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LES PREMIÈRES ANNALES

Les continuateurs de Frédégaire. Origine des Annales.

Nous avons fait remarquer que l'historiographie mérovingienne et riiistoriographie carolingienne semblent doublement reliées l'une à l'autre, d'un coté par les continuateurs de Frédégaire qui ajoutent à une compilation burgonde une chronique composée en l'honneur des Carolingiens, d'après le modèle des chroniques mérovingiennes; de l'autre par les Annales, qui forment une famille d'écrits historiques d'un caractère particulier et dont les origines remontent aux premières années du viii'' siècle, c'est-à-dire à une époque où les Mérovingiens sont encore nominalement les maîtres du royaume franc. Cependant le lien entre les deux époques n'est pas aussi étroit qu'il paraît l'être au premier abord. Les Annales n'ont subi à aucun degré rinfluence des Mérovingiens et sont presque exclusivement carolingiennes. La continuation de Frédégaire appartient davantage aux deux influences; elle est mérovingienne par sa forme et carolingienne par son esprit; elle a peut-être été écrite, en partie du moins, en Bourgogne; elle s'est servie des Gesta regum Francorum^

mais en les remaniant à un point de vue politique tout austrasien ; enfin elle seule nous fait connaître avec quelque détail l'histoire des Carolingiens jusqu'à l'avènement de Charlemagne, c'est-à-dire jusqu'au moment où les Annales LavjHssenses jouent à leur tour le même rôle. Mais, malgré ce caractère carolingien de la continuation de Frédégaire, bien qu'elle ait été composée à l'instigation de personnages appartenant à la famille des Peppins, elle n'a exercé presque aucune influence sur l'historiographie carolingienne ; ce n'est pas sur elle que se greffent les œuvres historiques du règne de Charlemagne, c'est exclusivement sur les Annales. Les Annales sont le vrai point de départ de l'historiographie carolingienne et elles se distinguent, parleur origine, par leur développement et par leur forme, de tous les écrits des époques antérieures.

A première vue on pourrait être tenté d'assimiler les Annales aux chroniques du v* et du \f siècle, aux Chroniques de Prosper, d'Idace, de Marins d'Avenche, qui donnent la brève mention des événements les plus importants dans leur ordre chronologique en datant chaque année par les noms des consuls en charge. La comparaison serait juste à quelques égards, et nous verrons, à partir de la fin du ix" siècle, ces deux genres d'écrits historiques, les Annales et les Chroniques, se confondre dans les œuvres de Réginon et des auteurs des grandes Chroniques universelles impériales, mais aucune filiation directe ne rattache les premières Annales aux Chroniques et des différences sensibles les séparent, du moins à l'originel

Les Chroniques ont été écrites par des auteurs qui tous se considèrent comme les continuateurs de la Chronique de Saint Jérôme et sont inspirés par les mêmes préoccupations chronologiques et historiques ; ils veulent fixer pour l'avenir le souvenir des événements du passé en notant le nombre des années écoulées à partir des principaux faits del'histoire religieuse. Création, Déluge, Passion. Ces Chroniques sont rarement des écrits strictement contemporains et plus rarement encore des œuvres anonymes. Elles sont dues presque toutes à des personnages importants qui ont, à une date déterminée, entrepris de noter les événements les plus importants du passé pour toute une série d'années déjà écoulées. Ils ont

1. Le fait que les plus anciennes Annales se trouvent, dans certains manuscrits, transcrites à la suite du De temporum ratione de Bède, prouve qu'on y a vu de bonne heure des continuations de la Chronique des Six Ages du Monde qui termine le De temporum ratione.

pu se servir pour cela de notes prises par eux-mêmes ou de renseignements recueillis de côté et d'autre, ils ont pu ajouter à leur chronique de nouvelles notes contemporaines, il n'en est pas moins vrai que leurs œuvres sont d'ordinaire des écrits personnels, composés d'après un plan préconçu, avec des matériaux réunis en vue d'un but déterminé'.

Tout autre a été la naissance des premières Annales. Elles ne sont à l'origine que des notes sans suite et sans lien, écrites sur des tables de Pâques, c'est-à-dire sur les feuilles de parchemin où étaient inscrits pour 95 ans d'avance, à gauche, les ans de l'Incarnation, et en regard, à droite, la date de la fête de Pâques. Toutes les églises, tous les monastères possédaient de ces tables de Pâques, et c'est là, surtout dans les monastères, où s'étaient réfugiés au commencement du viii" siècle le petit nombre d'hommes qui conservaient encore quelque teinture des lettres que l'on se mit à noter dans l'espace laissé libre au milieu du parchemin l'événement ou les événements les plus frappants de l'année. Ces événements frappants étaient de nature fort diverse : c'étaient la mort d'un évêque ou d'un abbé, l'avènement d'un roi, une bataille, une famine, une inondation, un phénomène céleste, une guérison réputée miraculeuse. On l'inscrivait le plus brièvement possible, et le scribe n'en tirait point vanité. Plus d'un moine pouvait tenir tour à tour la plume. Les hommes ont d'ailleurs, en ce temps encore barbare, l'esprit si peu ouvert à des intérêts éloignés du lieu de leur résidence qu'ils ne parlent que de ce qu'ils ont vu, de ce dont ils ont souffert, de ce qui s'est passé tout près d'eux. Il y a plus, ce n'est pas partout qu'on se livre à ce modeste travail, on ne l'entreprend tout d'abord que dans des monastères où le voisinage et les faveurs de grands personnages poussent les moines à s'intéresser à ce qui se passe autour d'eux, et enfin l'idée ne leur en est pas venue spontanément ; il est probable que le premier modèle des Annales leur a été apporté de l'étranger.

