‹ Études critiques sur les sources de l'histoire CarolingienneChapitre 3 sur 56 · appelle même Charles princcps · texte numérisé non relu

appelle même Charles princcps

emphatique des événements de 736 à 740 (ch. xviii-xxii), où la campagne de 737 dans le Midi est en particulier racontée sur le ton de l'épopée, et des annales de 741 à 751 , écrites dans un style simple et précis ' . Il est vraisemblable que Childebrand fit rédiger cette chronique, alors qu'il séjournait dans son domaine de Persy au diocèse d'Autun, par des clercs de sa chapelle. A l'époque carolingienne, nous voyons que ce sont fréquemment les chapelains qui ont été chargés d'écrire l'histoire des princes. On ne s'étonne pas que cette partie de la continuation soit également bien renseignée sur les événements du Midi et sur ceux de la Saxe, et écrite à un point de vue strictement carolingien. Elle supprime toute mention de Grifon au moment du partage du royaume de Charles Martel entre ses fils, de même qu'elle ne parle pas de la révolte de Grifon. Les noms des fleuves allemands sont donnés sous leur forme germanique et les habitants du sud de la Loire sont désignés par le nom de Roynani, appellation qui doit venir plus naturellement sous la plume d'un auteur franc.

La troisième continuation (ch. xxxv-liv) appartient déjà à l'époque triomphante de la royauté carolingienne. Le récit a une ampleur, une gravité, une juste proportion qui mettent cette partie de l'œuvre bien au-dessus des deux premières continuations. La première laisse de graves lacunes dans la suite des événements; les derniers chapitres sont dans le plus complet désordre et la chronologie en est très inexacte. La seconde continuation est mieux ordonnée, mais elle est composée, comme nous venons de le voir, de morceaux fort disparates et aucune proportion n'est observée dans le développement donné aux diverses parties du récit. Au contraire, le continuateur qui, probablement en 769, a rédigé le récit des événements de 752 à 768 ne laisse rien à désirer ni au point de vue de l'exactitude des faits, ni au point de vue chronologique, ni au point de vue de l'unité de com-

1. M. Brosien, clans son opuscule De continuato Fredegarii chronico, a considéré les chapitres 18 à 24 comme appartenant à un continuateur et les chapitres 25 à 33 à un autre. Cependant, quand on voit que le comte Childebrand est l'inspirateur de la continuation qui s'arrête au chapitre 33, il est bien ditficile de ne pas lui attribuer aussi les chapitres 18 à 24, qui sont précisément les seuls où Childebrand joue un rôle, mais il est évident que les chapitres 18 à 22 sont d'un autre style que les suivants. Rien n'empêche d'admettre que deux clercs différents ont successivement écrit, à la demande de Childebrand. On pourrait même croire que les chapitres l à 17 ont aussi été compilés par l'ordre de Childebrand ; mais cette hypothèse souffrirait d'assez graves difficultés que nous ne |)ouvons exposer ici.

position. Il ne s'occupe que des actes de Peppin et on pourrait intituler son œuvre : Gesta Pippini t-egis^.

Comme on le voit, par une transition graduelle, une œuvre appartenant à l'historiographie mérovingienne se transforme en une chronique officielle carolingienne et suit ainsi les destinées des ducs des Francs austrasiens. Les Gesta, au contraire, la chronique neustrien ne par excellence, s'arrêtent avec Chilpéric 11, le dernier des Mérovingiens qui ait exercé vraiment le pouvoir. Sans vouloir tirer de ce fait aucune conséquence, il est permis de remarquer que, par une curieuse coïncidence, tandis que les Gesta sont une œuvre isolée, sans lien avec le passé, et brusquement interrompue, la chronique tout austrasienne et carolingienne des continuateurs de Frédégaire se rattache à une chronique gallo-romaine et à la chronique de saint Jérôme, symbole de la dynastie carolingienne, bien plus germanique que la dynastie mérovingienne par son caractère, ses mœurs et sa langue, et qui, cependant, se rattachera bien plus qu'elle à la tradition romaine.

Si l'œuvre des continuateurs de Frédégaire est tout à fait carolingienne par son esprit, elle est mérovingienne par sa forme, en ce sens qu'elle se rattache à cette série de chroniques qui sont venues se grefifer sur la chronique d'Eusèbe, traduite et remaniée par saint Jérôme, Avec l'époque carolingienne l'historiographie change de caractère et nous voyons apparaître des œuvres historiques d'une forme toute nouvelle.

L'hagiographie est le seul genre de littérature historique qui reste à l'époque carolingienne à peu près ce qu'il était à l'époque mérovingienne. Cependant, il faut remarquer que les vies de saints'^ deviennent de moins en moins nombreuses à mesure que l'on s'éloigne de l'âge héroïque des missions et que le christianisme s'étend, non plus par le martyre des missionnaires, mais par les victoires des rois francs. Par contre, les saints de cet âge

1. Celte chronique du règne de Peppin a dû exister à l'origine dans des manuscrits séparés. L'auteur de la chronique de Moissac, ou la source dont cet auteur s'est servi, a connu le troisième continuateur de Frédégaire et n'a pas utilisé directement les deux premiers.

2. J'entends les vies de saints contemporaines et originales, car jamais on ne s'est livré à un aussi grand travail de iabricatlon et de remaniement de vies de saints qu'au ix" siècle.

nouveau sont souvent de grands personnages mêlés aux événements politiques, et les ouvrages qui racontent leur vie sont des biographies étendues qui offrent un grand intérêt historique. C'est le cas pour les vies de saint Boniface, pour celles de saint Willibrord par Alcuin, d'Eigil par Sturra, de saint Guillaume d'Aquitaine, de saint Brunon, de la bienheureuse impératrice Mathilde, de saint Adalbéron II, évêque de Metz, etc.

