ilant diverses sources de |)rovonances diverses. Il néglige de dire que dans l'article du Jahrbuch filr schweizerische Geschickte, (|u'il avait cil«' et discuté six pa^es plus haut, et dans ma dissertation sur les Gesta, (ju'il discule aussi, j'ai donné pour les continuateurs de Frédégaire la division même (pi'il a adojtlée, en trois continuations : 1-17 (je suis ici la numérolation des chapitres ((u'il a établie), 18-33, 3i-,")i, Les pages qui suivent ont dalHeurs été écrites avant l'apparition des volumes des Scriptores rerum Gernianicarum, on M. Krusch a donne ses conclusions.

Page 1