Nous retrouvons encore ici l'influence de l'Eglise anglosaxonne, qui a été par ses missionnaires, ainsi que nous l'avons montré, Toducatrice de l'Église austrasienne, en attendant d'être la réformatrice de l'État austrasien. C'est elle qui a fourni

1. 11 esl bien certain néanmoins ([uc les sources îles ciironi(|ues consulaires {Consularia), aux(|iiell('s se réfère Grégoire Je Tours, les notes <|ul ont servi à Marins, à Idace, au lau-v Suipice Sévère, etc., ont bien le caractère de notes annalisliqucs prises au moment même où les événements se sont produits.

de tables de Pâques les monastères et les églises du continent ; car les Anglo-Saxons ont été, dès le vu" siècle, les champions convaincus des doctrines chronologiques de Denjs le Petit en matière de chronologie ecclésiastique, et c'est grâce à eux que dans le Nord de l'Europe on est arrivé à accepter partout la même date pour la célébration de la fête de Pâques^.

Nous avons quelque peine aujourd'hui à comprendre l'importance capitale attachée à ces questions, et nous sommes surpris de voir Bède dans son Histoire des Angles leur donner une si grande place et représenter comme un véritable schisme le désaccord qui existait à ce sujet entre les Irlandais et les Anglo- Saxons. En y réfléchissant, on reconnaît pourtant que l'Église romaine n'a pas eu tort de considérer les observances extérieures, les rites, la liturgie, la fixation des dates canoniques comme la base solide et nécessaire de l'unité religieuse. La chronologie chrétienne en particulier, qui comptait les années depuis l'Incarnation et qui fixait par un calcul compliqué la date des anniversaires de la Passion, de la Résurrection et de la Pentecôte, avait le mérite de substituer aux anciennes supputations d'années une méthode rationnelle, religieuse et humaine; rationnelle, puisqu'elle reposait sur des calculs astronomiques ; religieuse et humaine, puisqu'au lieu de la multiplicité des ères nationales et de la désignation des années par des indications insuffisantes et sujettes à mille causes d'erreurs, indictions, noms des consuls, ans de règne des empereurs et des rois, elle prenait pour point

1. Consulter sur ce sujet Krusch, Die Einfiihrung des griechischen Pascalritus im AbencUande, dans le Neues Archiv, IX, 99, 164. Bède a exposé tout le système chronologique de Denys le Petit dans son De temporum ralione, dans son De ratione computi, dans son De celebratione paschae, et s'en est fait le plus ardent propagateur. En Gaule, on suivit généralement les tables pascales de Victorius d'Aquitaine depuis le milieu du v* siècle jusqu'au milieu du viii^. C'est Bède et Saint Boniface qui y firent prévaloir la chronologie dionysienne, adoptée à Rome dès le commencement du vi° siècle (voy. Giry, Traité de diplomatique, p. 89 et 144). Les églises bretonnes avaient conservé les règles en usage à Rome au commencement du iV siècle. La résistance qu'elles opposèrent au comput dionysien fut considérée par les Anglo-Saxons, avec la question de la tonsure, comme une véritable hérésie. On peut voir dans Bède {Hist. eccl. geniis Anglorum, II, 2) les efforts de Saint Augustin de Cantorbéry pour les amener « ad veram viam juslitiae » et ses menaces s'ils persistent dans leur erreur. On trouvera dans le même ouvrage toute l'histoire des luttes, parfois violentes, qui furent livrées à ce sujet (II, 11, 19; III, 25, 26; V, 15, 18, 21, 22). Au viii° siècle, grâce à Adamnan, abbé de Hy, d'Aldhelme, de Ceolfrid, abbé de Weremouth, une grande ])artie des Bretons se résignèrent à célébrer la Pàquc « catholico et apostolico more » (V, 22).

de départ immuable la venue de Dieu sur la terre et le jour du salul pour les hommes. Cette Chronique qui ne s'appliquait pas à un court espace de temps comme les indictions et les ans de règne, qui n'était pas soumise aux fluctuations de la politique, mais rattachait tous les événements avant et après la venue du Christ à un point central, permettait d'embrasser d'un regard toute la série des âges, donnait aux âmes troublées par la chute de l'Empire romain le sentiment de la continuité de l'histoire, était même en quelque sorte un premier essai de philosophie de l'histoire.