A côté de ces écrits pieux où l'édification reste, malgré tout, la préoccupation principale du biographe, nous voyons paraître des biographies profanes semblables à celles que l'antiquité nous a léguées. De même que le christianisme avait remplacé les biographies des empereurs ou des philosophes par les vies des saints et des pères du désert, l'Empire d'Occident restauré a suscité un imitateur de Suétone, Einhard, et Einhard, à son tour, a eu des imitateurs, Thégan et le biographe anonyme de Louis le Pieux. Ce qui a provoqué la composition de ces biographies, ce n'est pas seulement la résurrection de l'Empire romain, c'est aussi la valeur personnelle des deux empereurs, l'importance du rôle joué par leur volonté et leur caractère dans l'histoire de leur temps. L'histoire d'aucun des rois mérovingiens ne tranche fortement, ne fait saillie sur celle de la dynastie. Il en est de même des Carohngiens qui succèdent à Louis le Pieux. Ils n'auront pas et ne mériteront pas d'avoir des biographes, tandis qu'Otton le Grand aura un panégyriste en Hrotsuita et un historien en Widukind. Deux grands personnages de la cour de Charlemagne et de Louis, Adalhard et Wala, trouveront aussi un panégyriste dans le moine Paschase Batbert.

Un autre genre d'écrits historiques, qui apparaît pour la première fois à l'époque carolingienne, c'est celui dont Paul Diacre a donné le modèle en écrivant les Gestes des évêques de Metz. Le gouvernement de Peppin et de ses successeurs a été pour l'Eglise catholique une période de renaissance et de puissance. La hiérarchie ecclésiastique a été reconstituée, les évêques ont été dans l'Etat des délégués de l'autorité royale en attendant d'être dans la société féodale des seigneurs puissants et indépendants. Les monastères, enrichis, réformés, jouissent d'immunités et de privilèges, et sont, de plus en plus, émancipés de la juridiction épiscopale, si bien qu'ils prennent eux aussi leur place dans les cadres de la féodalité. — Les églises épiscopales com.me les couvents ont leurs archives qui contiennent leurs titres de propriété et les documents de leur histoire ; bien avant les comtés et les duchés carolingiens, ils forment comme de petits États qui ont la cons-

cieiice de leur vie propre et des traditions fidèlement transmises d'évêque en évêque et d'abbé en abbé. Le moment devait venir où, avec les progrès de l'instruction et des lumières, on songerait à coordonner ces documents et ces souvenirs en racontant l'histoire d'un diocèse ou d'un monastère. Paul Diacre fut le premier à le faire pour les évêques de Metz ; il eut de nombreux imitateurs et nous possédons les Gesta abbatum Fontanellensium, les Gesta abbatum Lobiensium de Folquin, les Acta abbatum Fuldensium , les Gesta episcoporum C enomannensium, VHistoria episcoporum Antissiodorensium, VHistoria ecclesiae Remensis de Plodoard, sans parler des ouvrages du même genre compilés à une époque postérieure, mais composés d'après des documents anciens. Nous pouvons rapprocher de ces écrits certains recueils de miracles comme les Miracula S. Benedicti ou les Miracida S. Germant Antissiodorensis qui, sous prétexte de raconter les miracles arrivés au tombeau d'un saint, donnent une véritable histoire du monastère.

Un troisième genre d'écrits historiques appartient aussi en propre à l'époque carolingienne et forme, on peut le dire, le fond de l'historiographie de la seconde race; c'est les Annales. Les Annales ont pris naissance, il est vrai, à l'époque mérovingienne au commencement du vm® siècle, mais elles ont été, au viii% rédigées exclusivement en Austrasie, dans les monastères des bassins du Pihin et de la Meuse, et l'influence de la famille des Peppins se fait sentir dès leur naissance. — D'abord composées de notes extrêmement brèves et sèches, qui n'ont d'autre mérite que de fixer la date précise de quelques faits, elles deviennent peu à peu de véritables histoires, mais des histoires écrites sinon au jour le jour, du moins année par année, et qui ont le mérite de nous fournir des témoignages immédiats et contemporains sur les événements. Ces Annales sont écrites en général par des témoins oculaires qui ne rapportent que ce qu'ils ont vu ou ce qu'ils ont appris de première main. Ce sont, au début du moins, des œuvres sinon impersonnelles, du moins anonymes, et où les sentiments du rédacteur ne se manifestent que par le choix de ce qu'il dit et de ce qu'il tait. Elles sont la source essentielle de toute étude sur l'époque carolingienne, aussi importe-t-il au plus haut degré de savoir les liens qui les unissent, la date de leur composition, les auteurs qui ont pu concourir à leur rédaction, les éléments dont elles sont formées. Précisément à cause de leur caractère d'impersonnalité relative, elles reflètent d'autant plus fidèlement les diverses vicissitudes de l'histoire carolingienne.

Nous étudierons de quelle manière les divers critiques les ont classées et ont établi leur filiation. Ce qu'il importe de retenir ici, c'est que toutes ces Annales ont pris naissance dans la partie orientale de l'Empire franc, dans les pays soumis à l'influence et à l'autorité de la famille des Peppins. Les plus anciennes viennent de Saint-Amand, sur la Scarpe, à 13 kil, de Yalenciennes, par conséquent tout près du berceau même de la puissance des Carolingiens. Elles portent, à leur première ligne, l'indication de la bataille de Tertry. D'autres Annales ont été écrites dans les bassins de la Moselle et du Rhin où les Carolingiens avaient des possessions nombreuses et où, depuis Peppin le Bref, ils résident souvent. C'est dans le monastère de Gorze, près de Metz, dans celui de Lorscli, près de Worms, que furent principalement composées ces Annales. Enfin d'autres notes annalistiques proviennent des monastères d'Alémannie, d'abord du monastère de Murbach en Alsace, puis de ceux de Saint-Gall et de Reichenau dans le bassin du Rhin supérieur.

Il faut remarquer que l'influence des missions irlandaises et des missions anglo-saxonnes que nous avons signalée dans l'hagiographie se manifeste aussi dans la rédaction des Annales. On trouve des fragments d'annales irlandaises dans les Annales Mosellani et on possède d'autres fragments d'annales anglosaxonnes apportées sur le continent par Alcuin. Les Annales de Saint-Amand ont été écrites à la suite d'un De ratione temporum de Bède. C'est donc certainement à l'imitation des moines d'Angleterre et d'Irlande, qui exercèrent une si grande influence sur la renaissance du viif siècle, qu'on se mit à noter dans les monastères du bassin du Rhin les principaux événements religieux ou politiques. On les inscrivait sur des tables de Pâques, c'est-à-dire sur des feuilles de parchemin où étaient établies, parfois pour un siècle à l'avance, les dates de la fête de Pâques. Il n'est pas étonnant que les tables de Pâques aient été empruntées aux moines d'Angleterre, très versés dans les études de chronologie. On voit quelle est la diff"érence entre les Annales et les Chroniques du IV^ du v^ et du vi" siècle écrites à la suite de la Chronique de saint Jérôme, avec l'intention avouée de rattacher l'histoire du temps présent à la chronologie de l'histoire universelle établie par Eusèbe. Les Annales, au contraire, sont, à l'origine du moins, sans lien avec le passé; elles n'ont pas non plus, à l'origine, de prétentions historiques ou chronologiques. Elles sont un simple mémento d'événements particuhèrement frappants à l'usage des moines d'un couvent. Elles ont un avantage, c'est

d'être, sous leur forme première, absolument contemporaines, tandis que les Chroniques, celles do Prosper ou de Marins, par exemple, ont été composées à une certaine date, pour une période de plusieurs années.

Mais les Aimales ne devaient pas tarder à changer de forme et de nature. Dans les relations fréquentes qui unissaient entre eux les divers monastères, on transportait d'un couvent à l'autre les notes qu'on avait écrites dans chacun d'eux, on les recopiait, on les mêlait et on les grossissait peu à peu. L'idée devait venir bien vite à ceux qui se trouvaient à même d'être bien informés de se servir de ces Annales pour écrire une histoire annalistique développée des événements contemporains. C'est précisément ce qui arriva au moment où les Carolingiens devinrent les maîtres de l'Empire franc. Le développement des Annales coïncide avec l'accroissement de leur puissance.

Les principales parmi ces Annales, devenues ainsi des histoires suivies, sont les Annales dites Pétaviennes, les Annales Laureshameiises et les Annales Laurissenses majores et minores. Elles ont toutes, à un degré plus ou moins marqué, le caractère d'annales officielles, écrites dans le voisinage et sous l'influence immédiate de la cour des rois.

Ce sont les Annales Laurissenses majores qui offrent ce caractère au plus haut degré et leur histoire se modèle exactement sur l'histoire de Peppin et de ses successeurs immédiats. Elles commencent en 741, au moment où Charles Martel partage son royaume entre ses fils. La première partie de ces Annales s'étend jusqu'en 788, c'est-à-dire jusqu'au moment où la soumission de Tassilon et de Witikind paraît avoir assuré à Charlemagne un pouvoir incontesté. Cette première partie est écrite dans un style rude et incorrect qui se ressent encore de la barbarie mérovingienne. La seconde partie, de 788 à 813, nous conduit presque jusqu'à la mort de Charlemagne. Elle est écrite dans un style beaucoup plus correct et élégant que la première partie. On y voit clairement l'influence de la renaissance des lettres latines. Il n'y a pas de différences essentielles à signaler entre la troisième partie, qui s'étend de 813 à 829, et la seconde. Le caractère officiel du récit y est peut-être encore plus apparent. Vers la même époque, on fut choqué de l'incorrection de la première partie des Annales et on leur fit subir un remaniement complet au point de vue du style, en y ajoutant un certain nombre de détails. Des changements, mais beaucoup plus légers, furent introduits dans le texte des années 788 à 801.

Pendant la dernière partie du règne de Charlemagne, l'Aquitaine avait constitué un royaume, ou plutôt une province à part, à la tête de laquelle se trouvait le futur Louis le Pieux, qui était rattaché à l'Aquitaine par le fait de sa naissance à Chasseneuil en 778. Quand il monta sur le trône, il accorda sa confiance à ses conseillers aquitains, en particulier à saint Benoît d'Aniane, qui l'accompagna en Austrasie et fut l'àme des réformes de 817, C'est vers cette époque que fut composée dans le Midi, peut-être à Aniane même, une chronique dite Chronique de Moissac, rédigée par un homme qui connaissait également le Nord de l'Allemagne et le Midi de la Gaule, et qui a fait entrer dans son œuvre des notes annalistiques écrites au viii" siècle dans la Septimanie, encore séparée de l'Empire franc. On voit donc que ce rôle spécial de l'Aquitaine, sous le gouvernement de Louis le Pieux, a eu immédiatement son contre-coup dans l'historiographie.

L'année 830 marque la fin de l'unité de l'Empire franc. A partir de cette date commence la division de l'État franc en France occidentale et France orientale. Aix-la-Chapelle peut bien être encore la capitale nominale de l'Empire, elle n'en est plus le centre politique. Deux grands États se forment, dont la force réside, pour l'un, sur la rive droite du Rhin, dans les bassins du Mein et du Weser, pour l'autre, au delà des Ardennes et de l'Argonne, dans le bassin de la Seine. Entre deux se trouve un pays mixte, objet des ardentes compétitions des deux États voisins, mais qui, pendant quelque temps, va être sous la domination de Lothaire, qui réside au loin, en Italie.

Les Annales Laurissenses majores se divisent comme l'Empire et, à partir de 830, elles sont continuées d'une manière indépendante en Allemagne et en France. Ces deux continuations sont les Annales de Fulda et les Annales de Saint-Bertin.