Les tableaux synoptiques de la Chronique d'Eusèbe et de Saint Jérôme rendirent pour la première fois sensible cette conception grandiose et méritèrent de devenir le point de départ de toute l'historiographie du moyen âge.

Ce ne fut pas sans peine qu'on arriva à fixer cette chronologie d'une manière correcte et définitive. Ce n'est qu'au yf siècle, après les travaux chronologiques de Denys le Petit*, que l'on commença à dater par les ans de l'Incarnation et que le cycle alexandrin de 19 ans fut adopté par l'Église de Rome d'une manière définitive. Jusqu'au v" siècle le système alexandrin et l'ancien système de l'Eglise romaine qui avait pour base un cycle de 84 ans divergeaient parfois jusqu'à faire célébrer la fête de Pâques au mois de mars par les uns, au mois d'avril par les autres. Les papes inclinaient cependant à se rapprocher du système alexandrin, et Léon I*"" invita Yictorius d'Aquitaine à composer un nouveau cycle pour concilier les deux méthodes. Le cycle de Victorius diminua les divergences des deux églises, mais n'empêcha pas qu'on ne fiât encore parfois en désaccord d'une huitaine de jours. — Ce fut à partir de la réforme de Denys le Petit que l'Eglise romaine adopta définitivement le cycle de 19 ans ou plutôt un cycle de 95 ans contenant cinq cycles de 19 ans et rattaché aux tables de Cyrille d'Alexandrie, qui conduisaient jusqu'à 531. Isidore continua pour 95 autres années les tables de Denys. Cette réforme ne fut que lentement introduite dans toutes les églises. Les unes continuaient à suivre le cycle de Victorius; d'autres, les églises celtiques en particulier, restaient attachées à l'ancien sj^stème de l'Eglise latine. Le clergé

1. Denys le Pelil avait établi dos tables de l'à(|ues jusi|u'au vu* sièele. Ou se livra en Angleterre, avec un zèle extrême, à la labricalion de ces tables (Bède, Hist. eccL, V, 52), et Hède Uii-nuMiie en dressa une jusqu'à 1063 (De temporum ratione, 65).

anglo-saxon se mit à combattre avec l'énergie propre à sa race en faveur de la supputation romaine, et ils finirent par faire triompher dans toute leur île le système orthodoxe. Ce ne fut cependant qu'en 715 que les moines de Hy cédèrent aux prédications d'Egbert, et Bède célébra cet événement comme un magnifique triomphe de la vraie foi ' .

Les missionnaires anglo-saxons qui, dès la seconde moitié du vu** siècle, arrivèrent en grand nombre dans les pays francs, les missionnaires irlandais ramenés par Agilbert, par Adamnan, par Ceoldric, par Egbert à la règle romaine ne manquèrent pas d'apporter avec eux des tables de Pâques. Elles furent d'autant plus facilement adoptées, que le système de Denis le Petit avait commencé à pénétrer en Gaule dès le vu® siècle^ Bède acheva de fixer la chronologie de l'Eglise catholique en préconisant dans son De temporum ratione le cycle de 532 ans formé de vingt-huit cycles de 19 ans, au bout duquel tous les éléments chronologiques et astronomiques se retrouvent dans le même rapport les uns avec les autres à la même place dans l'année. Les calculs de Bède furent universellement adoptés et les dates de Pâques se trouvèrent fixées jusqu'à 1063. La vie religieuse du monde catholique, dont l'unité paraissait désormais mieux assurée, se trouvait mise en harmonie avec les lois mêmes de la nature et avec les révolutions des astres. Un symbolisme ingénieux donnait un sens touchant et poétique à cette chronologie, le soleil victorieux de l'hiver à l'équinoxe de printemps étant l'image du Christ victorieux des puissances des ténèbres et les phases de la lune figurant les mouvements religieux de l'âme. Les difficultés mêmes que présentaient les calculs nécessaires pour la fixation des fêtes, le mystère dont ces dates étaient enveloppées pour le plus grand nombre, leur donnaient un caractère plus auguste et plus sacré.

Les Anglo-Saxons furent, en cela comme dans tout ce qui touche à la vie religieuse et à la vie intellectuelle, les principaux instituteurs des Francs comme ils étaient eux-mêmes les élèves de Rome ; leur influence concorda avec celle des maîtres venus directement d'Italie. Pour la hturgie, la discipline, la hiérarchie, les fêtes religieuses, les connaissances littéraires et scientifiques, les Francs se mirent à l'école des Anglo-Saxons. Ils devaient leur emprunter jusqu'aux formules de consécration des rois.

i. Hist. eccL, V, 22.

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