Les Annales de Fulda sont écrites jusqu'à 882 par trois auteurs différents, tous trois moines du célèbre monastère fondé par saint Boniface et étroitement uni au siège archiépiscopal de Mayence, dont le titulaire Liutbert fut archichapelain de Louis le Germanique. Rudolf, le second de ces auteurs, écrivit à la demande même de Louis le Germanique. En 882, la lutte qui éclate entre Charles le Gros et Arnulf amène une modification profonde dans la rédaction des Annales. Elles sont continuées à Fulda jusqu'en 887, mais dans un sens hostile à Charles le Gros; tandis qu'une autre continuation, jusqu'en 901 , a été probablement écrite en Bavière par des annalistes plus impartiaux, mais dont le style

se ressent de la décadence intellectuelle qui marque la fin du IX" siècle.

Les Annales de Saint-Bertin offrent une aussi fidèle image des destinées de la France occidentale que les Annales de Fulda de celles de la France orientale. Leur titre n'indique pas le lieu où elles ont été composées, mais le monastère d'où provient le plus ancien manuscrit connu. — Une première partie de ces Annales, de 830 à 835, a probablement été encore écrite dans l'ancienne Austrasie, en tous cas sous l'influence directe de Louis le Pieux'. La seconde partie, de 835 à 861, appartient au contraire complètement à la France occidentale. Elle est l'œuvre de Prudence de Trojes. Cette entrée en scène d'un évêque comme historiographe nous indique, non seulement que le haut clergé séculier a repris la première place dans le mouvement intellectuel, mais aussi que l'épiscopat, sous le règne de Louis le Pieux et surtout de son fils Charles le Chauve, a pris la direction des affaires politiques. — La dernièi'e partie des Annales de Saint-Bertin s'étend de 861 à 882. C'est une période pendant laquelle le plus grand personnage politique de la France n'est pas le roi carolingien, mais l'archevêque de Reims, Hincraar. De 861 à 872, il est le vrai roi de France, et si Charles le Chauve ose un instant secouer son impérieux ascendant, son fils Louis le Bègue le subit complètement. Au moment de mourir, en 882, il trace encore aux grands et aux évêques un plan de gouvernement pour Carloman. C'est Hincmar qui est l'auteur de la dernière partie des Annales de Saint-Bertin. S'il ne l'a pas écrite de sa main, il l'a dictée, car à chaque ligne on y retrouve ses idées et ses passions, et les Annales deviennent le journal de ses actes.

Après la mort de Carloman, la France est en proie à la guerre civile et à la guerre étrangère. D'un côté, ce sont les compétitions entre Eudes et Charles le Simple, de l'autre, les ravages des Normands. Le chroniqueur français de cette période est un moine de Saint-Vaast, monastère qui, sous l'abbé Rodolphe, joua un rôle politique important, et qui se trouvait aux avant-postes en face des invasions normandes. L'abbé, partisan de la dynastie légitime, tenait cependant la balance égale entre Eudes et Charles, et l'annaliste nous retrace avec impartialité les péripé-

1. M. Kurze attribue cette partie des Annales à IliUluin {llUduin et les Annales Einhardi, dans les Mélanges Havet, 1895). Cette attribution est peu vraisi'iiiblable.

ties de la lutte. En 900, l'archevêque Foulques de Reims, qui était devenu abbé de Saint- Vaast, fut assassiné ; le monastère perdit son influence politique et les Annales se taisent.

Pendant cette même période, la Lorraine avait aussi joué un grand rôle politique. Jusqu'à la mort de Lothaire II, elle avait été indépendante de l'Allemagne et de la France, et depuis elle n'avait pas cessé d'être un enjeu entre elles. Après avoir été tour à tour prise et reprise, elle avait formé de nouveau, sous Zwentibold, le fils d'Arnulf, un royaume presque indépendant. Elle prenait part aux intrigues politiques qui se tramaient à l'Est et à l'Ouest, et elle se trouvait en même temps en relations étroites avec le comté de Flandre au Nord et avec la Bourgogne au Sud. De plus, elle était une des contrées où la terreur normande se faisait le plus sentir, en attendant que les invasions hongroises vinssent la ruiner. Les riches monastères des bassins de l'Escaut et de la Meuse, de la Moselle et du Rhin n'avaient pas tous eu également à souff'rir des incursions des Normands, et c'est un des plus florissants d'entre eux, resté jusqu'en 892 à l'abri de leurs coups, qui donna un chroniqueur à la Lorraine à la fin de cette période agitée et brillante de son histoire. Le monastère de Priim, situé à 50 kil. de Trêves, fondé au commencement du ville siècle, avait acquis au ix® une certaine renommée littéraire. L'empereur Lothaire vint y mourir, et Hugues, le fils de Lothaire II, y fut enfermé. Priim fut un objet de convoitise et de disputes, au milieu des troubles civils qui marquèrent le règne de Zwentibold, et l'abbé Réginon, qui avait succédé en 892 à Farabert, fut obligé de se retirer à Trêves. Cela ne l'empêcha pas de continuer la grande œuvre historique qu'il avait commencée sans doute dans des temps moins agités. Il la poursuivit jusqu'en 906. La continuation qui lui fut donnée plus tard en Allemagne appartient à l'historiographie des Ottons et non plus à celle des Carolingiens.

L'œuvre de Réginon a d'ailleurs un caractère très particulier. Si elle peut être rattachée aux Annales, parce que le récit des années 876 à 906 forme bien réellement des Annales, elle ne prend point rang dans la série des Annales, plus ou moins officielles, de France ou d'Allemagne. Elle ajoute des annales contemporaines à une chronique universelle commençant à l'Incarnation et elle ressemble à quelques égards aux chroniques du v" siècle. Aussi lui donne-t-on avec raison le titre de Chronique de Réginon. Elle a eu peut-être pour modèles la Chronique universelle de Fréculf de Lisieux, composée pour l'éducation de

Clinrles le Chauve, ou celle d'Adon de Vienne, composée à l'imitation de celles de Bède et d'Isidore de Sêville et qui fut, comme celle de Réginon, composée dans le royaume de Lotliaire, c'est-à-dire dans la partie des pays francs où l'idée de la monarchie universelle avait peut-être été le mieux comprise. Elle servira de modèle aux grandes chroniques du même genre qui seront composées en Allemagne sous l'influence des empereurs franconiens. A ce point de vue, Réginon appartient à l'historiographie allemande encore plus qu'à l'historiographie française. Placé dans un pays limitrophe, entre les deux grands royaumes formés des débris de l'Empire de Gharlemagne, dans un pays qui avait appartenu à Lothaire, le fils aîné de Louis le Pieux et son successeur h l'Empire, et où le dernier des empereurs carolingiens, Charles le Gros, avait souvent séjourné, il est pénétré de la grandeur de l'idée impériale et il a parlé en termes d'une remarquable vigueur de la dissolution de l'Empire. On sentait en Lorraine mieux qu'ailleurs les maux produits par les rivalités des ro3^aumes nés de l'Empire carolingien.

Réginon ne nous apprend presque rien sur ce qui se passe en France depuis la mort d'Eudes. C'est, en réalité, l'annaliste de Saint-Vaast qui est notre dernière source française pour le ix" siècle. De 900 à 919, le silence des historiens est à peu près complet sur les affaires de France; silence qui ne peut nous étonner quand nous pensons au désordre auquel le pays était en proie, livré aux ravages des Normands et gouverné par le faible Charles le Simple, mais silence à jamais regrettable, car il nous empêche de rien savoir de certain sur un des faits les plus importants de notre histoire : l'établissement des Normands dans le bassin inférieur de la Seine.

Au x^ siècle, ce n'est pas auprès des rois carolingiens ni sous leur influence que l'histoire pourra être écrite; ils sont faibles, constamment en lutte contre leurs vassaux, sans résidence fixe. Ce n'est pas non plus les grands feudataires laïques qui inspireront des œuvres historiques; ils sont encore trop rudes, trop exclusivement préoccupés de la poursuite de leurs ambitions ou de leurs querelles, pour songer à faire écrire, je ne dis pas l'histoire de leur temps, mais même l'histoire de leur maison. Ce n'est que dans les grands monastères ou dans les villes épiscopales que l'on trouvera des hommes assez cultivés pour s'élever à la conception d'une œuvre historique. Dans les monastères, on s'en tiendra au récit des événements qui intéressent directement la congrégation et ses propriétés, mais les évêques qui sont mêlés à

toutes les affaires politiques du temps peuvent embrasser du regard un plus large horizon. L'aristocratie ecclésiastique a exercé au ix" siècle et continue à exercer au x" une action politique importante, et, parmi ses chefs, les archevêques de Reims,' successeurs d'Hincmar, et archichanceliers des rois carolingiens, sont les premiers personnages du rojaume. La possession du siège de Reims est, au x'' siècle, l'objet des plus ardentes convoitises et de luttes sanglantes. La compétition entre Artauld, partisan des Carolingiens, et Hugues, le fils d'Herbert de Vermandois, dure vingt ans et le triomphe définitif d' Artauld est une victoire pour Louis d'Outremer. Plus tard, Adalbéron sera un faiseur de rois; c'est à lui que Hugues Capet devra surtout sa couronne et, après sa mort, la compétition entre Arnulf et Gerbert sera l'épisode le plus important de la lutte entre Hugues Capet et Charles de Lorraine. Les écoles de Reims furent florissantes sous la direction des élèves de Rémi d'Auxerre et acquirent un éclat plus grand encore sous celle de Gerbert. Reims enfin, qui avait des possessions en Allemagne et qui était la métropole de diocèses dépendant de l'empire allemand depuis que Henri P"" avait reconquis la Lorraine, se trouvait en relations également étroites avec la France et avec l'Allemagne et ses archevêques étaient mêlés à la politique des deux pays. Reims, la principale ville de Champagne, à deux pas de la Lorraine et de la Bourgogne, peu éloignée des résidences royales de Soissons, Laon, Senlis, et voisine aussi du comté de Paris, était véritablement, au x" siècle, un centre politique aussi bien qu'un centre intellectuel.

Aussi est-ce Reims qui donne à la France, au x® siècle, les deux seuls historiens qu'elle possède, Flodoard et Richer. Les Annales de Flodoard, l'auteur si remarquable de VHistoiHa Ecclesiae Remensis, qui s'étendent de 919 à 966, sont un véritable journal des événements de son temps , d'une exactitude presque impeccable. Les notes annalistiques recueillies ailleurs, par exemple à Sens, dont les archevêques jouèrent à la fin du ix® et à la fin du x" siècle un certain rôle politique, ou à Fleury-sur- Loire, un des principaux monastères des domaines des ducs de France, n'ont qu'une importance secondaire et appartiennent d'ailleurs plutôt à l'historiographie capétienne qu'à l'historiographie carolingienne.

A côté des Annales et en étroite relation avec elles, nous trouvons, à l'époque carolingienne, deux œuvres qui méritent assurément d'être mises au premier rang parmi tous les écrits historiques de cette période : ce sont les quatre livres d'his-

toires de Nithard et les quatre livres d'histoires de Richer. Ces deux ouvrages offrent ce point de ressemblance qu'ils ont l'un et l'autre pour objet de nous faire connaître les diverses péripéties d'une grande révolution politique. Nithard nous raconte la lutte entre les fils de Louis le Pieux, qui a })our conséquence le démembrement de l'empire de Charlemagne ; Richer la lutte entre les Carolingiens et les descendants de Robert le P'ort, qui a pour résultat l'établissement de la dynastie capétienne. L'un et l'autre ouvrage se ressemblent encore en ceci qu'ils sont composés avec un certain art, que leurs auteurs ont voulu faire œuvre de littérateurs, qu'ils ont mêlé l'expression de leurs idées politiques, de leurs appréciations et de leurs sympathies personnelles au récit des événements. Nithard, qui est le premier des écrivains laïques du moyen âge, et le seul écrivain laïque de la période carolingienne, qui appartient à un moment encore brillant de la renaissance des lettres, est un esprit bien plus ferme et plus net que Richer, comme il est aussi un écrivain plus correct et plus simple. Son premier livre, où il cherche dans l'histoire de Charlemagne et de Louis le Pieux les causes politiques de la guerre de Fontenoy, est l'œuvre d'un esprit supérieur. Sans vouloir établir une comparaison dont les termes seraient par trop disproportionnés, il est impossible, en lisant Nithard, de ne pas songer à la guerre du Péloponèse de Thucydide. Bien qu'il soit nourri de la lecture des Annales de son temps, il en est tout à fait indépendant et son Histoire est une composition d'une incontestable originalité.

Richer, au contraire, se présente à nous dans sa préface comme le continuateur d'Hincmar et de Flodoard et le remanieur des Annales de ce dernier. Mais comme il est un lettré prétentieux et un historien fantaisiste et passionné, il se garde bien de s'astreindre au rôle ingrat d'annaliste. Emule des écrivains de l'antiquité, de Salluste surtout, il groupe les événements en tableaux avec plus de souci du pittoresque que de l'exactitude, il trace des portraits, imagine des discours, anime son récit de mille anecdotes plus piquantes qu'authentiques. Nithard est presque un homme d'État philosopiie, Richer est presque un romancier.

n nous reste à dire un mot de deux genres d'écrits historiques qui appartiennent en propre à l'époque carolingienne : la poésie historique et les correspondances et écrits politiques.

La renaissance des lettres au vin" siècle s'est manifestée par un renouveau de la poésie latine en même temps que par les progrès de la prose. Depuis Fortunat jusqu'à Paul Diacre, la poésie

avait été à peu près muette dans l'Empire franc. A partir de la fin du viii^ siècle les poètes, ou pour parler plus exactement les versificateurs, sont aussi nombreux que les prosateurs. Une double influence a provoqué à la cour des Carolingiens ce réveil de la poésie, celle d'Alcuin d'un côté, celle de Paul Diacre et de Pierre de Pise de l'autre; sans parler de celle des moines irlandais. Nous trouvons en effet des poètes parmi ces derniers, tels que Dicuil et l'auteur anonyme connu sous le nom à'Hibernicus eœsiil, et, de plus, on peut croire que les disciples de saint Colomban ont contribué à enseigner les secrets de la métrique aux Anglo-Saxons et même aux Italiens.

Les nombreuses poésies de l'époque carolingienne que nous possédons ont presque toutes, à l'exception des hymnes d'église, un intérêt historique. Élégies, épîtres, poésies lyriques de tout genre, acrosticlies, épitaplies, inscriptions en vers, elles contiennent presque toujours ou quelque renseignement utile sur tel ou tel personnage, ou des traits de mœurs qui ne sont pas à dédaigner ; la Paraenesis adjudices de Théodulf, par exemple, peut servir de commentaire à plus d'un texte des capitulaires. Mais ce qui nous intéresse ici ce sont les poèmes d'un caractère spécialement historique ou épique, puisque l'épopée, à l'époque qui nous occupe, ne peut guère être autre chose que de l'histoire versifiée.

Nous n'attacherons qu'une médiocre importance à l'hagiographie poétique, vies de saints, martyrologes ou visions en vers qui sont toujours des remaniements ; et nous ne nous arrêterons pas davantage ici au versificateur qui a mis en vers les Annales dites d'Einhard, et qui est connu sous le nom de Poeta Saxo. Mais nous possédons, indépendamment des pièces courtes d'un caractère plus lyrique que narratif composées en l'honneur des princes ou en souvenir de grands événements historiques, telles que la Querela de divisione imperii du diacre Florus, des poèmes ou des fragments de poèmes qui doivent avoir leur place dans l'historiographie et qui sont des sources importantes pour l'histoire de l'époque carolingienne.

A l'époque de Gharlemagne et de Louis le Pieux, ces poèmes sont composés exclusivement sous l'influence de la cour et des rois. Tel est le fragment à^Hibernicus exul sur la révolte de Tassilon en 787 ; tel était surtout le poème épique sur Gharlemagne et Léon III qu'on attribue avec vraisemblance à Angilbert et dont malheureusement nous ne possédons aussi qu'un fragment. Tel est également le grand poème en quatre livres d'Er-

moldiis Nigellus, de Gestis Ludovici Caesaris où, pour rentrer an grâce auprès de l'empereur, il célèbre ses hauts faits; tel est même le second des poèmes adressés par Ermold à Peppin d'Aquitaine, fils de Louis le Pieux.

A la fin du ix" siècle, un autre poème historique a été composé, qui est loin de valoir les précédents pour l'élégance de la forme, mais qui est une source précieuse pour l'histoire d'Eudes de Paris. Le De Bello Parisiaco d'Abbon, moine de Saint-Germain-des- Prés, écrit dans un style barbare et prétentieux à la fois, et terminé par un troisième chant, presque inintelligible, sur les devoirs des clercs, contient dans ses deux premiers chants une espèce de journal du siège de Paris par les Normands en 885- 886, suivi d'un récit moins détaillé des actions d'Eudes, de 886 à 893. Ce poème, écrit à Paris, né évidemment de l'enthousiasme provoqué par l'héroïque défense des Parisiens, complète admirablement les récits des Annales de Saint-Vaast et de Réginon. Nous ne possédons pas de poèmes historiques du x'= siècle; la poésie latine semble sommeiller à cette époque, laissant toute la place au développement spontané de la poésie épique en langue vulgaire; mais elle aura son réveil au xf siècle et une sorte d'épanouissement au xii^ siècle, siècle qui restera l'âge d'or de la poésie latine en France.

L'époque mérovingienne nous a laissé un assez grand nombre de monuments épistolaires , mais, à l'exception des lettres de Saint-Avit et de la correspondance de saint Grégoire le Grand, aucun grand recueil de lettres'. Au contraire, les recueils de lettres tiennent une place très importante parmi les sources historiques de l'époque carolingienne. La renaissance du vm^ siècle a eu pour promoteurs des Italiens et des Anglo-Saxons. Les Italiens et les Anglo-Saxons ont été les maîtres et ont fourni les modèles de l'art épistolaire. Charlemagne a fait réunir eu un recueil dit Codex Carolinus les lettres adressées par les papes aux princes carolingiens du viif siècle. Malheureusement, nous n'avons conservé qu'un petit nombre des réponses de ces princes. Mais, telle qu'elle est, cette correspondance pontificale et royale éclaire très vivement toute l'histoire des rapports de l'Etat franc avec le Saint-Siège. Les recueils considérables des lettres de saint

1. Le t. III de la section des Epistolae des Monumenta Germaniae contient les lettres de léiio(iue mérovingienne. Le l. IV est tonl entier rempli par les lettres d'Alcuin, celles do Boniface et de Lui!, le Codex Carolinus et les lettres qui s'y ratlacLent.

Boniface et d'Alcuin, moins riches en renseignements historiques proprement dits, sont précieux pour l'histoire religieuse comme pour celle des mœurs et des lettres. Pour le ix** siècle; nous possédons un très grand nombre de lettres, parmi lesquelles il faut citer, avant tout, les recueils de lettres d'Einhard et de Loup de Ferrières, qui sont des sources de premier ordre pour le règne de Louis le Pieux et frappent par la précision des idées et du style, par l'absence de toute rhétorique et de tout bavardage théologique. Ce sont de vraies lettres d'affaires. — Dans la seconde moitié du siècle, à côté de la correspondance du pape Jean VIII, nous possédons celle d'Hincmar. Elle est loin de comprendre toutes les lettres écrites par l'actif et ambitieux prélat, mais Flodoard nous a laissé dans son Histoire de l'Eglise de Reims une sorte de dépouillement méthodique de sa correspondance ainsi que de celle de son successeur Foulques. Il est intéressant de voir un savant du x" siècle se rendre déjà si bien compte de l'emploi qui pouvait être fait des recueils de lettres pour écrire l'histoire. Le x" siècle est beaucoup moins riche que le ix^ en monuments épistolaires ; mais le recueil de Gerbert qui servit de secrétaire à l'archevêque Adalbérou, et qui fut lui-même archevêque de Reims avant de devenir archevêque de Ravenne, puis pape, est une mine incomparable de renseignements sur l'histoire des deux derniers Carolingiens et sur celle de Hugues Capet. Ce recueil de plus de deux cents lettres, dont un grand nombre sont des actes politiques, a été la principale source pour les événements du dernier quart du siècle jusqu'à la découverte des Histoires de Richer, et il est toujours indispensable pour compléter ou rectifier les récits de ce chroniqueur passionné et Imaginatif ^

Si les lettres de l'époque carolingienne l'emportent sur la plupart de celles de l'âge précédent, par l'intérêt de leur contenu comme par leur style, elles ne s'en distinguent point comme genre littéraire. Il n'en est pas de même des écrits politiques, que nous voyons apparaître au ix® siècle et auxquels nous ne trouvons rien à comparera l'époque mérovingienne ^ Il fallait le progrès intellectuel déterminé par la Renaissance carolingienne et la vivacité des luttes politiques de l'époque de Louis le Pieux et de ses fils pour faire naître une littérature de pamphlets et

1. L'édition de Gerbert donnée par M. Julien Havet a précisé, et on peut même dire accru, la valeur historique de ces lettres.

2. L'Exhortatio ad regem, publiée par Digot en appendice à son Histoire d'Austrasie, est un écrit d'un caractère purement religieux et moral.

d'ouvrages de doctrine politique. Agobard est le premier des pamphlétaires du moyen âge, soit dans ses écrits contre les Juifs, soit dans son opuscule contre la loi Gombette, soit surtout dans sa lettre à Matfred sur la division de l'Empire et dans ses deux livres contre Louis le Pieux et contre Judith. VApologf tiens d'Ebbon et les Acta ejcaiicto)'atwnis Ludovici PU sont aussi des écrits politiques de circonstance. Paschase Ratbert dans son Epitaphium Arsenii fait de la vie de l'abbé Wala un virulent pamphlet contre Louis le Pieux sous forme dialoguée. Plusieurs des petits écrits d'Hincmar ont aussi ce caractère de pamphlets politiques. Mais d'autres sont des livres de théorie politique, ainsi le Libellus de régis pey^sona et regio yninisteï'io ou l'opuscule Pro institutione Carolomanni régis et surtout le De Ordine palatii, qui reproduit en partie un écrit semblable d'Adalhard. Les ouvrages de Jonas d'Orléans, De institutione laicali et De institutione regia, celui de Sedulius Scotus, Liber de rectoribus christianis , ont le même caractère, mais avec une portée pratique beaucoup moindre. Les écrits politiques se rapprochent ici des ouvrages de théologie et de morale qui sont au ix^ et au x*^ siècle très nombreux et parfois très remarquables, où l'histoire et surtout l'histoire des idées et des mœurs peut trouver beaucoup à prendre, mais que l'on ne peut pourtant ranger au nombre des véritables sources historiques.

L'historiographie carohngienne , telle que nous venons de la dessiner dans ses lignes générales, se divise en deux grandes périodes, l'une qui s'étend depuis le milieu du viif siècle jusqu'à la fin du ix% l'autre qui comprend tout le n" siècle, et qui sont séparées par une époque obscure pour laquelle nous n'avons presque aucun document : les dix-huit premières années du x*' siècle. Si l'on voulait même être tout à fait exact, il faudrait arrêter la première période à 882, au moment où cesse avec les Annales de Saint-Bertin l'histoire suivie et officielle des Carolingiens. La fin du IX® siècle formerait alors une période de transition qui est en efiet marquée par trois œuvres d'un caractère spécial, les Annales de Saint- Vaast, la Chronique de Réginon et le poème d'Abbon, qui ne font pas directement suite aux écrits de l'époque antérieure. Mais en séparant cette période de la période antérieure on compliquerait inutilement l'étude des sources historiques carolingiennes, et il est plus simple de se contenter de la grande division qui réunit le viif et le ix« siècle, et en sépare le x®, où brillent trois noms de Flodoard, Richer et Gerbert.

L'hagiographie, les poèmes historiques, les correspondances et

écrits politiques peuvent être considérés comme formant des catégories spéciales de documents historiques qui demandent à être étudiés à part. L'iiistoriographie carolingienne proprement dite a pour objet de son étude : 1° les Annales ; 2° les Chroniques universelles, telles que Fréculf et Adon de Vienne' ; 3" les Histoires spéciales, Nithard, le bréviaire d'Ercharapert, Richer; 4° les biographies profanes; 5° les histoires d'églises et de monastères.

Après Flodoard et Richer il se passera plus d'un siècle avant qu'on retrouve en France des chroniqueurs sachant embrasser de leurs regards une période tout entière et un pays tout entier. L'historiographie va se morceler comme le territoire avec l'avènement des Capétiens et subira les conséquences de l'étabhssement de la féodalité au xf siècle. La royauté affaiblie n'inspirera aucune œuvre historique; la vie de Robert par Helgaud, la continuation des miracles de saint Benoît, c'est-à-dire des œuvres hagiographiques d'une assez pauvre inspiration, voilà les seuls documents qui portent directement la marque de son influence. Quand, au xif siècle, Hugues de Fleury veut raconter l'histoire des rois, il ne trouve rien à recueillir que les maigres renseignements qui sont épars dans ces miracles et dans les Annales écrites à Sens. L'historiographie royale capétienne naîtra quand Louis VI aura prouvé à ses vassaux que le roi de France sait commander et châtier. Elle commencera avec la vie de Louis VI par Suger, et Saint-Denis, depuis ce moment, deviendra une école d'historiographes royaux. De Hugues Capet à Louis VI, de même que l'histoire de France n'est plus que l'histoire des grands vassaux, l'historiographie est devenue toute locale et seigneuriale. Les ducs de Normandie, d'Aquitaine et de Bourgogne, même les comtes d'Anjou, font beaucoup plus grande figure que le roi de France. Aussi est-ce en Bourgogne, en Aquitaine, en Normandie et en Anjou que sont écrites les œuvres historiques les plus importantes du xf siècle : les Chroniques des comtes d'Anjou, les Histoires des ducs de Normandie de Dudon de Saint-Quentin et de Guillaume de Jumièges, la Chronique d'Aquitaine d'Adémar de Chabannes et le bizarre ouvrage de Raoul Glaber, si pauvre en événements historiques, mais si riche en anecdotes, si précieux pour l'histoire des mœurs. Enfin quand commencent les croi-

1. La Chronique universelle -li\, composée en 801 et dont la première partie est encore inédite, tandis que Waitz en a publié au t. XIII des Monumenta Germaniae tout ce qui concerne l'histoire franque, est le premier essai de chronique universelle tenté à l'époque carolingienne.

sades, ces grandes expéditions, qui ébranlent toutes les imaginations, attirent toute l'attention des historiens, et, au xii" siècle, les ouvrages historiques les plus nombreux, les plus étendus et les plus remarquables sont ceux qui racontent les guerres saintes. Comme on le voit, l'iiistoriograpliie capétienne ne se distingue pas de l'historiographie carolingienne comme celle-ci s'est distinguée de l'historiographie mérovingienne par la création de formes littéraires, car il n'en restait plus guère à inventer de nouvelles. On continue à composer des biographies, des histoires, des Annales, des Chroniques universelles, des histoires d'évêchés et d'abbayes ; mais ces ouvrages portent fortement l'empreinte des conditions sociales nouvelles au milieu desquelles se développe l'histoire de la société féodale qui a succédé à la société franque. Par contre, si l'historiographie carolingienne emprunte une originalité frappante aux formes nouvelles qu'elle a créées au moment de la Renaissance du viii^ et du ix" siècle, elle n'est pas séparée de l'historiographie mérovingienne comme elle l'est de l'historiographie capétienne par une brusque rupture, par un changement caractéristique d'inspirations et d'allures. Nous avons vu que les Annales ont passé par une longue période de formation sous les derniers Mérovingiens, et que la Chronique de Frédégaire, commencée en pleine époque mérovingienne sur un fond gallo-romain, devient insensiblement une Chronique carolingienne. C'est qu'il y a en effet une différence bien plus grande entre l'époque carolingienne et l'époque capétienne qu'entre l'époque mérovingienne et l'époque carolingienne. Ces deux époques constituent l'histoire franque. L'histoire de France ne commence réellement qu'à l'avènement de Hugues Capet. De même l'historiographie des deux premières races, malgré l'originalité saillante de celle de la seconde race, constitue l'historiographie franque, tandis qu'avec le xi^ siècle commence l'historiographie française qui aura un développement beaucoup plus varié, beaucoup plus irrégulier, à qui la féodalité créera une foule de centres différents, et qui bientôt, par l'emploi de la langue vulgaire, prendra une vie et un charme tout nouveaux.

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